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Admirable Fagus ! 
par Gregory Haleux, le 4th November 2008

Annoncée pour le premier semestre, puis pour cette fin d’année, la réédition du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (1898) sera peut-être encore repoussée. Sa préparation prend un temps plus long que prévu : annotations du texte, établissement des variantes (à partir des lettres-poèmes manuscrits envoyés à Zola et conservés à la BNF, ainsi que - merci Eric Walbecq - d’un exemplaire ayant appartenu à Félix Fénéon et corrigé trois ans après de la main même de Fagus), repères biographiques …
En attendant, reprenons l’approche de Fagus déjà inaugurée ici et intéressons-nous aux représentations physiques de Fagus : les images qu’en ont rendues quelques artistes et les descriptions écrites de quelques-uns de ses amis.

 

Brabançon d’œil bleu, Gaulois de poil blond

Décembre, midi; le Palais-Royal tout gris s’aplatit
sous la neige toute blanche. Entre deux arcades,
un poète, au pilastre adossé, mastique des pommes
 de terre bouillies qu’il pêche dans sa poche une à une,
 cependant qu’à la devanture du libraire parmi les effigies
 de femmes nues, il considère
la Victoire de Samothrace.

 

 

Ces deux images représentant Fagus datent de 1898 et sont du même artiste : Frédéric Front (1).
La première est la couverture du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus.
La deuxième est une peinture que, selon la chronique de Charles Saunier dans la Revue blanche de juin 1899, Frédéric Front exposa à la Société nationale des Beaux-Arts avec une autre toile, intitulée le « Voyageur » et des portraits dessinés de Rodin.
De ce portrait de Fagus, Jean Dolent note, dans Maître de sa joie (Alphonse Lemerre, 1902, p. 135) : « La bouche annonce, les yeux promettent, le front d’un ferme dessin révèle une heureuse destinée. »
Dans une lettre à Henri Martineau du 30 octobre 1933, Fagus évoque le portrait : « Vous ne le connaissez point car, faute de place, je l’ai entreposé chez ma belle-soeur Mathieu, rue Pelleport. Or, ce matin, comme je m’éveillais, vers 5 h., j’aperçus comme en rêve plusieurs hommes conversant, dont l’un était ce Fagus de 1898. Et la vision me suit depuis lors. C’est peut-être ce que les Bretons qualifient « intersigne ». Si je viens à vous tirer ma révérence définitive, prenez note de ceci, à titre de contribution aux études télépathiques. » (Le Divan n° 189, octobre-novembre 1934, p. 343-344). Moins de dix jours après cette lettre, Fagus meurt dans un accident de la voie publique dont la pèlerine qu’il portait, représentée dans ces deux images, est en partie responsable.

(1) Frédéric Front illustra dans la Revue blanche l’article très enthousiaste de Fagus sur le drame social de Gustave Charpentier, Louise (février 1900) et un article anonyme sur l’histoire et la légende de Saint Antoine de Padoue (juin 1900). Il illustra également deux livres de Léon Riotor, Jeanne de Beauvais (éditions de la Revue des Beaux-Arts et des Lettres, 1898) et surtout Le Mannequin (Bibliothèque artistique et littéraire de La Plume, 1900).
Il a exposé au Salon de 1898 un autoportrait (lithographie). Il a également collaboré au Rire de 1901 à 1908.
C’est Frédéric Front qui aurait imaginé de réunir mensuellement les artistes et poètes de Belleville et donc été à l’origine de cette société nommée « Ceux de Belleville » que présidèrent Paul-Napoléon Roinard, Jean Dolent et Fagus.
Dans sa lettre à Henri Martineau du 30 octobre 1933, Fagus le présente comme un « peintre bellevillois disparu ainsi que tant d’autres ».

 

Tous ceux qui ont connu Fagus ne manquèrent pas d’évoquer le poète par la pèlerine qui le distinguait :

Henri Clouard :
« Barbe d’airain, béret, pèlerine… C’est Fagus, sans jeu de mots, pèlerin sur les routes. »
(La Poésie française moderne des romantiques à nos jours, R. Oldenbourg, 1924, p. 285)

Henri Strentz :
« Fagus était déjà vêtu de son légendaire manteau à capuchon et affichait, par son front baissé, ses mains en retrait, l’attitude expectante d’une nature difficile sur le choix de ses relations. »
(« Fagus et la musique » in Le Divan n° 109, mai 1925, p. 219)

Léon Dierx :
« C’est toujours sous l’aspect, sous le béret et la pèlerine, que je lui vis en ce temps-là que Fagus se présentera à ma mémoire. D’ailleurs, au béret près (il l’avait remplacé au lendemain de la guerre par un calot et, plus récemment par un chapeau melon) la silhouette du poète n’avait pas beaucoup changé. Son caractère non plus. »
(in Mercure de France n° 851, 1er décembre 1933, p. 501-504)

André Salmon :
« Petit, barbichu ; une sorte de Mallarmé blondin, blondasse, drapé dans la pèlerine à capuchon, la pèlerine de gosse qu’on connaissait aussi à Charles Péguy ; un drôle de corps, ce Fagus. »
(Souvenirs sans fin, Gallimard, 1955, p. 74)

René-Louis Doyon :
« c’était un homme hirsute avec une barbe en broussaille, un air d’errant, une petite pèlerine comme en portait Charles Péguy dont je le vis recouvert en avril 1914. »
(Les Livrets du mandarin, La Connaissance, 1959, p. 19)

Roland Dorgelès :
« Coiffé d’un drôle de chapeau tromblon et une pèlerine à capuchon sur les épaules, Fagus avait l’air de sortir de la foire du Landit ou du Petit-Châtelet plutôt que de la mairie où il noircissait du papier. Bateleur ou petit clerc de la basoche, voilà à quoi il faisait penser. »
(Au beau temps de la Butte, Le Cercle du nouveau livre, 1963, p. 75)

Jean Longnon :
« On le voyait souvent arriver, la barbe au vent, revêtu de sa pèlerine, apportant quelque chronique, écrite de sa grande écriture penchée sur de longues feuilles de papier jaunâtre, destinées en principe à une besogne administrative »
(« Souvenirs », in Points et Contrepoints n° 105, « Hommage à Fagus », décembre 1972, p. 16)

André Camus :
« La barbe en fleurs, le chef couronné d’un vieux chapeau melon ou d’un béret, les épaules couvertes d’une vaste pèlerine, il était l’une des figures familières du boulevard Saint-Germain. »
(Edgar Malfère, poète et éditeur de poètes à Amiens et à Paris, C.R.D.P., 1979, p. 18)

Par trois fois au moins Louis Chaigne décrivit Fagus, sans jamais oublier la pèlerine :
« Fagus, dont je revois l’œil bleu, et le manteau à capuchon, dont j’entends la voix, hésitante et bégayante, articulant des paroles de génie »
(Anthologie de la renaissance catholiques – Les poètes, Alsatia, 1946, p. 100)
« Fagus appartient pour l’éternité au quartier parisien de Saint-Germain-des-Prés. On l’y voyait revêtu, comme Péguy, d’un inséparable manteau à capuchon »
(Notre littérature d’aujourd’hui, J. de Gigord, 1949, p. 49)
« bien connu autour de Saint-Germain-des-Près et de la librairie du Divan, et que son manteau à capuchon avait rendu presque célèbre »
(Les Lettres contemporaines, Del Duca, 1955, p. 316)

 

D’autres non plus n’oublient pas le regard, bleu, ni la blondeur de la barbe :

John Charpentier :
« Mais je n’ai pas oublié, sous le béret, et par-dessus la longue pèlerine à capuchon, son visage aux yeux bleus, à la fois candide et plein de malice, auréolé d’une courte barbe blonde, et qui était celui d’un imaigier du XIIe ou du XIIIe siècle. »
(« Figures : Fagus », in Mercure de France n° 784, 15 février 1931, p. 93.)

Eugène Marsan :
« C’est un poète catholique, un poète de la charité, et c’est un poète de l’amour terrestre. Les deux pouvoirs sont inscrits sur son ardent visage, au grand front, aux yeux bleus, à la barbe dorée. Il fait penser à un saint de nos plus vieilles églises, mais que les démons auraient bien tourmenté au cours de son passage. »
(« Fagus ou le poète né », in Le Divan n° 109, mai 1925, p. 202)

Alphonse Métérié :
« Cher grand Fagus, qu’il doit sourire en ses yeux malins, en sa barbe germano-faunesque, mi-douloureux et mi-ravi, de la « troppe fidèle » qui se trémousse ici, en son honneur. »
(« La Guirlande à l’épousée » in Le Divan n° 109, mai 1925, p. 233)

Jean Lebrau :
« Mais un inconnu écarte lui aussi doucement les bergers, un étranger de petite taille, portant courte pèlerine et souliers de pioupiou. Est-ce un de ces Frères que l’on rencontrait autrefois sur les routes, allant de village en village quêter pour les communautés ? Non. L’Enfant-Dieu ne s’y trompe pas. C’est Fagus qui lui sourit de sa bouche de faune dans sa barbe légèrement givrée et de ses yeux d’enfant. La lueur des lanternes que tiennent les pâtres rosit tout son visage comme dans certaines peintures flamandes. »
( « Frère tranquille » in Le Divan n° 109, « Fagus », mai 1925, p. 248-249)

Elizabeth Borione :
« près du Palais Royal, où je reconnais de loin la grande pèlerine, le chapeau plat qui cache le vaste front, avant de retrouver au-dessus de la barbe blonde un regard étrangement bleu »
(« Image de Fagus » in Points et Contrepoints n° 105, « Hommage à Fagus », décembre 1972, p. 8)

Jean-Louis Vallas :
« La silhouette hésitante, la démarche indécise, maigrelet, pauvret, le visage triste au poil follet, de mise modeste, non, Fagus ne payait pas de mine. Et, cependant, quand on l’abordait, c’était comme un manteau de dignité enveloppant son personnage qui vous frappait d’abord.
Cela venait de son regard clair qui se posait sur vous, bien en face dans un faisceau de lumière intense et scrutatrice. Oui, un beau regard fier mais qui vous donnait peut-être aussi l’impression de celui d’un juge ; d’un juge plutôt sévère et qui ne badine pas avec le vrai et le juste. Un regard qui vous faisait penser, en bleu, à celui, en noir, de son ennemi Léon Bloy, qu’il traitait, Billy dixit, de faux catholique, précisément.
Mais aussi, dans ce regard, brillait parfois un éclair de fine malice, souligné d’une esquisse de sourire. »

(« Sub tegmie « fagi » », in Points et Contrepoints n° 105, « Hommage à Fagus », décembre 1972, p. 13)

 

Ses amis se souviennent aussi de sa manière de parler, ou de se taire :

Henri Brémond :
« Fagus […] était une des physionomies les plus populaires du très littéraire quartier de Saint-Germain-des-Près. Il portait, comme Péguy, un manteau à capuchon. […] Il avait de clairs yeux enfantins. Sa conversation était heurtée, embarrassée, difficile ; mais il proférait des paroles admirables. »
(Manuel de la littérature catholique en France de 1870 à nos jours, Editions Spes, 1939, p. 30-31)

Francis Carco :
« Fagus était un homme du moyen âge. Sa longue pèlerine mouillée dont les pans oscillaient sur ses talons, son vieux chapeau roussi, ses yeux bleus, sa barbiche jaune et son amour du vin d’Anjou resteront légendaires. Je le rencontrais au Divan, chez Martineau, rue Bonaparte. Il parlait d’une voix de tête, s’exaltait à propos de tout, s’agitait puis brusquement nous quittait du pas d’un homme qui se rend à l’office ou au bar le plus proche pour se faire servir un verre de vin blanc. »
(Nostalgie de Paris, Editions du Milieu du monde, 1942, p. 208)

Paul Léautaud :
« Ce petit homme bredouillant, zigzaguant, boitillant, coiffé d’un melon démodé, toujours sous sa pèlerine ouvrière, chaussé de gros souliers, les poches pleines d’imprimés, musant aux boutiques, distrait, absorbé, suivant une songerie ou une autre »
(in Nouvelle Revue Française, décembre 1933, p. 912-916)

Henri Martineau :
« C’est sa conversation, son sourire, la clarté de ses prunelles, son allure si particulière que je cherche à évoquer une dernière fois. Il y a douze mois qu’il est mort. Mais durant tant d’années il avait pris l’habitude de pousser si souvent ma porte, qu’aujourd’hui encore, à l’heure où les lampes s’allument, il me semble parfois que je le vois entrer. Je devine d’abord sa barbe pâle et comme délavée, son regard bleu qui tranche sur le vermillon des pommettes. Sitôt qu’il a posé son chapeau sur un meuble c’est la matité du front qui réfléchit toute la lumière. Il s’avance de biais, l’air gêné, un peu sauvage, et sitôt près de moi il redresse sa petite taille sous sa pèlerine bleue. Son abord est courtois, ses manières parfaites. Bientôt il sourit et il cause avec animation. […]
Gentil esprit, certes, et discret. Il avait toutefois des colères, colères vite éteintes pour l’ordinaire mais qui le rendaient de temps à autre d’un commerce malaisé. Car il n’était pas sans malice, ni parfois sans rancune. Du moins il ne boudait jamais très longtemps ceux qu’il aimait. Et sans jamais faire allusion aux querelles passées, il revenait comme si jamais aucun orage n’était survenu. Il revenait très vite s’il jugeait qu’il avait eu tort, mais il prolongeait son absence s’il estimait au contraire qu’on lui avait manqué. Il montrait toujours une grande dignité et ne se départait jamais d’une fierté aisée et noble qui s’exprimait plus volontiers par un geste, par du silence que par des paroles. »

(« Le souvenir de Fagus » in Le Divan n° 189, octobre-novembre 1934, p. 236-238)

« Fagus est un homme volontiers silencieux et, s’il n’est pas très en confiance, d’ordinaire renfrogné. Mais qu’il ait vaincu sa timidité première et vous n’aurez jamais d’hôte plus disert, plus érudit, plus abondant. Il a lu tous les livres, connu tous les peintres, entendu tous les musiciens. Quand il consent, ce qui est rare, à parler de lui, il vous livre avec une verve bien drôle les renseignements les plus instructifs. Mais s’il devine à votre attention et à votre insistance que vous comptez utiliser sa conversation, il se tait subitement. »
( « Notes sur Fagus » in Le Divan n° 109, « Fagus », mai 1925, p. 301-302)

Léon Deffoux :
« La silhouette de Fagus, son béret, sa pèlerine, son regard bleu, sa petite barbe blonde, son allure circonspecte, se détachent sur un fond de Belleville où je reconnais, à gauche, l’église Saint-Jean-Baptiste. On me dit qu’il porte maintenant un chapeau melon, et, parfois, un pardessus. J’ai peine à le croire. Je le revois sous son béret et sous sa pèlerine à capuchon. J’ai l’illusion qu’il est toujours ainsi. […]
Il est fort difficile à surprendre dans le secret de son intimité. Est-il timide ? Oui et sa timidité peut être prise parfois pour de la sauvagerie. Sa gaîté même déconcerte souvent par la brusquerie qu’elle révèle. D’un mot Fagus s’adapte mal au présent ; il est souvent ailleurs d’où son attitude distante, voire farouche, avec les gens qu’il connaît peu. Sous cette apparence, il y a un être passionné, un camarade incomparable, un « partisan » toujours prêt à batailler, comme à vingt ans et confiant jusqu’à la hardiesse lorsqu’il ne comprime plus les élans de sa sensibilité. Nul ne met plus de joyeux entrain, plus d’affectueuse obstination dans ses amitiés. Sa rudesse, son ardeur, son rayonnement cérébral sont d’un autre âge. Mais, ce qu’il a bien de notre temps, c’est la passion, c’est le mouvement, c’est le jaillissement imprévu du vers »

(« Le souvenir de Fagus » in Le Divan n° 109, « Fagus », mai 1925, p. 209-217)

Pierre Lièvre :
« La silhouette de Fagus est si frappante (je dirais qu’elle est en passe de devenir quasi légendaire) que je n’imagine guère quelqu’un qui entreprendrait, sans la noter, d’écrire à propos de lui la plus fugitive page. Je crains donc que mon croquis fasse double emploi, et que l’on ait, bien avant moi, bien mieux que moi, représenté ce petit homme au grand manteau, au chapeau rond, à la barbe libre, qui d’une démarche philosophique, se perd dans l’agitation populaire sans s’y confondre. […]
Abordez-le donc à cet endroit : « Ah ! mon cher Fagus, que je suis aise de vous voir. » A votre voix il va porter son regard sur vous, un regard très clair, très limpide, qui ne vous apercevra que peu à peu, car – et c’est là que j’en voulais venir – l’abord d’aucun autre homme ne peut vous procurer de façon plus intense le sentiment que vous venez de déranger un rêveur de son rêve, ni de faire rentrer dans la réalité un être qui se trouvait en pleine absence poétique. Pour un peu, vous vous excuseriez de l’avoir si brutalement séparé de ses songes.
N’allez pas imaginer cependant, que ce promeneur absorbé passe sans les voir, au travers des réalités qui l’environnent. Non. De ce qui survient, de ce qui surgit autour de lui, il perçoit tout, et dans un détail qui confond par sa minutie. La rue, ses passants, leurs conflits burlesques ou tragiques, n’ont pas de spectateur plus perspicace ni plus attentif. »

( « Fagus chroniqueur » in Le Divan n° 109, « Fagus », mai 1925, p. 273-274)

 

 

Nous avons vu que Fagus, qui se disait lui-même « homme du moyen âge », rappelait à ses contemporains le bateleur médiéval, une gravure ancienne, un saint de vitrail, un frère de la charité, ou certaines peintures flamandes. Tristan Klingsor (2), qui eut en 1924 à représenter Fagus (ci-dessus) par le pinceau, ne pouvait le faire qu’en se plaçant dans une tradition séculaire du portrait pictural. Dans un article paru dans le numéro spécial Fagus du Divan (n° 109, mai 1925, p. 268-272), il raconte cette expérience esthétique autant qu’humaine :

 

FAGUS MODÈLE

 

Si l’on traverse le parvis Notre-Dame vers le soir, on y peut souvent apercevoir Fagus rôdant à pas comptés. Il y a quelques années, il portait un de ces chapeaux bas de forme dénommés Cronstadt, mais la race en paraît perdue et on fouillerait sans doute en vain les arrière-boutiques des chapeliers pour en trouver un spécimen. Fagus doit donc actuellement se contenter du chapeau melon commun. Mais il a toujours aux épaules une longue houppelande sombre qui donne à sa silhouette un caractère singulier. On le portraiturerait volontiers ainsi. Seulement, il faudrait déjà prendre une toile assez grande comme celle employée par Evenepoël pour le portrait de mon cher camarade d’autrefois Milcendeau. Tout le monde a pu le voir au Luxembourg : l’homme est debout dans sa grande cape ; et j’avoue que j’avais un peu songé à peindre Fagus de la sorte.
Il y a un autre aspect familier de Fagus et plus intime. A sa table, il porte souvent le bonnet de police bleu et la vareuse à large col. C’est un peu inattendu, le visage à rare barbe blonde n’annonçant rien de particulièrement militaire. Ce n’est pourtant ni à cet aspect ni au précédent que je pensais lorsque Henri Martineau eut, je ne sais comment, l’idée de me commander le portrait de Fagus. Le poète de la Danse macabre travaillait alors à une pièce historique, Philippe-Auguste, et il songeait beaucoup à Shakespeare sur lequel il venait de publier un Essai. Le rapprochement entre le vieux poète de Strafford-sur-Avon et le poète moderne se fit presque inconsciemment dans mon esprit. On venait d’accrocher rue de l’Odéon, à la devanture d’une librairie anglaise un portrait de Shakespeare peint d’après une ancienne gravure. Il est représenté avec un front haut et je crus devoir tirer parti de cela dans mon portrait de Fagus. Délibérément j’allongeai le crâne. Je ne peignais d’ailleurs que la tête.
Fagus arrivait tout de suite après le déjeuner et nous travaillions dans l’appartement. Il portait un veston bleu sombre et j’avais pris comme fond un de ces gris-verts dont usèrent si souvent les maîtres français du XVIe siècle. Cela me conduisit à une harmonie assez sourde et naturellement aussi à des ombres pleines de reflets d’un vert sombre. Fagus est blond avec des yeux clairs. Mais il n’est pas très fourni de cheveux ni de barbe. En éclaircissant trop les lumières, je craignais de donner une impression de calvitie plus que de blondeur. Mes ombres vertes chiffonnaient un peu le modèle. Timidement, il me rappelait sa couleur naturelle. Mais j’écoute difficilement les observations des modèles, les sachant assez souvent inspirées par des préoccupations étrangères à l’art, et ayant d’ailleurs le travers de m’obstiner assez aisément dans mon idée première. Alors les portraiturés ont recours à une ruse de guerre. Ils font leurs confidences à ma femme, fort bon juge d’ailleurs, en espérant que j’écouterai mieux. Fagus n’y manqua pas, et vers la sixième ou septième séance, Mme Klingsor reçut le poulet que voici :

Ce 11 février 1923,

Chère Madame, et mon superbe recours,

Réussirez-vous à persuader au peintre Tristan Klingsor, que son modèle est blond.
Et que le nez de ce modèle, nez élastique, spirituel s’il en fut à tous les sens, est un nez migrateur et qui voltige : comme sur les parfums l’âme de notre regretté Baudelaire ?

Un désespéré.

Cela nous mit en bonne humeur. Je tâchai donc de me tirer de mon mieux du nez ; j’éclaircis un peu, insuffisamment sans doute, les cheveux et finalement, après être passé par le salon des Tuileries, le portrait fut accroché dans la boutique du Divan.
C’est là que le vit un amateur, M. René Philipon. Il eut dessein de l’acquérir, projetant d’ailleurs de donner sa collection au Musée du Luxembourg. Mais Henri Martineau tenait à sa peinture. Avec l’agrément de Fagus, on aboutit cependant à un arrangement : je ferais un second portrait. Fagus revint donc complaisamment avenue Montsouris. Car on réparait alors mon atelier. Aussi bien, cela convenait mieux pour l’heure. Je n’avais pas encore pris le café que j’ai, contre les prescriptions du médecin, le bon goût de ne jamais oublier, que Fagus sonnait. On lui offrit d’abord, à lui aussi, la tasse de café. Mais il préfère le vin. En sorte que ma femme prit l’habitude de lui apporter régulièrement un verre de Bourgogne. Fagus ôtait sa houppelande, s’asseyait et la pose commençait. Pour varier, je lui fis tenir sa pipe. La main du poète est fine, et cela me donnait une tache claire et un agréable mouvement. On bavardait. Je n’ai pas besoin, comme notre maître Cézanne, que le modèle garde l’immobilité d’une pomme. Sans abuser de la permission, Fagus se lançait dans les propos rompus voire dans le paradoxe. Ainsi je prenais plaisir à l’entendre autant qu’à le peindre.
Le portrait se poursuivit sans encombre. J’avais choisi une vieille toile préparée à l’huile, mais bien sèche, et qui supporta le travail sans difficulté. Fagus cette fois paraissait assez satisfait. Ma tonalité générale était plus blonde et plus rose et Mme Klingsor ne reçut pas de nouveau billet. (Du moins que je sache.) La toile prit à son tour le chemin du Palais de Bois où j’étais désireux de faire figuer un portrait entre divers petits paysages de l’Oise et des bords de la Loire. Elle est pendue maintenant au mur de la librairie du Divan. Quinze ou vingt séances pour les deux portraits n’ont d’ailleurs pas encore découragé un patient plein de bonne volonté. Fagus a de l’ambition. Je crois bien qu’il rêve d’un portrait équestre. Je ne sais pas si j’irai jamais jusque là. Mais maintenant que je suis devenu son peintre ordinaire, je ne réponds pas de na pas le représenter une troisième fois, si les circonstances s’y prêtent. J’en ferai volontiers L’homme au verre de vin, non point bien entendu à la façon de Brauwer, mais à la manière plus retenue des gens du  XVe siècle et en particulier de cet émule de Jean Fouquet qui peignit lui aussi un homme au verre de vin. Ainsi Fagus rejoindrait d’une autre manière notre cher et pauvre François Villon dont il a, non point certes les regrettables talents de pipeur, mais le bel accent émouvant.

(voir aussi Tristan Klingsor, « Le Divan et mes portraits », in Le Divan n° 307, décembre 1958, p. 129-132)

(2) Tristan Klingsor, de son vrai nom Léon Leclère (1874-1966), poète, peintre, compositeur et critique d’art. Il commence à publier, au Mercure de France, en 1895, et à exposer, au salon d’automne, en 1905. Sa poésie est fantaisiste et frivole, empreinte d’un érotisme délicat, aussi pleine de verve et volontiers spirituelle.

Dernier portrait artistique de notre connaissance : une gravure de Robert Joël (3) parue dans le numéro de mai-juin 1936 d’Eurydice, cahiers de poésie et d’humanisme, accompagnée d’une dédicace en vers de Fagus au graveur.
Une lettre de Fagus à l’éditeur Edgar Malfère nous apprend que Fagus avait été en relation avec Robert Joël en 1924 pour une réédition de luxe (qui ne vit pas le jour) de Frère Tranquille :
« Et quant à Frère Tranquille, je ne saurais que vous redire que les dessins de Robert Joël m’ont produit une fort belle impression. Rien ne m’indique que quelque autre artiste interprèterait aussi heureusement ma pensée. »

(3) Robert Joël, artiste suisse dont nous savons très peu : entre les années vingt et cinquante, il illustra, par des bois gravés, de nombreux livres, notamment des éditions du Cadran et de Grasset (André Marius, Charles Maurras, Joseph Kessel, Marguerite Audoux, Gaston Roupnel, Edouard Peisson, Maria Chapdelaine, Georges Simenon, Charles Ferdinand Ramuz…).

Cette gravure paraît avoir été dessinée en s’inspirant à la fois du portrait de Tristan Klingsor et de la seule photographie de Fagus que nous connaissons.
Nous avons découvert cette dernière (ci-dessous) en illustration de l’article « Fagus » du n° 327 du Larousse mensuel (mai 1934). Elle est signée Henri Manuel (4).
Un témoignage de Georges Le Cardonnel nous laisse penser qu’il serait sans doute difficile de trouver une autre photographie du poète :
« Quand parut Frère Tranquille, je parlai de ce recueil dans le magazine littéraire du Journal et y publiai quelques-uns de ses vers avec l’agrément de Lucien Descaves qui apprécie beaucoup le talent de Fagus. Puisque c’était possible, nous aurions désiré donner à cette occasion son portrait. J’eus beau insister ; je ne pus obtenir de lui aucune photographie. Il me répondit que sa seule effigie était un portrait par l’ami Klingsor, qui figure au Divan. Au cours d’un billet charmant et spirituel, il finit par me déclarer : « Mais, vrai, ma frimousse est-elle vraiment indispensable ? Je ne suis plus jeune et pense bien n’avoir jamais été beau. »
Admirable Fagus ! »

(in Le Divan n° 109, mai 1925, p. 289)

(4) Henri Manuel (1874-1947) fonde en 1900 un studio de photographie spécialisé dans le portrait, qui devint très vite une agence de presse. Durant une quarantaine d’années, il constitua une impressionnante collection de portraits de notables et de personnalités dans laquelle la presse puisa abondamment.

 

 

Il existerait au moins quatre autres représentations de Fagus :
― « un portrait de moi, en buste, qui figura au Salon-Rodin en 98 ; un peu boueux, mais étonnant de verve. » (lettre à Henri Martineau du 30 octobre 1933)
― de Fernand Gottlob, Le Haleur de bateau, dessin rehaussé qui se serait trouvé au Musée du Luxembourg.
― de Henri Le Fauconnier, un portrait au fusain qui aurait appartenu à l’artiste.
― de Lucy Humbert, un portrait peint paru dans La Guiterne de janvier 1934.
Si vous les connaissez ou si pouvez nous en mentionner d’autres, n’hésitez pas à nous faire signe !

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