par Cynthia 3000, le 10th September 2008
Suite de l’Affaire Icart…
L’Aigle de Nice étant à ce moment strictement hebdomadaire, Pillard d’Arkaï revient sept jours après le numéro du 9 octobre 1898 - en grande partie occupé par l’article que nous citions dans notre dernière note - par une nouvelle salve d’articles contre Icart et la municipalité.
Rare accord, Pillard va dans le même sens que ses collègues de la presse niçoise : comment l’ensemble du conseil municipal a-t-il pu accorder un délai à Icart, accepter d’attendre l’audience correctionnelle du 5 novembre ? Ne serait-ce pas le signe d’une complicité ?
C’est un véritable soufflet à la population niçoise et aux organes de tous les partis que le communiqué officiel où les Commissions municipales ont déclaré s’ajourner sur le cas de M. Icart !
C’est le dernier outrage à l’opinion publique !
C’est une monstrueuse tache d’huile sur le drapeau de notre vieille cité !
Pour un pareil cas de conscience, nos conseillers ont cru devoir délibérer… Mais est-ce qu’on délibère quand il s’agit d’une question d’honneur ? Est-ce qu’on n’abandonne pas sa boutique, sa position, sa famille même, quand il s’agit d’une question d’honneur ? Est-ce que le délai de rigueur n’est plus vingt-quatre heures, quand il s’agit d’une question d’honneur ?
Ici, il s’agit d’une question de gros sous ! Le truc d’Icart, ç’a été de persuader aux conseillers que leur honneur pouvait attendre jusqu’à la constitution de sa société en commandite.
Si votre honneur est si tolérant, messieurs, c’est sans doute parce qu’il est complice ?
Les Dreyfusards, eux, invoquent l’injustice ou au moins l’illégalité, mais ce n’est qu’une question de galette, qui fait de vous le syndicat Icart.
Vous avez un rude estomac ! et il est donc bien bon, ce gâteau ?
Allons ! bon appétit, messieurs !
Mais vous, le plus jeune de la bande, cher docteur Magnan, ne croyez-vous pas qu’il y ait là du danger et que le corps municipal finisse par en crever ?
Et vous, M. Blancon, l’entrepreneur, vous ne vous apercevez donc pas des avertissements que Dieu vous donne de quitter l’Hôtel de ville avant qu’il s’effondre ?
Et vous, Pineau, les personnes qui peuvent vous aimer encore ne réussissent-elles donc pas à vous faire comprendre que vous ne trouverez jamais une aussi providentielle porte de sortie ?
Et vous enfin, Achiardi, coupable Achiardi, qui avez gardé le silence quand vous saviez pourtant bien qu’Icart mentait, vous qui, pour faire un beau mariage, vous cramponnez à l’écharpe, vous qui avez toujours posé à l’incorruptibilité des fonctions et à la pureté des mœurs, donnerez-vous encore longtemps aux membres du barreau le spectacle d’une hermine supportant une vermine ?
Toute une ville est écœurée de vous. Consultez vos pères et mères, vos femmes ou vos fiancées, vos amis et vos associés, les gens de Nice et les étrangers. À la veille de la saison, vous nous offrez le spectacle du plus bas des conseils municipaux de France. Oui, vous êtes descendus plus bas que Toulouse, plus bas que Constantine, plus bas que les bourgs pourris et que les villes de la mer Morte ; car vous vous êtes mis au niveau d’un Icart, que dis-je à son niveau ?… vous vous êtes mis à ses genoux, à ses pieds même, pour lécher l’huile qui en découle… l’huile d’élection…. l’huile garantie vierge… l’huile dont vous espériez graisser vos bottes pour faire votre chemin dans le monde politique, et où vous venez de glisser, sous la dérision générale.
Tous tant que vous êtes, on aurait envie de vous traiter de misérables mais vous n’êtes que des fumistes ! Vous saviez en effet, et vous, hypocrite Achiardi, mieux que personne, que le prudent Icart n’a assigné l’Aigle que pour injures, vous saviez que c’est l’Aigle qui l’assigne pour diffamation, vous saviez que la juridiction compétente sera la cour d’assises, et que par conséquent l’ajournement c’était le renvoi jusqu’à Pâques… ou à la Trinité. Ou, si vous ne le saviez pas, maintenant que vous le savez qu’est-ce que vous allez faire ?…
Toujours dans ce n° 12 du 16 octobre 1898, une réfutation obstinée des mensonges d’Icart.
M. Icart Jean-Baptiste – Judas de la municipalité – a renié la vérité treize fois en huit jours.
Pour la troisième fois, je lui renouvelle, en tête de ces colonnes, le formel démenti que, de vive voix je lui déjà jeté à la face, en pleine séance du Conseil municipal.
Il a menti en prétendant qu’il ne m’avait pas remis le dossier des tramways. J’affirme qu’il me l’avait remis, comme il l’a avoué au maire et aux adjoints, et comme il m’avait remis le rapport sur la caisse des retraites (que de nombreux témoins ont vu entre mes mains pendant toute la semaine qui précéda la séance où il fut voté) et comme il voulait me remettre un prétendu dossier Tombarel que je refusais avec dégoût.
Il a menti en disant que l’Aigle l’avait démasqué dans un but intéressé, alors que le plus inqualifiable intérêt personnel, ç’a été probablement celui qu’il avait, lui Icart, à se servir de l’Aigle comme dupe pour intimider la Cie du Littoral et la forcer au récent achat de la ligne de Nice-Cimiez.
Il a menti en déclarant, le 6 octobre, par devant les membres de la municipalité, que le dossier lui avait été apporté par une dame voilée, alors que, dans sa lettre du 9, il a été obligé d’avouer que ce fut lui qui se rendit chez cette dame.
Il a menti en répondant, le 6, qu’il n’avait pas pris connaissance du dossier, puisque, le 9, il écrit que ce dossier est sans aucune importance. C’est donc qu’il le connaissait ! Et la preuve, c’est qu’il m’avait dit que, si on le lui réclamait, nous ferions photographier les pièces les plus graves chez M. Faraut, rue Saint-François-de-Paule.
Il a menti, en affirmant qu’il n’avait aucune intention malveillante contre une municipalité, dont d’autre part, il me priait de suspecter l’honneur au sujet du plan du Marché couvert, du legs Guiglion et Carlonne, etc., etc. En cas contraire, qu’il explique donc qu’elles étaient ses véritables intentions ! Qu’il les explique, s’il en a (comme il dit) le cynisme !
Il a menti, en alléguant qu’il ne m’avait remis le dossier que pour 24 heures et qu’il m’avait fait depuis lors des sommations réitérées de le lui restituer. À qui espère-t-il faire croire de pareilles turpitudes ? Et pourquoi alors, depuis bientôt deux mois, n’avait-il pas dégagé sa responsabilité vis-à-vis de ses collègues et surtout de Mme Berrut ?
Il a menti, en soutenant que Mme Berrut ne lui avait jamais réclamé le dossier, puisqu’il m’avait dit exactement le contraire quelques jours avant, et que c’est même pour cela que je me suis empressé de faire photographier les lettres et les documents les plus importants.
Il a menti, en objectant hypocritement que ces lettres ne sauraient atteindre personne, puisque si l’agence Berrut est honnête, comme elle le proclame et comme nous ne voulons pas le contester, ce n’est pas dans sa poche que sont passées les sommes que M. Grammont lui envoyait en dehors de ses mensualités. Et alors ??? comme a dit le Phare.
Il a menti, en indiquant que je vins dans ses bureaux, une fois par hasard, pour le remercier d’un service rendu à un de mes amis, M. A… J’allais dans ses bureaux plusieurs fois la semaine et restais des heures entières en conférence avec lui. Plusieurs voisins et tous ses employés peuvent en témoigner. Quant au dit M. A…, il est un des camarades d’enfance de M. Icart et, dès l’instant que M. Icart se défend d’avoir été en rapports avec moi, je ne vois à quoi aurait servi mon intervention.
Il a menti, le soir de la commission plénière, en fournissant aux journalistes des allégations en contradiction avec le communiqué officiel de la mairie.
Il a menti, en insinuant que deux personnes se seraient présentées au nom de l’Aigle. Et je profite de l’occasion pour rappeler aux conseillers municipaux compromis, comme aux directeurs de théâtres, chefs d’administrations ou autres, que personne, absolument personne, n’a le droit de parler au nom du journal que j’ai l’honneur de diriger, moi seul !
Il a menti, en ajoutant qu’il n’a jamais imploré personne, puisque dans la soirée du 7, il s’est présenté chez Mme Berrut pour la supplier de ne pas le perdre ; c’est elle-même qui l’a publié et (comme elle dit) entre sa parole et celle d’Icart, s’il osait la démentir, personne n’hésitera. En outre, une seconde dame voilée (qu’il est convenable de ne pas nommer) est allée, ces jours-ci, se jeter aux genoux de la première et invoquer des considérations toutes particulières, pour que Mme Berrut ne donnât pas suite à sa menace de raconter toute la conversation qu’avait eue Icart avec elle au sujet de « l’affaire ».
Il a menti enfin, de la façon la plus ignoble en même temps que la plus grotesque, en inventant, après trois autres versions contradictoires et invraisemblables, que je me serais emparé du dossier à lui confié. J’affirme avec la dernière énergie et avec un cœur soulevé d’indignation que M. Icart m’a remis le dossier de ses propres mains, dans l’idée bien arrêtée de creuser des vides au sein du Conseil dont il voulait devenir adjoint. Du reste, dans l’assignation qu’il m’a adressée, pour s’en faire un bouclier contre l’écœurement de ses collègues, il me poursuit pour injures et non pour diffamation. Il sait bien qu’entre lui et moi, il n’y a qu’un diffamateur, qu’un calomniateur : c’est lui, Jean-Baptiste Icart ! Et c’est à ce titre que je l’assigne, de mon côté, à comparaître à l’audience correctionnelle du 5 novembre prochain. Mais, comme j’estime que mon honneur vaut bien au moins vingt fois celui d’un Icart, je lui demande vingt francs de dommages-intérêts à verser dans la caisse des pauvres accrédités à l’Hôtel de Ville – et surtout je fais appel, dans l’intérêt de la vindicte publique, à telles réquisitions qu’il plaira à M. le Procureur de la République… vis-à-vis duquel l’assignation d’Icart a gardé le silence de Conrart.
Suivent une série d’interrogations suscitées par les « demi-aveux de Mme Berrut » et qui montrent que Pillard enquête de près. Enfin, une demande de conseil, au sujet du fameux dossier, auprès de ses confrères de la presse et ses lecteurs : faut-il saisir le Parquet, faire statuer un jury d’honneur composé d’honnêtes citoyens… ?
Terminons par un bel exercice de style, dans le n° 13 du 23 octobre 1898, où Pillard se révèle fin connaisseur des procédés rhétoriques.
Chers lecteurs, chers concitoyens !
Vous tous qui, comme un seul homme, vous êtes soulevés contre l’ignominie d’Icart ! Vous allez pousser les hauts cris ! Vous vous refusez à croire que dans l’absolue unanimité du mépris général, il puisse se trouver quelqu’un qui prenne la défense d’Icart !
Ses complices, ses collègues, ses amis, ses associés, ses parents, tous se sont tus, les uns furieux, les autres navrés…
Qui donc pour lui va oser prendre la parole ?
C’est une besogne au dessus des forces humaines. C’est un embrasement général à éteindre avec un souffle ! C’est une cyclone à prendre d’un coup de filet ! C’est une écurie d’Augias à nettoyer avec un verre d’eau ! C’est une monstrueuse tache, une insurmontable tâche !
Icart est simultanément flambé, à l’eau et à terre. C’est un cadavre… Et nous avons déjà dit que nous ne mangions pas de cette viande là !
Au lieu de nous acharner sur lui, nous disons : — Qu’il repose en paix !
C’est une ordure à jamais balayée de la mairie… N’en parlons plus !
Mais si, pourtant, parlons-en encore, parlons-en une dernière fois.
Puisque l’opinion publique par tous ses organes, depuis l’Éclaireur jusqu’au Petit Niçois en passant par le Marseillais et le Phare, et depuis le Bavard jusqu’à La Croix, en passant par l’Avant-Garde et la Lutte, a flétri ce dernier déchu… Eh bien !… ce sera noble et brave de notre part de tenter ce que personne n’a voulu, ou n’a pu : la défense de M. Icart !
L’œuvre nous séduit, d’ailleurs, parce qu’elle semble impossible. Il serait plus facile, en effet, de se constituer comme on dit : l’Avocat du Diable !
Essayons pourtant :
Icart a été surtout conspué parce que, de sa part, cela n’a nullement étonné. Depuis le truc des mille bulletins à son nom seul, et depuis l’affaire d’argent du quai du Midi, on le savait politiquement capable de tout. Et l’affaire Grammont, où nous avons pris par les cornes le taureau municipal, après de nombreuses banderilles n’a été pour Icart que l’estocade de la fin.
Il a forfait à l’honneur, c’est entendu. Mais on est obligé de reconnaître que ce fut en qualité d’homme public. Le fait d’avoir découvert le pot aux roses… du jardin de Marguerite… fait blâmable pour un conseiller, eut été au contraire méritoire pour un non conseiller. Bref, Icart, comme homme public est une véritable crapule, mais comme simple citoyen il est en quelque sorte un héros.
(Entre parenthèses, vous voyez que, malgré que ce n’était pas commode, j’y arrive tout doucettement à la défense d’Icart !)
Examinons maintenant vis-à-vis de qui Icart a forfait à l’honneur :
Vis-à-vis de sa conscience ? Bagatelle ! Ce n’est pas cela qui pèse lourd.
Vis-à-vis de ses collègues et de la municipalité, qu’il nous fournissait des moyens d’attaquer, tout en lui demandant de le charger particulièrement des rapports financiers ?
C’est ici le point délicat, pour Icart le point douloureux…
Le pauvre homme ! Vous allez voir que nous finirons par le prendre en pitié !
Pourquoi serions-nous plus royalistes que le roi… et plus loyalistes que Loyola ? Pourquoi aurions-nous de l’honneur de nos conseillers plus de souci qu’eux-mêmes ? Pourquoi nous échaufferions-nous de ce qui les a laissés froids ?
C’est bizarre ce que je vous dis là, mais réfléchissez un peu, et vous verrez que c’est la voix de la raison… aussi bien que de la prudence ! C’est ce qui a conseillé momentanément un silence gros de menaces à notre excellent confrère Civis de l’Éclaireur, dont la dignité et le bon sens ont en toute cette affaire servi de boussole au Petit Niçois.
Nous, en effet, presse et public, contre qui Icart n’a pas conspiré, nous ne pouvons pas refuser à Icart le délai du 5 novembre, singulière forme de crédit, que ceux-mêmes qu’il trahissait lui ont accordé, pour lui permettre de rassembler certains associés… pas dégoûtés sur la drôle de réclame que cette politique oléagineuse fera à leur petit commerce !
Et puis, en somme, peut-on en vouloir à un négociant en huiles d’avoir voulu continuer jusqu’au sein du Conseil ses travaux d’épuration ?
Icart nous semble donc sinon purifié mais incontestablement épuré !
Certes, je vous recommanderai toujours d’avoir la défiance d’Icart, mais vous voyez que nous arrivons déjà un peu à la défense d’Icart.
Et oui, je le répète en toute sincérité, Icart absous par ses collègues n’est pas coupable devant l’opinion publique.
Je dirai plus : Le fait de m’avoir remis le dossier, qui contient les chiffres des sommes envoyées par M. Grammont pour former en sa faveur la religion du Conseil municipal, cela prouve que la main qui me le donnait n’était pas une main qui avait palpé… cela prouve que le plus pur entre les purs, le si pur qu’il avait le droit de se transformer, lui, l’épurateur, en purificateur, l’honnête homme et le conseiller intègre par excellence : c’est M. Jean-Baptiste Icart !
Jusqu’à preuve du contraire, le soupçon plane sur tous les autres, toute cette bande de dupes ou complices.
Icart les a trahis, c’est vrai ; mais eux, ils ont trahi les intérêts de la ville !
M. Grammont a dépensé quelques dizaines de mille francs pour arriver à ses fins, mais eux, en abandonnant le droit de privilège à la Société des Tramways du Littoral, ce sont des centaines de mille francs qu’ils ont fait perdre aux contribuables !
Ils sont donc coupables, tous coupables, par ignorance ou par vénalité.
Et c’est vous qui l’avez voulu, messieurs les conseillers, la gravité des charges qui pèseront sur vous, tant que nous n’irons pas avec votre municipalité en Cour d’assises, c’est cela même qui constitue la réelle défense d’Icart !
[à suivre…]

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