par Gregory Haleux, le 18th October 2006
Oskar Pastior, le seul membre allemand de l’Oulipo, est décédé le 4 octobre dernier alors qu’il devait recevoir le grand prix littéraire Georg Büchner qui lui avait été attribué quelques mois plus tôt. Poète à l’œuvre abondante (mais peu traduite en français, sans doute à cause des difficultés que ses textes peuvent poser à la traduction), il s’intéressait autant à la poésie à contraintes (notamment la sextine, l’anagramme et le palindrome) qu’à une manière, de traiter la langue, inspirée de dada (il apparaissait d’ailleurs encore récemment dans l’Action poétique consacré à dada, avec un poème en hommage à Hans Arp). Entre ces deux tendances, il fut un joueur de mots, un expérimentateur, qui retint fortement l’attention, entre autres, de Christian Prigent et Jean-Pierre Verheggen (l’un des deux seuls livres traduits en français le fut d’ailleurs chez TXT), et qui influença des auteurs comme Christophe Tarkos et Olivier Cadiot, et bien d’autres sûrement.
En forme d’hommage à ce grand poète, quelques-uns de ses poèmes parus dans diverses revues et anthologies :
• Deux sextines (in Henri Deluy, Une anthologie de circonstance, 1994)
Une pièce hautement remarquable
« Qu’il puisse exister une langue où il soit impossible d’énoncer une fausseté ou du moins dans laquelle chaque infraction à l’encontre de la vérité aille aussi à l’encontre de la grammaire. »
Georg Christoph Lichtenberg
Une petite machine artistique soumise à l’action d’un cylindre
indescriptible dispose disons de trois « positions »,
dont l’explication met trois systèmes distincts en mouvement,
en cas d’urgence guère plus d’une cause ;
et, par une quasi-transparence, d’un soufflet
et encore d’un espace pour 2-3 autres ailes de moulin.A l’occasion, sur l’aile gauche du moulin
on pose un corps et une âme, auquel cas le cylindre
peut être retiré ; mais alors le soufflet
et l’harmonie préétablie de certaines positions
à une distance donnée de ladite double cause
devraient être orientés et par là transmis au mouvementperpétuellement précaire de leurs pattes – nul mouvement
dépassant 4 ou 5 pouces ne briserait les ailes du moulin ;
de même il se pourrait que l’influence et la cause
d’une fourmi expliquent le précieux cylindre
si elle souffle perpétuellement, avec 2 ou 3 positions
physiques de la manivelle relatives à son précieux soufflet.A une distance donnée, guère plus longue que le soufflet,
on expliquerait à l’occasion par corne fine ce mouvement
comme en cas de petite urgence les positions
de ladite « vis sans fin » relatives à l’aile du moulin
(c-à-d. fixée à l’influence des systèmes sur le cylindre)
pourraient être retirés de la longue causede l’œuvre communiquée (disons de la cause
à une distance donné) – mais alors il faut au soufflet
retirer un corps et une âme et sur le cylindre
poser de plus, en quasi-transparent mouvement
occasionnel, d’un ivoire un peu abîmé une aile de moulin
pour certaines d’entre lesdites « doubles positions ».De telle sorte qu’en deux ou trois positions
préétablies une feuille d’or se briserait ; sans cause
orientées, guère plus grandes qu’une grande aile de moulin,
trois fourmis distinctes mettraient dans le corne le petit soufflet
et la distance en perpétuellement précaire mouvement
vers un pouce dans l’harmonie connue du long cylindre.A l’occasion, sur l’aile gauche du moulin
une vis et une corne sont posées et ledit cylindre
soufflé ; mais la manivelle, alors, manque de soufflet.
Ephémères polyglottes
voilà une sextine française-anglaise :
this is an english-german sestina :
oh eine deutsch-rumänische sestine :
iata si sextino romîno-ruseasca :
äto – russko-italjanskaja sestina :
eccola una sestina italian-italiana :come stai, italian-francese sestina ?
comment ça va, sextine française-russe ?
russko-anglijskaja sestina, kak poshiwajesch ?
how are you, english-rumanian sestina ?
tu ce mai faci, sextina romîno-germana ?
deutsch-deutsche sestine, alles in ordnung ?danke bestens, deutsch-italienische sestine !
grazie, benissimo, italian-rumanesca sestina !
foarte bine, sextina romîno-frantuzeasca !
merci, excellent, sextine française-anglaise !
thank you, splendidly, english-russian sestina !no russko-nemezkaja sestina prekrasnej !
aber die deutsch-englische sestine ist schöner !
but the english-italian sestina is more beautiful !
però la sestina italiana-francese è piu bella che tu!
mais la sextine française-roumaine est plus belle !
dar sextina romîno-romîna e si mai frumaosa !unde e cea mai frumoasa sextina romîno-ruseasca ?
a gde she samaja prekrasnaja russko-franzuskaja sestina ?
mais où se trouve la plus belle sextine française-allemande ?
wo aber ist die schönste deutsch-italienische sestine ?
ma dove si trova la piu bella sestina italiana-inglese ?
but where is the most beautiful englis-english sestina ?long live the english-rumanian sestina !
traiasca sextina romîno-italiana !
evviva la sestina italian-russa !
da sdrastwujet russko-nemezkaja sestina !
es lebe die deutsch-französische sestine !
vive la sextine française-française !la sextine française-anglaise est morte
long live the english-italian sestina
ma la piu bellissima è la sestina sestina-sestina
• Une traduction de Pétrarque traduite par Jacques Lajarrige (in Formules n°2, Jacques Lajarrige, « Les nouveaux habits de Pétrarque – Traduction et contrainte chez Oskar Pastior », 1998)
Bonne journée dont je parle ; cette bonne journée-là ; la semaine ; le mois ; l’année ; la saison ; le temps ; l’heure ; l’instant ; le vaste paysage, l’endroit ; l’endroit aux deux yeux ; c’est d’eux dont je parle, dont je ne me défais pas ; de notre première fois, des circonstances et du but ; je parle en cercles concentriques de cette seule et unique chose ; toujours droit au cœur ; le nom dont je l’entoure, les vagues qu’il fait tandis que j’en parle ; de la privation ; je sais de quoi je parle ; je te nomme mienne, même dans les preuves qui te répriment artificiellement ; et jusque dans ces pensées, dont je m’abstiens ; c’est de cela et de rien d’autre dont il est question.
• 2 Pantoums, le premier traduit par Hervé LeTellier, le second par Michelle Grangaud (in Jacques Jouet, Echelle et papillons – Le pantoum, 1998)
touche de recherche
désormais hops par ici quelle démarche
laisse les bouchées doucement tomber
ce que la thèse tout autour dans la matière
cimenter pour résister aux trucs – lettre de réponse à quilaisse les bouchées doucement tomber
avant que levage d’urgence fait trace de son nous crocheter
cimenter pour résister aux trucs lettre de réponse à qui
tâtonne la lubie tout autour – pourquoiavant que levage d’urgence fait trace de son nous crocheter
plus près et il aurait dit : viens ici avec le bain de pied
tâtonne la lubie tout autour – pourquoi
que faire on cherche du thé, on planifieplus près et il aurait dit : viens ici avec le bain de pied
au milieu du bousillage il était assis donc fixe recours
que faire on cherche du thé, on planifie
jour de randonnée ici l’enfant de foyer ici une légende de porcau milieu du bousillage il était assis donc fixe recours
on laisse entrer la peau des côtes la fée de pacotille
jour de randonnée ici l’enfant de foyer ici une légende de porc
ce que des voyeurs embrassèrent en grondant chichion laisse entrer la peau des côtes la fée de pacotille
que le papillon de nuit veuille bien respirer et ratisser le motif
ce que des voyeurs embrassèrent en grondant – chichi
écoute des fragments de roman vieux batracienque le papillon de nuit veuille bien respirer… ratisser le motif
qui les ruses de sureau le velours géant
écoute des fragments de roman vieux batracien
qu’on ponde le colza aux piauleurs de gros motsqui les ruses de sureau le velours géant
si le tampon doit bientôt jeûner de thèmes
qu’on ponde le colza aux piauleurs de gros mots
froissure donateur mère voltigesi le tampon doit bientôt jeûner de thèmes
désormais hops par ici quelle démarche
froissure donateur mère voltige
ce que la thèse tout autour dans la matière
tomatopantoum
laisse sur la table l’abîme protubérant
de tomates filles dédoublifiées du soleil et de dé-
licats aromates, à lamode de kant, sauter sous, hop, le
coupe-coupe d’une convincube malaisede tomates filles dédoublifiées du soleil et de dé-
faites, haricots sur pois, comme de volailletiles
coupes – coupe d’une couvincube malaise
pendant que les sciences nominales se marientfaites haricots sur pois comme de volailletiles
ombres et retraits brûlants, dos soufflés,
pendant que les sciences nominales se marient
sous des lobes mis au frais en rosaces,ombres et retraits brûlants d’ – ossouflés
qui dégagent, de la sauce à l’aspect ab-
sous, des lobes mis au frais en rosaces/
rosées – qui poussent réciproques – initialesqui dégagent : de la sauce à l’aspect ab-
sent, revenuançant truites ainsi que pistaches
rosées, qui poussent, réciproquent initiales,
crues bondissant… après une telle apparition gi-sent, revenu-en-sans, truites ainsi que pistaches
quadruplées, également réparties, mais chacune
crus, bondissant après une telle apparition, gi-
rondes, conduites à la manière de niels bohr :quadruplées – également réparties – mais chacune
voltige, ce petit chien sur les talons :
rondes conduites à la manière de niels bohr
aux pommes d’amour de la redondance,voltige ce petit chien sur les talons
joissaillant à nouveau sur les aromates de paterson –
aux pommes d’amour de la redondance
laisse sur la table l’abîme protubérant
• 2 poèmes traduits par Jacques Roubaud (in Jacques Roubaud, Traduire, journal, 2000)
Bac à sable
Mon contraire est si dur à cuire que, si
j’étais son contraire, je ne serais pas. au cont-
raire : il est si indéracinable et coriace que, simoi, je n’existais pas, il y serait encore. je ne
suis même pas son contraire Lui au contraire : tellement
plus contraire que je ne le serai jamais. alors mevoilà et j’imagine avec jalousie qu’il est
mon contraire. Comme ça serait bon d’avoir un contraire
qui ne serait pas comme ça. dans mon bac à sable ily a un personnage qui ne me plaît pas du tout, mais
qui est le contraire. mon bac à sable est ainsi
fait que mes personnages y sont, et jouent,moi et mon contraire. même si un contraire
fait marcher les personnages, c’est dans le bac
à sable que nous sommes, et pas ailleurs. je suis unpersonnage de sa pensée et je pourrais bien, à mon avis, être aussi
mon contraire. supposons, que je sois si coriace et in-
déracinable, que je puisse être mon contraire ;supposons, que lui soit mon contraire ; supposons,
que je ne sois pas le sien. ça serait si beau d’avoir
pour une fois un contraire un petit moins dur à cuire.
Frescobaldi
je suis un contraire de suis. Suis est
un contraire de est. un contraire est
une maison de thé de moi. En même temps qu’uncontraire je suis une ébauche de suis ou bien
maison de thé de suis. ce n’est vraiment pas si
compliqué. Est est une maison de thé de Celle. Sans maison de thé Celle n’est qu’une ébauche. Un
contraire de Celle est un adagio, et
en vérité avec moi dans une maison de thé. mais aussiavec Bruno ! En même temps que Bruno Celle
est un système de suis. En même temps que moi Bruno
est une ébauche de Scharoun. Avec etsans Celle un adagio avec Bruno est une maison
de thé de moi sans maison de thé – un contraire
est un système sans est, rien que suis. Mais jene suis pas vraiment si compliqué qu’avec Bru-
no ensembles dans une ébauche. Sans Celle une
maison de thé est dans Celle sans est-c’est unadagio de suis ou bien une ébauche sans cont-
raire dans un contraire sans système ou
Bruno sans Bruno dans une maison de thé de moi.
Ailleurs sur le web :
- biographie + bibliographie en revues
- bibliographie complète
- enregistrements d’Oskar Pastior lisant ses poèmes
- quelques poèmes, en allemand
- Après l’est et l’ouest
- Oskar Pastior lisant “Harmonie du soir” et “Baudelaire”, anagramme
- Sonnet(tes), de Lorenzo Menoud
- poème de Michelle Grangaud en hommage à Oskar Pastior

Le blog 
October 26th, 2006 at 8:16 am
Merci de nous faire décourvir qui était l’inconnu, poète didactique = Ph. Beck oulipaïen, tordant avec des noeuds de logos quoi ? Mais c’est une autre question.