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Quelques lettres à Lord Jim
de Dominique Meens
18 €. 202 pages.
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image d'Au pays du mufle - Laurent Tailhade - editions Cynthia 3000
Au pays du mufle
de Laurent Tailhade
20 €. 146 pages.
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Également disponibles :

Triling - Jean-René Lassalle - editions Cynthia 3000
Triling
de Jean-René Lassalle
9 €. Portefolio, 9 dépliants. [ lire la présentation ]


image du Moulin à parôles nostalgiques - Mickaël-Pierre - editions Cynthia 3000
Le Moulin à parôles nostalgiques
de Mickaël-Pierre
10 €. 80 pages.
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image d'Omajajari - Collectif - editions Cynthia 3000
Omajajari
Collectif
25 €. 338 pages.
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image de Carnets d'un basedowien - Jean-Marc Baillieu - editions Cynthia 3000
Carnets d'un basedowien
de Jean-Marc Baillieu
12 €. 92 pages.
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Troublant trou noir
de Grégory Haleux
7 €. 65 pages.
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IL***
de Léo d'Arkaï - suivi de
Pillard d’Arkaï, bandit des terres
, par Gilles Picq .
6 €. 60 pages.
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Etant donnes - editions Cynthia 3000
Étant Donnés
de Céline Brun-Picard
& Grégory Haleux
9 €. 104 pages.
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Connaissez-vous le supplice chinois de la goutte d’eau ? 
par Gregory Haleux, le 13th March 2011

 

Dans un article de 1923 que nous partagions ici il y a un peu plus d’un an, « Le livre et la réclame », Albert de Bersaucourt montrait, par des exemples variés, à quel point le marketing littéraire, en ces folles années, était avancé, et concluait en prévoyant le pire : « Le passé est riche d’enseignement, de suggestions de toutes sortes, et nous propose maintes améliorations. Veuillent donc les éditeurs ne pas reculer devant un nouvel effort et s’en inspirer. Les livres sont, paraît-il, à leur place, entre le rayon X et les pneumatiques Z. Que l’annonce, le prospectus, l’affiche les célèbrent donc à l’égal des rayons X et des pneumatiques Z, et d’une façon identique. C’est commencé ; il suffit de continuer. Et l’ombre de Vigny sourira. »

Le hasard nous a fait rencontrer une publicité littéraire de 1928 utilisant un procédé bien connu aujourd’hui et dont nous ne pensions pas qu’il existait déjà il y a plus de 80 ans, en tout cas pas dans le monde de l’édition… Il s’agit du teasing, ou aguichage.
Cette technique « consiste à fragmenter le message publicitaire dans l’espace temporel (en affichage, à la télévision). Sa finalité première est d’attirer l’attention par un effet de suspens articulé sur l’anonymat de l’annonceur. » (in Gilles Lugrin, Généricité et intertextualité dans le discours publicitaire de presse écrite, Peter Lang, 2006, p.27). Ainsi, une série de messages intrigants excite la curiosité du consommateur potentiel, le met dans une situation d’attente, jusqu’à la chute, le slogan final. L’exemple le plus connu est certainement la campagne d’Avenir « [Demain] j’enlève le haut ».

Cette stratégie commerciale est plus ancienne qu’on le croit. Il semblerait que la première campagne publicitaire du genre soit celle des cigarettes Camel en 1913. La compagnie de tabac A.J. Reynolds avait fait précéder le lancement officiel de ses cigarettes par une série d’affiches mystérieuses : « Les CHAMEAUX arrivent » puis « Demain, il y aura plus de CHAMEAUX dans cette ville que dans toute l’Asie et toute l’Afrique réunies » et enfin « Les cigarettes CAMEL sont arrivées ».

Mais venons-en à notre publicité littéraire. Notre premier étonnement est qu’elle paraît à une époque où, en France, même hors du monde éditorial, nous ne voyons pas de publicité de type teasing. Le premier exemple qui nous vient est celui de Garap, et il est daté de 1953 (si vous en connaissez d’antérieur, prévenez-nous). Second étonnement, le nombre d’étapes avant d’aboutir à la résolution du(des) mystère(s) : sept.
Du 23 au 29 mars 1928, sont parus, en page 2 du journal L’Intransigeant, ces messages :

 


23 mars 1928

 


24 mars 1928

 


25 mars 1928

 


26 mars 1928

 


27 mars 1928

 


28 mars 1928

 

Enfin, le 29 mars 1928, paraissait, comme promis, en page 3, cette ultime annonce :

 

 

On s’aperçoit que le premier message était particulièrement bien choisi : cette suite de questions insensées, revenant quotidiennement en même page, créant un suspense insoutenable, ne figure-t-elle pas elle-même le supplice de la goutte d’eau ?

L’Idole de chair, roman cosmopolite qu’il nous brûle de lire, est reparu en 1936 en deux tomes aux Editions Raoul Saillard.
René d’Ailly (1901-1976) a également écrit Insurgé mexicaine (Edition de Paris, 1929), Voluptés viennoises (Raoul Saillard, 1935) et, en collaboration avec Joseph-Louis Sanciaume, L’Aventure mexicaine (Editions méridionales, collection de la jeunesse, 1944). Il paraîtrait que René d’Ailly et Joseph-Louis Sanciaume, auteur prolifique de romans d’aventures et policiers, étaient la même personne

 

 


Je suis né le 7 mars 1936 
par Gregory Haleux, le 7th March 2011

 

Je suis né le 7.3.36. Combien de dizaines, de centaines de fois ai-je écrit cette phrase ? Je n’en sais rien. Je sais que j’ai commencé assez tôt, bien avant que le projet d’une autobiographie se forme. J’en ai fait la matière d’un mauvais roman intitulé J’avance masqué, et d’un récit tout aussi nul (qui n’était d’ailleurs que le précédent mal remanié) intitulé Gradus ad Parnassum.

On remarque d’abord qu’une telle phrase est complète, forme un tout. Il est difficile d’imaginer un texte qui commencerait ainsi :
Je suis né.
On peut par contre s’arrêter dès la date précisée.
Je suis né le 7 mars 1936. Point final. C’est ce que je fais depuis plusieurs mois. C’est aussi ce que je fais depuis 34 ans et demi, aujourd’hui !
En général on continue. C’est un beau début, qui appelle des précisions, beaucoup de précisions, toute une histoire. […]

(texte de Perec de 1970,
in Je suis né, Seuil, coll. La Librairie du XXe siècle,
 1990, pp. 9-14)

Aujourd’hui, 7 mars 2011, Georges Perec aurait 75 ans.
Souvenons-nous en partageant, par exemple, cet entretien avec Pierre Lartigue, paru dans L’Humanité du 2 octobre 1978 :

 

 

Et rappelons, au passage, que les éditions Joseph K. ont publié, en 2003, sous la direction de Dominique Bertelli et Mireille Ribière, deux volumes d’Entretiens et conférences de Georges Perec.


De Marc Décimo à Cynthia 3000 
par Cynthia 3000, le 2nd March 2011

 

Le 1er décembre 2006, nous étions au Xe Colloque des Invalides — « Querelles et invectives ». Le plaisir fut grand d’y rencontrer, entre autres, Marc Décimo. Nous profitâmes de l’occasion pour lui demander une dédicace de la première édition de son Jean-Pierre Brisset, Prince des Penseurs à l’intention de Cynthia 3000. [voir le premier livre dédicacé à Cynthia 3000]


Au poilu inconnu, poème de Charles Sanglier 
par Cynthia 3000, le 11th November 2010


Dessin paru dans L’Humanité du 11 novembre 1920

 

Et voici un poème de circonstance, tiré du recueil de Charles Sanglier, Poèmes irrespectueux (La Maison française d’art et d’édition, 1922).

 

AU POILU INCONNU

 

La sottise béate et le pharisaïsme
S’inclinent tour à tour devant ton monument,
Et tous tes visiteurs, pendant un court moment,
Maquillent de respect leur masque d’égoïsme.

Il en vient de partout : princes, croquants ou rois,
Même le gros Fatty ! Lorsqu’on débarque en France
C’est la mode à présent : on fait sa révérence
Au soldat inconnu comme on passe à l’octroi !

Ça coûte un peu moins cher de saluer tes restes
Que d’élever tes fils ou bien ceux des copains.
Au prix où sont, hélas ! la bidoche et le pain
Il vaut mieux s’acquitter par des mots et des gestes…

Or, c’est toi, matricule inconnu de chacun,
Le préposé d’office à nos reconnaissances.
La Gloire t’a choisi, tu dois obéissance :
Il fallait un héros, mais il n’en fallait qu’un.

Il fallait qu’un soldat restât près des Victoires,
De garde au feu sacré d’où sort l’esprit guerrier.
Mais ce long rabiot, tout seul, sous les lauriers
Pour l’accepter vivant, il fallait une poire.

Ce rôle revenait de droit au plus ancien,
Ce rôle de planton sourd à nos tintamarres :
On n’en a pas trouvé… car tous en avaient marre.
On choisit donc un mort, afin qu’il ne dit rien.

Et sur toi, pauvre vieux, s’abattit la corvée !…
Te voilà rengagé jusqu’au jour solennel
Où par le clairon d’or de l’archange éternel,
Ta longue faction sera enfin levée !…

Ils te visiteront, soldats, prêtres, civils ;
Tu verras défiler près de toi tous cortèges :
Sociétés de tir, orphéons ou collèges
Venus du Groënland, d’Auvergne ou du Brésil,

Parvenus orgueilleux, enrichis par la guerre,
Ligues de commerçants, patriotes rasoirs :
De leurs discours pompeux lâchant les arrosoirs
Ils magnifieront tous tes années de misère.

Ton sort sera, par eux, sacré le plus beau sort.
Ils diront tes vertus, loueront ton sacrifice,
Mais, en songeant tout bas à leurs beaux bénéfices
Ils penseront qu’il vaut bien mieux n’être pas mort.

Et toi tu te diras : « Les choses continuent !…
Puisque rien n’est changé, ne changera jamais,
Laissez-moi donc dormir et foutez-moi la paix !
Pourquoi m’avoir sorti de cette terre nue

Où je gisais là-bas, sous les vastes labours,
Tranquillement parmi le monceau des victimes,
Puisque demain la Guerre osera d’autres crimes,
Puisque votre bêtise est vivante toujours ? »


Le Carnaval de l’au-delà, par Laurent Tailhade 
par Cynthia 3000, le 21st August 2010


Eugène Thiébault, Henri Robin et son spectre, 1863.

 

Parmi les articles de Laurent Tailhade non repris en volume, nous découvrons celui-ci, paru dans Le Petit Niçois, le 14 janvier 1916 :

 

Le Carnaval de l’au-delà

 

« Se peut-il, en vérité, monsieur, que l’on soit manichéen ? » demande avec politesse, dans je ne sais quel dialogue de Voltaire, un précurseur du divin Jérôme Coignard.
« Se peut-il que l’on soit manichéen » ? Certes et, tout de même, cathare, hussite, iconomaque ou patarin. Paris fourmille d’anabaptistes. La province abonde en disciples de Jansénius et Joris-Karl Huysmans (qui fut, de son vivant, un surprenant imbécile par la grâce de Dieu), croyait dur comme fer aux prêtresses lucifériennes. Il faisait même, dans ses jours d’expansion, voir à ses intimes des poils arrachés à l’Esprit des Ténèbres… On cite des ferblantiers préadamites et des concierges qui, non contents de donner le cordon, prolongent au vingtième siècle les erreurs de Nestorius. Les Eglises en chambre foisonnent comme les hannetons au mois de mai. Le boudhiste du cinquième a pour voisin le raskolnik d’en face. et, quand M. Jules Bois, de la Scandinavie à l’Equateur, ne commivoyage plus, représentant la littérature française, il condense, résume et centralise chez soi les cultes mineurs, les dogmes itinérants, les mystères de troisième classe, et généralement tout le divin que les « five o’clock » ésotériques ont, depuis quelques ans, mis à la hauteur des pêcheresses très mûres.
Ce quidam, assis près de vous, dans le métro, assume à bon droit le nom d’epopte. Il reçoit directement l’influx, tantôt de l’erdgeist, tantôt du Paraclet. Car il est — sauf respect — camarade comme cochon, avec la Troisième Personne et les Puissances Elémentaires.
Cet autre, que vous bousculez près de l’ascenseur, vit dans la lumière du Troisième Appartement, comme un poisson dans l’eau. Tel employé du gaz entretient le double de Jeanne d’Arc ou l’esprit d’Ezechiel, habitués l’un à l’autre de sa chaise percée : item, de Spinoza, de Marc Aurèle, d’Offenbach, de Cora Pearl, d’Ossian et de Schopenhauer, qui préfèrent quant à eux, discourir dans la porte du buffet.
Il y a quinze ans, M. Fabre des Essarts, en religion Synésius, évêque de Monségur, primat des Gaules, pontife de la Gnose, vêtu d’andrinople et mitré de calicot, célébrait, avec beaucoup de dignité, au cinquième étage, les offices albigeois, comme à la belle époque des comtes Raymond, du roi en Peyre et de la vigoureuse Toulousaine qui « descluqua » [?] Montfort.
Depuis le culte du père Loyson, situé rue d’Arras, dans un rez-de-chaussée, au fond de la cour, à gauche, et faisant face au petit endroit, jamais religion excentrique ne fit paraître autant de dignité. Monsieur Henry Austruy, directeur de la Nouvelle Revue, garde souvenance, peut-être, des messes albigeoises, de la dalmatique et du surplis que jadis il revêtait […] de prendre part, en qualité de diacre ou d’acolyte, l’hérésie en chambre du vénérable Synésius. Nul ne portait, avec plus de sérieux qu’Henry Austruy, le harnais du carnaval mystique, toute galéjade ayant pour condiment essentiel une parfaite gravité.

Voilà, certes, de belles choses. Mais, direz-vous, pour accéder moi chétif, à la « science maudite », pour entrer dans le sanctuaire et prendre place à l’Orient, il me faudrait recommencer la vie et travailler comme un boeuf sur des choses ardues. « Ad augusta, per angusta ».  L’Art est long, le Temps est court. Et j’en suis encore, hélas ! en fait d’occultisme, à Mathieu de la Drôme. Ah ! bonne gens ! ne prenez cure de ces bagatelles. A part quelques faquins qui s’amusent à étudier, les adeptes font profession d’une aimable ignorance. Voltaire les eût qualifiés d’ « apédeutes ». Exception faite de quelques rares esprits tels Eliphas Lévy, Barlet, Guaita, Papus, quelques autres vivants, dont les noms viennent aux lèvres, telles aussi les aimables femmes, que Nice a faites siennes et dont le cénacle très amène, reste avant tout un salon, combien, parmi les mages, les prophètes, les théosophes contemporains savent lire couramment ou mettre l’orthographe ? Tel qui, le soir venu, apprend aux vieilles demoiselles, en mal de spiritisme, « un frisson nouveau », et des pamoisons inédites n’aurait pas la culture suffisante pour vendre au « Bon Marché », des gants ou des voilettes. Celle-ci rendrait, pour la bêtise, des points à un ténor ! Celui-là s’informe avec ingénuité, de ce que fut Jean Tritême. L’un insiste pour qu’on le présente à Paracelse ou tout au moins au baron Dupotet.
L’autre, pourvu de toupet sinon de jugeotte, palabre, touchant les visions de Ruysbroek et autres idiots mystiques. Il cite Maeterlinck, le Shakespeare de Gand, tout pêle-mêle avec les « Centuries de Nostradamus », le « Marteau des Sorcières », et tout ce qui s’en suit. Il « dissout et coagule ». Mais il prononce « ormoire », et fait en parlant, des cuirs susceptibles de chausser toute une armée.
Les vieilles biques, sous l’influence de la Lune, les demoiselles romanesques dont la jeunesse remonte au Septennant, les riches étrangères copieuses en roubles, en dollars et en mois de nourrice, demandent aux arrivistes du Plan-Astral quelques émotions fortes. Aux fantômes quels qu’ils soient, eoliens ou sataniques, elles préfèrent le plus massif des muletiers. Leur « professeur d’énergie », s’il prétend réussir, est tenu d’enseigner sous la courtine, de développer, en tête à tête, le mérite de sa vertu. A parler franc, l’état de mystagogue n’a d’intellectuel que la façade : le domino spiritualiste habille communément un robuste garçon, lequel deviendra, pour ces biques en amour, un secrétaire compliqué de masseur, un homme de compagnie, hélas ! dont la tâche nocturne comprend quelques besognes plus harassantes que l’évocation des esprits.

L’ignorance de la confrérie occulte prend quelque fois une tournure drôlatique.
Un jour, peu de temps avant la guerre, dans la salle de travail, à la Bibliothèque, un personnage m’aborde, comme je me levais, pour consulter le Brunet :
— Monsieur, je vous vois souvent ici. Permettez à un travailleur aussi, de vous demander une précision et, peut-être, un conseil.
— Monsieur, je vous écoute.
— Voilà. Dans un ouvrage cabalistique, je viens de lire ce que l’auteur nomme « La Vision d’Ezechiel ». Des os blanchis sur une plaine morte. Le silence. Le froid. Le néant. Soudain, un ouragan s’élève. La plaine reverdit. Les os morts se reforment en squelettes humains, bientôt revêtus de chair et vivifiés par la roua’h des Elhoïm. Pourriez-vous me dire où se trouve l’original de cette vision d’Ezechiel ?
— Mais dans le livre d’Ezechiel, n’en doutez pas un seul instant.
— Et le livre d’Ezechiel lui-même ?
— Dans la Bible, mon cher Monsieur. Vous en avez une traduction juive de Cahen, une autre huguenote d’Osterwald ; celle de Lemaître de Sacy est janseniste, celle de Ledrain, scientifique.
— Monsieur, vous possédez une érudition énorme.
— Ceci est un madrigal. Mais, érudit ou non, ce n’est pas en vous disant ceci que je vous baille le moindre gage de savoir. Cependant, puisque vous êtes embarrassé, je crois que la « Bible » de Sacy, à la portée du public, étanchera votre soif de connaître. Voici le casier G. Voici l’in-folio. Et, tenez ! lisez vous-même le chapitre VI. Vous y trouverez votre vision.
— Je suis confus de vos bontés. Pourrai-je, monsieur, connaître votre nom ?
— Laurent Tailhade, pour vous servir.
— Laurent Tailhade !!!! Le révolutionnaire !
— Révolutionnaire, je ne sais, mais fort à votre service, en tout cas.
Je remarquais, tandis qu’il me parlait, que le quidam, noir de peau, noir de cheveux et d’habit, l’était pareillement de crasse, qu’il avait l’ongle en deuil, la chemise obscure, le faux-col isabelle, posé directement sur la chair, l’allure minable et délibérée en même temps, comme il sied à un prophète qui couche dans les asiles de nuit.
— Quoi qu’il en soit, monsieur, je vous suis infiniment obligé. Pour moi, je viens des ducs de Montebello. Cependant ma famille m’a coupé les vivres ; c’est pourquoi je ne suis pas heureux. Je tiens, néanmoins, à reconnaître votre courtoisie. Avant une semaine, je vous enverrai un esprit.
— Voilà certes, une bonne idée, et vous m’en voyez tout à fait ravi. Un esprit ! Je compte, dès sa première visite, lui emprunter de l’argent ».
Depuis ce dialogue, je n’ai pas eu la moindre nouvelle de mon apprenti sorcier. Il ne m’aura pas trouvé sérieux.


La poésie, en petits carrés mangée aux mythes 
par Gregory Haleux, le 9th February 2010

… ou les fictions de la modernité

Une nouvelle technologie comme le réseau social, type Facebook, sera peut-être utilisée comme il y a 60 ans le magnétophone par des artistes soucieux d’extirper le poème de la page. On peut remarquer, déjà, que certains sont tentés de détourner le statut Facebook dans le sens de l’oeuvre. A tel point qu’une collection de livres est déjà lancée, proposant des recueils des meilleurs statuts. On en revient cependant encore au livre, ringardise aux yeux des avant-gardes.
Mais là n’est pas vraiment le sujet de l’article qui suit. J’y réagis à un statut posté par Charles Pennequin sur Facebook il y a une semaine. Il y admirait un article de Christian Prigent s’en prenant à deux autres articles, de Sébastien Smirou et de Jacques Roubaud. Comme j’affirmais que Prigent avait lu de traviole les articles incriminés et répondait à côté de la plaque, Pennequin me demanda quelle était cette plaque. C’est finalement ici que je lui réponds, parce qu’il me semble plus intéressant que le débat reste public.
Indiquons d’abord les articles en question :
« Obstination de la poésie », de Jacques Roubaud : paru en janvier dans le Monde diplomatique, il n’est malheureusement pas en ligne ; mais pour se faire une idée, on peut se reporter à ce qui en est dit ici, par exemple.
« Rénovation de la VP », de Sébastien Smirou ;
« Vroum-vroum et flip-flap », de Christian Prigent ;
« Les humeurs de M. Roubaud (et autres vrais poètes) », de Jean-Pierre Bobillot.

Charles, voici la Plaque :

Le premier contresens de Prigent – et il est d’emblée méprisant – est de créer à partir des deux articles de Roubaud et Smirou l’entité « Smiroubaud » ayant une pensée une. Aberration : les deux articles sont très différents. « On s’effraie un peu de la caricature », dit Prigent. Oui, en premier lieu de la sienne.
Ensuite, Prigent juge les discours de Smirou et Roubaud d’une « pauvreté théorique ». Rappelons la définition de Roubaud concluant son article :

« que la poésie a lieu dans une langue, se fait avec des mots ; sans mots pas de poésie ; qu’un poème doit être un objet artistique de langue à quatre dimensions, c’est-à-dire être composé à la fois pour une page, pour une voix, pour une oreille, et pour une vision intérieure. La poésie doit se lire et dire. »

 
Comme le dit justement Claude Vercey, on tend là au « plus petit commun multiple ». Et surtout, on a une théorie dont la richesse supporterait très bien la discussion.
Quant au contexte, il n’est pas ignoré : simplement, il n’est pas seulement celui de 50 ou 100 ans d’expérimentations diverses, mais celui de plusieurs siècles d’écriture, de lecture, aussi de théorie.

A côté de la plaque, Prigent, quand il prend pour « facilités polémiques qui cherchent à faire rire à bon compte » ce qui n’est qu’exemples judicieusement choisis de performances « n’incluant pas un seul mot » et pourtant présentées comme poésie. Ce passage de Roubaud illustre plus qu’il ne veut polémiquer. La réaction de Prigent est alors sidérante de méprise et de violence : « C’est le ton un peu beauf et l’argumentaire démagogique de tous les polémistes réactionnaires ». Et effarant de le voir se vautrer, réellement, lui, dans la moquerie : des poèmes de Roubaud, de certaines manières de dire la poésie, renvoi à la ringardise des Muses…
Prigent voit de la moquerie, or Roubaud dit : « Toutes ces productions sont honorables, parfois impressionnantes, rarement (ce qui n’a rien de surprenant), d’une très grande qualité artistique, mais pourquoi les baptiser « poésie » ? », or Smirou dit : « Personnellement, je ne serais pas gêné si ce détournement n’écrasait pas la « vp » elle-même ».
Le quiproquo a de quoi interroger. Particulièrement sur l’intouchabilité de la performance « poétique ».
Peut-être est-ce justement parce qu’elle est institutionnalisée ?

Car, autre plaque à côté de laquelle Prigent répond : ces deux articles sont d’abord un constat de la situation de la poésie aujourd’hui en France. Cette situation : d’un côté, on se fout de la poésie, car démodée, dépassée, invendable, on l’ignore dans les journaux, dans les librairies, dans les manifestations culturelles institutionnelles, … ; de l’autre, on offre une place importante, sous l’appellation de poésie, à des créations artistiques qui ont peu à voir (faire, dire) avec la poésie, ou qui ne sont pas que poésie, et qui très souvent sont moins poésie qu’autre chose (musique, happening, danse…). N’est pas récusée, comme le croit Prigent, ce qu’on a pu appeler « poésie sonore », sous-branche poétique récente. Mais que celle-ci et le reste de la production spectaculaire dite « poésie », dont « vroum-vroum », représentent seuls la poésie dans le champs culturel a de quoi gêner quand on sait que la poésie n’est pas que cela, n’est-ce pas ?

On a honte de paraphraser ce qui est pourtant si clairement argumenté au départ.

Prigent travestit encore quand il résume ainsi l’appréhension de la performance poétique par Smirou et Roubaud : « Je ne comprends pas (ces performances soi-disant poétiques), dit Smiroubaud, donc elles sont idiotes. Je ne les connais pas (j’ignore leur histoire, leurs variantes, leurs objectifs, leurs soubassements théoriques), donc elles n’existent pas. »
Où a-t-il lu ça ? Ils ne comprennent pas que ces performances soit dites poétiques au point d’incarner, seules, la poésie. Si ces performances sont évoquées, c’est surtout parce qu’elles sont un signe étrange, à interroger, dans un paysage où la poésie, sous ses autres formes plus historiques, écrites, est absente.
« Je ne les connais pas […], donc elles n’existent pas » : le renversement qu’opère là Prigent est singulièrement pervers. Car n’est-il pas évident que le développement de la poésie sonore s’est fait et se fait encore et de plus en plus sur une ignorance de l’écrit ? « La poésie écrite n’a plus lieu d’être » : c’est Bernard Heidsieck qui le dit.
Opinion personnelle : il y a des chances que la poésie sonore de demain soit de plus en plus faite par des absolus non-lecteurs. Nous n’en sommes pas loin.
Quand à l’histoire et aux théories de ces formes, dont Prigent croit qu’elles sont inconnues de Roubaud et Smirou, avouons que si elles peuvent être passionnantes, elles s’accompagnent aussi de toute la bêtise dont savent faire preuve les avant-gardes : théories fumeuses, exaltations naïves, ignorance, rejets débiles, guerres internes et externes bouffies d’orgueil, etc., à côté desquels ce que Prigent perçoit d’indigne dans les articles de Roubaud et Smirou n’est qu’une minuscule goutte (fictive, insistons).

Selon Prigent, crispés, Roubaud et Smirou veulent « assainir le territoire poétique et désinfecter ses frontières ». Plus que l’assainir, il s’agit de lui donner sens. Il est curieux de considérer que c’est justement la volonté d’assainir qui fit, il y a presque soixante ans – tout autour du lit de la poésie considérée endormie et mourante, dans son « drap-de-pages » et ses oripeaux de chagrin –, éclore les réanimatrices poésie sonore, poésie phonétique, poésie action, poésie directe, poésie vroum-vroum, poésie vivante, poésie debout… Et que cette volonté provenait essentiellement d’une vision bien subjective, limitée, méprisante, de la poésie d’alors.
Il suffit de parcourir les Notes convergentes – Interventions 1961-1995 (Al Dante, 2001) de Bernard Heidsieck pour s’en rendre compte :

–  « La poésie doit se hisser hors de la page. Se déraciner de ce terrain mort. »
–  « Si le poème se résout à ne plus se considérer enfin, lui-même, comme son propre but (ou le langage) s’il se résout à ne plus considérer sa texture seule comme sa fin unique, ou son souci exclusif, (optique qui lui permet en s’excluant du monde, toutes les auto-délectations byzantines), s’il consent à ne plus être l’objet seul de ses caresses et délectations, son propre et unique point de mire, indifférent à l’histoire, au monde ambiant, digne, superbe et dédaigneux, et à ne plus donc, dans sa quête d’absolu, déboucher inéluctablement sur les miasmes mordorés d’agonies certaines ou d’asphyxies blanches […] »
–  « Le poème, d’une part, passif jusqu’à présent, roupillait dans la page, c’est sûr, par ailleurs l’inflation des mots en avait limé jusqu’à l’écoeurement, leur sens, leur pouvoir explosif ou d’éveil. »
–  « Le papier – OH ! –, la page – AH ! –, le livre – MIAM –, l’imprimé, l’IM-PRI-MÉ – OH LA LA LA LA… ! – mais oui, mais oui : la poésie en a fait ses délices. Et qu’on se le dise ! Qu’on le reconnaisse ! (ses prouesses aussi… il est vrai !). Ah ! Comme elle se l’est… parfait, fignolé… son miroir, son dodo. Pour s’y mirer, y rêver, s’y nombriliser. OHHHH ! Ce nectar blanc – la page – où plonger, s’étendre, se délasser et faire la planche. OHHH ! Qui ne rêverait de cet édredon, plein de replis et de caches !
Et d’y aller alors, sans risque ni vergogne, de sa larme, de sa forfanterie, de ses plaintes, de ses jeux et de sa malice, de sa suffisance, de son autodélectation – qui à s’auto-piéger – de ses clins d’yeux aux lecteurs, indifférents ou las, agressifs ou provoquants, pour tout compte fait, par ironie ou logique, ne leur offrir, au terme du cycle et de sa trajectoire, que le reflet blanc d’une glace sans tain ou le trou noir d’une poésie cul-de-sac. D’une page blanche, donc, ou noire ! »
–  « Aussi, la ramassant, exsangue, dans ce climat, la peau sur les os, chétive et transparente, à l’agonie, était-il temps, grand temps, de lui faire un peu de bouche à bouche. De tenter de lui refourguer, la pauvre, un peu d’oxygène. Pour que se survive sa flamme, malgré tout. Ou à cause de tout. Sa notion, son idée. Ses rayons , tendres ou décapants. Et qu’active, elle fasse acte de présence. Ni plus ni moins. »
–  « L’imprimerie, en couchant le poème dans la page, quelqu’aient pu y être ses cabrioles, mouvements d’humeur, et manifestations de révolte, l’y avait rendu « passif » dans une position – vis-à-vis du lecteur recherché ou fui – d’attente. Jusqu’à l’y faire roupiller, parfois. Sans risque majeur. Sinon ceux, patents, par-delà soubresauts et fulgurances, soit de l’y dissoudre dans l’inflation jusqu’à y limer, gommer le sens et le son mêmes des mots, jusqu’à la nausée, soit de l’y enchaîner, à l’abri des regards, solitaire, dans un climat plombé de laboratoire. »
–  « La poésie fait peau neuve. Se désasphyxie. Se dévêt de ses moules surranés. A temps. Enfin. »

–  « Se déconnectant de la société, la poésie, si elle se distrayait de ses auto-tours et attrapes, finit par ennuyer. Le poème s’assoupissait dans la page. S’y enfonçait et s’y masturbait chaque jour davantage. Satisfait et ronronnant. Dans une indifférence ambiante quasi généralisée. Passif et dans l’attente d’un lecteur hypothétique qui, las de ce jeu de cache-cache, finit par s’en aller voir ailleurs.
Il fallait donc exhumer le poème de ce bourbier, le rendre actif, le secouer, le réveiller et le catapulter hors du lit. »
–  « Ce fut, par la même occasion, dans la volonté précise de ce face-à-face et de ce plongeon dans l’inconnu, celle d’en finir aussi avec les gérémiades ressassées sur l’inéluctable disparition, faute de lecteurs, de la poésie, sur la fatalité de sa marginalisation, de sa circulation en vase clos, parmi ses seuls officiants. »
–  « Pour une poésie, non plus juchée sur l’étagère, à distance, intouchable et somnolente, vouée à n’être que l’objet d’un culte iconique et nécrophage, et devant laquelle il reste de bon ton de s’incliner cérémonieusement - lorsque l’on vient à se souvenir d’elle… et de sa présence fantomatique par habitude ou sur ordre. »
–  « A se boursoufler, en effet, jusqu’à l’inflation, d’images et de métaphores, ou à s’enfoncer au plus profond de la page jusqu’à la laisser vierge - et les extrêmes se rejoignent - à se bucoliser poétiquement, outrageusement, ou à se nombriliser, elle faillit bien sombrer, disparaître. »  

Au final, cet activisme hygiénique aurait non seulement sorti la poésie de son grabat mais aussi lui aurait redonné un public, voire des lecteurs : « Et tel, qui jamais n’entrerait, pour la connaître et la lire, dans une librairie, se précipite maintenant, pour l’entendre et la voir, là où elle se donne, un peu partout et de plus en plus, à entendre et à voir. Et la redécouvrant alors, présente, en train de se vivre, face à lui, sans doute retrouvera-t-il, par ce biais, par ce passage obligé, le chemin même du livre et de sa lecture. Celui-ci et celle-là, métamorphosés, tant sur le papier que dans sa tête. »
Tant de cuistrerie effare.
Affirmons que si les qualificatifs « vraie » et « fausse », appliqués à la poésie par Smirou et qui énervent tant Prigent et Bobillot, ne sont pas employés par Heidsieck, l’idée y est : on ne peut douter que, pour lui, la « vraie poésie », c’est la poésie vivante, c’est-à-dire hors de la page, tandis que la poésie à l’agonie, c’est-à-dire qui se complait dans la page…
On dira que c’est Bernard Heidsieck qui parle et qu’on ne saurait mettre ses paroles à l’enseigne de toutes ces démarches scéniques des années 50-60.  Mais on trouverait facilement un discours similaire chez Henri Chopin, François Dufrêne, Arnaud Labelle-Rojoux, Jean-François Bory, Jean-Jacques Lebel, etc., et même encore chez Christian Prigent, on le voit. Les avant-gardes sont empreintes de ces rejets ineptes, il le faut pour occuper le terrain. Jean-Pierre Bobillot, en connaisseur de cette histoire, et en spécialiste de Bernard Heidsieck, aurait pu dire cela dans sa réponse chez Sitaudis, d’autant plus qu’il semble faire sien ce point de vue radical, considérant la page comme un « linceul protecteur, cet écrin de silence fasciné, cet écran de narcissisme mystifié, cet autel aux icônes d’un culte poussiéreux, ce repli à l’écart du monde, de sa rumeur, de ses fureurs » (Jean-Pierre Bobillot, Bernard Heidsieck poésie action, Jean-Michel Place, 1996, p.79).
Je précise – au cas où l’on serait tenté par des raccourcis caricaturaux et même si apparemment cela ne sert à rien de prévenir – que, soulignant cela, je ne dédaigne pas ce qu’ont pu produire d’artistique, et même, oui, de poétique, ces performers et qu’au contraire, j’admire un certain nombre des enregistrements qui en ont été faits.

Les articles de Roubaud et Smirou donnent l’occasion de remarquer que les avant-gardes ne sont pas à l’abri de sombrer dans l’institutionnel et l’hégémonie, au risque de subir à leur tour la parole de ce qui est mis en marge. Il est intéressant, à ce propos, de relire le constat que faisait Jean-Jacques Lebel de la situation de la poésie-action il y a seulement 25 ans :
« Hélas, les dispositifs de contrôle et les blocages administratifs inhérents à l’industrie culturelle, ont tendance à condamner l’innovation, et à pénaliser la différence, en tant que telles. Situation sans issue : d’un côté la dictature hégémonique du même – reproduction des modèles et des langages dominants, à l’infini – et de l’autre, les contre-cultures marginalisées sinon clandestines, hors-normes, mais aussi hors-circuit. […]
Ni les mass-media, ni l’université, ni les maisons de la culture, ni le Centre Pompidou, ni les administrations centrales ou régionales, ni les organismes de gestion ou de production n’ont un tant soit peu évolué, du moins en France. La culture dominante est toujours aussi uniformisante, conservatrice, fermée à tout ce qui diffère d’elle… fermée aux forces vives de la poésie et de l’art contemporain, mais aussi aux formes musicales, théâtrales, sociales, expérimentées en marge des institutions officielles. » (in Françoise Janicot, Poésie en action, édition LOQUES/NèPE, 1984, pp.9-10).
N’a-t-on pas là, à peu de choses près, le même constat que ceux de Roubaud et Smirou, mais inversé : car, 25 ans après, ces contre-cultures sont sur le devant de la scène – relayées, exposées, offertes, étudiées, achetées par l’industrie culturelle – tandis que la poésie écrite, non spectaculaire, est quasi-ignorée.

Je m’arrêterai là bien qu’il y ait encore beaucoup de choses à dire.

Mais me hantent ces phrases de Prigent :
« si le temple de la poésie est celui que décrit Smiroubaud, il n’est pas le mien.
Je ne verrais même que peu d’inconvénients à ce que le mette à bas la horde des infidèles de la "fausse poésie". »
Ce n’est pas un temple, mais une usine. Si Prigent voulait vraiment la démolir, il commencerait d’abord par brûler ses livres.

[edit : en lien avec cette polémique, voir mon article du 15 mars 2010 : Disputatio XXI : comment j’ai perdu mon temps avec les éditions Hapax]


Le livre et la réclame 
par Cynthia 3000, le 14th January 2010

A considérer les stratégies commerciales de certains éditeurs et auteurs, on peut s’interroger sur la pertinence de la célèbre formule, conçue pour être serinée jusqu’à la mort du livre : "le livre n’est pas un produit comme les autres". L’article ci-dessous, signé Albert de Bersaucourt et paru en juin 1923 dans la revue Les Marges, nous montre que le marketing littéraire était déjà bien avancé il y a plus de 80 ans et qu’étrangement il n’a pas beaucoup évolué, si ce n’est qu’il a sans doute réussi l’ultime amélioration que de Bersaucourt propose en conclusion.

 

LE LIVRE ET LA RÉCLAME

 

 

Il le faut constater, avec gaieté ou avec répugnance, avec ironie ou avec dédain, selon son humeur, la réclame littéraire augmente chaque jour et elle emprunte les moyens les plus variés, les ressources les plus inattendues. Vraiment, nos éditeurs sont d’habiles gens. C’est merveille d’observer comme ils sont fertiles en inventions, ingénieux à les renouveler, prompts à s’emparer de toutes les coïncidences opportunes et de toutes les circonstances favorables.
S’il vous plaît, occupons-nous d’abord des manchons, ou, si vous préférez, de ces bandes multicolores qui donnent aux nouveaux livres cet air si pimpant. A coup sûr, le texte du manchon exerce une grande influence sur la vente, selon qu’il éveille l’intérêt ou pique la curiosité du passant. Il s’agit donc de forcer d’abord l’attention de celui-ci et de le séduire. Comment ? Oh ! les moyens sont nombreux et leur multiplicité ne laisse pas d’être assez divertissante. Tel éditeur, brave homme et ennemi des complications, se borne à indiquer loyalement le sujet de l’ouvrage ou à le résumer d’une manière succincte. L’acheteur éventuel sait ce qu’on lui offre ; à lui de prendre ou de laisser. Mais, ai-je besoin de le dire, cette honnête et rigoureuse exactitude est fort rare, et le procédé apparaît à bon nombre par trop simpliste. On s’inspire plus volontiers du héros ou de l’héroïne du livre, d’un épisode ou du décor du roman, pour promettre, en termes vagues et magnifiques, d’ineffables joies au lecteur, joies qui lui sont garanties, au gré de son tempérament et de ses convoitises, libidineuses, honnêtes, dramatiques ou humoristiques. Le roman « audacieux », mais dont l’audace est légitime, nécessaire, parce que l’auteur a fait œuvre de « moraliste » et dénoncé les tares « de certains milieux », assurément indispensables à révéler, la polissonnerie imprimée dont on a soin de révéler, en un texte affriolant, qu’elle est très scabreuse et ne s’adresse pas aux jeunes filles, voisinent avec l’ouvrage qui peut, au contraire, « être mis entre toutes les mains », et qui affiche, lui aussi, des prétentions moralisatrices, mais d’autre sorte, ou avec le bouquin d’aventures, peuplé d’incidents et chargé de pathétique, lequel nous promet de vertigineux voyages, de surprenantes découvertes, d’inconcevables révélations, et, non loin, voici les bandes aux propos hilares où les éditeurs des représentants de la vieille gaieté française s’engagent à nous secouer d’un hygiénique fou rire, ou, au moins, à dissiper notre mélancolie. Les manchons, plus ou moins explicatifs, visent un public déterminé. Certains éditeurs adoptent une tactique différente. Ils préfèrent s’adresser à l’ensemble des lecteurs et négliger toute précision. Les points d’exclamation et d’interrogation, accompagnant de brèves et impératives formules, jouent alors un rôle considérable. Dans ce cas on nous certifie sur fond rouge, vert, orange, jaune ou violet qu’« il faut avoir lu ce livre » ; ou bien : « Ce livre apporte des révélations sensationnelles », ou bien : « Ce livre dévoile l’un des plus troublants mystères de notre époque », ou bien : « Il fallait du génie pour écrire ce livre. » Peste ! Et le moyen de n’être pas persuadé du premier coup ? Quelques francs pour découvrir un génie, voilà qui est donné.

 

 

Dans quelle mesure l’acheteur se laisse-t-il prendre à cette espèce de réclame que je qualifierai volontiers d’autoritaire, je l’ignore. En tout cas on la lui prodigue de même que l’on essaie d’agir sur lui par intimidation, en quelque sorte. Etant donnée, et tant de fois prouvée la docilité moutonnière du public, est-il rien de plus habile, par exemple, que de se borner à reproduire sur un manchon les appréciations flatteuses d’écrivains en renom à propos de l’ouvrage mis en vente. Il n’est pas besoin de commentaires. Les illustres signatures prouvent la valeur du livre, et l’acheteur, sur des garanties de cette autorité, prend, en effet, confiance. Autre formule très habile : « Les douze mille premiers lecteurs de (ici le nom d’un volume à succès précédemment paru dans la même collection) seront les douze mille lecteurs de ce livre ». Une collection qui a douze mille lecteurs déjà est assurément une collection excellente, s’empresse de décider le badaud, et il entre chez le libraire comme il achète tel produit, plutôt que tel autre, parce que d’incessantes annonces en révèlent la consommation fabuleuse. Quelques éditeurs psychologues, et plus psychologues qu’honnêtes, sachant fort bien l’espèce de fascination qu’exercent les gros tirages sur le public, n’hésitent pas à imprimer sur leurs manchons : « Prochainement, centième mille ». Ce chiffre prestigieux ne correspond à aucune réalité, et, parfois, trois mille exemplaires ne sont point encore vendus que le centième mille est annoncé, mais, songez donc, quel bon moyen de décider les tièdes et de forcer les récalcitrants !
Il va sans dire que les prix littéraires jouent également un grand rôle dans la rédaction du manchon. Quand on peut imprimer sur la bande Prix Goncourt, Prix de la Vie heureuse, Prix Balzac, Grand prix de l’Académie française, Grand prix du roman, il n’est besoin de nulle ressource d’imagination. Néanmoins, avec un peu de rouerie, les prix littéraires peuvent être bons à quelque chose, quand même on ne les aurait pas obtenus. Le jury vous a-t-il accordé plusieurs voix on signale les résultats des tours de scrutin et on proclame triomphalement une honorable défaite qui équivaut presque à la victoire. Et puis, mon Dieu, il y a d’autres moyens, pour un éditeur avisé, de tirer un excellent parti des prix littéraires, fussent-ils modestes. Exemple : « Ce livre, avons-nous lu sur un manchon, vient d’obtenir le prix que l’Académie française décerna en 1848 à Alfred de Musset ». Dès qu’il s’agit de réclame il ne faut craindre ni les comparaisons flatteuses ni les glorieux rapprochements. Avoir obtenu le même prix qu’Alfred de Musset n’est-ce pas, à peu de chose près, s’égaler à lui et pouvoir traiter de puissance à puissance ? Cette simple comparaison, c’est un rien ; encore importait-il d’y songer.

 

 

Au reste, si nous examinons maintenant les réclames parues dans les journaux et les périodiques de ces dernières années il nous sera facile de constater que les éditeurs ne redoutent pas davantage d’invoquer d’illustres mémoires, dans leurs annonces, à l’occasion des livres qu’ils vantent. Victor Hugo, Balzac, Flaubert, Stendhal, Mérimée, Alphonse Daudet, tous les maîtres sont égalés ou dépassés nous affirme-t-on dans les placards extraordinaires où ils figurent piètrement écrasés par les lourdes capitales du nom de l’auteur et du titre de son ouvrage. Les prix et distinctions littéraires, bien entendu, sont mentionnés dans les journaux non moins que sur les manchons, et un éditeur qui ne songeait pas du tout à nous divertir nous a cependant beaucoup amusés par le candide machiavélisme de ce texte. « Ni prix Goncourt, ni prix Vie heureuse, déclarait-il, mais un chef-d’œuvre », et l’éloge suivait abondant et persuasif. Ah ! qu’il y aurait un amusant chapitre à écrire touchant les réclames dithyrambiques qui nous sont prodiguées, sous forme d’échos, entre la louange d’une essence nouvelle et l’annonce des dîners au jazz-band du restaurant X… ! Poètes, dramaturges, romanciers, essayistes, voisinent, à vingt francs la ligne, ou davantage, avec le gargotier et le parfumeur. Leur gloire embaume l’irrésistible Tu m’auras et le parfum des crêpes succulentes du cuisinier Z…, ou bien elle s’égale, triomphante, soit à quinquina, soit à une crème de toilette. Comparez les annonces, je vous prie. Accompagnant les noms des produits et les titres des bouquins, les chiffres de vente sont seuls indiqués. Les chiffres n’ont-ils pas leur éloquence ? « Consommation : deux millions de bouteilles, trois cent mille pots de crème par an », déclarent les industriels. « Cinquantième mille, centième mille, cent-cinquantième mille, mille exemplaires par jours », affichent les éditeurs, de semaine en semaine, avec un laconisme impressionnant. Impressionne-t-il ? Les échos quotidiennement ou hebdomadairement répétés contribuent-ils à la vente du volume ? Je le crois. Le coup de massue régulièrement asséné des gros tirages augmentant sans cesse, l’éloge insidieux ou direct, maintes fois répété, agissent, d’une part, à force d’obsession, et, d’autre part, comme je le disais plus haut, grâce à l’intimidante énormité des chiffres. Qu’il veuille ou non s’en défendre, le public est pris, et, bon gré mal gré, intrigué à la longue, ayant retenu le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage, il le choisira presque machinalement quand il sera en appétit de lecture. Peu de gens éprouvent l’envie ou s’accordent le temps de parcourir un feuilleton de critique littéraire ou un compte rendu et se soucient d’une opinion autorisée, mais ils sont bien obligés de subir la réclame qui leur saute aux yeux. Du reste la preuve la meilleure de l’excellence de cette sorte de publicité, les collections de journaux nous la donnent. Les éditeurs ont fait appel aux journaux de tout temps, et l’on y voit se succéder de simples annonces, des énumérations de titres d’abord, puis des annonces illustrées, des reproductions de titres et de conditions de publication, des bois gravés donnant un fac-similé réduit de couvertures et de vignettes, des compositions spéciales. La réclame illustrée est rare aujourd’hui, mais on a soin de placer sous nos yeux, afin de solliciter notre attention, et sans doute, de provoquer notre sympathie, les visages expressifs de nos auteurs éternellement jeunes.

 

 

Une autre forme de la réclame littéraire est le prière d’insérer. Ce sera le regret de toute ma vie de n’avoir pas rassemblé une collection de prière d’insérer, de ces textes surprenants et savoureux que je me persuade glissés dans les volumes pour forcer l’hilarité des critiques condamnés à une maussade besogne et se les rendre ainsi favorables. En vérité, de même qu’un éditeur a jadis publié une anthologie des plus belles prières on devrait imprimer un recueil des plus belles prières d’insérer. Quel magnifique sottisier !
Quel monument de la suffisance, de la vanité et de la sottise de la gent écrivassière ! Un livre de ce genre serait tellement extraordinaire par ses excès et ses audaces qu’on lui dénierait, je le crains, son authenticité. Lorsque les auteurs et les éditeurs rédigent une prière d’insérer ils semblent, en effet, perdre toute mesure, toute retenue, toute pudeur, toute raison, tout contrôle sur eux-mêmes et prendre à tâche de se rendre grotesques. La louange s’enfle jusqu’à l’hyperbole, l’œuvre se hausse jusqu’au chef-d’œuvre, le talent devient génie, et chaque ligne de ces petits papiers multicolores décèle la bouffissure d’un effarant orgueil, la paisible certitude d’une insolente présomption. Sans doute la règle n’est pas générale et la prière d’insérer garde parfois le ton qu’il faut, mais, le plus souvent, elle atteint au superlatif. Les romanciers nous annoncent qu’ils ont recréé le monde et renouvelé l’humanité ; les conteurs déclarent, sans barguigner, qu’ils apportent des formules absolument neuves et originales et qu’ils traitent des sujets inédits ; les poètes se flattent d’avoir affranchi le lyrisme et prodigué l’oxygène de leur souffle généreux dans l’atmosphère nauséabonde de notre époque ; les historiens, eux, ont découvert des trésors, puisé à des sources inconnues, utilisé de prodigieux documents, et leurs travaux réduisent à néant toutes les publications antérieures sur le même sujet. Ainsi de suite. Bref, neuf fois sur dix, la prière d’insérer est inconvenante, ridicule, niaise, irritante, et, en outre, elle ne sert à rien, ou, pour mieux dire, elle nuit aux intérêts de l’écrivain et de son éditeur. Pourquoi ? Mais parce que le critique, pressé de travail et succombant sous l’avalanche de volumes que son courrier quotidien lui apporte, s’inspire de ces communiqués, plutôt que de lire l’ouvrage, et rédige son article avec force coupures, ratures, soudures et raccords, à moins qu’il ne se contente simplement, comme on le fait, par exemple, dans bon nombre de journaux de province, de reproduire la prière d’insérer sans nul commentaire. Le jour improbable où ce mode de publicité sera supprimé les auteurs n’auront, à mon sens, qu’à se féliciter, et doublement, s’ils songent à leur dignité vis-à-vis d’eux-mêmes et vis-à-vis de la critique.

 

 

Y songent-ils assez ? Non, ayons le courage d’en convenir. A la rigueur on peut excuser les procédés de réclame commerciale que j’ai signalés ; ils sont fâcheux, ils sont déplaisants, certes, ils sont même vils et déconsidèrent l’une des plus nobles professions, mais quoi, les nécessités de la vie moderne et les mœurs actuelles les expliquent et les excusent jusqu’à un certain point. Par contre, elles ne justifient en aucune manière la roublardise de ce poète dont on apercevait le dernier livre, sur la robe d’un mannequin assis, dans la vitrine d’un grand magasin de la rive droite. Et que penser de cet habile homme offrant ses œuvres à un relieur, – lequel les refusa – pour qu’il en fasse, réclame permanente, des types de bradel ou de maroquin sans cesse exposés à la devanture de la boutique. N’est-ce point encore d’un goût et d’un tact vraiment exquis de coller sur toutes ses lettres et tous ses envois postaux une étiquette reproduisant en miniature la couverture de son roman ? Nous avons vu cela et demeurons surpris de n’avoir pas aperçu la même étiquette dans les vespasiennes. D’autre part, dans tel caboulot dit artistique, l’annonce des ouvrages des habitués de l’endroit voisine avec les prix modestes d’un pseudo-champagne. Préférez-vous l’astuce d’un écrivain qui, désireux d’exciter le public, se hâta de donner une deuxième édition de son livre avant que le premier mille fut épuisé, mais qui, au lieu d’inscrire sur la couverture deuxième mille ou 2e mille, choisit des chiffres romains et fit imprimer IIe mille, en sorte que le public lut onzième mille. Appréciez-vous la superbe de ce trop adroit boniment : « M. X, contrairement à certaines informations, n’est candidat à aucun des prix littéraires de cette fin d’année. Il ajoute que, dans l’esprit des fondateurs, ces prix ont pour but de mettre en lumière un écrivain inconnu et une œuvre de valeur étouffée sous la masse de production livresque. Il estime n’être plus dans les conditions requises puisque le 22e mille de son premier livre (un titre) est sous presse, que le suivant (un titre) franchit le 18e mille, et qu’enfin celui qui vient de paraître (un titre) a un départ de 12.000 exemplaires. » Admirable, n’est-ce pas ? Vous plaît-il mieux d’apercevoir, au cinéma, les titres d’un volume à quoi succède le portrait de l’auteur, visage penché regard profond, soutenant d’une main soignée son front accablé ? Est-ce aussi fort élégant de placarder sur les murs et les palissades le seul titre de son livre, sans autre explication, afin d’attirer davantage la curiosité ? Est-ce bien noble de solliciter auprès des directeurs de certaines maisons la faveur grande d’être offert « en prime » ? Et que dire enfin du cabotinage de quelques écrivains faisant tirer par centaines et expédiant partout des cartes postales reproduisant leurs traits et publiant la liste de leurs œuvres ? Je m’arrête. N’allez pas croire qu’il me serait difficile de poursuivre et de multiplier les exemples, mais ceux-ci suffisent, et l’on éprouve un grand regret, voire quelque honte, d’être obligé de les signaler.

 

 

J’indiquerai, à présent, l’une des meilleures idées de nos éditeurs, l’une de leurs idées les plus fécondes et les plus productives puisqu’ils s’adressent à la vanité humaine et l’exploitent à plein rendement. Il s’agit des souscriptions offertes aux pullulants bibliophiles, de ces souscriptions particulièrement engageantes où l’on annonce aux abonnés éventuels qu’ils verront figurer leur nom, dûment imprimé, à l’intérieur du volume. « Exemplaire sur Hollande, sur Japon, sur Chine, tiré spécialement pour M.X. » Allez résister à cela ! Et l’on n’y résiste pas, je vous le certifie. Les demandes affluent. On s’engage sans hésiter à prendre tous les volumes sur grand papier de l’éditeur Y. Il n’est pas question de la notoriété de l’auteur, de la qualité ou de l’intérêt de l’ouvrage ; ce qui importe, ce sont les deux lignes prestigieuses : « Exemplaire numéro tant, réservé à M.Z. » ; ce qui compte, c’est le naïf orgueil de cette marque de possession. Loin de moi la pensée criminelle de dire du mal des bibliophiles. Néanmoins, sans être taxé de malveillance, on peut reconnaître que, depuis ces dernières années, il y a, parmi nos amateurs trop vite enrichis, nombre de sots. Or, l’une des manifestations invariables de la sottise alliée à la récente richesse consiste à prodiguer, à tout propos et hors de propos, noms et initiales sur les objets les plus divers. D’où le succès certain des souscriptions dont je parle. Et l’éditeur se frotte les mains d’avoir si aisément réuni sa phalange rémunératrice. Consultez les listes obtenues dans ces conditions. La literie, l’épicerie, la carrosserie, le beurre et la volaille, les autos et les bicyclettes, les toiles et tissus, y figurent en grand nombre sous des noms variés, et flambants d’or neuf ; les vrais bibliophiles, eux, n’y occupent qu’une place très modeste. Nos éditeurs auraient tort de triompher outre mesure. L’idée prolifique ne leur appartient pas. Elle est de Coquebert qui publiait, vers 1840, nombre d’ouvrages, en livraisons, consacrés aux provinces de France. Lorsqu’il imprima le texte relatif à la Touraine il annonça à grand vacarme que les noms de messieurs les souscripteurs, – il en avait réuni deux mille – « seraient imprimés dès la quatrième livraison sur les deuxième et troisième pages de la couverture provisoire ». Sans perdre une minute deux autres mille souscripteurs demandèrent de figurer, eux aussi, sur les deuxième et troisième pages de la couverture de la cinquième livraison. Malin Coquebert !

 

 

Quelle conclusion tirer de l’examen rapide, et d’ailleurs incomplet, auquel je viens de me livrer ? Celle-ci : auteurs et éditeurs, d’un commun accord, se servent de procédés de réclame que j’estime regrettables, que je crois nuisibles au bon renom des lettres et qui assimilent le métier d’écrivain à celui de n’importe quel marchand de n’importe quoi, mais ils s’en servent. Et bien ! puisqu’ils s’en servent, puisque le livre est article commercial, qu’ils soient logiques avec eux-mêmes et qu’ils aillent jusqu’au bout. Le passé est riche d’enseignement, de suggestions de toutes sortes, et nous propose maintes améliorations. Veuillent donc les éditeurs ne pas reculer devant un nouvel effort et s’en inspirer. Les livres sont, paraît-il, à leur place, entre le rayon X et les pneumatiques Z. Que l’annonce, le prospectus, l’affiche les célèbrent donc à l’égal des rayons X et des pneumatiques Z, et d’une façon identique. C’est commencé ; il suffit de continuer. Et l’ombre de Vigny sourira.

A. de Bersaucourt.

 

 


Le Symboliste exaspéré 
par Cynthia 3000, le 12th January 2010

Peu importe, lecteur, que tu ne comprennes point Éloi devenu tout à coup symboliste. Il n’a aucune sorte d’estime pour toi. Si tu lui dis : "Je ne comprends pas ! " ses mains se frottent d’elles-mêmes, et s’il lui arrive de se comprendre, il n’est plus fier.
C’est pourquoi il veut, infatigable, toujours aller à l’obscur, vers du plus obscur encore. Aveugle, il jetterait, la nuit, sur un tableau noir, les lettres retournées de mots sans suite.
Or, il surprend sa gentille amie en larmes.
- Oui, dit-elle, il faut que je t’ouvre mon cœur. J’ai trop de chagrin. Je lis tout ce que tu fais. Je le relis en cachette, mon petit Larousse sur mes genoux. Va, je travaille ; souvent ma tête éclate. Et je peine vainement. Impossible de traduire une ligne. Je suis donc bien bête ! J’en crierais ; je serais si heureuse de deviner quelquefois. Je t’aime tant !
Elle pleure comme une source pure.
Éloi lui baise les mains, et, presque vaincu, appuie son front sur l’épaule de son amie, mais pour le relever soudain, avec orgueil et défi.
Il mourra avant d’oublier cette minute où il faillit, à cause de sa gentille amie, perdre, d’un coup, tout le talent qu’il a de ne pas écrire en français.

Jules Renard, Le Mauvais livre, éd. L’Arbre vengeur, 2004.

Les textes rassemblés dans Le Mauvais livre ont été initialement publiés par Jules Renard dans L’Echo de Paris, La Nouvelle revue, La Revue blanche et Le Mercure de France, entre 1892 et 1896, puis intégrés à deux recueils, La Lanterne sourde, Coquecigrues (P. Ollendorff, 1906) et Le Vigneron et sa vigne (Mercure de France, 1901). On y suit avec beaucoup de plaisir le personnage d’Éloi, homme de plume, homme du monde, homme des champs.

LA JOLIE FEMME : Ce n’est pas un homme.
ÉLOI : C’est un homme de lettres.
TOUS : Homme de lettres ! homme de lettres ! homme de lettres !


Jean-Pierre Brisset, “à M. Victor Meunier, le 22 mai” 
par Gregory Haleux, le 10th January 2010

 [article publié initialement le 24 mars 2006 sur le blog Bartlebooth]


 

[…] que la bibliothèque de la ville où j’habitais […] la Grammaire logique (1883) de Jean-Pierre Brisset. En le consultant, […] dédicace de l’auteur ! […] notamment à l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton, l’encyclopédie des fous littéraires d’André Blavier ([…] "Brisset, bien sûr, les domine tous, de très haut", […] les myth(étym)ologistes), la revue Analytica (cahiers de recherche du champ freudien) qui avait republié Le mystère de Dieu est accompli, quelques textes de Michel Foucault et le Jean-Pierre Brisset, prince des penseurs, de Marc Décimo, réédité depuis et considérablement augmenté.
[…] revoir ce livre et en photographier la dédicace.
[…] Jean-Pierre Brisset, Prince des Penseurs, inventeur, grammairien et prophète (Les Presses du Réel, 2001).
En 1883, Jean-Pierre Brisset n’a pour l’instant écrit qu’un précis d’art natatoire (1870), une méthode destinée aux Allemands voulant apprendre le français (1874) et la Grammaire logique (1878), une variante de son précédent travail, adapté aux locuteurs français. Alors qu’il achève la réécriture de la Grammaire logique, qu’il essaie de perfectionner depuis 1880, il a, en janvier 1883, la révélation que le latin n’a jamais vraiment existé et qu’il est plutôt « un langage artificiel », « une oeuvre d’hommes, un argot » qui « n’a eu absolument aucune influence sur la langue française ». Cette révélation est suivie, en février, d’une autre, plus insolite : les hommes et toutes les langues sont issus de la grenouille ! Brisset insère en toute hâte ces réflexions à la fin de son ouvrage, sous les titres « De la formation des langues latines et de la langue française en particulier », « Le latin est un langage artificiel », « Il n’y a pas eu de langues romanes » et « Révélations ».

[…] Offert respectueusement par l’auteur à M. Victor Meunier le 22 mai. […] Brisset, plutôt que d’attendre un an ou plus, n’a pas tardé à en envoyer un exemplaire à ce Victor Meunier, […] Dans le Nouveau Larousse illustré de 1900, […] :

MEUNIER (Amédée-Victor), publiciste français, né à Paris en 1817. Il débuta comme journaliste scientifique, dirigea le « Dictionnaire élémentaire d’histoire naturelle » (1842), puis la « Revue synthétique ». Il collabora à divers journaux politiques ; mais, à partir du coup d’Etat (1851), il se livra exclusivement à la vulgarisation scientifique ; il fonda l’Ami des sciences, puis la Presse des enfants, à la rédaction de laquelle Mme Victor Meunier prit une part active. On peut citer de lui : Jésus-Christ devant les conseils de guerre (1847), ouvrage mis à l’index et traduit en plusieurs langues ; l’Avenir des espèces (1886) ; Scènes et types du monde savant (1889) ; Sélection et perfectionnement animal (1895) – Mme Victor MEUNIER, née à Brighton (Angleterre), a traduit les premiers contes d’Edgar Poë et publié les Ruines d’un vieux manoir (1895), ainsi que divers romans et nouvelles.

Le titre Jésus-Christ devant les conseils de guerre […] airs d’écrits d’illuminés, […] période qui produisit nombre d’écrits d’individus exaltés par les théories de Charles Fourier, dans le genre de Jean Journet ([…] Philantropes, Sociologues & Casse-pieds). […] cercle fouriériste, la librairie phalanstérienne, mais il n’a rien, ou trop peu, de celui d’un fou littéraire. […] livres de vulgarisation zoologique, à caractère apparemment évolutionniste. […] Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, […] bonne piste. En effet, ce Victor Meunier a également écrit Les Animaux à métamorphoses (1867) et Les Animaux d’autrefois (1874).

Dans Les Animaux à métamorphoses, l’auteur consacre une longue partie aux amphibiens. Le chapitre réservé aux crapauds et grenouilles s’attarde longuement sur les mythiques pluies où l’on verrait ces animaux tomber du ciel, sur des expériences consistant à enfermer crapauds et grenouilles dans du plâtre ou du grès ou a les faire geler, pour tester leur résistance, avant d’en venir aux phénomènes de la métamorphose.
Le chapitre suivant, consacré à la salamandre, se termine sur une anecdote […] une monstrueuse salamandre d’un mètre de long :

On peut, en raison de sa taille, la regarder comme un témoin attardé de ces antiques époques où les êtres vivants atteignaient si communément des dimensions gigantesques. C’est une proche parente de cette grande salamandre fossile d’Oeningen devenue si fameuse par suite de la méprise à laquelle donna lieu son squelette trouvé dans les schistes de la localité susdite, et des discussions qui s’ensuivirent. Scheuchzer prit les os pétrifiés de l’amphibien pour des os humains, et le décrivit sous le nom d’homme témoin du déluge (homo diluvii testis)
(Victor Meunier, Les Animaux à métamorphoses, A.Mame, 1867, p.105)

La partie « Amphibiens » des Animaux à métamorphoses se termine par un chapitre intitulé « Un animal douteux » : il y est question d’un animal monstrueux aperçu en mer en 1861 et décrit comme ayant « des bras d’hommes », qu’on a appelé manta et qui « ne serait autre chose qu’un batracien de taille gigantesque, une espèce de grenouille longue de trois mètres » (Ibid, p.106)

Dans Les Animaux d’autrefois (1874), Victor Meunier consacre une nouvelle fois un chapitre à cette salamandre géante,

 « L’andrias n’est qu’une salamandre ; mais tandis que nos salamandres ont environ un décimètre de long, l’andrias avait un mètre cinquante.
On l’a pris pour un homme. « Est-il possible disait Pierre Camper, de prendre un lézard pétrifié pour un homme ? » Cela était possible, car cela fut fait.
Un médecin suisse, un naturaliste, Jean Jacob Scheuchzer, est l’auteur de cette mémorable méprise.

[…] dans le calcaire schisteux d’Oeningen, non loin de Constance, un squelette incrusté dans la pierre et merveilleusement conservé ayant été trouvé, Scheuchzer vit dans ce squelette les restes de l’homme témoin du déluge. Homo diluvii testis : c’est le titre de la dissertation publiée par lui sur ce sujet en 1731. Une figure représentant cet inappréciable fossible accompagnait la brochure.
 « Il est certain, dit l’auteur, que ce schiste contient une moitié, ou peu s’en faut, du squelette d’un homme ; que la substance même des os, et, qui plus est, des chairs, y sont incorporées dans la pierre : en un mot, que c’est une des reliques les plus rares que nous ayons de cette race maudite qui fut ensevelie sous les eaux.
[…] »
Tous les contemporains du médecin suisse partagèrent son opinion ; tous, Pierre Camper excepté. Il alla à Oeningen, vit le fossile, et c’est alors qu’il s’écria : « Est-il possible de prendre pour un homme un lézard pétrifié? »
Camper se trompait ; ce n’était pas un lézard, mais une salamandre qu’il avait devant lui. C’est ce dont Cuvier se convainquit sur la seule inspection du dessin.
[…] »
(Victor Meunier, Les Animaux d’autrefois, A. Mame et fils, 1874, pp. 263-265)

Cette anecdote, Brisset l’évoqua brièvement à trois reprises dans des ouvrages ultérieurs, Le mystère de Dieu est accompli (1890), La Science de Dieu ou la Création de l’Homme (1900) et Les Origines humaines (1913 ; « Cette dernière pétrification fut immédiatement regardée par le médecin Scheuchzer comme le squelette d’un homme et il écrivit un ouvrage là-dessus. Naturellement il eut des contradicteurs, mais c’est certainement tout au moins les restes d’un dieu marin, les restes d’un ancêtre de l’homme », p.1254 des Oeuvres complètes)

[…] sources, Brisset […] Dupinay de Vorepierre et le dictionnaire Larousse, […] sa dédicace et ce que je trouve dans les ouvrages de Meunier me prouvent que la fréquentation de ses derniers par Brisset a du appuyer ou favoriser ses idées.
Marc Décimo, dans son étude de l’oeuvre brissetienne, en illustration de son affirmation selon laquelle Brisset a emprunté l’essentiel de ses informations à Dupinay de Vorepierre, reproduit un dessin tiré de l’encyclopédie de ce dernier et figurant le cheirotherium ou labyrinthodon. Or il se trouve que Meunier lui consacre un chapitre dans Les Animaux d’autrefois, juste avant celui concernant l’andrias. Voici ce qu’il en dit :

Dans le grès bigarré, en Allemagne, près de Hildburghausen, un naturaliste, M. Kaup, trouva en 1835 les traces des pas d’un quadrupède, et à cause de la disposition en forme de mains de ces empreintes, il donna à l’animal inconnu de qui elles proviennent le nom de cheirotherium. […]
M. Kaup pensa que ces empreintes avaient été formées par un mammifère ; mais depuis, un certain nombre d’os ayant été découvers (la tête, le bassin, et une partie de l’omoplate), M. Owen a émis l’opinion que le cheirotherium était, non point un mammifère, mais un batracien gigantesque.
Des dents coniques très-fortes, d’une structure compliquée, armaient ses mâchoires ; c’est la structure de ses dents qui lui a valu le nom de labyrinthodon. On suppose que sa tête était prolongée par un écusson osseux.
(Victor Meunier, Les Animaux d’autrefois, A. Mame et fils, 1874, pp. 258-263)

 

[…] coacidences ? […] Ernest Renan, Louis Havet et René Cagnat. […] Raymond Roussel n’a-t-il pas eu Jules Verne pour grand modèle ?

«Si on ne trouve pas de rapport entre deux idées,
elles ont un point commun avec une troisième
»
(Jean-Pierre Brisset)

[…] ou synchronicités.
[…] un autre écrivain et inventeur singulier a dédicacé non pas une mais deux de ses oeuvres à Victor Meunier. Il s’agit du poète Charles Cros. Son poème « Heures sereines », […] Le Coffret de santal (1873) […] « A Victor Meunier ». […]

J’ai pénétré bien des mystères
Dont les humains son ébahis :
Grimoires de tous les pays,
Êtres et lois élémentaires.

quatrain qu’on pourrait d’ailleurs mettre en exergue aux oeuvres complètes de Brisset. […] grimoire est une altération de gramaire […] « désignait au moyen âge la grammaire en latin, inintelligible pour le commun des mortels », « Grimoire désigne un livre de magie puis, par extension, un discours incompréhensible et un ouvrage inintelligible » : en ces sens, la Grammaire logique et les ouvrages que Brisset écrit ensuite sont aussi des grimoires.
En 1876, Charles Cros réalise ses premiers essais de photographie en couleur : il dédicace le « 1er tirage de mon procédé de photochromie, à Victor Meunier, mon parrain scientifique ».
Notons que Charles Cros fut l’auteur d’au moins quatre vers holorimes et que les analyses linguistiques de Brisset reposent sur le même principe de l’homophonie.
Un autre grand holorimeur, Alphonse Allais, entendit pour la première fois parler de Charles Cros grâce à… Victor Meunier. Extrait de « La Mort de Charles Cros », d’Allais, paru dans Le Chat Noir le 18 août 1888 :

Pauvre Cros ! Je le vois encore le jour où je le rencontrai pour la première fois. C’était, si je ne me trompe, en 76. Comme ça va, le temps !
J’avais lu le matin dans Le Rappel une chronique scientifique de Victor Meunier, qui semblait un conte de fées.
Un jeune homme venait d’inventer un instrument bizarre qui enregistrait la voix humaine et même tous les autres sons, et qui non seulement en marquait les vibrations, mais reproduisait ces bruits autant de fois que l’on voulait.
L’instrument s’appelait le paléographe. La théorie en était d’une simplicité patriarcale.
Le lendemain, grâce à mon ami Lorin, je connaissais Charles Cros, l’inventeur du merveilleux appareil dont M. Edison devait prendre le brevet, l’année suivante.

[…] l’article de Victor Meunier, « Le son mis en bouteille », est de fin 1877. Quant à paléographe, […] erreur de l’hydropathe […] : l’invention de Charles Cros avait pour nom paléophone. […] paléographie puisqu’à peine âgé de seize ans il étudiait le sanscrit et l’hébreu.
Quelques années auparavant, l’année du Coffret de santal, Cros avait proposé une autre invention, un Projet de communication avec les habitants de Vénus, dont il y eut, en 1873, un compte-rendu écrit par… Stanislas Meunier, fils de Victor et géologue dont on peut lire un article sur les traces fossiles de pas d’animaux, où il est question du… labyrinthodon.

 […] juste en ajoutant que l’aliéniste, Marcel Réja, qui s’intéressa dès 1904 à Brisset (on ne sait comment il le découvrit), soit un an après la mort de Victor Meunier, avait pour vrai nom… Paul Meunier et je serais prêt à parier qu’il avait un lien de parenté avec.

[les gravures proviennent des livres de Victor Meunier […] Gallica]


Quatrains pour le Savon des Princes du Congo 
par Gregory Haleux, le 23rd November 2009

 

Vendredi dernier, se déroulait à Paris le XIIIe Colloque des Invalides.
Nous nous souvenons avec émotion avoir rencontré, à la Xe édition, Eric Dussert, Barbara Pascarel, Eric Walbecq, Marc Décimo, François Caradec… Le colloque, consacré aux querelles et invectives, s’était terminé de manière pathétique par les numéros de clowns pas drôles de Beigbeder, Matzneff et quelques faire-valoirs. Autant dire que le thème du colloque de cette année, la réclame, était déjà là il y a trois ans, par la présence d’un ex-publicitaire, d’un produit de publicité, et d’autant plus que l’un des maîtres d’oeuvre de ces journées s’y connaît en tapage pour des broutilles.

Bref, voici pour nous l’occasion de partager, après Monselet, Perec, Bibendum, Rouff & Curnonsky, une autre perle de la poésie publicitaire : les quatrains du Congo.
En parcourant, pour nos recherches autour de Pillard d’Arkaï et Fagus, les journaux fin XIXe, nous rencontrons, perdus dans le fatras des troisièmes pages, entre les échos des tribunaux et ceux des théâtres, des quatrains vantant les bienfaits du savon pompeusement nommé des Princes du Congo, créé par le roubaisien Victor Vaissier. Ces vers de mirliton ont plus d’un intérêt : ils témoignent d’une époque, de ses événements politiques et culturels, de sa société ; ils montrent, quelle que soit leur qualité, l’importance qu’avait alors la poésie ; ils sont amusants, par leur gauloiserie et par l’étendue des procédés humoristiques employés ; par la multiplicité des thèmes invoqués ; par la variété des tons ; par le recours à la parodie et au détournement…
Nous avons réuni tous les quatrains des années 1897 et 1898 que nous avons pu trouver et vous en offrons une édition sous format PDF, avec notes pour les sources et les variantes :

 

 

Marc Angenot a écrit un petit livre remarquable : L’Oeuvre poétique du Savon du Congo (éditions des Cendres, 1992), dans lequel il étudie, avec beaucoup d’humour, la diversité de cette oeuvre monumentale, ses jeux intertextuels, les rapports qu’elle entretient avec son époque, avec ce « passage d’une société de puanteur négligée à la société de savoir-vivre olfactif ». Aussi s’intéresse-t-il à la pensée sociale et politique lisible dans ces vers, et notamment à la vision contrastée de la femme s’émancipant.

Il y a cependant un point que le livre n’étudie pas, ou trop peu à notre goût : la question de l’auteur.
Angenot l’évoque en parlant des « rimeurs bénévoles et anonymes » d’une oeuvre « démocratiquement collective » et met celle-ci, dès la première page de son livre, sous le signe de la célèbre proposition ducassienne : « La poésie doit être faite par tous », concluant pour nous trop vite que l’oeuvre du Congo a réalisé ce voeu. Sa communication au dernier colloque des Invalides s’intitule « La poésie faite par tous ou la publicité en vers ». N’ayant pu y assister, nous ne savons pas si sa vision est toujours la même.
Nous remarquons bien plusieurs signes suggérant cette idée : il y a d’abord ces nombreux quatrains mentionnant l’envoi de vers par des amateurs. Il y a aussi certaines signatures dont on ne peut douter de l’authenticité. Ainsi Albert Bouchery (1897, p. 65) est-il certainement l’imprimeur et directeur du Carillon. Comment douter que Mlle Bourdillon (1898, p. 34 et 35) ne soit pas celle qui, cette année-là, fut élue Reine des Halles et des marchés ? Victor Levère (1897, p. 9) ne peut être que le directeur — qui signait également Isambart le Toqué — de L’Echo des Trouvères - Organe de l’Athénée des Troubadours, journal qui offrait une grande place à la poésie parfumée au Congo (Victor Vaissier était membre d’honneur de l’Athénée). Mais en regard des centaines de noms ou d’initiales — qui sans preuve supplémentaire ne valent pas mieux que les signatures des prosaïques publicités à attestations —, c’est bien peu.

 

 

On peut se demander si ce ne sont pas des symbolards ou décadents qui s’amusent à signer André Gil, Jean de Mity, Joséphine Péladard, Boyer de Limoux, Jules Roubichon ou J. Le Lorrain… Pour ce dernier, n’est-ce pas lui-même, Jacques Le Lorrain, tant le vocable recherché du poème « Ménélik, negus d’Abyssinie » (1898, p. 81) ressemble à celui du poète-savetier ?
Marc Angenot se demande : « mais qui dit que Verlaine ou Mallarmé n’ont pas envoyé quelque jour leur quatrain ». La question est aussi pertinente qu’excitante. Nous savons que Léon Deubel, dans sa jeunesse, fut lauréat d’un concours ayant pour sujet imposé le Savon du Congo — peut-être l’un de ceux organisés par Vaissier et Levère dans L’Echo des Trouvères. Albert Mockel écrit à André Gide, le 31 janvier 1895 : « Toute littérature s’en va à la fumisterie. Voici aujourd’hui Merrill qui m’envoie des vers pour le savon du Congo (et cela en insinuant qu’il connaît des rimes à saligaud) […] » (André Gide et Albert Mockel, Correspondance (1891-1938), Droz, 1975, p. 136). Rêvons qu’un jour il faudra ajouter un quatrain congolais aux oeuvres complètes d’Arthur Rimbaud.

Mais résumons pourquoi nous doutons que l’oeuvre poétique du Congo soit si collective : d’abord, trop de vers, soi-disant de poètes amateurs et spontanés, parlent de la concurrence, d’imitations voire de plagiats, toutes questions qui semblaient tourmenter l’industriel Vaissier… Ensuite, et c’est le plus troublant, les mêmes poèmes, parus à quelques jours ou semaines d’écart, voire le jour même, dans des journaux différents, peuvent être non seulement publiés sous d’autres noms mais surtout présenter de singulières différences, très souvent comme si le poète se corrigeait, améliorait le premier jet ; quelquefois, semble-t-il, juste pour le plaisir de varier. Il serait très étonnant que tant de rimeurs bénévoles aient eu le souci du rythme ou du mot juste au point d’envoyer plusieurs épreuves… N’ayant pas d’éléments précis justifiant l’origine des quatrains, nous pouvons nous demander si, malgré ce que voudrait peut-être nous faire croire, en as du marketing, Victor Vaissier et contrairement au rêve de l’impensable comte de Lautréamont, la poésie du Congo ne serait pas plus près de l’un que du tous.


Jean Sarrazin, poète aux olives et aux lions 
par Gregory Haleux, le 29th September 2009

 

Suite à notre article sur Jehan Sarrazin, celui de Montmartre, Bruno Leclercq nous fit écho en extrayant du recueil A marée montante (1894) une nouvelle dans le goût sucré des Histoires folichonnes ; de son côté, Eric Dussert, nous offrit à lire, tiré de La Lanterne Japonaise, un très curieux texte de Marcel Bailliot, qui par le raccourci d’une vie et le babil puéril nous rappelle notre cher IL***.
Il est maintenant temps de présenter Jean Sarrazin père.

Jean Sarrazin est né le 6 octobre 1833 dans le petit village de Prapic, commune d’Orcières, en la vallée de Champsaur. Enfant, il garde les troupeaux dans la montagne. A douze ans, son père l’emmène en tournée un peu partout en France pour vendre avec lui images pieuses et d’Epinal. Rentré à Prapic, il termine son instruction latine puis enseigne dans l’école d’un hameau voisin durant quelques années. Agé de vingt ans, il décide de quitter le pays et part à l’aventure armé d’un violon. C’est ainsi qu’en 1853 il débarque à Lyon.

 

 

Un éditeur lui propose de faire imprimer ses chansons en échange des droits de propriété de deux d’entre elles. Ainsi commence la publication d’une longue série de petites plaquettes de quatre ou huit pages. Ce n’est qu’en 1869 que Jean Sarrazin fait imprimer son premier véritable recueil, Les Fruits verts, suivis l’année suivante par Les Fruits divers. Près de vingt volumes constituent son oeuvre. Ses derniers titres témoignent d’une volonté toujours renouvelée d’en finir avec la poésie : Dernière gerbe, Epis oubliés, Mes Noces d’or avec la Muse et le Baquet, Derniers sons d’une lyre brisée
La poésie de Sarrazin est grâcieuse et sans originalité, empreinte de simplicité et de bonne humeur, elle exalte la nature et les bons sentiments, volontiers moralisatrice, patriotique. Elle chante les Alpes et Prapic, son village natal. Elle est souvent de circonstance, commentant tel cyclone ou incendie, telle ouverture de brasserie ou exposition d’horticulture.
Figure locale très appréciée, Jean Sarrazin est de toutes les fêtes de bienfaisance, et particulièrement de l’annuel Bal des Etudiants pour lequel il a l’habitude de composer un sonnet qui, imprimé et élégamment orné du dessin d’un artiste, est vendu au profit des pauvres. Voici celui qu’il offrit pour le Bal de 1886 :

 

LA JEUNESSE

Je suis ce que les dieux ont créé de plus beau !
Et mon règne s’étend sur l’homme et la nature ;
L’innocence, l’amour, le plaisir, l’aventure
Forment ma cour; leur ciel pour astre a mon flambeau.

Le Printemps, ravissant la nature au tombeau,
La pare de ma grâce et de ma gaité pure ;
La femme veut mes traits, l’amour prend ma ceinture,
Et s’en fait, le malin ! un décevant bandeau…

La Vague est mon séjour… l’Illusion ma vie…
Des pâles Voluptés je suis toujours suivie,
Et partout sous mes pas je fais surgir des fleurs.

En moi les dévoûments trouvent aussi leurs heures…
Par ce bal, je vais – même en de pauvres demeures,
Demain mettre la joie à la place des pleurs.

 

 

Mais revenons au fruit qui lui vaut le titre de « Poète aux olives ». Jean Sarrazin est une figure aisément reconnaissable dans les brasseries lyonnaises : binocle, favoris, baquet d’olives à un bras, serviette de notaire sous l’autre. Il fait le tour des tables et propose olives et poèmes. A peu de détails près, c’est le portrait du fils.
Comment l’idée de ce commerce lui est-elle venue ? Le poète s’en explique dans la préface de l’un de ses livres :

La Providence qui donne la graine et la goutte d’eau au moineau eut pitié de moi. Elle fit tomber un rayon de sa bonté sur un vieux tonneau d’olives, car elles n’étaient pas abondantes à cette époque, à Lyon, et une voix, comme à Jeanne d’Arc — c’est peut-être la même — me dit : « Prends ce baquet et, en autre apôtre, va porter, non la parole, mais ce fruit. Par lui tu trouveras le moyen de manger du pain chaque jour et de la viande quand tu pourras. »

 

 

Jean Sarrazin s’est distingué par une autre excentricité : un jour il entre dans la cage des lions d’une ménagerie pour leur déclamer quelques vers.

Les lauriers d’Apollon empêchaient de dormir notre collègue Jean Sarrazin de Lyon. Voulant s’assurer que les chants de sa lyre sont aussi mélodieux que ceux du Dieu du Parnasse, notre confrère est entré dans la cage des lions d’une ménagerie et, à leur grande stupéfaction, leur a débité un sonnet qu’ils ont paru goûter au plus haut point. Nous ne savons ce qu’il nous faut le plus admirer, de la longanimité de ces superbes fauves ou du courage de M. Sarrazin. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous pouvons assurer à notre collègue que nous ne chercherons pas à amoindrir cet acte de courage en l’imitant.
Si les lions étaient empaillés, passe encore ! On pourrait alors se risquer à leur faire une visite.

(Les Voix de la Patrie, organe bi-mensuel de
l’Académie poétique de France, 15 octobre 1880)

Plusieurs années après, le souvenir de l’événement est si vivace que ce journaliste le croit presque de la veille  :

Les Lyonnais se rappellent qu’il y a cinq ou six ans le poète Sarrazin entra dans la cage des lions de la ménagerie Pezon, et que, nouvel Orphée, il y récita des vers de sa composition, au milieu des fauves épatés.
Cet événement poético-zoologique a été perpétué par une photographie dans laquelle on voit M. Sarrazin, assis sur une chaise, son placide visage encadré de favoris poivre et sel, la main droite levée en pigeon-vole. Dans cette attitude il déclame avec sérénité au milieu d’un auditoire de lions !
Les mauvaises langues assuraient qu’on avait stupéfié les fauves au moyen du chloroforme et que les vers du poète suffisaient à les empêcher de sortir de leur sommeil ; mais en réalité, il ne faut pas se fier aux bêtes féroces. La plupart des dompteurs ont été plus ou moins déchirés par leurs élèves.
Van Arnbarg, Lucas, Batty, Bidel et bien d’autres ont été victimes de la colère de lions et de tigres avant Seeth et Mlle Gandolfo.

(Le Progrès illustré, supplément littéraire du
Progrès de Lyon
,  17 avril 1891)

Malheureusement, nous n’avons pas trouvé cette photographie témoignant de l’exploit. Mais une autre image compensera largement ce manque :

 

 

Si cette carte postale nous montre la double nature de Jean Sarrazin — le pas décidé du commerçant, l’introspection du poète —, elle est aussi très intéressante par son quatrain. Les lecteurs de notre article sur Sarrazin fils y reconnaîtront en effet le poème qu’Alphonse Allais citait dans son conte « Trop de kangourous » et qu’il attribuait à l’école de Salerne. Première leçon : alors que nous pensions qu’Allais évoquait Sarrazin fils, nous sommes peut-être nous-même tombé dans le piège de la confusion père/fils. Enfin, sans le dire parce que cela nous paraissait aller de soi, nous attribuions cet amusant quatrain à Allais lui-même, ce spécialiste de la rime riche à qui convenait parfaitement de faire rimer les olives avec les solives. Nous voyons qu’il n’en est rien et que Sarrazin en est le véritable auteur.

Enfin, voici un portrait du poète signé Paul Bertnay dans Lyon-Revue de novembre 1885 :

SARRAZIN

Sarrazin vient de nous apporter son nouveau volume « BRISES ALPESTRES ». (1) Ce titre éminemment printanier parfume des poèmes, des sonnets, des fantaisies — toutes façons de courtiser la muse qui sont familières à notre illustre poète des brasseries.
Car il est illustre, Jean Sarrazin. Je ne parle pas de ses œuvres  dont la liste déjà longue représente un total de vers, – jamais il ne s’est abaissé à la prose, – qui fait paraître modeste le bagage de Musset ou celui de Virgile. Le peuple des brasseries ne lit pas plus Sarrazin qu’il ne lit Hugo, mais de même qu’il admire de confiance l’auteur des Rayons et des Ombres, de même il se montre curieusement cet autre poète qui poursuit sa chimère ailée à travers les tables de bois ciré, où il vide peu à peu son baquet d’olives sur de petits carrés de papier blanc, – ci deux sous.
Curieuse histoire que celle de ce paysan de Gap, qui apprenait à lire aux enfants de son petit village, qui gagnait à ce métier vingt francs par mois, qui vivait de cette obole et, pendant que les gamins jouaient au verger, laissait vagabonder la folle du logis et s’enfuyait avec elle à cheval sur les nuages qui couraient vers le nord.
Un beau jour, il se trouva possesseur d’un capital : il avait dix-sept francs. – Et voici Sarrazin parti à la conquête de la gloire et du monde.
C’est-à-dire qu’il alla à pied a Lyon, qu’il y arriva éreinté, moulu, chez une parente épicière de la rue Grôlée, qu’il y fut accueilli avec une froideur marquée, si j’en juge par ce souvenir recueilli de la bouche du poète :
— Je voudrais bien, ma tante, trouver un métier pour vivre.
— A quoi es-tu bon, mon pauvre garçon, tu ne peux servir qu’à la porte d’un hôpital !
— ???
— Pour faire vomir les malades !…
Ceci vous apprendra, si vous l’ignoriez, que le Sarrazin de la première heure n’était pas le gentleman à lorgnon et à favoris qui, avec sa serviette de maroquin, ressemblerait trop à Emile Olivier, s’il ne rendait toute erreur impossible grâce à son petit baquet de bois.
Ce Sarrazin primitif, hirsute, mal léché, ne trouva pas en effet d’occupation fructueuse dans la rue Grôlée ni même dans les quartiers voisins. Il lui fallut aller jusqu’à l’Arbresle où on l’employa comme aide-jardinier dans un couvent de femmes. Ce ne fut l’occasion d’aucun roman renouvelé de Boccace. Sarrazin ne perdit pas son manteau, d’abord parce qu’il n’en avait pas et ensuite parce que aucune nonnette n’essaya de s’assurer s’il en portait. — Et il fallut bientôt revenir rue Grôlée : L’air du couvent ne convenait pas à ce bohême des Hautes-Alpes.
Le revoici rue Grôlée. En s’y promenant, mélancolique, désœuvré, il aperçoit des olives dans un baquet : Une lueur, la lueur du génie, passa dans son œil,  il avait trouvé, comme Archimède.
Les olives firent vendre les vers, les vers firent vendre les olives ; dès la première année Sarrazin était déjà connu dans le monde facile des Noctambules et il envoyait à sa mère deux cents francs d’économie. Tout le monde là-bas crut qu’il avait dévalisé le courrier de Lyon ou retrouvé les pépites d’or du Rhône.
Et peu à peu Sarrazin grandit, grandit, fidèle à son baquet, fidèle à sa muse, ami de tous (il raconte que ce sont les poignées de main qui lui rendent les  mains calleuses), tutoyant les gens avec autant de facilité qu’il s’en laisse tutoyer, passant de la brasserie Rinck à celle des Chemins de fer, continuant par la brasserie Fritz Hoffherr, terminant par la brasserie Georges, et distribuant à la foule des consommateurs – tous ses camarades – les cinq olives réglementaires qui donnent tant de saveur à la bière après qu’on les a croquées.
Cette promenade lucrative où le négociant s’efface parfois devant le poëte et où le grand Sarrazin des « Givres du Pinde », des « Fruits verts », des « Ondées, des « Soupirs » s’oublie au coin d’une table à causer avec un confrère en Apollo, cette course quotidienne s’interrompt une ou deux fois par an. C’est quand Sarrazin apporte son concours à quelque fête de bienfaisance. Alors ce sont des prodiges. Il a composé la veille ou l’avant-veille quelque sonnet aux rimes sonores, il le fait tirer sur vélin ; un graveur de bonne volonté enjolive le chef-d’œuvre, et l’auteur se charge de la vente. Le lendemain, il peut se flatter d’avoir dit bonjour à tous ses amis et il apporte vingt-cinq louis à la caisse. On le remercie et tout est dit : Sarrazin est content, il a travaillé pour les pauvres gens.
Est-ce à prétendre qu’il est insensible à la gloire : il ne serait pas poète s’il n’aimait le laurier et les bravos idolâtres.
Un jour même il est descendu de son piédestal pour entrer dans la cage des rois du désert. – Il est allé voir les lions du Pezon. — L’entrevue du camp du Drap-d’or. Les fauves ont été polis. Il leur a lu un sonnet, ils ont baillé. – S’ils avaient été incivils, ils l’auraient dévoré. Quel dommage !
Nous y aurions perdu une de nos gloires populaires, un excellent homme, et beaucoup de poésies encore en gestation dans le cerveau du poète aux olives.
Celle-ci, par exemple, que je cueille au hasard dans son livre d’aujourd’hui.

LE JOUR DES MORTS

La demeure des morts pour ce jour est parée,
Le monument revoit sa première splendeur,
Sa barrière est repeinte et sa croix redorée,
Son cyprès rajeuni par l’art de l’émondeur.

La simple tombe aussi, de soins est entourée,
La couronne, le buis, l’immortelle, la fleur,
Sont fixés avec goût sur la terre sacrée
Qui, cachant l’être aimé, fait germer la douleur.

Et le jour arrivé, comme une mer en houle,
Tout le Lyon vivant se précipite en foule,
Vers le Lyon qui dort du sommeil éternel.

Là, le maintien est grave et l’aspect solennel,
Le cœur seul parle, et Dieu, la puissance infinie,
Ce jour-là, prête aux morts une lueur de vie.

Ajoutons que Sarrazin possède une intéressante galerie de tableaux où son portrait figure douze fois, réédité par tous les artistes de Lyon, qu’il est amoureux, qu’il est chaste, et qu’il vit heureux :

Isolé, quand il veut, dans son rêve idéal.

(1) BRISES ALPESTRES, poésies par Jean Sarrazin. – Lyon, imprimerie X. Jevain, 42, rue Sala, 1885. Beau volume de 140 pages, imp. en caract. Elzév. sur papier vergé teinté.

Jean Sarrazin n’eut pas à mettre sa joyeuse philanthropie à rude épreuve en s’éteignant quelques mois avant la guerre, le 30 avril 1914.

 

BIBLIOGRAPHIE DE
JEAN SARRAZIN père

@ Les Fruits verts, Impr. de Jevain et Bourgeon, 1869. 159 p.
@ Les Fruits divers, Impr.de Vve Rougier et fils, 1870. 111 p.
@ Les Ondées, Impr. de Vve Rougier et fils, 1872. 111 p.
@ Les Soupirs, Impr. de X. Jevain, 1875. 111 p.
@ Poésies, Impr. de X. Jevain, 1877. 24 p.
@ Lueurs et brumes, Impr. de X. Jevain, 1879. 111 p.
@ Trait d’union, Impr. de P.-M. Perrellon, 1880. 24 p.
@ Givre du Pinde, Impr. de P.-M. Perrellon, 1882. 24 p.
@ Roses et épines, Impr. de P.-M. Perrellon, 1883. 24 p.
@ Brises alpestres, Impr. de X. Jevain, 1885. 134 p.
@ Gouttes d’eau du Permesse, Impr. de Pitrat aîné, 1887. 48 p.
@ Les Outres d’Eole, cinquante-quatre sonnets, Impr. de Pitrat aîné, 1890. 63 p.
@ Les Fleurs d’automne, pièces et sonnets, Impr. de Pitrat aîné, 1892. 103 p.
@ Pointe d’azur, Impr. Léon Sézanne, 1897. 58 p.
@ Dernière gerbe, Impr. de A. Rey, 1901. 300 p.
@ Epis oubliés, Bascou et Dupuis, 1902. 47 p.
@ Mes Noces d’Or avec la Muse et le Baquet. Poésies diverses - 1853-1903, Impr. de A. Rey, 1903. 33 p.
@ Derniers sons d’une lyre brisée, Impr. de A. Rey, 1909. 159 p.

Sur Jean Sarrazin :
@ Joseph Manin, Jean Sarrazin, poète lyonnais, dit le Poète aux olives, M.-L. Durand, 1901, 33 p.
@ Emile Roux-Parassac, Les Noces d’or du poète Jean Sarrazin, 1853-1903, Louis Jean & Peyrot, 1903, 18 p.


Jehan Sarrazin, poète aux olives 
par Gregory Haleux, le 5th September 2009

 

Retour à Pillard d’Arkaï, ici prétexte à digressions.
A feuilleter ses journaux niçois, il nous arrive, au milieu des affaires locales, de croiser quelques noms d’écrivains — prouvant donc que le lien entre Pillard et le milieu littéraire n’est pas totalement rompu. Ainsi, dans le n° 4 du Tonnerre de Nice (20 au 25 février 1896), à l’éphémère rubrique « En zig-zag », notre original publiciste fait-il le portrait d’un autre excentrique :

 

Correct, discret, sobre de gestes et de mise, et cependant étrange, une serviette pleine de poëmes sous le bras gauche, et un petit baquet d’olives à la main droite, c’est Jehan Sarrazin qui passe sous les arcades, Sarrazin, le rimeur suggestif et subtil, un des fondateurs du Chat noir et l’ex-directeur artistique du Théâtre du Divan japonais.
Toujours vert, éternellement lauré, et, à travers monts et vaux, portant son rameau d’espérance, il nous est venu, de Paris, avec de plus belles olives que celles de la campagne niçoise.
Plus grosses que nature ! Mais, d’ailleurs, exquises ! Et si le poète enjoliveur de mots, est, de par son titre, enjôleur, du moins les olives, fruits vraiment savoureux, ne démentent pas les fleurs… les fleurs de rhétorique des prestigieux prospectus dont Jehan Sarrazin vous montrera toute une mirifique collection, signée Chincholle, Sarcey, Melchior de Voguë, si — d’un précis coup d’œil — il vous a reconnu… Monsieur et surtout Madame !.. comme membre de la gent boulevardière, qu’il honore de sa toute bonne grâce.

 

Avant de mieux approcher ce poète que l’histoire littéraire, même celle des fumistes fin-de-siècle, semble n’avoir pas retenu, considérons cette courte prose où Alphonse Allais, alors préfacier, signale le départ du poète aux olives pour Nice quelques mois avant que Pillard ne constate son arrivée.

 

SIMPLE MOT POUR SERVIR DE PRÉFACE

ADRESSÉ A M. JEHAN SARRAZIN LA VEILLE DE SON DEPART
POUR NICE

Qu’apprends-je, ô mon vieux Jehan Sarrazin ? Vous nous quittez, tes olives, tes vers et toi (j’énumère par rang d’intérêt).
Et vous partez vers le sud de notre France chérie, région infiniment plus clémente que notre morose et brumeux septentrion.
Veinard, ô Sarrazin !
Mais plus veinardes encore, tes olives, douces fillettes de Provence à la veille de revoir leur ciel bleu, leur sol enbaumé,  leur bon soleil.
Fini l’exil des olives !
C’est probablement une bonne affaire que tu fais de partir là-bas.
C’est sûrement une bonne action.
Au nom des olives, Jehan Sarrazin ! au nom du règne végétal tout entier, merci !

 

Chanson d’hiver, J. Sarrazin, 1895
Couverture d’A. Willette

 

Jehan Sarrazin (1863-1905?), comme son père Jean Sarrazin (1833-1914) fut poète et marchand d’olives, et l’inverse car, comme le montrent bien les deux textes précités, aucune de ces deux activités n’empiétait sur l’autre et bien plutôt elles se complétaient. Père et fils partagaient encore au moins deux points communs : d’avoir signé Jean Sarrazin et d’avoir été connu sous le surnom de « Poète aux olives ». Certains ont donc pu les confondre, donnant au fils l’âge de son père ou au père les olives de son fils.

Mais revenons à Sarrazin le jeune, né le 7 février 1863 à Lyon. Etudiant en droit, il fréquente George Auriol et Léon Riotor qui, plus tard, illustreront et préfaceront plusieurs de ses livres, mais aussi Jules Faure et Octave Lebesgue qui deviendront à Paris P. Destournel et Georges Montorgueil. Avec Riotor il fonde une Union littéraire de France et des petites revues, dont une se nommait Le Claquedent. Imitant le père, il commence à vendre des olives de table en table dans les brasseries lyonnaises, notamment celle du Parc de la Tête d’Or. Il s’engage dans la cavalerie, puis se fait explorateur en pays étrangers où il aurait dilapidé un héritage. A part la Guyane, nous ne savons pas dans quelles contrées il s’est aventuré.

 

Prosper, marchand d’olives
(carte postale 1900)

 

A son retour, la plupart de ses amis se sont installés à Paris. C’est Riotor qui le persuadue de venir à Montmartre où il rejoint Willette, P. Destournel, Auriol, etc., en leur Phalanstère. Sarrazin ouvre ensuite une épicerie, spécialisée dans les produits méridionaux. Le soir, il fait la tournée des cafés de la Butte pour vendre ses olives, qu’il enveloppe dans des papiers imprimés de ses poèmes.
Un prospectus qu’il distribue en vendant ses olives et plaquettes de poèmes chante :

 

Salut et bon soir et bonne nuit de la part du sieur Jehan de Sarrazin, poète de la folie et marchand de bonnes olives qui esjouissent le palais et donnent soif. La vie est faite pour qu’on la passe à s’y régaler. J’arrive des pays étrangers et lointains. Allons, pour deux sols qui veut des olives ?

 

Léon Riotor a écrit un aimable récit — à clefs (mais un simple coup d’épaule suffit pour ouvrir les rares portes non entrebâillées) — de cette vie de Bohème des années 1880 : La Colle - Récit du temps de Montmartre (E. Fasquelle, 1926). Jehan Sarrazin y apparaît sous le nom de Louis Barbigeon.

 

Leur camarade du Delta déambulait entre les tables, les yeux tenaces, avivés de cupidité : « Une olive, une olive… » A la main son baquet, où nageaient les fruits à la saumure, avec une cuiller de bois ; sous l’avant-bras, serrée contre son coeur, une serviette gonflée de brochures : « Hé, Barbigeon, psitt ! » Il extirpait d’une poche un carré de papier, le cornait dans la soucoupe, soupesait dix olives en deux plongées de cuiller, encaissait deux sous et repartait.
Il allait, tournait, en une sorte de trame méthodique, franchissait d’une terrasse à l’autre : « Une olive… » Le public amusé l’interpellait, suçait le fruit vert, hier, encore inconnu. D’ailleurs ses olives n’avaient pas la chair molle et la saveur âcre de celles des épiciers ; il leur faisait subir une préparation, le matin, dans la cave du Delta. « C’est de la verdale, expliquait-il, à la lessive de cendres de bois. » Il les lavait, les brossait pour les affermir, dosait le sel pour qu’elles fussent agréables à croquer. Le buveur les trouvait succulentes, entre deux verres de bière.
Les recettes de Barbigeon grossirent. Il connut les cafés profitables et ceux qui l’étaient moins. Maintenant il renouvelait le plein de sa seille, chaque soir. D’aucuns le prirent en amitié ; il fallut accepter les consommations, boire sur des coins de table, trinquer à la prospérité de Montmartre. Alors, confus, il dépliait sa serviette aux brochures : « Mes derniers poèmes », et on concevait que l’édition n’était pas vilaine. « Un franc cinquante avec dédicace. » Et, profilant sa maigreur brune dans le flottement des lumières, le poète aux olives repartait, active abeille de la badauderie parisienne.

(Léon Riotor, La Colle - Récit du temps de Montmartre, E. Fasquelle, 1926, p. 130-131)

 

Entre autres choses, on apprend — même si l’auteur affirme en sa préface que les personnages « n’ont pas accompli les actes que je leur attribue […] Ce ne sont donc ni des portraits, ni de l’histoire. Montmartre poussait à ces fantaisies, voire à ces mystifications. »  — que Riotor et Auriol auraient écrit nombre de nouvelles et poèmes de Sarrazin…

 

Barbigeon s’enorgueillissait de son rôle de Villon moderne, Villon pratique qui préférait les fruits d’un humble négoce aux potences d’antan, le beefsteack cuit à point aux chapardages de l’ancêtre. De la lecture mal digérée des romantiques, il gardait des relents pleurnichards qu’il anônnait. « La poésie est fille de l’olivier », déclamait-il. Il rimait à l’occasion, mais la paresse de son esprit, plus tourné aux spéculations du commerce, l’arrêtait court. D’abord il sollicita Bellart.
— Jette donc un coup d’oeil sur mes stances… Pas le temps… paye à déjeuner.
— Baste ! pensa l’affamé, c’est du profit pour moi.
Il rebâtit le poème, sans se fatiguer, rassuré par l’anonymat.
— J’en suis content, répétait Barbigeon. Il y a des trouvailles sincères.
Il les ronronna, comme issus de sa verve lyrique.

Les brochures de Barbigeon parurent, se vendirent le soir, entre les tables des cafés. Sa réputation s’assura. Talent merveilleux pour cet original forain, où pétaradaient d’amusantes métaphores. Il ordonnait maintenant à son fournisseur habituel.
— Pour demain, quarante vers, genre amoureux, sujet Montmartre.
— Alexandrins ? Huit pieds ?
— Alexandrins, ça fait plus riche…
— Alors, répliquait Bellart cynique, c’est cent sous.
— Va pour cent sous.
Ce fut un prix admis. Marcelin en détresse songeait :
« Que n’ai-je à pondre de suite la matière de vingt volumes !… »
Un soir, Emile Goudeau, en suçant une olive, se mit à blaguer.
— Comment, mon fils ! pas la moindre plaquette de prose, pas la plus petite page en ce bon langage de M. Prud’homme?
— Non, répliquait l’aède avec énergie, seul le langage des dieux.
Goudeau pouffa, puis, grave :
— Un poète complet sait composer en prose. Voyez Hugo, voyez Voltaire.
Il aurait pu ajouter : « Voyez moi », car il publiait un roman. Et il ne décolérait pas contre leur grave ami Laurain, l’historien des Juifs, qui avait osé déclarer dans un journal : « Les peuples forts n’écrivent pas de romans ».  La noble assurance du poète aux olives s’écroula. Déconsidéré, alors, s’il n’éditait pas un volume de contes ou de nouvelles ? Pourtant, s’adresser encore à Bellart ?… Comment conserver à ses yeux au moins l’apparence d’un talent ?
Duriol le tira d’affaire en troussant une amusette au coin d’une table.

(ibid., p. 143-144)

 

 

En 1888, Jehan Sarrazin reprend, rue des Martyrs, Le Divan Japonais, ex Café de la Chanson.
Comme Salis avec son Chat Noir, Sarrazin crée une revue pour le Divan : la Lanterne Japonaise, paraissant chaque samedi. On y rencontre quelques signatures du Chat Noir : Auriol bien sûr, qui réalise encore toutes les couvertures, Allais, Cros posthumement, Rollinat, Satie (sous le pseudonyme de Virginie Lebeau), etc. Après 16 numéros, la revue prend le nom du cabaret pour 69 numéros.
Ainsi était présenté notre poète dans la Lanterne n° 1 du 27 octobre 1888 :

 

ENTREE TRIOMPHALE
DE JEHAN SARRAZIN
A MONTMARTRE

Montmartre est dans l’alégresse et le Moulin de Galette chante réjouissance, car le Moulin de la Galette et Montmartre comptent un chevalier de plus.
Après avoir répandu, du nord au sud de la grande cité parisienne, ses incomparables olives, le sieur Jehan Sarrazin, gonfalonier de la rue de la Tour-d’Auvergne et taïkoun du 18e arrondissement, vient d’être nommé grand de Montmartre et chevalier de l’Elysée, ce qui lui donne le droit de rester couvert devant Rodolphe Salis.
Jehan Sarrazin, désormais gouverneur du Divan Japonais, a fait son entrée dans la cité libre, revêtu du costume des samouraïs, les sabres au flanc, la seille d’olives au poing, entouré de tous les grands dignitaires de la contrée.
Une jeune Japonaise appartenant à l’ambassade lui a offert un bouquet de fleurs d’or, et il a été reçu et armé chevalier par la fille cadette du Moulin de la Galette.
Après quoi, ayant remercié l’assistance dans un langage fleuri, et fait donner des aumônes aux pauvres ; après avoir courbé le genou devant le Doyen de la Butte sacrée, distribué le ruban des réjouissances aux filles du district et donné l’accolade au R. P. Lefort, son précepteur, Jehan Sarrazin s’est rendu triomphalement en son domaine, au son de la marche nationale du Vermouth-Grenadine, et aux cris mille fois répétés de Vive Sarrazin ! Vive Montmartre !

 

 

Alphonse Allais alla même jusqu’à collaborer avec Sarrazin pour l’écriture d’Au Moulin de la Galette, opérette en un acte représentée le 15 mars 1889. Francisque Sarcey, c’est-à-dire qui l’on sait, en rendit compte dans Le Chat Noir du 23 mars 1889 :

 

UNE PREMIERE


La presse était conviée, vendredi dernier, à une intéressante tentative de décentralisation dramatique.
Le « Divan Japonais » donnait la première représentation d’une opérette en un acte intitulée : Au Moulin de la Galette, et dont les auteurs sont, pour les paroles, MM. Alphonse Allais et Jehan Sarrazin, et pour la musique un jeune homme appelé M. Jules Desmarquoy.
Je ne connaissais pas le « Divan Japonais », ou plutôt je le connaissais sans le connaître.
J’ai été content d’y venir, et je n’y ai pas perdu ma soirée.
Ce n’est pas un théâtre, au sens du mot, mais plutôt un établissement à usage de café-concert, fort en vogue sur cette butte Montmartre dont Salis a dit qu’elle était une mamelle et une locomotive, tout à la fois.
Les artistes de la maison sont habitués à ce genre d’exercice et, lorsque le tumulte est de nature à couvrir leur voix, ces braves gens se contentent de mimer leur répertoire. Quand on se trouve près de la scène, ce petit manège produit le plus plaisant effet. Au Moulin de la Galette a reçu du public un accueil favorable. Cette petite opérette, solidement charpentée, habilement déduite, toute pleine de situations et de mots, parfois cruels, a pleinement réussi.
La musique de M. Desmarquoy m’a plongé, à différentes reprises, dans un plaisir voisin de l’extase.
C’est simplement charmant.

 

L’oncle Sarcey aimait beaucoup le Divan et savait rendre hommage à Sarrazin, comme l’on peut s’en rendre compte avec ce nouvel article paru dans Le Chat Noir du 20 décembre 1890 :

 

AU DIVAN JAPONAIS

J’adore le Divan Japonais et je ne m’en cache pas. Dès que j’ai une soirée libre, c’est là que je vais. Pas dans les fauteuils, par exemple, ils sont comme qui dirait un peu justes. Je me place dans une loge et j’assiste au double spectacle de la scène et de la salle.
La clientèle du Divan est un peu spéciale. Composée de jeunes gens de Montmartre et du quartier Latin, elle est tumultueuse et même un peu pétardière. Ajoutons qu’elle se fait un devoir d’accompagner les refrains des artistes avec une justesse et un goût artistique des plus remarquables.
La première fois que je me rendis dans cet établissement, c’était pour la première d’une opérette de mon ami Alphonse Allais : Au Moulin de la Galette, laquelle, par parenthèse, en est à sa cent vingtième représentation au Palladium de Londres.
Le succès en fut très vif au Divan, et Sarrazin dut encaisser de fort jolis bénéfices. Hier, on jouait une revue portant ce titre significatif : Pourvu qu’on rigole ! Les auteurs, George Auriol et Narcisse Lebeau, peuvent être tranquilles : on a rigolé et on rigolera encore une bonne centaine de soirées ; comptons-y.
Vous ne vous attendez pas à ce que je vous raconte Pourvu qu’on rigole ! Une revue, ça ne se raconte pas, on va la voir.
Des mots, des couplets, des jambes de petites femmes, voilà le bilan de la soirée, le tout avec un réel talent et une infatigable fantaisie.
Une réserve, pourtant. Quelques refrains m’ont semblé être conçus dans un esprit charmant, mais un peu nébuleux.
J’ai bien peur, entre autres, que le gros public ne saisisse pas exactement le sens symbolique du couplet suivant :

Buvons le vermouth-grenadine,
Espoir de nos vieux bataillons ;
Celui qui dort, celui-là dîne !
Buvons, buvons, buvons !

Succès très vif, en somme, et bien mérité.
L’impresario-poète-marchand d’olives Jehan Sarrazin a largement fait les choses.

 

Dans son conte « Trop de kangourous » du Parapluie de l’escouade (1893), Alphonse Allais fait ainsi parler un kangourou amateur d’olives autant que de poésie :

 

— Oh moi, je dois ma belle santé à l’habitude que j’ai contractée de me nourrir d’olives. Tous les matins, mon ami le poète Jean Sarrazin m’en apporte une petite provision, que je grignote dans la journée, en vertu du vieux principe de l’école de Salerne :

Quiconque mange les olives,
Chaque jour de chaque saison,
Vit plus longtemps que les solives
De la plus solide maison.

 

Jane Avril (affiche pour le Divan Japonais) et Yvette Guilbert saluant,
Toulouse-Lautrec, 1893 et 1894

 

Parmi les nombreux artistes s’étant produit au Divan Japonais, signalons Marcel Legay, Paul Delmet, Charlus, et surtout Yvette Guilbert que Sarrazin baptise « diseuse fin-de-siècle », « cette Yvette descendue, il y a six ans, d’un beuglant de Montmartre, où le poète aux olives, Jehan Sarrazin, lui donnait trois petits écus et qui, chaque soir à présent, gagne 800 francs » (Georges Montorgueuil, La Vie des boulevards Madeleine-Bastille, Librairies-imprimeries réunies, 1896, p. 170).
Mais en 1892, Yvette Guilbert quitte le Divan Japonais pour le Concert parisien. Jehan Sarrazin doit alors revendre le cabaret à Edouard Fournier (qui lui même le repasse à Maxime Lisbone l’année suivante) pour reprendre la tournée des cafés à Montmartre (et, l’été, dans des villes touristiques comme Trouville ou Nice).
Il produit encore quelques recueils, non plus chez Léon Vanier mais chez J. Sarrazin himself.
Il semble qu’en 1900, Jehan Sarrazin a de nouveau arrêté ses tournées de terrasses pour tenir boutique rue Saint-Georges.
Le Poète aux olives serait mort le 19 juillet 1905 à Lyon.

Pour finir, citons encore Léon Riotor, dans son deuxième volume des Arts et les Lettres (A. Lemerre, 1903, p. 324-329) :

 

JEHAN SARRAZIN
Poète aux Olives (1)


Cejourd’hui, quinze décembre de 1892, tu m’annonces, à demi chagrin, que le Divan Japonais est fermé, que tu vas reprendre ton baquet d’olives, ta « seille » comme dit à Lyon le père Sarrazin, et de nouveau répandre le fruit vert de la Provence dans nos populations septentrionales.
Et si je suis peiné de ton manque de chance commerciale, de tes vains efforts pour violenter la fortune, combien je suis charmé du pittoresque spectacle que tu vas offrir de nouveau à nos yeux chercheurs de nouveauté. Le Parisien s’étonne de ce poète circulant entre les tables de café, actif, silencieux. Quel est-il ? En quel lointain pays vit-il le jour, qui lui inculqua la science de cet étrange commerce ? Et je revois tout cela…
Je me retrouve dans les brasseries vastes de Lyon, majestueuses et hautes ainsi que des cathédrales, et me remémore, à trente ans de distance, le spectacle que tu nous donnes aujourd’hui : un homme, orné d’un binocle, d’une serviette et d’un baquet, circule, offrant des olives et des brochures. Il vient de Prapic-en-Champsaur, dans les Hautes-Alpes. Ses poésies et ses olives font florès, il récite des sonnets aux lions de Pezon, dans leur cage, s’il vous plaît, c’est Jean Sarrazin, premier poète aux olives, c’est ton père.
Et c’est en acceptant de lui à déjeuner, dans ce modeste appartement des régions hautes d’une maison du quai de la Charité, que je te connus mon cher Jehan, il y a quelque quinze ans de cela. Rien ne révélait encore ton rôle futur, et c’est ensuite en te rencontrant dans cette belle bibliothèque du lycée de Lyon, près de notre ami Aimé Vingtrinier, que nous nous fîmes part de nos idées et que je lus tes premiers essais littéraires.
Deux ans après, rompant la tutelle paternelle, avide de liberté, tu volais de tes propres ailes. Les olives et la poésie t’aidaient à endormir l’adversité, et c’est en ce coin radieux de Lyon, au parc de la Tête d’or, que tu apprenais le dur gagne-pain. La brasserie du Parc, qui contient douze cents tables de bois verni et un orgue, était devenue ton fief. Et c’est là que nous passâmes d’inoubliables après- midi, devant une chope de bière de quatre sous, servie par une gentille bonne alsacienne du nom d’Anna.
Nous rimions des odes, des sonnets, des ballades, des cantates. De temps en temps tu te levais d’un air crâne, saisissais ta «  seille » en t’écriant avec énergie :
— Je vais faire une tournée !
C’étaient les seules tournées dont il fut question, à notre table. Et tu revenais, disant :
— J’ai fait vingt-deux sous…
Peu à peu nous trouvâmes quelques amis, Auguste Morel, avec lequel nous fondâmes l’Union littéraire de France, qui était, entre temps et entre absinthes, professeur à l’Ecole Vétérinaire ; Stéphane Desvignes, Jules Faure, alias P. Destournel, qui rimait d’aimables poésies, Nicolas Perrier, sculpteur, architecte, homme de lettres, menuisier, qui élevait des souris blanches dans ses poches : un soldat, Octave Lebesgue, qui devait conquérir le journalisme parisien sous le nom de Georges Montorgueil ; George Auriol, qui ne s’appelait pas encore Auriol, et que nous décorions du titre pompeux de « baron », etc.
Je revois ta chambre à l’Hôtel de Genève, dont le propriétaire, le père Chartier, ricanait continuellement en battant des ailes comme un pingouin, ta chambre où il fallait allumer une bougie à toute heure, car elle était sans fenêtre, et ton autre chambre où il y avait une fenêtre si grande que nous passions le temps, Auriol et moi, à grignoter toutes les olives du baril qui était dans le coin du lit, pour en jeter les noyaux chez les voisins. Et les nombreuses cravates alignées au mur, avec leurs étiquettes nominatives : Rigolette, Fluctuante, Astrolabe, Tortillarde, etc. Et le ratelier de pipes. Et la cage aux souris blanches de Perrier, qui faillit t’étrangler le jour où il en trouva une morte !…
Oui, mon cher Jehan, ces souvenirs se déroulent dans mon esprit, je les vis encore comme d’hier. Nos tentatives littéraires, ou folles ou sérieuses, notre journal Le Claquedent, vendu dans les rues de Lyon par Auriol, costumé en écolier du quinzième siècle, maillot, pourpoint et toque, escarcelle, escarpins, et que Perrier et moi suivions comme gardes du corps ; puis la dispersion de tout cela : Montorgueil regagne Paris, Auriol aussi, je les suis de trois jours, Desvignes part à Grenoble, Morel à Nîmes.
Vers le milieu de l’année 1886, je suis artilleur à Vincennes. Tu arrives, par une claire après-midi de juin, vers la batterie où nous manoeuvrions d’énormes 155, pantalon clair de cheval, veston, chapeau, un stick en main, parfait gentleman rider. Diable, tu ne m’avais pas habitué à cette élégance ! Te souviens-tu de l’adjudant, un géant à face rubiconde, auquel tu causas ? Je te présente des amis, nous allons dîner à la cantine du régiment avec le chimiste Thézard, comme moi revêtu du bourgeron de toile écrue et de la calotte d’écurie.
Et à quelque temps de là, je frappais à la porte d’une chambrette de la rue de Laval, pour te montrer mes galons frais éclos de brigadier-fourrier.
Puis la boutique de la rue de la Tour-d’Auvergne, puis le Café de la Chanson , qui devient Divan Japonais, tes efforts continus pour le nouveau et l’original, les Fred Evans, Yvette Guilbert, Edmond Teulet, Meusy, Legay… Le rouleau s’est déroulé tout entier, et nous voici tous deux de nouveau, face à face, toi me disant de ta voix un peu chagrine :
« Le Divan Japonais est fermé ! »
Eh bien, non, ne te désole pas, reprends avec courage et ton baquet et ta serviette de cuir ! Je te félicite de revenir aux olives, et je les bénis. Ce sont les fruits de la poésie de l’espérance, qui mûrissent au gai soleil de Provence, devant la mer bleue et l’horizon profond. Qu’importe une rampe de théâtre à qui nous rend un poète !…

(l) Jean Sarrazin, dit « le poète aux olives », est une figure lyonnaise. Il a publié nombre de recueils. L’originalité de son commerce lui valut quelque succès. Son fils, dont il est ici question, vint poursuivre sa tradition à Montmartre et fut directeur accidentel d’un café-chantant connu sous le nom de Divan Japonais.

 

(TENTATIVE DE)
BIBLIOGRAPHIE DE JEHAN SARRAZIN

@ Rêveries - poésies, Impr. de L. Duc et F. Demaison, 1882. 16 p.
@ A l’orgue de la Brasserie du Parc - ode, Impr. de F. Demaison, 1883. 3 p.
@ Les Deux Soeurs, poème dramatique, Librairie de la Province, 1883. 32 p.
@ Pour l’enfance… - poésie à l’occasion du concert de charité donné par la Fanfare des Enfants du Rhône au profit des asiles de Villeurbanne, Impr. L. Duc et F. Demaison, 1883. 4 p.
@ Polissonnades - nouvelles en prose, Impr. L. Duc et F. Demaison, 1883. 55 p. Préface de George Auriol.
@ La Petite Mendiante, monologue dit par Coquelin aîné, Léon Vanier, 1884. 8 p.
@ Les Malheureuses - poèmes réalistes, Léon Vanier, 1884. 79 p. Avec une préface humoristique par Henry Tellam.
@ Mélanges - poésies, Léon Vanier, 1884. 79 p. Préface de Léon Riotor.
@ Remembrances - nouvelles humoristiques, Impr. de P. Perrellon, 1886. 94 p. Préface de George Auriol.
@ Feuilles détachées, Impr. de C. Blot, 1886. 8 p.
@ Histoires folichonnes, Léon Vanier, 1888. 7 volumes de chacun 8 pages (1. La Ballade du Printemps. / 2. Fleur des pois. / 3. Le Coffret de Gigolette. / 4. Sous bois - Mémoires d’un bouvreuil indiscret. / 5. Sur la plage. / 6. Les Sept Nuits de Zaïra. / 7. La Moisson fleurie.) Couvertures illustrées par George Auriol.
@ Au Galop - Poésies, Lambert, 1888. 24 p.
@ Le Journal de Jane, Léon Vanier, 1888. 22 p.
@ Les Vacances d’un écolier parisien, Léon Vanier, 1889. 24 p.
@ Les Contes du Divan, J. Sarrazin, 1891. 313 p. Préface de Charles Virmaître.
@ A marée montante - prose et poésie, J. Sarrazin, 1894. 62 p.
@ Les Farces de Mijoulet, Lambert, 1894. 125 p. Préface de Clovis Hugues. Lettre de Frédéric Mistral. Conte pour servir d’introduction, de Léon Riotor.
@ Souvenirs de Montmartre et du Quartier Latin, J. Sarrazin, 1895. 237 p. Préface de Charles Virmaître.
@ Chanson d’hiver, J. Sarrazin, 1895. 72 p. Préface d’Alphonse Allais.
@ Chiffons, Rubans, Bouts de dentelle, J. Sarrazin, 1896. 81 p.


Voilà un ricochet à quatre bonds. Cela fait partie du jeu 
par Gregory Haleux, le 15th March 2009

La leçon d’anatomie de Mondino di Luzzi
in Fasciculus Medicinae (1493) de Johannes de Ketham

 

« Le livre que lit Olivier Gratiolet est une histoire de l’anatomie, un ouvrage de grand format posé bien à plat sur la table, ouvert sur la reproduction en pleine page d’une planche de Zorzi da Castelfranco, disciple de Mondino di Luzzi, accompagnée en regard de la description que, un siècle et demi plus tard, en donna François Béroalde de Verville dans son Tableau des riches inventions couvertes du voile des feintes amoureuses qui sont représentées dans l’Hypnerotomachia Poliphili :

« Le cadavre n’est pas réduit au squelette mais les chairs restantes sont imprégnées de terre, formant un magma sec et comme cartonné. Ça et là cependant les os sont en partie demeurés : au sternum aux clavicules aux rotules aux tibias. la teinte générale est d’un jaune brun dans la partie antérieure, la face postérieure noirâtre et d’un vert foncé, plus humide, est remplie de vers. la tête est penchée sur l’épaule gauche, le crâne est couvert de cheveux blancs imprégnés de terre et mêlés de débris de serpillière. l’arcade sourcilière est dépouillée ; la mâchoire inférieure présente deux dents, jaunes et demi-transparentes. le cerveau et la cervelle occupent à peu près les deux-tiers de la cavité du crâne, mais il n’est plus possible de reconnaître les divers organes qui composent l’encéphale. La dure-mère existe sous forme d’une membrane de couleur bleuâtre ; on dirait presque qu’elle est est à l’état normal. Il n’y a plus de moelle épinière. les vertèbres cervicales sont visibles quoique recouvertes en partie d’une couche légère de couleur ocre. au niveau de la sixième vertèbre on trouve les parties molles internes du larynx saponifiées. Les deux côtés de la poitrine paraissent vides, si ce n’est qu’ils renferment un peu de terre et quelques petites mouches. ils sont noirâtres, enfumés et charbonnés. l’abdomen est affaissé recouvert de terre et de chrysalides ; les organes abdominaux diminués de volume ne sont pas identifiables ; les parties génitales sont détruites au point qu’on ne peut reconnaître le sexe. les membres supérieurs sont placés sur les côtés du corps de manière à ce que les bras et les avant-bras et les mains soient ensemble. A gauche la main paraît entière, d’un gris mêlé de brun. A droite elle est de couleur plus foncée et déjà plusieurs de ses os se sont séparés. les membres inférieurs sont entiers en apparence. Les os courts ne sont pas plus spongieux qu’à l’état normal mais ils sont plus secs à l’intérieur. »

 

Ce passage est extrait du chapitre LVIII de La Vie mode d’emploi (Hachette, collection P.O.L., 1978, p. 342-344). On sait que Georges Perec avait construit pour ce roman un impressionnant système de contraintes et que parmi celles-ci il y avait la distribution dans les chapitres, par l’application de
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Gerzeul Boutrin, un remède tout spécial contre le mal dont vous souffrez 
par Cynthia 3000, le 28th September 2008

Photo de Gerzeul BoutrinGerzeul Boutrin fut évoqué une première fois sur ce blog à l’occasion de notre grand jeu concours.
Le poëte, qui a pourtant croisé le regard d’Hélène Bessette, reste méconnu des lecteurs, snobé par les revues, ignoré des critiques, absent des anthologies. Il faut dire que fort peu mondain, il s’écarta tôt du trop facile chemin de la reconnaissance.
Gerzeul ne nous a confié l’existence que de deux recueils, publiés à compte d’auteur il y a une trentaine d’année. Mais nous savons l’oeuvre foisonnante, l’homme graphomane (en témoigne le courrier abondant que nous recevons).
Le talent toujours ébouriffant, Il fêtait aujourd’hui, seul, ses 67 ans.
Répétons-le ici : bon anniversaire à toi, Gerzeul, et que par-delà l’adversité, ton Verbe demeure !

(…) La terre est aride et pourtant je m’embourbe, les sillons cotonnants, la poudre aux alouettes au-dessus du delà, gente qui m’y verra pas de sitôt, je t’ennuie pour si peu, tu me plais ma pauvrette, et l’escalier qui rugit près du pot de chambre à mon insu, près de la porte au rien, vieil ignare
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Le Théâtre illustré du pneu 
par Gregory Haleux, le 11th September 2008

Retour à la littérature publicitaire.
Dans une note où nous dérivions d’un passage de Guinoiseau ou le moyen de ne pas parvenir, de Marcel Rouff, à la littérature bibendienne, nous évoquions Curnonsky et ses lundis et samedis de Michelin, dont nous n’avions alors trouvé qu’un article.
Depuis, nous avons découvert que la quatrième de couverture de L’Illustration théâtrale et de La Petite Illustration des années 1911-1914 offrait de superbes publicités derrière lesquelles, bien que signées Michelin, semble se cacher Curnonsky.
Calembours, à-peu-près, jeux polysémiques (chambre, toile, …), comparaisons excentriques, tout rappelle le Curnonsky que nous avons approché à travers Guinoiseau.
Ces publicités se présentent sur le mode parodique :  sous le titre général "Le Théâtre illustré du pneu", ce sont des tableaux. L’Illustration théâtrale étant un "journal d’actualités dramatiques publiant le texte complet des pièces nouvelles jouées dans les principaux théâtres de Paris", ces tableaux détournent souvent le propos des pièces d’alors, celles de Feydeau, Gaston Leroux, André Rivoire et Yves Mirande, Pierre Frondaie, Henry Bataille, etc. Le jeu référentiel dépasse le domaine du théâtre et Curnonsky fait allusion à George Sand, Malherbe, Xavier de Maistre, aux artistes cubistes, …
Notons qu’une partie de cette grande fresque, qui mériterait d’être rééditée, fut en son temps réunie en volumes (sous la signature plus explicite de Bibendum), comme le prouve cette page de mai 1913 :

Et voici une sélection, sur la centaine existante, de 16 tableaux que vous pouvez aglandir d’un simple cric.


Ici, chacun fait du daltonisme et voit la chose avec ses yeux 
par Celine Brun Picard, le 2nd August 2008

Concours de grimaces

Laissez venir à moi les enfants, grands et petits.
Vous n’ignorez pas, Madame, qu’à ce bal non masqué où sont invités les vôtres, le visage est de rigueur.
Je demanderai donc à chacun en guise de masque sa grimace la plus belle, et je l’examinerai sérieusement.
C’est d’elle que dépend le costume à choisir :
- Voyons, Jacques, cesse ; tu fais une figure de singe !
- Je l’ai, maman, je ne la fais pas.
- Madame, prenez-en votre parti ; sachez même en tirer parti, à l’occasion.
Il obtient un joli succès, ce fils - un succès peut-être un peu trop chaud - sous les poils roux qui l’habillent des pieds à la tête, ne laissant à découvert qu’une grimace légèrement fardée.
Un maillot souple, un gamin leste, quelques singeries, il n’en faut pas davantage pour être "réussi" en ce monde.

Ce petit texte est de Claude Cahun, écrit au temps où, très jeune, elle tenait la rubrique de la mode au Phare de la Loire. Usant d’une totale liberté de ton (le journal était dirigé par son père), elle se pliait assez perfidement au jeu du conseil à Madame, s’y amusant visiblement beaucoup…

"Madame donnera le ton de toilette à toute sa petite famille, fière d’être habillée comme de grandes personnes : à la promenade, Madame conduira
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Quatorze juillet 
par Cynthia 3000, le 14th July 2008

 

On a beaucoup fêté le quatorze juillet.
Donc toute la famille est soûle et, par les rues,
Braille ; Monsieur Toto brandit un pistolet ;
Les filles ont des airs équivoques de grues ;

Les garçons, la casquette en bataille, sont fiers
De leur dandinement d’apaches, et la mère,
Le nez entre les seins et le coeur à l’envers,
Songe que son ivresse est moins douce qu’amère.

Mais voici que chez soi l’on arrive, il est temps,
Car on a mal aux pieds presqu’autant qu’à la tête.
Le logement est noir, les lits sont dégoûtants,
On s’y couche au hasard, puisque c’est jour de fête !

Pendant que les parents s’endorment, épuisés,
Toto éteint la lampe et va fermer les portes,
Puis, content, se masturbe au rythme des baisers
De ses frères vautrés sur ses soeurs ivres mortes.

 

Edouard Guerber, extrait de
Sous le doux ciel de France, 1922
à reparaître prochainement chez Cynthia 3000

L’amer à fêter 
par Celine Brun Picard, le 1st June 2008

Nous en parlions il y a plus d’un an, d’Amer, revue finissante, finiséculaire et nouvelle née. Les âmes d’Atala, qui l’éditent, entament l’année 2008 au mois de mai (par rien à fêter mais diable, de quoi faire) : un site et un blog tout neufs, qui s’étoffent et remuent à vue d’oeil, et un n°2 sorti des presses dont on attend, impatients, le sommaire.
Le N°1 de la revue est téléchargeable intégralement sur le site, ô âmes généreuses.


Les éditions du Céphalophore entêté 
par Gregory Haleux, le 31st May 2008

Nouvelles HybridesA partir d’aujourd’hui et jusqu’au 11 juin, le Céphalophore entêté est invité à la Halle Saint Pierre pour présenter ses éditions. C’est l’occasion, pour ceux qui ne les connaissent pas encore, de les découvrir.
Menées depuis 2002 par Etienne Cornevin, chercheur de livres monstres, elles se distinguent d’abord par l’inclassable revue Nouvelles Hybrides dont le septième numéro est annoncé pour fin août. Du même format que la mythique revue Bizarre et de mise en page excentrique - que de couleurs dans la graphie ! -, ses numéros contiennent les "inactes" de journées d’étude consacrées aux livres monstres : pas seulement les "livres d’artistes", mais plus monstrueusement les "livres à voir", les livres burlesques, par collage, de nonsense, de psalmanaajarrystes ou faux mystificateurs et ‘patafous.
C’est dire qu’on y trouve un univers littéraire et artistique extrêmement riche ! Des livres de François Righi à ceux du Paréiasaure, de Guillaume Dégé à Vincent Puente, du Daily Bul à Fornax, des collages de Max Ernst à ceux de Jacques Carelman, de J.J. Grandville à Cami, d’un Journal de bord de la Berlu à des études d’éléphantologie, … De quoi s’émerveiller, découvrir des territoires inconnus, mieux comprendre la folie mise à l’oeuvre.

Excentriques de gravité 1 - Céphalophore entêté, 2001Excentriques de gravité (2002) est le catalogue d’une exposition s’étant déroulée en Slovaquie en 2001 et dont l’idée était de présenter des "oeuvres d’artistes français contemporains dont la bizarrerie, la bouffonnerie, la folie de premier abord est telle qu’elles ne correspondent à aucune de nos attentes, et que les amis-de-ce-qui-ne- ressemble-à-rien-de-connu en sont très extrêmement réjouis, mais qui riment à… quelque chose […] oeuvres qui ne se présentent pas dans les habits de sérieux de l’Art et semblent de ce fait ignorer toute gravité, en particulier celle du jour, mais sont artistiquement, poétiquement et philosophiquement consistantes,
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Le Zambèze en monocoque 
par Gregory Haleux, le 10th May 2008

Pour faire suite à ceux de Curnonsky & Rouff et Monselet, voici un nouveau texte publicitaire d’écrivain. Paru le mardi 10 mars (admirez l’à-peu-près palindrome syllabique !) 1981, dans le Monde, non signé, c’est un court récit de Georges Perec pour Nouvelles Frontières. A ce moment, Perec commençait une série de voyages qui allait l’occuper toute l’année (Tunisie, Australie, Danemark,…) : sûrement a-t-il bénéficié, en échange de ce texte, de réductions de transport, comme pour les deux articles qu’il fit pour la revue d’Air France, repris dans L’Infra-ordinaire (cf. David Bellos, Georges Perec, une vie dans les mots, Seuil, 1994, p. 692). Notons que le texte, entre autres facéties, comporte une très belle parapèterie, dite aussi, restons dans le sujet, "contrepèterie Canada Dry".

 


De Rana-Rouri à Bibendum, ou l’épopublicité 
par Gregory Haleux, le 17th April 2008

 

Marcel Rouff (1887-1936) n’est presque plus à présenter. Son roman La vie et la passion de Dodin-Bouffant, gourmet (1924) est régulièrement réédité, on en parle encore, il est vrai surtout pour la description de l’extravagant repas offert au prince d’Eurasie, dont des générations de cuisiniers ont tenté de réaliser le pot-au-feu en quatre services.
Mais l’un de ses autres romans, Guinoiseau ou le moyen de ne pas parvenir (1926) semble complètement oublié. Ainsi est-il curieux de comparer, sur la toile, les plus de 2 000 mentions de Dodin-Bouffant et les pauvres 30 de Guinoiseau (encore ne s’agit-il, pour le plus pertinent, que de catalogues de librairies anciennes). Alors que nous terminons sa lecture, par feuilletons nocturnes (plus que deux chapitres !), et bien que nous ayons à peine lu le roman gastronomique, il nous apparaît évident que Guinoiseau est de loin supérieur à Dodin-Bouffant. Ah s’il y avait autant de journalistes curieux que de gourmets lettrés !
Guinoiseau est un homme de lettres, un "journaliste intermittent", bourgeois bohème dans lequel cohabitent toutes les contradictions : catholique athée, anarchiste assoiffé d’ordre, … Sous le pseudonyme d’Abscoc, il écrit des articles qui font de lui le roi de l’à-peu-près, l’ironiste le plus populaire, et comme nègre participe à la gloire d’un certain Cramlott, autre chroniqueur.
Un extrait me permet de revenir, après Monselet, à la question de la littérature publicitaire. Au cours d’un repas, Guinoiseau fait la connaissance de l’industriel Paul Pierrotte, qui va bouleverser la carrière de notre ironiste :

[…] Au café il devint évident que son silence, son air grave étaient en rapport direct avec la verve étourdissante de Guinoiseau, bien que cette relation de
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Charles Monselet et la poésie publicitaire 
par Gregory Haleux, le 8th April 2008

 


["Les irréguliers du Figaro" (Monselet et Vallès), par André Gill
in L’Eclipse, 24 mai 1868]

 

Voici un peu plus d’un siècle, Charles Monselet était surtout connu comme gourmet et journaliste de la bonne chair. Aujourd’hui, on sait un peu mieux qu’il fut aussi un sémillant érudit, bibliophile et goûteur des "oubliés et dédaignés", grâce notamment aux généreux articles d’Eric Dussert. Ce dernier nous apprenait dernièrement que certaines méthodes de marketing éditorial n’étaient pas étrangères à Monselet.
Au hasard de pérégrinations livresques, nous apprîmes qu’il fit bien mieux ou pis. S’il commit des "sonnets gastronomiques", répandus dans quelques revues de son cru et dans son livre Le plaisir et l’amour (Paris, F. Sartorius, 1865) – contenant des déclarations d’amour au godiveau, à l’andouillette, à la truite, à la choucroute, aux cèpes et au cochon – il participa aussi plus directement à l’industrie alimentaire et à sa publicité. Devançant ainsi ce qu’il faut bien appeler la poésie publicitaire (par exemple ce que firent et dirent Marinetti et Cendrars (1)), Charles Monselet composa un petit recueil de 12 sonnets pour la firme Feyeux : 

Les Potages Feyeux, 12 sonnets inédits par Charles Monselet. S.l.n.d. (Paris, impr. Poitevin, 1868), in-32 de 8ff. non chiffrés. (De 15 à 20 fr.)

Couverture illustrée. Le premier feuillet est occupé par une réclame de la maison Feyeux, son historique et la liste des récompenses obtenues par elle dans différentes expositions. Les 12 pages suivantes contiennent chacune un sonnet ; la signature de Ch. Monselet se trouve au bas du dernier. Voici
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Calcul de la surface du barbeau 
par Gregory Haleux, le 11th December 2007

« Aller à la pêche, ça coûte rien. Pis des fois t’attrapes ton poisson. Mais j’suis pas Poisson »,
Jean Barbeau, in Les Gars,
Leméac, 1984, p. 110.

Ainsi Jacques se pose la question de la coquille. Le saint de Compost’ en arborait une autre. Les pèlerins suivirent, avec coquilles et bourdons : Et les bourdons / Ombres de pèlerins (Jarry, « Les Paralipomènes » in Les Minutes de Sable mémorial).
Marcel Schwob : « Nous trouvons du reste à côté de coquille, resté technique dans la langue des imprimeurs, le bourdon qui désigne une erreur du même genre et qui fournissait aussi double sens pour plaisanter sur les faux pèlerins. » (in Le Jargon des coquillards en 1455)
Nom d’un bourdon ! Et dire que Jarry eut pour professeur de philosophie un certain Benjamin Bourdon qui lui enseigna, avant qu’il ne fut traduit, un autre moustachu (« L’ombre de Nietzsche (et sa bouche que nul ne vit) », Jean Coqueteau).
Jarry pour qui poissons se disaient fourneaux, un démonte-pneu une minute, s’était, sous le masque — ou la coquille — d’Ubu, fabriqué un jargon qui, dans son entourage, s’attrapait comme un mal euphorique. Ainsi au café Brosse du Grand-Lemps : « Ils ne se rendaient pas compte que Jarry ne se faisait si semblable à eux que pour les amener à se faire semblables à lui, qu’il n’adoptait si complaisamment leur langage que pour leur imposer le sien. […] les parties de bésigue, ou de quille au billard, ne tardèrent point à s’émailler d’expressions étranges que l’huissier, le juge de paix, le docteur, et autres seigneurs de moindre importance, répétaient, imperturbablement, machinalement, comme dominés par une influence mystérieuse et despotique » (Franc-Nohain, cité par Patrick Besnier in Alfred Jarry).
Les faux pèlerins coquillards, dans la tromperie et l’apprentissage du jargon
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Cent ans et des poussières de Jarry 
par Cynthia 3000, le 28th October 2007

 

 

Dans le texte ci-dessous, que nous confie Jacques Barbaut, on verra qu’à chercher des poux dans la barbe pataphysique, on pêche parfois le cure-dent dans la botte de foi. Qu’on le lise aussi comme prélude à notre Omajajari actuellement sous presque, ou peu s’en faute.

 
Le barbeau commun

« Que s’il vous est arrivé de mettre à mal, le séduisant au moyen de gruyère préalablement compissé par une jeune vierge, le gros barbeau * de quatre à sept livres, vous aurez été ébahi, peut-être, des objurgations et jurons malsonnants que la bête éructe hors de sa barbiche.
On sait que le langage des poissons est un fait constaté, acquis à la science. »

Alfred Jarry, « La pêche à l’amiral »
le Canard sauvage (4-10 octobre 1903)

* Barbus fluviatilis (L) pour les uns, Barbus barbus pour les autres…
noms usuels : barbillon, moustachu, barbe, barbel, barbot, drenek…
famille : Cyprinidés

… et le Barbeau propre

« Et que si le pêcheur trouve moins décoratif pour sa personne, que le filet de la loi l’enserre d’un peu moins de mailles, de même que maint piéton se lamente quand un cycliste ne met point en branle, en son honneur, l’officiel appareil d’avertissement —, qu’il tourne son esprit vers de plus hauts
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