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IL***
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Étant Donnés
de Céline Brun-Picard
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Gare au Pillard (d’Arkaï) ! 
par Cynthia 3000, le 12th August 2008

Pendant que certains s’extasiaient à l’idée que Rimbaud avait réalisé son rêve de journalisme, nous retardions volontairement – afin de ne pas étouffer la médiatisation de ce bouleversant inédit du poète ardennais – de nouvelles révélations sur un poète non moins remarquable. Il est enfin temps que le passionné monde littéraire soit au courant : Léo Pillard d’Arkaï, dont il est de notoriété publique qu’il abandonna la poésie pour le journalisme, et concomitamment Paris pour la Côte d’Azur, a failli renverser en 1898 la municipalité niçoise (ce en quoi il est bien supérieur à Rimbaud, puisque ce dernier n’a apparemment, par son articulet, en rien désarmé les Prussiens). Contons donc, grâce à ses collègues de la presse de l’époque, cette incroyable histoire :

Le 5 octobre 1898, lors d’une séance extraordinaire à la Mairie de Nice, M. Icart, conseiller municipal, demande la parole pour un fait personnel et déclare « qu’il vient d’être l’objet d’attaques infâmes de la part d’un journal hebdomadaire qu’il ne veut même pas honorer d’un qualificatif quelconque ». Ce journal, c’est L’Aigle de Nice, « organe des idées réformistes et des revendications locales », dirigé par Pillard d’Arkaï qui a en effet accusé M. Icart, dans un article intitulé « Icart exécuteur, Icart exécuté », de lui avoir transmis un dossier renfermant des accusations graves contre ses collègues du Conseil municipal et de l’avoir payé pour publier ce dossier.

M. Icart ajoute avec un trémolo dans la voix « qu’il n’a jamais remis aucun dossier à qui que ce soit, pas plus qu’il n’a fourni de subsides à un seul journal. »
A ce moment, du banc de la presse, le rédacteur du journal hebdomadaire sus-désigné s’écrie : « Vous êtes un menteur ! ».

M. Icart ne répond rien à l’interrupteur et ajoute qu’il va demander aux tribunaux de sévir contre ses calomniateurs.
(L’Eclaireur de Nice, 6 octobre 1898)

Le Petit Niçois ajoute qu’à l’issue du Conseil un procès-verbal a été dressé contre un certain Manaïra Honoré, écrivain public, pour avoir violenté Pillard d’Arkaï.

Le 7 octobre, L’Eclaireur de Nice annonçait que, la veille du Conseil municipal, M. Icart s’était expliqué bien autrement devant le maire et ses adjoints :

« Le dossier en question, a-t-il déclaré, m’a été apporté par une dame que je ne nommerai pas, j’ai mis le document sur mon bureau sans en prendre connaissance (?).
« Sur ces entrefaites, le rédacteur du journal hebdomadaire dont il est question vint me trouver et me demanda de lui fournir des renseignements pour son journal.
« C’est alors que je me souvins du fameux dossier. Sans aucune intention malveillante (?) je le donnais au journaliste en lui disant : « Emportez-le, vous me le rendrez dans les vingt-quatre heures, lorsque vous en aurez pris connaissance. »
Devant ce demi-aveu, M. Achiardi dit à M. Icart : « Cette histoire est invraisemblable, vous ne ferez croire à personne que vous n’ayez pas pris connaissance du dossier qu’on venait de vous apporter, avant de le livrer au journaliste qui menait ouvertement campagne contre la municipalité. »

(L’Eclaireur de Nice, 7 octobre 1898)

Le lendemain, la dame en question, une certaine Marguerite Berrut, adressait une lettre à L’Eclaireur et au Petit Niçois, expliquant que c’est M. Icart qui était venu la voir deux mois plus tôt pour lui demander la correspondance échangée entre son mari, agent d’affaires, et M. Grammont, concessionnaire impliqué dans la transformation des tramways de Nice : « Je croyais, je l’avoue, avoir affaire à un honnête homme qui considèrerait un dépôt comme sacré. »
Le 9 octobre, c’est au tour de M. Icart d’envoyer une lettre d’explication aux journaux. Cette fois-ci il dit avoir pris connaissance du document qu’on lui avait confié puisqu’il le qualifie de « sans importance » et ne pouvant atteindre personne. Surtout, il précise le rôle qu’a selon lui joué Pillard d’Arkaï :

Plus tard, M. Pillard d’Arkaï vint dans mon bureau pour me remercier d’un service que, sur sa demande, j’avais rendu à un de ses amis, M. A…
C’est à ce moment qu’il parvint à prendre connaissance de ces lettres dont il s’empara et qu’il a ensuite refusé de restituer malgré les sommations réitérées qui lui ont été faites.
Le 3 octobre, deux personnes se présentèrent dans mon bureau et me dirent qu’on allait faire paraître dans l’Aigle un article violent contre moi, mais qu’elles pouvaient m’être utiles, si je le jugeais nécessaire. Je répondis que je ne craignais rien.
C’est alors que parut l’article du 5 courant. Je maintiens que je n’ai donné aucun subside à M. Pillard d’Arkaï et que les lettres qui se trouvent indûment entre ses mains n’atteignent personne, pas plus les membres du Conseil municipal que l’agence Berrut.
J’ajoute que je n’ai jamais imploré personne et que j’attends avec tranquillité que le Tribunal ait statué sur la citation que j’ai fait adresser au journal l’Aigle pour l’audience correctionnelle du 5 novembre prochain.

Civis, le rédacteur de L’Eclaireur, a de quoi s’étonner :
Comment ces lettres sont-elles parvenues entre les mains du rédacteur d’une feuille hebdomadaire qui menait une campagne des plus violentes contre la municipalité ? M. Icart a déjà donné trois versions pour expliquer ce fait qui engage gravement sa responsabilité. […] M. Icart accumule invraisemblance sur invraisemblance. S’il s’imagine détruire par un procès de presse quelconque, qui ne saurait élucider la question qui préoccupe l’opinion publique, les accusations qui pèsent sur lui et qu’ont aggravées les déclarations si formelles et si écrasantes de Mme Berrut, il se trompe.
(L’Eclaireur de Nice, 10 octobre 1898)

Et le rédacteur du Petit Niçois de railler :
Comment diable M. Icart veut-il qu’on prenne au sérieux une explication comme celle qui est contenue dans le quatrième paragraphe de sa lettre ! Voyez-vous un monsieur venu uniquement chez M. Icart pour le remercier et qui trouve le moyen de pouvoir prendre connaissance d’une volumineuse correspondance, d’un paquet, comme le dit M. Icart !
Mais ce qui est plus extraordinaire encore, c’est que ce monsieur puisse s’emparer de cette correspondance et l’emporter ! C’est pourtant ce que M. Icart raconte sans sourciller et il appelle cela s’expliquer et préciser !
Nous appellerons ça, nous : s’empêtrer et patauger !

(Le Petit Niçois, 10 octobre 1898)

Alors que tout le monde attendait la démission de M. Icart, celui-ci décida simplement de ne plus reparaître à la mairie jusqu’à l’audience correctionnelle du 5 novembre. Pour les journalistes et l’opinion publique, l’affaire était grave : « Si M. Icart n’est pas mis dans l’obligation de démissionner, si ses collègues craignent de stigmatiser sa conduite, ils se condamnent eux-mêmes et peuvent s’attendre à disparaître avant peu d’un poste où ils n’auront pas su sauvegarder leur dignité de représentants de la ville de Nice ». On peut dire que Pillard d’Arkaï savait créer le scandale !

Le 12 octobre, les conseillers trouvèrent un compromis : M. Icart s’engagea à démissionner après le 5 novembre, quelle que fût l’issue du procès. Civis s’étonne encore :

Nous regrettons que les conseillers aient consenti à un ajournement au 5 novembre.
La poursuite pour injures que M. Icart a intentée au journal hebdomadaire n’a absolument rien à voir avec le fond de la question. Il ne s’agit pas de savoir si M. Icart a été injurié par un journal hebdomadaire, mais tout simplement si M. Icart a communiqué à ce journal un dossier destiné à fournir des armes contre ses collègues. Or, M. Icart a avoué formellement avoir communiqué ce dossier ! Il est incompréhensible que les conseillers n’aient pas statué sur ce point.
Ignorent-ils que M. Icart ne fait pas un procès en diffamation mais seulement un procès pour injures, au cours duquel ne sera même pas discutée la question de la remise du dossier ?
Que signifie ce procès en l’espèce, et quelle raison y a-t-il de subordonner la démission de M. Icart à la condamnation d’un journal pour injures ?
Il faut, en vérité, que les conseillers municipaux aient bien peur des révélations de M. Icart pour qu’ils n’aient pas osé prendre vis-à-vis de lui l’attitude compatible avec leur dignité !

(L’Eclaireur de Nice, 13 octobre 1898)

Le 25 octobre, Pillard d’Arkaï envoie une lettre au Petit Niçois :

« Un journal hebdomadaire », selon le Petit Niçois qui ne prend pas la peine de le nommer (s’agit-il encore de L’Aigle de Nice ? il y avait à ce moment pas moins de vingt-cinq hebdomadaires à Nice), accuse le Maire d’avoir trempé dans « d’innombrables tripotages ». Sans doute est-ce ce qui décide les conseillers municipaux Moraglia et Giordan à démissionner en déclarant n’avoir été « compromis dans aucun tripotage ». Le 1er novembre, le Petit Niçois juge indispensable de voir ce que renferme le fameux dossier et réclame que le Maire se prononce sur l’affaire : « tout atermoiement de sa part équivaudrait à un aveu d’impuissance, presque à un aveu de culpabilité ». Honoré Sauvan, maire de Nice, répond aussitôt par lettre : « Ce sont, dites-vous, des imputations précises qui entachent l’honneur de la municipalité ; si leur origine et leur caractère vagues m’avaient permis de le relever, soyez convaincu que je n’y aurais pas manqué. Mais il est des calomnies grossières qui ne sauraient atteindre d’honnêtes gens, et des feuilles innommables avec lesquelles jamais, sous aucun prétexte, je ne me commettrai. »

L’audience tant attendue du 5 novembre est renvoyée au 12. Les journaux annoncent que, de son côté, Pillard d’Arkaï intente un procès à M. Icart et aux journaux le Petit Niçois et L’Eclaireur pour des diffamations réciproques.

Enfin vint le procès. Il y eut foule. Me Bernard-Attanoux, qui défendait le directeur de L’Aigle, plaida pour que le Tribunal correctionnel se déclare incompétent, « attendu que M. Icart a vu sa conduite sévèrement qualifiée en sa qualité de conseiller municipal ; que les faits atteignent surtout le conseiller municipal et que ce dernier ne doit pas échapper à la preuve des faits allégués. »

Le défenseur de M. Pillard lit ensuite en entier l’article de l’Aigle incriminé, en soulignant surtout les passages visés par la citation et qui n’atteignent que l’homme public, sans porter atteinte à la considération de l’homme privé.
(L’Eclaireur de Nice, 13 novembre 1898)

Finalement le Tribunal correctionnel de Nice se déclara incompétent et l’affaire fut renvoyée en appel devant la 2e Chambre de la Cour d’Aix,  le 9 décembre 1898.
M. Icart adressa comme promis sa lettre de démission au maire de Nice en maintenant « qu’à aucun moment je n’ai eu l’intention de faire attaquer aucun de mes collègues ».

Malheureusement, nous n’avons pas trouvé de suite à cette affaire.

Mais nous serons ce mardi 12 août à Nice pour consulter les numéros de L’Aigle de Nice conservés par les Archives. Nul doute que nous apprendrons beaucoup de choses sur notre Pillard !

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