Fagus — dont vous attendez impatiemment notre réédition du Colloque sentimental… (1898) qui sera disponible dès qu’atteinte la pleine maturité — fut, entre 1898 et 1903, un admirable critique d’art pour la Revue des Beaux-Arts et des Lettres, la Revue Blanche et la Plume. S’il est aujourd’hui royalement oublié comme poète, il est difficile d’éviter son nom quand on s’intéresse de près à Picasso. Car il fut le premier, en France, à lui consacrer un article, dès 1901. Un article très élogieux, remarquant avec acuité la « juvénilement impétueuse spontanéité » du peintre.
Fagus voulut faire plus pour la gloire de Picasso, comme le montre la lettre inédite que voici, adressée à Karl Boès, alors directeur de La Plume :
MCMI
De Paris, le vingt-sept juin
– Comment encore ? –
– Mon Dieu oui, vous voyez –
Voici : je viens de voir chez Vollard l’exposition du jeune peintre (espagnol, bien entendu) d’un tempérament merveilleux, oh mais alors tout à fait…
Il serait excellent qu’un écrivain de La Plume en discourût – pas moi… au reste je l’accomplis à la R-B. – Saunier… ou Rambosson qui demeure par là ? ou Riotor.
Il se tint récemment deux autres expositions : celle de Cals, celle d’Emile Bernard – qui méritent au moins une mention.
Bien à vous.
Fagus
Et, de son écriture la plus ample, Fagus ajoute sous sa signature :
Le peintre s’appelle Picasso
Grâce aux souvenirs d’André Salmon, nous apprenons qu’entre Picasso et Fagus, l’intérêt fut réciproque, que le peintre lut et fit découvrir à quelques-uns le poète :
J’ai ramassé Testament de ma vie première, non pas dans une boîte à bouquins des quais de la Seine, mais dans un tub en zinc. Ce tub se posait au beau milieu de l’atelier de Picasso, au Bateau-Lavoir, à Montmartre. Picasso (je ne le connaissais que depuis quelques heures) avait-il été tenté d’un sujet à la Bonnard, avec une demoiselle nue dans ce vaisseau de zinc ? Eut-il un instant le caprice d’user pour lui-même du bassin portatif ? Toujours est-il que Picasso confessant de la sympathie pour quelques auteurs modernes voulut bien me recommander deux ouvrages : le Testament de ma vie première, de Félicien Fagus et l’Arbre de Paul Claudel.
— Tu peux les prendre, emporte-les… Non, pas sur la planche, là, dans le tub.
C’était un fait. Déjà dépenaillés, la mince plaquette et le fort volume du Mercure gisaient au creux du tub, là où les recommandait à l’attention de ses amis un Picasso pas encore illustre, un Picasso à peine tiré de l’époque bleue pour entrer dans l’époque des saltimbanques […]
(André Salmon, Souvenirs sans fin, vol. 1, Gallimard, 1961, p. 75-76)
Salmon ne savait apparemment pas que Picasso avait déjà peint une baigneuse au tub rappelant celles de Bonnard : La Chambre bleue (1901).
Fagus en fit d’ailleurs une description dans son article « Espagnols » de la Revue Blanche (septembre 1902) :
Une fille au tub, maigres jambes et maigre torse, qui debout, épongeant sa hanche, hausse haut l’épaule du bras qui mène l’éponge, figure une beauté grêle, contournée, sereine avec étrangeté.
Sut-il que ce tub fut aussi le réceptacle de son oeuvre de jeunesse ?
Cynthia 3000 a enregistré dernièrement quelques morceaux de musique avec son ami Ben, dit Nako. En quasi-improvisation.
Pour les partager, nous nous sommes fait un compte musique chez myspace : www.myspace.com/radiocynthia3000 . Nous les mettrons en écoute progressivement.
Voici pour commencer la mise en chanson d’un poème de Fagus tiré de La Guirlande à l’épousée (Librairie Edgar Malfère, 1921).
Musique : Ben et Grégory
Paroles : Fagus
Voix : Grégory
Guitare, piano, flûte, et le reste : Ben
CRI DE GUERE PRESQUE D’ÉTÉ
— Aimez, c’est venir Mai, le mois sacré des roses.
— On vous aime, on aime,
Aimez, on vous aime,
Lointaine magie,
Aimez-le de même,
Ce cœur démuni !
On vous aime, on aime,
Aimez, on vous aime,
Mais en voudrez-vous,
De ce cœur qui traîne
Ce corps par dégoût ?
On vous aime, on aime,
Aimez, on vous aime,
Foulez ce cœur fou,
Faites-lui la joie
De souffrir par vous !
Découverte du n°10 de Poésie - cahiers mensuels illustrés, consacré à Fagus quelques semaines avant sa mort. La notice qui l’introduit, reproduite ci-dessous, est signé d’un certain Jacques Bergeal, auteur d’au moins deux recueils poétiques, Fables de ma fontaine (René Debresse, 1933) et Les Torches aimantes (Chanth, 1934), avant de devenir peut-être celui qui, sous ce nom, signa dans les années 50-60 des articles scientifiques dans France-Soir.
C’est une grande tâche que de présenter en quelques lignes un poète aussi splendide, aussi varié que Fagus, « l’homme du moyen-âge », le petit hôte de la rue Visconti qui « nourrit en lui un génie » selon l’expression d’André Thérive.
Il fut dans sa jeunesse collaborateur de Willy, de Paul Fort comme de Virgile et de Touroulde ; mais parmi tous les divers mouvements littéraires qu’il traversa, Fagus resta lui-même, c’est-à-dire un poète profondément original, doublé d’un grammairien et d’un érudit dont de nombreuses pages resteront.
Au yeux de Fagus, il n’y a qu’une époque qui mérite d’être analysée, chantée, prisée, dominant les lettres françaises : le Moyen-Age. Très près lui-même des poètes médiévaux par l’inspiration, il blâme tout ce qui s’éloigne de la sincérité, en particulier Ronsard, Malherbe, Victor Hugo et leurs écoles diverses.
Il publia Testament de sa vie première, Colloque sentimental (Vannier, 1898) ; La Prière de quarante heures (Gallus) ; Ixion (la Plume), Jeunes Fleurs, Aphorismes (Sansot) ; Pas Perdus (le Divan) et enfin ses dernières œuvres qui, publiées chez Malfère, mirent son nom dans la bouche de tous les vrais poètes : « Clavecin », La Danse macabre, Frère Tranquille, La Guirlande à l’Epousée, Frère Tranquille à Elseneur. Il traduisit également en vers modernes La Chanson de Roland et les Eglogues de Virgile.
Bien que poète profondément chrétien, Fagus a souvent eu la dent dure dans ses chroniques : ce qui lui a procuré quelques ennemis. Peu d’ailleurs, car sa bonté véritable n’a d’égale que sa modestie exagérée.
L’illustre auteur des Ballades Françaises, Paul Fort, me disait récemment : « Fagus, ce génie, vous l’embrasserez lorsque vous le verrez ! »
En entendant cela, je ne pensais pas que ce serait ici, dans Poésie, que j’exaucerais ce désir.
Ce numéro qui donne à lire une dizaine de poèmes de Fagus, dont un de sa belle écriture, nous intéresse surtout par une photographie que nous ne [ … Lire la suite ]
Fagus aussi fit la guerre. D’abord mobilisé, puis démobilisé, il demanda à être envoyé sur le front. Commémorons aussi, avec retard, le 90eme anniversaire de l’Armistice avec cet article paru dans le n° 459 du Mercure de France (1er août 1917)
Quelques remarques sur l’Argot militaire
pendant la Guerre
Le militaire a besoin qu’on le comprenne, aussitôt et exactement : il use de termes familiers et précis. Le « Manuel du Soldat » (la Théorie, modèle de littérature en son genre (1), suffirait à en témoigner.
Aussi n’est-il pas à proprement parler d’argot militaire. Les termes argotiques relevés dans les conversations des troupiers couraient les faubourgs des grandes villes ; ils ont demeuré pour leur valeur expressive ; quelques-uns sont les résidus des campagnes algériennes ou coloniales.
Le soldat appelle un fusil : fusil, une mitrailleuse : mitrailleuse, un percuteur : percuteur ; etc… Il désigne un canon par son calibre : un 75, un 120 court ; un avion, par son type : un Nieuport. (A côté de cela, une pièce est fréquemment baptisée par ses servants : c’est Marie-Louise, Anne-de-Bretagne, etc…)
Tel avion s’appelle Crâne de Piaffe, la Joconde, un piaffe étant un moineau ; et c’est peint en belles lettres capitales comme les totems des autos- [ … Lire la suite ]
Annoncée pour le premier semestre, puis pour cette fin d’année, la réédition du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (1898) sera peut-être encore repoussée. Sa préparation prend un temps plus long que prévu : annotations du texte, établissement des variantes (à partir des lettres-poèmes manuscrits envoyés à Zola et conservés à la BNF, ainsi que - merci Eric Walbecq - d’un exemplaire ayant appartenu à Félix Fénéon et corrigé trois ans après de la main même de Fagus), repères biographiques …
En attendant, reprenons l’approche de Fagus déjà inaugurée ici et intéressons-nous aux représentations physiques de Fagus : les images qu’en ont rendues quelques artistes et les descriptions écrites de quelques-uns de ses amis.
Brabançon d’œil bleu, Gaulois de poil blond
Décembre, midi; le Palais-Royal tout gris s’aplatit
sous la neige toute blanche. Entre deux arcades,
un poète, au pilastre adossé, mastique des pommes
de terre bouillies qu’il pêche dans sa poche une à une,
cependant qu’à la devanture du libraire parmi les effigies
de femmes nues, il considère la Victoire de Samothrace.
Ces deux images représentant Fagus datent de 1898 et sont du même artiste : Frédéric Front (1).
La première est la couverture du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus.
La deuxième est une peinture que, selon la chronique de Charles Saunier [ … Lire la suite ]
Samedi 3 mai. Sur les traces de Fagus à Belleville. D’abord la déception de trouver rue Pelleport, 139 (où il habita en 1918) et 178 (… en 1902), des immeubles récents… Forcément, il aurait fallu s’y attendre. En entrant rue des Fêtes, on se dit qu’au 9 (… en 1898) on pourra voir l’immeuble. Pas de chance, un échafaudage le cache… Rue de l’Avenir, 3 (… en 1899), on peut mieux s’imaginer, d’autant qu’ironie, c’est un cul-de-sac (au bout, à gauche, qu’il était).
Déjà en 1901 à la Revue Blanche, Fagus, dans une série d’articles intitulée « Paris tondu », se révoltait contre « l’effort suprême de la centralisation », prévoyant le pire : « Paris, venu de la terre y reviendra. D’une façon dramatique sans doute. A mesure qu’elle crût, elle arracha de son propre sol matière à croître encore : le bois d’abord, puis l’argile, et le sable, et la meulière, de sorte qu’à présent elle se trouve tout entière suspendue sur un, deux, en des endroits, trois étages de souterrains. Ajoutez la perforation pour les chemins de fer métropolitains, ajoutez les égouts, les conduites pour l’eau, le gaz, le téléphone, l’électricité, et vous concevrez l’effrayant spectacle de la tour de Babel qui indéfiniment ronge ses pieds d’argile pour s’exhausser d’un étage et encore d’un étage. »
Et; dans Les Ephémères (éditions du Divan, 1925), recueils de « Paysages parisiens » parus pour la plupart dans le Mercure de France en 1913 et 1914 :
EXTENSION
Comme vous j’ai mes morts : une cousine au cimetière d’Ivry ; mon père, ma mère, au Père-la Chaise ; ma femme, mon fils, à Belleville. Je savoure une [ … Lire la suite ]
Puisque nous annonçons à paraître une réédition de Fagus, voici un poème de circonstance de cet "homme du moyen-âge" :
EN LA VILLE AUX PORTES D’OR
― Mille cloches battent dans l’air.
― Pâques, Pâques ! c’est les cierges,
O brasiers, ô cathédrales !
L’encens bleu fuse en spirales !
C’est les enfants et les vierges
Suspendus aux palmes vertes,
Cent mille cœurs bondissant
Sous la joie d’être innocents,
Ames en fleurs, tout ouvertes !
Tous les peuples chantent, rient
Sous l’océan des bannières,
L’hosanna des orgues mères,
Le silence, les longs cris,
La lumière !
Pâques, c’est la cloche envolée
Qui traverse l’azur sans fin
Et retinte au clocher d’or fin,
Étincelant et barbelé,
La cloche ailée ! [ … Lire la suite ]