par Cynthia 3000, le 4th September 2008
Nous savions, en allant à Nice, que nous apprendrions beaucoup sur Pillard d’Arkaï, mais pas tant ! Venus le 12 août dernier aux archives départementales pour y consulter son journal L’Aigle de Nice, nous nous sommes aperçus qu’il avait antérieurement dirigé un autre journal niçois. C’est ainsi près de 140 numéros de L’Aigle de Nice (entre 1898 et 1903) et 36 numéros du Tonnerre de Nice (année 1896) que nous avons pu photographier et qu’il nous reste à dépouiller, comprendre, sans compter deux années de son Avenir d’Antibes (1905 et 1906).
En attendant, revenons à l’Affaire Icart. Voici l’article par lequel la polémique a commencé, en une de L’Aigle du 5 octobre 1898 et dans un format à la hauteur de ses scandaleuses révélations.
Ce soir tant attendu, c’était celui du Conseil municipal au cours duquel Pillard, souvenez-vous, répondit aux explications fallacieuses d’Icart par un tonitruant "Menteur !". Dans le numéro de L’Aigle du 9 octobre que nous reproduisons ci-dessous, d’Arkaï relate, sous un titre bien mystérieux, cette soirée mémorable. Outre la tenue du conseil lui-même, il nous apprend ce qui s’est passé avant et après, et qui justifie la plainte, pour violences, de notre publiciste contre un certain Honoré Manaïra. A certains détours de phrases, nous apprenons qu’avant de mener campagne contre la mairie Sauvan il soutint ce dernier ; qu’une polémique avec un autre journal l’entraîna dans un duel : nous y reviendrons quand ces points obscurs de la biographie arkaïenne en train de se faire bénéficieront d’une lumière digne du personnage. Pour l’instant, nous espérons que vous apprécierez cette leçon acharnée de journalisme aussi bien que l’auto-glorification du magistral auteur de IL***.
DU 5 OCTOBRE
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C’est un véritable guet-apens qui avait été tramé mercredi soir par M. le maire Sauvan, à l’encontre du capitaine Ricci, instigateur de la pétition relative à l’Avant-Port et de notre directeur-rédacteur en chef, M. Pillard d’Arkaï, qui l’avait défendue avec tout son talent et tout son cœur.
M. le maire Sauvan cherchait une revanche à la soirée où son ignorance et sa mauvaise foi avaient été flétries publiquement avec des arguments techniques et typiques.
Mais M. Sauvan à des accusations formelles n’a trouvé à répondre que les plus dégoûtantes injures.
À des hommes de valeur qui l’ont fait ce qu’il est encore, il n’a trouvé à opposer que des êtres de rebut, qui le défont de ce qu’il n’est déjà plus !
Il s’est lâchement dérobé et comme jadis a rallié autour de sa cornette blanche la cohorte de ses fier-à-bras.
Lundi, nous apprenions que le sieur Honoré Manaïra, dit La Manaïra, avait été reçu longuement dans le cabinet du maire et chargé d’embrigader ce qu’en style électoral, et par dérision à Socrate, à Pascal et à notre cher Barrès, on appelle : DES HOMMES !
Que la Manaïra soit reçue dans la cour de la mairie, c’est déjà un scandale qui écœure même ces braves huissiers du temps du maire désormais regretté, M. le comte de Malaussena, lequel n’ouvrait pas assez la porte à nos négociants, possible, mais qui du moins la tenait hermétiquement fermée aux courtiers électoraux.
La place de La Manaïra est en face, au commissariat central, en attendant que l’occasion se présente de lui appliquer la loi spéciale concluant à la relégation.
Ah ! non !.. c’est trop de dégoût !
Mardi, à la place St-François aux environs de laquelle habite la Manaïra, un conseiller municipal du quartier nous disait qu’elle avait fait à notre adresse des menaces de mort.
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Mercredi, soirée mémorable, dès 7 heures et demie, les satellites de M. le Maire (… mais où est l’étoile d’antan ?) commencent à circuler par petits groupes dans les rues de l’Hôtel de Ville et du Palais.
La Manaïra, cantinière de cette armée du crime, va, vient, fait l’empressée, se prodigue et explique à chacun comment il devra gagner ses trois francs, en surprenant tout anti-Sauvaniste sur ses derrières.
Au commissariat central, on est inquiet. On n’a pas reçu de la Sûreté générale les instructions, qui donneront un peu plus de zèle aux commissaires suppléants, mais on sent quelque chose… une mauvaise odeur… on dirait que ça sent la poudre.
On sait pertinemment que la Manaïra a été déléguée à la contre-police par ce maire sans pudeur, qui malgré tout garde le titre de chef de la police municipale… et dame ! pour des politiciens professionnels, ce n’est en somme pas gai de se voir donner des ordres par une Manaïra.
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La pendule lumineuse marque 8 heures et quart.
À ce moment, arrive, seul et paisible, le capitaine Grégoire Ricci, promoteur de la pétition de l’Avant-Port et, à ce titre, curieux de savoir ce qu’il en sera dit au Conseil.
La grille intérieure, n’étant pas encore ouverte, il s’assied tranquillement et attend…
À ce moment, la Manaïra s’avance vers lui et l’interpelle grossièrement. Il aurait fallu au capitaine le sang-froid et la force d’âme que va avoir tout à l’heure notre directeur Pillard d’Arkaï pour ne pas se sentir bouillir le sang, en se voyant prendre à partie par une Manaïra.
Le capitaine Ricci est un homme d’âge, presque un vieillard. Mais tous, Niçois, vous le connaissez et vous savez combien, sous ses cheveux blancs il est resté vert, brave, franc et énergique. Il répond à l’abject personnage simplement par le mot de Cambronne.
Alors Manaïra, la Manaïra du maire Sauvan, ose lever sa main (plus habituée à se tendre) et gilfle le capitaine marin, qui venait au Conseil entendre la discussion de l’Avant-Port.
Oui ! cette chose inouïe s’est passée ! Cette gifle a été donnée, cette gifle dont tout le poids retombe aujourd’hui sur les joues pâles du Nistou.
Ricci, poussé à bout, lève sa canne et la salit à épousseter les reins de l’infect drôle.
Aussitôt vingt individus visiblement apostés là pour exécuter cette consigne et dont heureusement la police secrète, dont ils sont les clients fidèles, possède les noms et signalements) de toutes parts se précipitent…
Ricci est pris à la gorge, soulevé de terre, meurtri de coups de poings dans les côtes. (Et depuis lors, le médecin par qui il a été obligé de se faire examiner craint des lésions internes).
Par bonheur notre excellent commissaire central a commandé un déploiement extraordinaire de police. Elle intervient à temps, comme elle saura intervenir jusqu’à la fin de la soirée.
Ricci est dégagé de l’assaut des Zoulous de Sauvan. Mais voilà que la Manaïra lui revient encore devant, provocante et grotesque. Alors, il n’y tient plus et lui administre, non pas son pied quelque part, ce qui n’aurait réussi qu’à faire plaisir à cette créature, mais une bonne paire de calottes.
Les agents entraînent tout le monde au bureau de police.
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Pendant ce temps, où était le maire de Nice, chef de la police municipale ?
Hélas !… comme toujours, à l’heure où vous, honnêtes lecteurs, vous dînez en famille, Sauvan était à la Maison dorée ou à son cercle de l’Union.
L’union ou tout au moins la trêve pendant la Saison eût été possible, si Sauvan s’était décidé à être loyal et pur ; si une fois maire, il avait coupé la queue abominable qu’il traîne à sa suite ; si seulement il avait été là, dans la rue de l’Hôtel de Ville, pour remplir son devoir de premier magistrat municipal.
Mais hélas !… à son arrivée, il n’intervint que pour donner l’ordre au faible commissaire suppléant de relâcher la Manaïra, qu’il méprise mais qu’il craint, car, en allant au fondement des choses, ce n’est pas Sauvan qui est maire, c’est la Manaïra qui est mairesse !
Et Ricci, lui, l’honnête victime, restait dans une salle de la Permanence gardé à vue par quatre agents.
M. le Commissaire Central heureusement se décida à arriver sur ces entrefaites et après avoir recueilli sa plainte, eut la louable initiative de l’encourager à rentrer chez lui.
La Manaïra, elle, remise en liberté avait repris avec plus d’audace la direction de sa brigade volante et allait continuer ses exploits.
Mais, en s’en prenant à notre Rédacteur en Chef, elle allait se trouver en face d’un homme bien résolu à en débarrasser le pavé de Nice.
Ici, nous cédons la plume à notre ami Pillard d’Arkaï, pour raconter les incidents auxquels il a été personnellement mêlé :
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Malgré l’affluence inusitée, qui remplit la cour et les escaliers de la mairie, je pénètre sans difficultés jusque dans la salle des séances et trouve encore une place au banc de la presse.
L’enceinte réservée au public est bondée. Nous reconnaissons de nombreux citoyens fidèles à leur devoir civique. Mais avec eux sont mélangées les mines patibulaires de nervi à 3 francs par tête et par nuit. Sauvan, abandonné par presque tous les Nissarts, en est réduit à faire venir ses soutiens de Marseille ou de Turin. Comme c’est triste ! Comme ces mœurs sont déplorables dans la plus douce ville du monde ! Et comme M. le procureur de Manoël-Saumane aura bien mérité de notre population, s’il réussit à nous débarrasser de la bande des Niçois de la Colle !
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Dans les couloirs, les conseillers discutent avec animation. Ils se comptent avec une certaine inquiétude. Ils sont une vingtaine à peine, et il faudra tout à l’heure l’arrivée tardive de MM. Sadoul et Masseglia pour porter leur nombre à vingt-quatre.
Sur les dix manquants, nous savons qu’il y en a plusieurs qui – particulièrement renseignés sur le refus d’Icart de démissionner, après avoir fourni à l’Aigle le dossier Berrut et d’autres indications pour jeter la suspicion sur tout le Conseil municipal – ont décidé de ne plus assister aux séances, tant qu’Icart ne se serait pas lavé…
Et, en voulant se laver, le malheureux, dans un instant, il va se noyer.
Sur les vingt-deux présents, Sauvan était bien obligé de venir, accompagné de son ami intime de la petite pièce au fond derrière le laboratoire l’inconscient Draghi, qui, pour faire nombre, n’a pas honte de se rasseoir à la place d’adjoint dont on l’avait jadis chassé. Pineau, démissionnaire sur l’affaire Icart, a été forcé d’assister encore à cette séance pour déposer les modifications au cahier des charges des Pompes Funèbres, et MM. Acchiardi, Audiberti, Féraud Paul, Giordan, Malvano, Mari et Thiel pour développer leurs déclarations promises au sujet de l’Avant-Port. MM. Blancon et Tombarel ne sont venus que pour arracher au maire une réponse catégorique au sujet des appointements Véran. M. Daniel est là, en indépendant, et il rappelle Tombarel à ses déclarations en commission, ramène l’incapable président à l’ordre du jour, et motive son vote sur l’Avant-Port avec tant de rondeur, de franchise et de fermeté, que le public lui fait presque une ovation. Nous commençons à comprendre pourquoi, il y a un mois, M. Sauvan, toujours occupé à amoindrir les popularités naissantes (fut-ce celles du rusé Thiel), nous proposait une polémique contre M. Daniel et pourquoi au contraire Icart, alors brouillé avec Sauvan, nous engageait à lancer le nom de M. Daniel comme adjoint.
Restent : M. Navello qui, marguillier de mon quartier, a manifesté hautement à St-François de Paule, son écœurement de l’affaire Icart et sa décision de quitter une si mauvaise compagnie ; le citoyen Abassit dont l’indifférence s’excuse par l’exclusivisme de son mandat démocratique ; MM. Garnier et Jaume, qui ne peuvent refuser une dernière fois leur concours à un frère maçon ; M. Serraire, qui doit partir le dernier, puisqu’il est délégué aux mariages, mais que M. Sauvan en personne s’est naguère chargé de renseigner sur le triste Icart. Quant à MM. Roubion, Féraud Félix et Barelli, je ne m’explique pas leur présence.
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Icart entre le premier, tout seul, véritable paria du Conseil municipal ; puis la municipalité boiteuse, composée par Sauvan et Pineau, puis M. Achiardi avec tous ces messieurs.
M. Sauvan sonne l’huissier et demande de la lumière. Le mot est piquant.
Giordan, obligé par l’ordre du tableau de prendre place à côté d’Icart retire ostensiblement sa chaise. Heureusement M. Mari, un ami de la loge, vient servir de trait d’union.
Après les formalités d’usage, notre ignorant maire continuant de compter ses conseillers comme des têtes de moutons, au lieu de faire procéder à l’appel nominal, c’est à Icart de prendre la parole… alors qu’il ferait mieux de prendre la porte.
On crie Ah ! Ah ! dans l’enceinte publique. Et beaucoup de conseillers esquissent un vague sourire…
Visiblement ému, Icart s’exprime en ces termes, que le Petit Niçois, assez bonne bête pour se refaire son journal officiel chaque fois qu’il y a une boulette à avaler, s’est chargé de transmettre à la postérité :
Messieurs et chers Collègues,
Avant d’aborder les questions d’intérêt public sur lesquelles j’ai à prendre la parole comme conseiller municipal de la Ville de Nice et comme rapporteur de votre Commission des Finances (hélas la conversion avec le Crédit Foncier !) il est de mon devoir (votre seul devoir Icart, c’est de quitter à jamais la vie politique) de répondre ici publiquement aux infamies publiées contre moi, ce soir même, à la dernière heure, par un journal hebdomadaire que je ne veux pas même honorer d’un qualificatif quelconque.
Espèce de mauvais Français, tu étais donc si troublé que tu ne t’es pas aperçu qu’hebdomadaire en était un qualificatif ?)
Mais par la religion de nos abonnés, il est bon de leur mettre sous les yeux les articles qui dans le supplément de l’Aigle de mercredi dernier motivèrent la chute d’Icart.
L’article essentiel, c’était Icart exécuteur ! Icart éxécuté ; l’article explicatif c’était Les Pots-de-Vin :
[…]
Il paraît, au dire de l’exécuté Icart, que ces articles constituaient des diffamations à son égard.
C’est vraiment trop d’effronterie !
Icart nous oblige à lui répliquer que si l’Aigle a jamais diffamé quelqu’un, ç’a été à son instigation.
L’heure est venue de dire la vérité sur la polémique que nous avons eu avec le Phare du Littoral, qui s’aggrava rapidement, au point qu’elle se termina par un duel où, selon notre règle, nous acceptâmes les conditions de l’adversaire, littéralement les yeux fermés. Mais si, au lieu de cela, nous avions ouvert la bouche, nous aurions pu annoncer que nous ne connaissions M. Joubert, paraît-il directeur du Phare, que par les racontars de M. Icart. Et où donc ailleurs qu’au magasin d’huiles de la rue Saint-François de Paule, aurions-nous pu apprendre ces vieilles histoires de petites bonnes, de casino des Palmiers, d’hôtel de Vichy et de je ne sais plus quelle souscription ?
Qui donc si ce n’est M. Icart nous renseignait sur les coulisses de l’hôtel de ville… et de l’Opéra, nous faisait faire la connaissance de M. Lamarre (ce dont nous restons satisfaits, d’ailleurs), nous priait d’attaquer le maire de Villefranche et la Cie du P. L. M. pour son tarif inconséquent entre les gares de Nice, Nice Riquier et Villefranche où M. Icart a passé toute la saison d’été, nous incitait à faire de mesquines personnalités contre les ambitions de notre brave Caillet et de maître Lairolle, contre la barbe vénérable de M. Sémeria, les espoirs d’Audiberti, le patriotisme de M. Piccon ; à troubler dans sa retraite le digne comte de Malaussena, en disant qu’il avait donné l’ordre de pomper les eaux souterraines du Paillon ; que sais-je encore ?… Si M. Icart bronche, je verrai à en révéler d’autres.
Pour le moment, M. Icart nie m’avoir remis le dossier Grammont-Berrutt.
– Depuis 1886, dit-il, j’ai eu l’honneur d’être constamment élu aux fonctions publiques que j’occupe encore en ce moment. C’est vrai ! Icart s’est toujours arrangé pour être du côté du manche. C’est pour la première fois de sa vie qu’il est du côté du tranchant. Il a été dans toutes les municipalités l’agent de désorganisation et, cette fois encore, c’est lui qui crée l’incident qui met fin à la municipalité Sauvan. Cette fois, il ne s’en relèvera pas.
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– Je n’ai jamais remis aucun dossier à qui que ce soit, déclare Icart, en me regardant en dessous, pas plus que je n’ai fourni des subsides à aucun journal…
C’est trop fort ! Et je ne puis y tenir, malgré tout le respect qui convient aux délibérations de notre assemblée communale.
D’ailleurs, Sauvan, maire incapable, pourquoi laissez-vous traiter des affaires personnelles là où il doit être question que des affaires générales ?
Si vous mettez les journalistes en cause au Conseil, alors donnez-leur la parole !
– Menteur ! ai-je crié à Icart.
Aussitôt dans l’enceinte publique, éclate le tumulte, vite réprimé par Sauvan qui s’y attendait bien.
Icart reste interloqué.
– À la porte ! lui crient de braves citoyens.
Les huissiers rétablissent l’ordre.
Et Icart achève, sans oser lever les yeux :
– C’est avec une conscience parfaitement tranquille (la conscience d’Icart, qu’est-ce que vous en dites ?) que je vais demander aux tribunaux compétents de sévir contre mon calomniateur, car la patience humaine a ses bornes, et je commence à être las de telles attaques aussi injustifiées qu’intéressées.
Intéressées ! je retiens le dernier mot. Prenez garde, Icart ! Faites-moi le plaisir de vous exécuter de bonne grâce, si non, au tribunal, je vous promets que je dirai tout !
Elle sera intéressante vraiment cette audience correctionnelle où comparaîtront, d’une part, Pillard d’Arkaï, à la requête d’Icart ; d’autre part, les deux Honoré, Sauvan et Manaïra, à la requête de Pillard d’Arkaï !
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L’ordre du jour de cette décisive séance se déroule ensuite avec monotonie.
Sauvan, tenant compte de nos précédentes objurgations, ne coupe plus la parole à personne, et s’abstient de ses habituelles appréciations nerveuses et aigres. À tel point que la discussion s’éternise et déraille.
Nous ne reviendrons pas sur le compte rendu publié par les quotidiens. Disons seulement, à propos de l’Avant-Port, que M. Achiardi nous a désormais reconquis par son éloquence sobre et grave. Comme on sent là un parfait honnête homme ! Et quant il dit, avec une certaine douceur non sans ironie, que la décision d’un conseiller, quelle qu’elle soit, doit s’inspirer de sa conscience, un petit frisson de vertu passa sur toute la salle… et fit baisser la tête à Icart.
Icart voulant parler de son civisme, parle de son cynisme.
Un peu risible aussi, M. Mari, montrant son dépit… et le bout de l’oreille, par sa précipitation à dire que la nomination d’une commission d’intérêt municipal eût été une fausse manœuvre (sic).
M. Audiberti parle de sport nautique. Et plusieurs personnes ont le tort de sourire, pour avoir compris que l’intelligent rapporteur parlait de ce port nautique.
À noter, ce pléonasme de Pineau :
– Pour moi, j’estime en ce qui me concerne…
Et le mot inouï de M. Malvano, par ailleurs rapporteur des tramways, éprouvant le besoin de déclarer que son opinion n’est pas suspecte de pénalité.
Voilà où en sont tombés nos conseillers ! À déclarer, en séance publique, qu’il ne faut pas les prendre pour des voleurs !
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Icart a fini de parler.
Silence glacial !
Pas un conseiller n’applaudit, pas un ne prononce un mot d’approbation.
Les conseillers les plus cramponnés sentent qu’ils iront jusqu’aux bout de la séance mais non de leur mandat.
Quelques heures… et la presse, sans distinction de partis, même le Phare, qui avait toujours soupçonné la vérité, et surtout l’Éclaireur, qui en cette occasion, prouvant une fois de plus qu’il a raison de se dire le mieux informé, sait que M. Icart a donné une autre version à d’autres personnes, la presse entière flétrit ce publiciste clandestin, qui n’a pas même le courage de ses indiscrétions.
Pour le démasquer définitivement, nous publions plus loin le stock des entrefilets inspirés par lui, qui étaient encore dans nos cartons. On verra que cette tache d’encre menaçait de s’étendre dans nos colonnes, comme une tache d’huile.
Quant au dossier Berrutt, ce n’est pas moi qui ai trahi Icart, moi qui avec mes plus fidèles amis avais su garder le secret professionnel, c’est M. Berrutt lui-même qui a révélé que, pendant son absence de Nice, une dame voilée que je ne veux pas mettre en cause avait remis le dossier au Dreyfus municipal.
Dans quel but ?
C’est ce qui ne sera clairement établi qu’après les débats du procès.
Mais, sans préjuger de la condamnation judiciaire, dès aujourd’hui, nous croyons pouvoir déclarer que le sieur Icart est définitivement coulé dans l’opinion publique.
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À ce moment, l’huissier de la mairie me fait signe qu’il a une lettre pour moi et, de main en main on me la passe.
J’en prends vivement connaissance.
C’est signé Un Niçois, un vrai Niçois qui vient de m’écrire spontanément, sans doute du café d’en face, trois pages où il m’exprime l’écœurement des bons Niçois de s’être trouvés mêlés dans l’enceinte publique avec des repris de justice, l’indignation pour les insultes immondes adressées au capitaine Ricci et les plus chaleureuses félicitations pour la façon dont j’ai traité Icart de menteur, ajoutant qu’il m’enverra bientôt certains détails sur ce personnage.
Je tiens à dire ici à cet ami inconnu combien il m’a touché par cette marque d’approbation spontanée. Du reste, s’il est rentré dans l’enceinte, il a pu voir que je montrai immédiatement sa lettre à mes voisins et que de loin, par un geste expressif, je fis comprendre ce qu’elle contenait à Icart qui, lui, aurait mieux fait d’adresser au préfet une lettre… de démission.
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Mais voici que M. Daniel fait remarquer que le Conseil n’est plus en nombre. En effet, plusieurs conseillers viennent de sortir, attirés par le bruit qui monte de la cour, où une querelle vient d’éclater entre deux individus dont l’un, d’un coup de tête dans l’estomac, a fait rouler l’autre sur le pavé.
Oh ! quels temps ! Oh quelles mœurs !
Je me mets à descendre l’escalier…
Soudain !… dans l’ombre du palier du premier étage, je suis pris à partie par la Manaïra, qui cherche à me refaire le coup du capitaine.
Ça ne prend plus. Je crie : À la garde ! Et le commissaire central se trouve là heureusement comme par hasard. Il fait empoigner la Manaïra qui, vociférante et bavante, est entraînée dans la cour.
Les nombreux témoins de cette scène, la plupart vieux Niçois, constatent avec écœurement l’indignité du dernier partisan du Nistou.
Où s’en est-il allé notre beau parti de la protestation nissarde, en 1896 ?
Hélas ! c’est l’Éclaireur qui avait raison !
Ç’a été une chute dans la boue !
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M. le Commissaire Central m’a engagé à remonter, il m’offre des agents pour me reconduire, et le sympathique secrétaire Dérot me propose de me faire ouvrir la petite porte, vous savez, qui donne sur la ruelle.
Fi donc ! Je les remercie bien et, la séance finie, je m’en vais, les mains dans les poches, par le chemin de tout le monde. Je traverse la cour, la rue de l’Hôtel de Ville et vais rentrer chez moi, rue St-François de Paule, n° 10.
À ce moment, une clameur retentit. C’est encore la Manaïra, qui court sur moi à la tête de toute sa cohorte.
– Saleté ! crie la Manaïra.
Oui ! Saleté ! C’est moi Pillard d’Arkaï, ancien élève des Sciences Politiques et des Langues Orientales, du jeudi au samedi directeur de l’Aigle, rimeur à mes heures perdues et panthéiste pendant mes nuits de veilles, qui suis traité de saleté par un Honoré Manaïra !
Et saleté n’est que le premier mot qui sort de cette bouche d’égout. Suit un vocabulaire d’injures où le grotesque ne le cède qu’à l’immondice.
Ah ! mon pauvre Sauvan ! Ce flux de marée, était-ce tout ce dont vous étiez capable comme réponse aux objections précises, formulées contre vous, quelques jours avant, à la sortie de la réunion des commissions ?
La vérité, c’est que tout cela, c’était combiné, commandé et payé par vous. Craignant une manifestation à votre sortie de l’Hôtel de Ville, vous aviez lancé vos Zoulous à mes trousses. Et, pendant que la foule s’amassait autour de moi, vous montiez en voiture et vous filiez prestement.
Heureusement qu’une fois de plus, nous avons encore eu l’occasion d’expérimenter combien le sang-froid d’un homme seul en impose à toute une bande déchaînée.
D’ailleurs, je ne leur en veux pas, les pauvres diables, et comme je disais aux agents :
– Laissez-leur gagner leurs trois francs !
À peine, par-dessous, quelques crocs-en-jambe sournois, un ruban de cravate arraché… mais, j’avais l’œil sur leurs mains… pas un couteau… pas même un coup de poing.
Inutile de dire que je n’avais pas cru devoir prendre un revolver. Malgré tout ce qu’on me prédit, je ne puis croire que ma vie sera jamais en danger, de la part de ces garçons, qui en somme doivent bien savoir que j’ai été pendant deux ans et de gaieté de cœur la dupe de leur patron.
Ah ! Monsieur Sauvan, comment qualifier votre conduite, après tout ce que j’ai fait pour vous ?
Vous valez moins qu’une Manaïra !
Elle agit mais vous l’engraissez !
Hé bien ! en sa compagnie vous viendrez répondre de cette abominable façon d’agir, devant le Tribunal Correctionnel.
Cela s’appellera : Le procès des deux Honoré !
Qui va deux va trois, je vous l’ai toujours dit ! Et prenez garde que la troisième fois fasse feu.
Il y a des familles maudites ! Et faites bien attention que toute l’histoire du Sauvanisme consiste peut-être à s’arrêter à toutes les juridictions, civile avec l’affaire d’Ongran, Correctionnelle avec l’affaire des Bons, pour retourner encore une fois – souvenez-vous en – en cour d’Assises !
Et maintenant, Monsieur, faites-moi donc assassiner !
M. Pillard d’Arkaï, directeur de l’Aigle, a adressé à M. de Manoël Saumane, procureur de la République, la lettre suivante :
Monsieur le Procureur
de la République,
J’ai l’honneur de vous porter plainte des injures, provocations, agression et violences dont j’ai été victime, hier à dix heures et demie du soir, 5 octobre, devant l’hôtel de ville de Nice, de la part d’un groupe d’individus soudoyés par M. Honoré Sauvan, maire, et dirigés par le nommé Honoré Manaïra, sans profession.
Je vous adresserai incessamment une lettre plus circonstanciée, tendant à établir la préméditation et à vous désigner les complices de ces déplorables scènes qui, sans ma dignité devant les pires outrages, auraient certainement tourné en effusion de sang.
Dès aujourd’hui, je prends date pour vous prier de vous faire communiquer le rapport de police et les déclarations que j’ai faites, au bureau central, par devant le commissaire suppléant, qui a constaté lui-même le flagrant délit et que j’ai immédiatement requis comme témoin ainsi que son secrétaire et un agent de service.
Veuillez agréer, Monsieur le Procureur de la République, l’expression de ma haute considération !

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