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Fagus et l’argot de la guerre 
par Gregory Haleux, le 16th November 2008

À François Caradec

 

Fagus aussi fit la guerre. D’abord mobilisé, puis démobilisé, il demanda à être envoyé sur le front. Commémorons aussi, avec retard, le 90eme anniversaire de l’Armistice avec cet article paru dans le n° 459 du Mercure de France (1er août 1917)

 

Quelques remarques sur l’Argot militaire
pendant la Guerre

 

Le militaire a besoin qu’on le comprenne, aussitôt et exactement : il use de termes familiers et précis. Le « Manuel du Soldat » (la Théorie, modèle de littérature en son genre (1), suffirait à en témoigner.
Aussi n’est-il pas à proprement parler d’argot militaire. Les termes argotiques relevés dans les conversations des troupiers couraient les faubourgs des grandes villes ; ils ont demeuré pour leur valeur expressive ; quelques-uns sont les résidus des campagnes algériennes ou coloniales.
Le soldat appelle un fusil : fusil, une mitrailleuse : mitrailleuse, un percuteur : percuteur ; etc… Il désigne un canon par son calibre : un 75, un 120 court ; un avion, par son type : un Nieuport. (A côté de cela, une pièce est fréquemment baptisée par ses servants : c’est Marie-Louise, Anne-de-Bretagne, etc…)
Tel avion s’appelle Crâne de Piaffe, la Joconde, un piaffe étant un moineau ; et c’est peint en belles lettres capitales comme les totems des autos-
camions. Un tonneau se qualifie rigoureusement selon sa catégorie : bordelaise, demi-muid, barrique… et une tapette n’est pas autre chose, pour le soldat magasinier comme pour le dictionnaire, qu’un piège qui assomme les rats. D’ailleurs, l’argot est une langue, et une langue ne s’improvise pas. Quand le soldat innove, c’est que le terme manque, et encore alors souvent ramasse-t-il au jour quelque appellation oubliée, ainsi que M. Dauzat le remarque pour marmite et crapouillot. Si la boîte à masque contre les gaz est dite boîte à asticots, notre casque ressuscite l’antique salade en saladier.
Le génie ayant plus particulièrement dû travailler dans la boue (et quelle boue !) l’a décorée du nom de pastisse (pourquoi ??) qu’il étend à tout fouillis, désordre, ou cornard.
Le train militaire qui, d’une extrémité à l’autre de l’ancien front, reliait les régulatrices, se dénommait le (ou la) rocade : le front étant, explique-t-on, assimilé à un roc (explication qui vaut ce qu’elle vaut). Le dernier train de nuit s’appelle, comme partout, la balayeuse ou Poupoule (« Viens Poupoule ! ») (2).
Pour les mêmes raisons de commodité énoncées plus haut, le militaire, du haut en bas de l’échelle, use de l’abréviation, laquelle rétracte la Sous-Intendance en Souce, la Manutention en Manute, le cuisinier en cuistot, l’auxiliaire en occis (au prix d’un savoureux calembour), le territorial en terrible (le terrible torial, les terribles… taureaux), la permission en perme…, et surtout l’abréviation par initiales : on est de la 4/9 T, de la 25 S. P. A., du T. M. 206, du C. V. A. X. 49… ; on relève de la D. E. du G. A. N. ; la N. S. 163 2/1 émane du G. Q. G., etc., etc., etc… : cela tourne au rébus ; l’exemple vient d’en haut, par obéissance à la nécessité ; ceci avec les totems (ceux des camions, deux des fanions, autres abréviations) restera la caractéristique de notre langue de guerre…
Le terme « poilu » subit une éclipse, probablement passagère, quand, au lieu de signifier comme autrefois (les coloniaux l’employaient avant 1914) simplement un individu de sexe masculin, il imagea une silhouette velue et sale : la propreté est un besoin, chez le soldat français. Parallèlement, la nécessité de se préserver des gaz et des parasites sacrifiait barbes et chevelures.
Boche est indéracinable. Pour ses origines, il suffit de se reporter à bushman, Boshiman, bûcheron, etc., soit, à la fois, homme des bois et homme de bois ; d’où tête de bois, tête carrée : tête de boche. Le peuple disait volontiers, par analogie, Italboche pour Italien.
Les foies tricolores sont l’augmentatif des foies blancs, c’est-à-dire vidés par la frousse : une hypertrophie des foies à rebours… Cf. sang de poulet, sang de navet (se rappeler, chez Shakespeare, l’invective de Macbeth au soldat).
…Une maman appelle familièrement son bébé « mon toto » (comme lui-même son oncle « Mon tonton »). Tout naturellement, sur la répugnante bête qui affectionne à sa façon les petits enfants se transporta leur surnom mignard, pour masquer la répulsion qu’elle nous inspire : tout ainsi que Louis XV on l’annoblissait du titre de Mousquetaire gris pour, et sa couleur, et la croix rouge qui partage son dos. Par inverse est-elle dite aussi got, abréviation de sergot (sergent de ville).
Dans leurs déplacements les gendarmes ont été accompagnés de leurs sobriquets civils – si l’on ose dire : guignols, gots, vaches, cognes, harengs saurs, marchands de lacets, passe-lacets
L’adjudant était dans la caserne l’adjupète, l’adjupi, le juteux, ou le vert-de-gris : pour son chic pauvre jouant, sans y atteindre, l’élégance de l’officier ; l’uniformité des uniformes et des périls, comme les services rendus, lui restituent son titre officiel. – Et l’officier nomme ses galons : les ficelles.
L’Arabe à qui l’appelle Sidi, le noir à qui l’appelle Gobi, répondent Mon z’ami ou camarade ; à qui les appellerait, et Bicot, et Nègre, ils répondent avec la matraque.
On ne mange pas, on becquète, comme les petits oiseaux ; mais dès qu’on a grand faim, qu’on a la dent, qu’on a les crocs, qu’on a la crève, becqueter se tourne en cléber. Car pain se dit kléba en russe, et en 1812, nos soldats affamés criait : Papa, kléba ! à Napoléon. – Peut-être faut-il chercher là claboter (expirer). Mais, est-ce de là, ou de l’arabe, que vient clebs : chien (voir la chanson de Bruant), et, par suite, caporal : de ce que cabot, au sens de chien, est homonyme à cabot, diminutif de caporal ?
Être gris, c’est être rétamé, être retourné, être schlass (de l’allemand geschlossen), être gelé, être cuit, être mûr, être noir, avoir les godasses à bascule et les lunettes en peau de saucisson, etc, etc…
Les godasses, c’est les souliers, les godillots : les ribouis, les pompes, les écrase-m…ouches, les lattes, les grolles, les péniches, les boîtes à violon, les croquenauds
Le combattant sérieusement touché a été abîmé, attigé, salement attigé, amoché (de moche, laid, chétif, lui-même de l’espagnol muchacho : enfant, gamin, gringalet. – Mouquère ne vient-il pas aussi de l’espagnol, par le sabir, et par l’espagnol, du latin mulier ?) Au figuré, abîmer un copain, c’est attiger la cabane, l’acheter, le charrier (cf. mener en bateau), autrement dit, le ridiculiser, le diffamer outrageusement. Zigouiller (cisailler) s’est employé dans les milieux même les moins militaires : on se souvient qu’un drame d’avant-guerre fut annoncé en ces termes dans les couloirs de la Chambre ; Mme Caillaux vient de zigouiller Calmette. Toubi, toubib (médecin-major) date sans doute de la conquête de l’Algérie ; il tombe en désuétude.
Le lit (?) continue à se nommer non seulement plumard, pucier, poussier, doudoute, ou pageot, mais panier, qui se prononce pagnier ; par abréviation, pagne, d’où, se pagnoter : pageot dérive peut-être de là, par pageoter. C’était courant dans les faubourgs. On continue à se pagnoter, mais dans la plume de dix pieds, quand on en trouve.
Chacun sait que Paris se nomme Panam (Panama : l’Eldorado, quoi, avec sous-entendu ironique ?) et Pantin.

A Paris près de Pantin
Je naquis un beau matin.

(Chansonnette du second Empire) comme exprimait Villon : Paris près de Pontoise.
L’as, c’est – souvenir des jeux de cartes – le ténor, le toréador, le jeune premier : donc, l’aviateur. Certaines expressions évoluent curieusement : le terme est devenu, du coup, péjoratif, et synonyme d’épateur. Un artilleur de 75 disant sans malice que les crapouillots étaient des as, – à cause qu’ils se trouvent particulièrement exposés, un crapouillot qui l’entendit se tint pour insulté…
L’argent blanc est le pèse : de la peseta espagnole ; le plâtre : plâtre des moules à fausse monnaie ; l’aubert (qui remonte à Rabelais et Villon) pour sa blancheur ; et une pièce de dix sous est donc une blanquette. Payer, c’est raquer (cracher, en patois picard : cracher au bassinet, vieux souvenir). Le gros tabac demeure le perlot, le trèfle ; le tabac « caporal » du fin. Le feu est le rif ; les cheveux, les tifs.
La baïonnette : fourchette, fourchette à escargots, reste cependant en général la baïonnette ; nous l’avons entendue surnommer paille de fer : – A nous deux la paille de fer ! locution de prévôt d’escrime, et cela nous ramènerait peut-être à l’âge de la lance et l’épée. Pour Rosalie, peu répandu, cela remonterait (comme Joséphine plus particulier à la pipe : – elle est aussi un Jacob : le zouave Jacob) au premier Empire. Cf. la chanson de route :

Ayez pitié, je vous en prie,
O ma charmante Rosalie !…

et la vieille scie populaire : – Eh, Rosalie, ton jupon passe !
Les Anglais nous empruntèrent jadis besogne : nous leur avons soutiré business, prononcé bisenesse, et sous-entendant : travail compliqué, attirail, fouillis, etc, etc… bref, tout ce qu’impliquait de multiple et de vague le légendaire et un peu désuet fourbi… et aussi, besogne.
Le savoureux nettoyeur de boyau dérive directement d’une excellente expression technique popularisée par les communiqués, à la façon de tendre des inondations, qui remonte à Louis XIV, arroser de projectiles, tir de pilonnage
Tout cela a un haut ragoût, et de noblesse étymologique haute et lointaine. Ainsi la guerre a moins inventé que consacré et glorifié.
Son apport le plus remarquable serait en certaines expressions qui reviennent à tous propos, s’appliquent à toute circonstance, passant de l’héroïque au burlesque, rebondissant du burlesque à l’héroïque : – T’en fais pas pour le chapeau de l’enfant… – T’en fais pas pour la marmite… T’en fais pas : on les aura… On les aura… les pieds humides… – On les a… chez nous… – Ça sera long, mais on les aura… Tue-le ! – Kamerate, pas kapout ! – On ne pardonne plus, on tue, – Debout, les morts ! – Penses-tu que nous aurons la guerre ? – Y a bon… Y a pas bon… – Vivement la guerre, qu’on se tue ! – T’en fais pas, c’est la guerre… – C’est la guerre d’usure… – Pas de pinard, pas de poilu ! – Faites passer au créneau. Etc… Mais tout dépend des circonstances, par quoi un lazzi devient stupéfiant de sublime : tel ce soldat qui, montant à l’assaut sous un ouragan de mitraille, dit à son officier : – Mon lieutenant, pensez-vous que nous aurons la guerre ? Les poilus sont les premiers à blaguer leur héroïsme et tourner en charge, par exemple, le fameux mot du général Pétain. Mais, nous avons entendu, un artiflo crier en rêvant : Non ! on les aura ! Et des biffins, ayant dégotté des matrices de lettres en métal, dans la minoterie où ils cantonnaient, en imprimèrent, sur la muraille.

… E D’INFANTERIE… COMPIE.
REGIMENT DE FER DE SEDAN.
VERDUN, 29 JUIN 1916.
ON LES AURA.
FAGUS.

(1) Tout le monde connaît la fameuse phrase liminaire : « La discipline faisant la force principale des armées », qui sonne comme du César.
(2) Les locomotives parfois aussi portent des noms de baptême : nous avons entendu nommer la Joconde une du type Pacific.

 

Cet article fait partie d’une série de réactions à un article d’Albert Dauzat, paru également dans le Mercure : « L’Argot militaire pendant la Guerre » (n° 452 du 16 avril 1917). Au même moment, dans de nombreux journaux dont le Mercure, M. Dauzat lançait un appel à contributions pour sa grande enquête qui aboutira à son livre L’Argot de la guerre (Armand Colin, 1918).
Dès le début de cet article, M. Dauzat annonce que les poilus « emploient un assez grand nombre de mots que la plupart de nos compatriotes ne connaissent pas, ou qu’ils ignoraient avant la guerre ». Selon lui « lorsqu’un groupe d’hommes vit en commun, plus ou moins isolé du reste de ses compatriotes, le genre de vie, les occupations et les impressions semblables, les nouvelles habitudes créent rapidement des expressions, des mots appropriés. Les conditions de la guerre moderne, en fixant pendant de longs mois les soldats dans les cantonnements ou les tranchées, et en les séparant de la population civile, ont particulièrement favorisé ce développement. » Mais il tempère aussitôt : « Ce serait pourtant une erreur de croire qu’une langue nouvelle est née au bout de quelques mois de guerre. L’ancien argot de caserne et le langage populaire de l’ouvrier l’ont principalement alimentée. » S’intéressant d’abord aux mots Boche et Poilu, Dauzat énumère ensuite une longue série de mots, dont il convient, pour la plupart, qu’ils existaient bien avant la guerre. Cela ne l’empêche pas de croire à la réalité de cet argot et que certains mots ont bien été créés par la guerre. A vrai dire - mais je n’ai pas lu son livre - je ne comprends pas bien ce paradoxe : comment parler d’un argot de la guerre si la plupart des mots qui constituent ce langage supposé ont une existence ancienne, relèvent d’un argot plus large, du parler populaire ou régional ? Et surtout, comment parler d’un argot de la guerre quand, apparemment, les soldats eux-mêmes, comme Fagus le mentionne, appelaient généralement les choses par leur nom plus familier ? et quand les soldats eux-mêmes nient cet argot ?

 

 

Ainsi, parmi les réactions à l’article de Dauzat parues dans le Mercure, P. Guiton juge-t-il :

[…] Ce qui manque en général aux philologues qui veulent s’en occuper c’est d’avoir été soldat. Quelques-uns ne l’ont été que très peu, d’autres pas du tout. De là mille détails qui leur échappent.
Avant la guerre, chaque région, pour ne pas dire chaque corps, avait son vocabulaire spécial. Les mots qui ont fait fortune depuis sont venus de l’extérieur, du civil. Dans le régiment colonial où j’ai servi, on ignorait absolument, en 1915, les termes de poilu et de pinard. Chaque vieux marsouin avait des mots à lui, rapportés, au hasard des campagnes, de Madagascar, du Tonkin ou d’ailleurs.
Jusqu’ici donc, il me semble que l’argot de l’armée a subi surtout des influences de la vie civile d’avant-guerre. […]

et J.-G. Prod’homme :

[…] Au surplus, l’argot de guerre et, notamment, l’argot allemand de guerre, existe-t-il ? Il semble bien que non, et qu’il s’agisse, la plupart du temps, soit de l’argot faubourien ou de caserne, soit de métaphores plus ou moins heureuses, plus ou moins pittoresques, - mais non d’une nouvelle « langue verte ».

Il semble surtout que l’argot dit de guerre ou de poilus fut une invention exaltant par la gauloiserie un héroïsme de cartes postales, une mystification qui ne vaut guère plus que l’imagerie du Poilu, voire même y participant, comme le laisse bien entendre cet extrait du livre de Paul Fiolle, La Marsouille (Payot, 1917) :

Poilu ! Que de bêtises l’on écrit en ton nom ! Ceux-là qui t’ont dépeint, qui t’ont donné cette âme fanfaronne et bavarde par quoi désormais l’on te caractérise, n’ont pas connu ton coeur pitoyable et humain de pauvre bougre. Ils t’ont, ces visionnaires décrit "de chic" et selon leur imagination fantaisiste, t’ont campé comme, pour satisfaire aux sentimentalités des concierges, l’on campe un héros de roman-feuilleton.
Le poilu classique est impavide, jamais il n’a connu la peur, ah ! mais non ! Le danger, il s’en contrefiche. Au contraire, ça l’excite ! […]
Le poilu classique a un culte : celui de sa baïonnette, que l’on nomme, paraît-il (je l’ai appris par les journaux), Rosalie. Il faut les voir les misèrables Boches se sauver, comme des lapins, devant le Poilu classique armé de sa classique Rosalie.
Imbéciles !… […]
Combien je t’aime mieux, mon pauvre poilu, tel que tu es, que depuis plus d’un an de vie commune tu m’es apparu ! Combien je t’aime mieux, plus misérable, plus douloureux, plus humain, plus grand aussi… […]
Le poilu ne se plaint pas, mais, lorsqu’il entend raconter sur les tranchées les stupidités dont on abreuve le public, ça le crispe !
Le poilu est un homme, et non une brute, il a l’instinct de la conservation ; il consent à mourir, il ne désire pas la mort. Les marmites l’embêtent, et il a horreur des balles, car la bravoure ne consiste pas à n’avoir peur de rien, mais bien plutôt à réfréner sa terreur, à marcher malgré elle. […]
Comme elles sont loin les histoires de Rosalie, et autres fantaisies à l’usage des embusqués ! Et combien elles apparaissent navrantes, vues d’ici, de loin et de haut ! Vous ne savez pas, soit ! Eh bien, taisez-vous. Taisez-vous donc !
Et toi, poilu, sache qu’au milieu de tes misères, de tes angoisses, de tes faiblesses même, tu es plus grand, et plus beau, et plus noble, qu’auréolé de cette gloire de clinquant dont on a voulu parer ta simplicité glorieuse.

 

L’un des premiers à réagir à l’article de Dauzat fut Willy, dans le Mercure n° 454 du 16 mai 1917 :

Dans son intéressant article sur l’Argot militaire pendant la Guerre, M. Dauzat remarque : « Ces mots sont, en général, beaucoup plus anciens qu’on ne le croit. » Parfaitement exact. C’est ainsi que, parmi les termes qu’il cite, bon nombre (Boche, Toubib, Pompe, Vitrier, etc.), sont connus depuis plus longtemps qu’il ne l’indique.
A propos du Boche, signalé par lui en 1909, je me permets de rappeler que, dès 1905, je l’ai employé dans Maugis amoureux, et qu’à cette époque il était déjà très usité comme « italboche », « rigolboche » et d’autres vocables affublés de cette désinence péjorative.
M. D. ne croit pas que Toubib soit ancien. Pourtant, c’est de la sorte que tout le monde désignait le médecin-major du 31e d’artillerie en 1879.
Il suppose « nouveau » le mot Pompes qui date d’un quart de siècle, au moins, comme ses synonymes Lattes, Tartines, Godillots.
Déroulède a célébré après 1870 « les petits vitriers », c’est vrai. Mais, dès la guerre de Crimée (les souvenirs de mon père, à cet égard, étaient très précis), on surnommait ainsi les chasseurs à pied. D’ailleurs, à cette époque, les intéressés n’acceptaient pas volontiers cette étiquette ; il suffisait d’un fantassin gouailleur criant sur leur passage : « Au vitri… » pour provoquer des rixes terribles.
Un peu de pédantisme pour finir : M. D. cite comme ancienne l’expression Pruneaux, signifiant « balles ». Très ancienne, en effet : l’Allemand Ross, au cours de son Voyage dans le Péloponèse, raconte que, parmi les objets provenant des fouilles pratiquées près d’Argos, il vit un projectile pour fronde, ayant la forme et les dimensions d’une prune, orné de l’inscription : « Trôgalion ». Rien de nouveau sous le soleil.

WILLY.

Une lettre de Touny-Lérys (poète proche de Francis Jammes, Albert Samain et Charles Guérin, auteur notamment en 1909 de La Pâque des Roses) est également citée dans ce numéro du Mercure. Elle précise l’étymologie de zigouiller < sego qui, dans certaines régions du Midi,

ne signifie pas scie, mais faux, non celle qui sert à couper le foin et qui se nomme daillo, mais celle qui sert à couper le blé. Les paysans de chez moi (Haut-Languedoc) emploient sega pour « moissonner » ; anan sega veut dire « nous allons moissonner ». La scie s’appelle rasego ; on voit la répétition, le mouvement de va et vient de cette multiple faux qu’est, en somme, la scie…
Les soldats emploient, d’ailleurs, couramment le terme de faucher pour celui de tuer : Il s’est fait faucher se dit plus couramment qu’il s’est fait zigouiller… Faucher a aussi le sens de moissonner, d’enlever pour prendre ; dans le système D. bien connu, chacun fauche où il peut ce qu’il juge utile, et la grosse question est d’éviter, en surveillant son barda, de s’y laisser rien faucher
Fauché, dans le sens de tué, ne signifie pas toujours mort, mais hors de service : on dit qu’un homme, un cheval, une voiture, un canon, sont fauchés, lorsqu’ils sont très malades, lorsqu’ils sont à terre…ou presque…
[…] Parmi les expressions imagées que j’ai entendues dans la bouche de nombreux bonhommes, est celle-ci : revenir en copeaux qui signifie être rapporté déchiqueté ; c’est dans ce cas qu’il est précieux d’avoir, avant le départ, numéroté ses abatis… […]

Pendant presque un an, des lecteurs du Mercure alimentent par l’intermédiaire de la rubrique Echos la discussion sur l’origine des mots Boche, Paname, pastisse et, plus généralement, sur la pertinence de parler d’un argot de la guerre, des Poilus.

 

Guillaume Apollinaire, dans sa Vie anecdotique (chronique qu’il tint au Mercure de 1911 à 1918) du 16 novembre 1916, développe l’argument de Fagus d’un argot de la guerre usant de l’abréviation :

Une des façons les plus modernes de s’exprimer est de le faire au moyen des initiales des mots d’une phrase, ces lettres isolées formant des vocables acrostiches. Et la guerre a donné un grand développement à cet usage à la vérité fort ancien. On ne dit pas le Grand Quartier Général mais le Grand Cugé que l’on écrit le G. Q. G.
Bien des gens, même des militaires peu au fait de la mythologie du front, ont été intrigués par la Déesse qui est proprement la Direction des Etapes et Services et s’orthographie la D. E. S.
L’R. Q. qui revient si souvent dans les circulaires et rapports militaires et qui se prononce tout comme on l’écrit, c’est le Ravitaillement quotidien, si important aux armées que Frédéric II a pu écrire : « L’art de vaincre n’est rien sans l’art de subsister. »
On parle couramment d’un ératé. Il s’agit tout simplement d’un R. A. T. ou soldat de la Réserve de l’Armée territoriale.
Tout le monde connaît les valeureux gévécés, c’est-à-dire les G. V. C. ou Gardes des Voies et Communications qui ont défendu les ponts et les lignes de chemin de fer, contre l’audace toujours possible d’espions criminels.
Les Belges appellent céibé (C. I. B.) le Camp d’Instruction Belge et ceux qui en font partie sont les cibistes.
Un des vocables acrostiches les plus célèbres est celui anglais d’Anzac, né pendant l’expédition des Dardanelles. Il est composé des initiales d’Australian and New-Zealand Army Corps et l’on dit couramment en parlant des soldats de la cinquième partie du monde : les Anzacs. C’est peut-être le mot le plus fameux qui soit né de la guerre et c’est un vocable acrostiche.
Du reste, il y a longtemps déjà que l’Angleterre et les Etats-Unis avaient donné beaucoup d’essor à cette façon d’écrire, sinon de parler, et la lecture d’une carte de visite anglaise est parfois une véritable énigme à cause de l’accumulation d’initiales qu’il s’agit de déchiffrer.
Avant la guerre, entre amis, nous avions inventé le jeu du Pof qui consistait à prendre un nom et à faire de chacune de ses lettres l’initiale d’un mot, les mots réunis formant une phrase. Le nom du jeu venant des initiales P. O. F. qui signifient Parti Ouvrier Français.
Des appellations commerciales ont été aussi formées par l’assemblage acrostiche d’initiales, par exemple le mot Sadla qui désigne une grande épicerie et signifie Société anonyme de l’Alimentation.
La marque célèbre de papier à cigarettes Job vient de ce que sur les cahiers les initiales du fabricant : J. Bardou avaient été séparées par un point en forme de losange, donnant à peu près le mot JOB qui fit fortune, sauf en Russie, où ce vocable a, paraît-il, une signification inconvenante. On essaya de le retourner : Boj, mais cela signifiait : Dieu, trop sublime pour une marque de papier à cigarettes, et je ne sais quelle dénomination portent en Russie les cahiers de papier Job.
Avant la guerre, une revue musicale, organe de la Société indépendante de Musique, portait sur sa couverture les initiales S. I. M. que j’ai souvent entendu prononcer Sim.
Depuis la guerre, une revue d’avant-garde consacrée aux lettres, aux arts plastiques et à la musique a pris le nom de Sic, emprunté d’initiales qui désignent : sons, idées, couleurs.
La publicité commerciale a encore illustré les 5 P qui signifient : Pilules Pink Pour Personnes Pâles, et le Tot dont le sens m’échappe, mais qui apparut un temps si souvent dans les réclames des journaux italiens que l’on finit par appeler le charmant Marinetti, à cause de son amour pour le battage : « il poeta Tot ».
N’appelle-t-on pas couramment la télégraphie sans fil, la Téessef, que l’on écrit T. S. F. ? et l’Aelgépé, c’est l’Artillerie lourde à grande puissance (A. L. G. P.).
Pendant la guerre, les Allemands ont créé le mot-devise Hiddekk que j’ai trouvé inscrit sur une guitoune du trou Bricot : « villa Hiddekk ». Il doit se lire en allemand : Hauptsache ist, dass die Engloender Keile kriegen, c’est-à-dire : l’essentiel, c’est que les Anglais soient rossés.
Sur une cagna française d’artilleurs près de Mesnil-les-Hurlus, j’avais déjà trouvé l’inscription acrostiche Atifala, qui pourrait être la devise de tous les Alliés : Avant tout, il faut anéantir l’Allemagne.
Sur une autre cagna il y avait cette exclamation : Olala, dont le propriétaire m’apprit qu’elle signifiait : On les aura les Allemands !
Sur le bureau qui se trouvait à l’échelon d’une batterie d’artillerie, aux environs de Soissons, j’ai vu une pancarte, avec l’inscription patriotique Vano, c’est-à-dire Versons, amis, notre Or.
Et quelle magnifique affiche pour un emprunt de la victoire ne feraient pas ces trois inscriptions ainsi disposées.

A T I F A L A
V A N O
O L A L A

Nul doute qu’elle n’attire l’oeil !
Remarquons qu’en Russie les Cadets, important parti politique qui a joué un rôle décisif dans la Révolution, ne sont pas autre chose que les K. D. ou (K) Constitutionnels Démocrates.
Les Romains avaient déjà le fameux S. P. Q. R. ou Senatus Populus Que Romanus.
Saint Augustin, au chapitre 23 du livre XVII de Son De civitate Dei, parle d’un acrostiche de la sibylle Erythrée : le mot grec ίχθύς qui formait la phrase fameuse qui signifie : « Jésus-Christ fils de Dieu Sauveur ». Et, s’il n’avait été un signe sacré de ralliement, ce poème grec pourrait servir d’exemple au jeu du Pof dont il est parlé plus haut.
Il y a plusieurs dissertations savantes sur ce sujet.
Plusieurs de ces plaisanteries en initiales ont trait à des papes. Les R. R. R. du pape Silvestre II (Gerbert) sont célèbres. Ils signifient Reims, Ravenne et Rome. En effet, il avait été archevêque de Reims en 992, archevêque de Ravenne en 998 et il fut élu pape à Rome en 999 ; on en fit un vers :

Transit ab R Gerbertus ad R, fit Papa regens R.

On connaît aussi l’inscription du pape Nicolas V : N. P. V. qui signifiait Nicolaus Papa Quintus et que l’on interpréta malicieusement : Nil Papa volet.
C’est encore le même procédé qui a permis de donner à la devise autrichienne A E I O U les sens présomptueux d’Austriacorum Est Imperare Orbi Universo ou encore Aquila Electa Iuste Omnia Vincit.
L’utilisation des abréviations acrostiches n’est donc pas neuve. Ce qui est neuve et peut intéresser le philologue, sinon le grammairien, c’est la formation de néologismes tel que pof, ératé, gévécé, Hiddekk, Anzac, Cibiste, Atifala, Cadets, Sic, etc., issus de ce procédé, appelé à fournir un grand nombre de vocables, surtout à la terminologie commerciale et dont un certain nombre sans aucun doute resteront dans les langues.

 

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  1. nina Says:

    BONJOUR MESDAME?
    SALUT CYNTIA JE VOUDRAIS DEMANDER COMMENT VA FAITE VOTRE BISNESSS

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