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Jehan Sarrazin, poète aux olives 
par Gregory Haleux, le 5th September 2009

 

Retour à Pillard d’Arkaï, ici prétexte à digressions.
A feuilleter ses journaux niçois, il nous arrive, au milieu des affaires locales, de croiser quelques noms d’écrivains — prouvant donc que le lien entre Pillard et le milieu littéraire n’est pas totalement rompu. Ainsi, dans le n° 4 du Tonnerre de Nice (20 au 25 février 1896), à l’éphémère rubrique « En zig-zag », notre original publiciste fait-il le portrait d’un autre excentrique :

 

Correct, discret, sobre de gestes et de mise, et cependant étrange, une serviette pleine de poëmes sous le bras gauche, et un petit baquet d’olives à la main droite, c’est Jehan Sarrazin qui passe sous les arcades, Sarrazin, le rimeur suggestif et subtil, un des fondateurs du Chat noir et l’ex-directeur artistique du Théâtre du Divan japonais.
Toujours vert, éternellement lauré, et, à travers monts et vaux, portant son rameau d’espérance, il nous est venu, de Paris, avec de plus belles olives que celles de la campagne niçoise.
Plus grosses que nature ! Mais, d’ailleurs, exquises ! Et si le poète enjoliveur de mots, est, de par son titre, enjôleur, du moins les olives, fruits vraiment savoureux, ne démentent pas les fleurs… les fleurs de rhétorique des prestigieux prospectus dont Jehan Sarrazin vous montrera toute une mirifique collection, signée Chincholle, Sarcey, Melchior de Voguë, si — d’un précis coup d’œil — il vous a reconnu… Monsieur et surtout Madame !.. comme membre de la gent boulevardière, qu’il honore de sa toute bonne grâce.

 

Avant de mieux approcher ce poète que l’histoire littéraire, même celle des fumistes fin-de-siècle, semble n’avoir pas retenu, considérons cette courte prose où Alphonse Allais, alors préfacier, signale le départ du poète aux olives pour Nice quelques mois avant que Pillard ne constate son arrivée.

 

SIMPLE MOT POUR SERVIR DE PRÉFACE

ADRESSÉ A M. JEHAN SARRAZIN LA VEILLE DE SON DEPART
POUR NICE

Qu’apprends-je, ô mon vieux Jehan Sarrazin ? Vous nous quittez, tes olives, tes vers et toi (j’énumère par rang d’intérêt).
Et vous partez vers le sud de notre France chérie, région infiniment plus clémente que notre morose et brumeux septentrion.
Veinard, ô Sarrazin !
Mais plus veinardes encore, tes olives, douces fillettes de Provence à la veille de revoir leur ciel bleu, leur sol enbaumé,  leur bon soleil.
Fini l’exil des olives !
C’est probablement une bonne affaire que tu fais de partir là-bas.
C’est sûrement une bonne action.
Au nom des olives, Jehan Sarrazin ! au nom du règne végétal tout entier, merci !

 

Chanson d’hiver, J. Sarrazin, 1895
Couverture d’A. Willette

 

Jehan Sarrazin (1863-1905?), comme son père Jean Sarrazin (1833-1914) fut poète et marchand d’olives, et l’inverse car, comme le montrent bien les deux textes précités, aucune de ces deux activités n’empiétait sur l’autre et bien plutôt elles se complétaient. Père et fils partagaient encore au moins deux points communs : d’avoir signé Jean Sarrazin et d’avoir été connu sous le surnom de « Poète aux olives ». Certains ont donc pu les confondre, donnant au fils l’âge de son père ou au père les olives de son fils.

Mais revenons à Sarrazin le jeune, né le 7 février 1863 à Lyon. Etudiant en droit, il fréquente George Auriol et Léon Riotor qui, plus tard, illustreront et préfaceront plusieurs de ses livres, mais aussi Jules Faure et Octave Lebesgue qui deviendront à Paris P. Destournel et Georges Montorgueil. Avec Riotor il fonde une Union littéraire de France et des petites revues, dont une se nommait Le Claquedent. Imitant le père, il commence à vendre des olives de table en table dans les brasseries lyonnaises, notamment celle du Parc de la Tête d’Or. Il s’engage dans la cavalerie, puis se fait explorateur en pays étrangers où il aurait dilapidé un héritage. A part la Guyane, nous ne savons pas dans quelles contrées il s’est aventuré.

 

Prosper, marchand d’olives
(carte postale 1900)

 

A son retour, la plupart de ses amis se sont installés à Paris. C’est Riotor qui le persuadue de venir à Montmartre où il rejoint Willette, P. Destournel, Auriol, etc., en leur Phalanstère. Sarrazin ouvre ensuite une épicerie, spécialisée dans les produits méridionaux. Le soir, il fait la tournée des cafés de la Butte pour vendre ses olives, qu’il enveloppe dans des papiers imprimés de ses poèmes.
Un prospectus qu’il distribue en vendant ses olives et plaquettes de poèmes chante :

 

Salut et bon soir et bonne nuit de la part du sieur Jehan de Sarrazin, poète de la folie et marchand de bonnes olives qui esjouissent le palais et donnent soif. La vie est faite pour qu’on la passe à s’y régaler. J’arrive des pays étrangers et lointains. Allons, pour deux sols qui veut des olives ?

 

Léon Riotor a écrit un aimable récit — à clefs (mais un simple coup d’épaule suffit pour ouvrir les rares portes non entrebâillées) — de cette vie de Bohème des années 1880 : La Colle - Récit du temps de Montmartre (E. Fasquelle, 1926). Jehan Sarrazin y apparaît sous le nom de Louis Barbigeon.

 

Leur camarade du Delta déambulait entre les tables, les yeux tenaces, avivés de cupidité : « Une olive, une olive… » A la main son baquet, où nageaient les fruits à la saumure, avec une cuiller de bois ; sous l’avant-bras, serrée contre son coeur, une serviette gonflée de brochures : « Hé, Barbigeon, psitt ! » Il extirpait d’une poche un carré de papier, le cornait dans la soucoupe, soupesait dix olives en deux plongées de cuiller, encaissait deux sous et repartait.
Il allait, tournait, en une sorte de trame méthodique, franchissait d’une terrasse à l’autre : « Une olive… » Le public amusé l’interpellait, suçait le fruit vert, hier, encore inconnu. D’ailleurs ses olives n’avaient pas la chair molle et la saveur âcre de celles des épiciers ; il leur faisait subir une préparation, le matin, dans la cave du Delta. « C’est de la verdale, expliquait-il, à la lessive de cendres de bois. » Il les lavait, les brossait pour les affermir, dosait le sel pour qu’elles fussent agréables à croquer. Le buveur les trouvait succulentes, entre deux verres de bière.
Les recettes de Barbigeon grossirent. Il connut les cafés profitables et ceux qui l’étaient moins. Maintenant il renouvelait le plein de sa seille, chaque soir. D’aucuns le prirent en amitié ; il fallut accepter les consommations, boire sur des coins de table, trinquer à la prospérité de Montmartre. Alors, confus, il dépliait sa serviette aux brochures : « Mes derniers poèmes », et on concevait que l’édition n’était pas vilaine. « Un franc cinquante avec dédicace. » Et, profilant sa maigreur brune dans le flottement des lumières, le poète aux olives repartait, active abeille de la badauderie parisienne.

(Léon Riotor, La Colle - Récit du temps de Montmartre, E. Fasquelle, 1926, p. 130-131)

 

Entre autres choses, on apprend — même si l’auteur affirme en sa préface que les personnages « n’ont pas accompli les actes que je leur attribue […] Ce ne sont donc ni des portraits, ni de l’histoire. Montmartre poussait à ces fantaisies, voire à ces mystifications. »  — que Riotor et Auriol auraient écrit nombre de nouvelles et poèmes de Sarrazin…

 

Barbigeon s’enorgueillissait de son rôle de Villon moderne, Villon pratique qui préférait les fruits d’un humble négoce aux potences d’antan, le beefsteack cuit à point aux chapardages de l’ancêtre. De la lecture mal digérée des romantiques, il gardait des relents pleurnichards qu’il anônnait. « La poésie est fille de l’olivier », déclamait-il. Il rimait à l’occasion, mais la paresse de son esprit, plus tourné aux spéculations du commerce, l’arrêtait court. D’abord il sollicita Bellart.
— Jette donc un coup d’oeil sur mes stances… Pas le temps… paye à déjeuner.
— Baste ! pensa l’affamé, c’est du profit pour moi.
Il rebâtit le poème, sans se fatiguer, rassuré par l’anonymat.
— J’en suis content, répétait Barbigeon. Il y a des trouvailles sincères.
Il les ronronna, comme issus de sa verve lyrique.

Les brochures de Barbigeon parurent, se vendirent le soir, entre les tables des cafés. Sa réputation s’assura. Talent merveilleux pour cet original forain, où pétaradaient d’amusantes métaphores. Il ordonnait maintenant à son fournisseur habituel.
— Pour demain, quarante vers, genre amoureux, sujet Montmartre.
— Alexandrins ? Huit pieds ?
— Alexandrins, ça fait plus riche…
— Alors, répliquait Bellart cynique, c’est cent sous.
— Va pour cent sous.
Ce fut un prix admis. Marcelin en détresse songeait :
« Que n’ai-je à pondre de suite la matière de vingt volumes !… »
Un soir, Emile Goudeau, en suçant une olive, se mit à blaguer.
— Comment, mon fils ! pas la moindre plaquette de prose, pas la plus petite page en ce bon langage de M. Prud’homme?
— Non, répliquait l’aède avec énergie, seul le langage des dieux.
Goudeau pouffa, puis, grave :
— Un poète complet sait composer en prose. Voyez Hugo, voyez Voltaire.
Il aurait pu ajouter : « Voyez moi », car il publiait un roman. Et il ne décolérait pas contre leur grave ami Laurain, l’historien des Juifs, qui avait osé déclarer dans un journal : « Les peuples forts n’écrivent pas de romans ».  La noble assurance du poète aux olives s’écroula. Déconsidéré, alors, s’il n’éditait pas un volume de contes ou de nouvelles ? Pourtant, s’adresser encore à Bellart ?… Comment conserver à ses yeux au moins l’apparence d’un talent ?
Duriol le tira d’affaire en troussant une amusette au coin d’une table.

(ibid., p. 143-144)

 

 

En 1888, Jehan Sarrazin reprend, rue des Martyrs, Le Divan Japonais, ex Café de la Chanson.
Comme Salis avec son Chat Noir, Sarrazin crée une revue pour le Divan : la Lanterne Japonaise, paraissant chaque samedi. On y rencontre quelques signatures du Chat Noir : Auriol bien sûr, qui réalise encore toutes les couvertures, Allais, Cros posthumement, Rollinat, Satie (sous le pseudonyme de Virginie Lebeau), etc. Après 16 numéros, la revue prend le nom du cabaret pour 69 numéros.
Ainsi était présenté notre poète dans la Lanterne n° 1 du 27 octobre 1888 :

 

ENTREE TRIOMPHALE
DE JEHAN SARRAZIN
A MONTMARTRE

Montmartre est dans l’alégresse et le Moulin de Galette chante réjouissance, car le Moulin de la Galette et Montmartre comptent un chevalier de plus.
Après avoir répandu, du nord au sud de la grande cité parisienne, ses incomparables olives, le sieur Jehan Sarrazin, gonfalonier de la rue de la Tour-d’Auvergne et taïkoun du 18e arrondissement, vient d’être nommé grand de Montmartre et chevalier de l’Elysée, ce qui lui donne le droit de rester couvert devant Rodolphe Salis.
Jehan Sarrazin, désormais gouverneur du Divan Japonais, a fait son entrée dans la cité libre, revêtu du costume des samouraïs, les sabres au flanc, la seille d’olives au poing, entouré de tous les grands dignitaires de la contrée.
Une jeune Japonaise appartenant à l’ambassade lui a offert un bouquet de fleurs d’or, et il a été reçu et armé chevalier par la fille cadette du Moulin de la Galette.
Après quoi, ayant remercié l’assistance dans un langage fleuri, et fait donner des aumônes aux pauvres ; après avoir courbé le genou devant le Doyen de la Butte sacrée, distribué le ruban des réjouissances aux filles du district et donné l’accolade au R. P. Lefort, son précepteur, Jehan Sarrazin s’est rendu triomphalement en son domaine, au son de la marche nationale du Vermouth-Grenadine, et aux cris mille fois répétés de Vive Sarrazin ! Vive Montmartre !

 

 

Alphonse Allais alla même jusqu’à collaborer avec Sarrazin pour l’écriture d’Au Moulin de la Galette, opérette en un acte représentée le 15 mars 1889. Francisque Sarcey, c’est-à-dire qui l’on sait, en rendit compte dans Le Chat Noir du 23 mars 1889 :

 

UNE PREMIERE


La presse était conviée, vendredi dernier, à une intéressante tentative de décentralisation dramatique.
Le « Divan Japonais » donnait la première représentation d’une opérette en un acte intitulée : Au Moulin de la Galette, et dont les auteurs sont, pour les paroles, MM. Alphonse Allais et Jehan Sarrazin, et pour la musique un jeune homme appelé M. Jules Desmarquoy.
Je ne connaissais pas le « Divan Japonais », ou plutôt je le connaissais sans le connaître.
J’ai été content d’y venir, et je n’y ai pas perdu ma soirée.
Ce n’est pas un théâtre, au sens du mot, mais plutôt un établissement à usage de café-concert, fort en vogue sur cette butte Montmartre dont Salis a dit qu’elle était une mamelle et une locomotive, tout à la fois.
Les artistes de la maison sont habitués à ce genre d’exercice et, lorsque le tumulte est de nature à couvrir leur voix, ces braves gens se contentent de mimer leur répertoire. Quand on se trouve près de la scène, ce petit manège produit le plus plaisant effet. Au Moulin de la Galette a reçu du public un accueil favorable. Cette petite opérette, solidement charpentée, habilement déduite, toute pleine de situations et de mots, parfois cruels, a pleinement réussi.
La musique de M. Desmarquoy m’a plongé, à différentes reprises, dans un plaisir voisin de l’extase.
C’est simplement charmant.

 

L’oncle Sarcey aimait beaucoup le Divan et savait rendre hommage à Sarrazin, comme l’on peut s’en rendre compte avec ce nouvel article paru dans Le Chat Noir du 20 décembre 1890 :

 

AU DIVAN JAPONAIS

J’adore le Divan Japonais et je ne m’en cache pas. Dès que j’ai une soirée libre, c’est là que je vais. Pas dans les fauteuils, par exemple, ils sont comme qui dirait un peu justes. Je me place dans une loge et j’assiste au double spectacle de la scène et de la salle.
La clientèle du Divan est un peu spéciale. Composée de jeunes gens de Montmartre et du quartier Latin, elle est tumultueuse et même un peu pétardière. Ajoutons qu’elle se fait un devoir d’accompagner les refrains des artistes avec une justesse et un goût artistique des plus remarquables.
La première fois que je me rendis dans cet établissement, c’était pour la première d’une opérette de mon ami Alphonse Allais : Au Moulin de la Galette, laquelle, par parenthèse, en est à sa cent vingtième représentation au Palladium de Londres.
Le succès en fut très vif au Divan, et Sarrazin dut encaisser de fort jolis bénéfices. Hier, on jouait une revue portant ce titre significatif : Pourvu qu’on rigole ! Les auteurs, George Auriol et Narcisse Lebeau, peuvent être tranquilles : on a rigolé et on rigolera encore une bonne centaine de soirées ; comptons-y.
Vous ne vous attendez pas à ce que je vous raconte Pourvu qu’on rigole ! Une revue, ça ne se raconte pas, on va la voir.
Des mots, des couplets, des jambes de petites femmes, voilà le bilan de la soirée, le tout avec un réel talent et une infatigable fantaisie.
Une réserve, pourtant. Quelques refrains m’ont semblé être conçus dans un esprit charmant, mais un peu nébuleux.
J’ai bien peur, entre autres, que le gros public ne saisisse pas exactement le sens symbolique du couplet suivant :

Buvons le vermouth-grenadine,
Espoir de nos vieux bataillons ;
Celui qui dort, celui-là dîne !
Buvons, buvons, buvons !

Succès très vif, en somme, et bien mérité.
L’impresario-poète-marchand d’olives Jehan Sarrazin a largement fait les choses.

 

Dans son conte « Trop de kangourous » du Parapluie de l’escouade (1893), Alphonse Allais fait ainsi parler un kangourou amateur d’olives autant que de poésie :

 

— Oh moi, je dois ma belle santé à l’habitude que j’ai contractée de me nourrir d’olives. Tous les matins, mon ami le poète Jean Sarrazin m’en apporte une petite provision, que je grignote dans la journée, en vertu du vieux principe de l’école de Salerne :

Quiconque mange les olives,
Chaque jour de chaque saison,
Vit plus longtemps que les solives
De la plus solide maison.

 

Jane Avril (affiche pour le Divan Japonais) et Yvette Guilbert saluant,
Toulouse-Lautrec, 1893 et 1894

 

Parmi les nombreux artistes s’étant produit au Divan Japonais, signalons Marcel Legay, Paul Delmet, Charlus, et surtout Yvette Guilbert que Sarrazin baptise « diseuse fin-de-siècle », « cette Yvette descendue, il y a six ans, d’un beuglant de Montmartre, où le poète aux olives, Jehan Sarrazin, lui donnait trois petits écus et qui, chaque soir à présent, gagne 800 francs » (Georges Montorgueuil, La Vie des boulevards Madeleine-Bastille, Librairies-imprimeries réunies, 1896, p. 170).
Mais en 1892, Yvette Guilbert quitte le Divan Japonais pour le Concert parisien. Jehan Sarrazin doit alors revendre le cabaret à Edouard Fournier (qui lui même le repasse à Maxime Lisbone l’année suivante) pour reprendre la tournée des cafés à Montmartre (et, l’été, dans des villes touristiques comme Trouville ou Nice).
Il produit encore quelques recueils, non plus chez Léon Vanier mais chez J. Sarrazin himself.
Il semble qu’en 1900, Jehan Sarrazin a de nouveau arrêté ses tournées de terrasses pour tenir boutique rue Saint-Georges.
Le Poète aux olives serait mort le 19 juillet 1905 à Lyon.

Pour finir, citons encore Léon Riotor, dans son deuxième volume des Arts et les Lettres (A. Lemerre, 1903, p. 324-329) :

 

JEHAN SARRAZIN
Poète aux Olives (1)


Cejourd’hui, quinze décembre de 1892, tu m’annonces, à demi chagrin, que le Divan Japonais est fermé, que tu vas reprendre ton baquet d’olives, ta « seille » comme dit à Lyon le père Sarrazin, et de nouveau répandre le fruit vert de la Provence dans nos populations septentrionales.
Et si je suis peiné de ton manque de chance commerciale, de tes vains efforts pour violenter la fortune, combien je suis charmé du pittoresque spectacle que tu vas offrir de nouveau à nos yeux chercheurs de nouveauté. Le Parisien s’étonne de ce poète circulant entre les tables de café, actif, silencieux. Quel est-il ? En quel lointain pays vit-il le jour, qui lui inculqua la science de cet étrange commerce ? Et je revois tout cela…
Je me retrouve dans les brasseries vastes de Lyon, majestueuses et hautes ainsi que des cathédrales, et me remémore, à trente ans de distance, le spectacle que tu nous donnes aujourd’hui : un homme, orné d’un binocle, d’une serviette et d’un baquet, circule, offrant des olives et des brochures. Il vient de Prapic-en-Champsaur, dans les Hautes-Alpes. Ses poésies et ses olives font florès, il récite des sonnets aux lions de Pezon, dans leur cage, s’il vous plaît, c’est Jean Sarrazin, premier poète aux olives, c’est ton père.
Et c’est en acceptant de lui à déjeuner, dans ce modeste appartement des régions hautes d’une maison du quai de la Charité, que je te connus mon cher Jehan, il y a quelque quinze ans de cela. Rien ne révélait encore ton rôle futur, et c’est ensuite en te rencontrant dans cette belle bibliothèque du lycée de Lyon, près de notre ami Aimé Vingtrinier, que nous nous fîmes part de nos idées et que je lus tes premiers essais littéraires.
Deux ans après, rompant la tutelle paternelle, avide de liberté, tu volais de tes propres ailes. Les olives et la poésie t’aidaient à endormir l’adversité, et c’est en ce coin radieux de Lyon, au parc de la Tête d’or, que tu apprenais le dur gagne-pain. La brasserie du Parc, qui contient douze cents tables de bois verni et un orgue, était devenue ton fief. Et c’est là que nous passâmes d’inoubliables après- midi, devant une chope de bière de quatre sous, servie par une gentille bonne alsacienne du nom d’Anna.
Nous rimions des odes, des sonnets, des ballades, des cantates. De temps en temps tu te levais d’un air crâne, saisissais ta «  seille » en t’écriant avec énergie :
— Je vais faire une tournée !
C’étaient les seules tournées dont il fut question, à notre table. Et tu revenais, disant :
— J’ai fait vingt-deux sous…
Peu à peu nous trouvâmes quelques amis, Auguste Morel, avec lequel nous fondâmes l’Union littéraire de France, qui était, entre temps et entre absinthes, professeur à l’Ecole Vétérinaire ; Stéphane Desvignes, Jules Faure, alias P. Destournel, qui rimait d’aimables poésies, Nicolas Perrier, sculpteur, architecte, homme de lettres, menuisier, qui élevait des souris blanches dans ses poches : un soldat, Octave Lebesgue, qui devait conquérir le journalisme parisien sous le nom de Georges Montorgueil ; George Auriol, qui ne s’appelait pas encore Auriol, et que nous décorions du titre pompeux de « baron », etc.
Je revois ta chambre à l’Hôtel de Genève, dont le propriétaire, le père Chartier, ricanait continuellement en battant des ailes comme un pingouin, ta chambre où il fallait allumer une bougie à toute heure, car elle était sans fenêtre, et ton autre chambre où il y avait une fenêtre si grande que nous passions le temps, Auriol et moi, à grignoter toutes les olives du baril qui était dans le coin du lit, pour en jeter les noyaux chez les voisins. Et les nombreuses cravates alignées au mur, avec leurs étiquettes nominatives : Rigolette, Fluctuante, Astrolabe, Tortillarde, etc. Et le ratelier de pipes. Et la cage aux souris blanches de Perrier, qui faillit t’étrangler le jour où il en trouva une morte !…
Oui, mon cher Jehan, ces souvenirs se déroulent dans mon esprit, je les vis encore comme d’hier. Nos tentatives littéraires, ou folles ou sérieuses, notre journal Le Claquedent, vendu dans les rues de Lyon par Auriol, costumé en écolier du quinzième siècle, maillot, pourpoint et toque, escarcelle, escarpins, et que Perrier et moi suivions comme gardes du corps ; puis la dispersion de tout cela : Montorgueil regagne Paris, Auriol aussi, je les suis de trois jours, Desvignes part à Grenoble, Morel à Nîmes.
Vers le milieu de l’année 1886, je suis artilleur à Vincennes. Tu arrives, par une claire après-midi de juin, vers la batterie où nous manoeuvrions d’énormes 155, pantalon clair de cheval, veston, chapeau, un stick en main, parfait gentleman rider. Diable, tu ne m’avais pas habitué à cette élégance ! Te souviens-tu de l’adjudant, un géant à face rubiconde, auquel tu causas ? Je te présente des amis, nous allons dîner à la cantine du régiment avec le chimiste Thézard, comme moi revêtu du bourgeron de toile écrue et de la calotte d’écurie.
Et à quelque temps de là, je frappais à la porte d’une chambrette de la rue de Laval, pour te montrer mes galons frais éclos de brigadier-fourrier.
Puis la boutique de la rue de la Tour-d’Auvergne, puis le Café de la Chanson , qui devient Divan Japonais, tes efforts continus pour le nouveau et l’original, les Fred Evans, Yvette Guilbert, Edmond Teulet, Meusy, Legay… Le rouleau s’est déroulé tout entier, et nous voici tous deux de nouveau, face à face, toi me disant de ta voix un peu chagrine :
« Le Divan Japonais est fermé ! »
Eh bien, non, ne te désole pas, reprends avec courage et ton baquet et ta serviette de cuir ! Je te félicite de revenir aux olives, et je les bénis. Ce sont les fruits de la poésie de l’espérance, qui mûrissent au gai soleil de Provence, devant la mer bleue et l’horizon profond. Qu’importe une rampe de théâtre à qui nous rend un poète !…

(l) Jean Sarrazin, dit « le poète aux olives », est une figure lyonnaise. Il a publié nombre de recueils. L’originalité de son commerce lui valut quelque succès. Son fils, dont il est ici question, vint poursuivre sa tradition à Montmartre et fut directeur accidentel d’un café-chantant connu sous le nom de Divan Japonais.

 

(TENTATIVE DE)
BIBLIOGRAPHIE DE JEHAN SARRAZIN

@ Rêveries - poésies, Impr. de L. Duc et F. Demaison, 1882. 16 p.
@ A l’orgue de la Brasserie du Parc - ode, Impr. de F. Demaison, 1883. 3 p.
@ Les Deux Soeurs, poème dramatique, Librairie de la Province, 1883. 32 p.
@ Pour l’enfance… - poésie à l’occasion du concert de charité donné par la Fanfare des Enfants du Rhône au profit des asiles de Villeurbanne, Impr. L. Duc et F. Demaison, 1883. 4 p.
@ Polissonnades - nouvelles en prose, Impr. L. Duc et F. Demaison, 1883. 55 p. Préface de George Auriol.
@ La Petite Mendiante, monologue dit par Coquelin aîné, Léon Vanier, 1884. 8 p.
@ Les Malheureuses - poèmes réalistes, Léon Vanier, 1884. 79 p. Avec une préface humoristique par Henry Tellam.
@ Mélanges - poésies, Léon Vanier, 1884. 79 p. Préface de Léon Riotor.
@ Remembrances - nouvelles humoristiques, Impr. de P. Perrellon, 1886. 94 p. Préface de George Auriol.
@ Feuilles détachées, Impr. de C. Blot, 1886. 8 p.
@ Histoires folichonnes, Léon Vanier, 1888. 7 volumes de chacun 8 pages (1. La Ballade du Printemps. / 2. Fleur des pois. / 3. Le Coffret de Gigolette. / 4. Sous bois - Mémoires d’un bouvreuil indiscret. / 5. Sur la plage. / 6. Les Sept Nuits de Zaïra. / 7. La Moisson fleurie.) Couvertures illustrées par George Auriol.
@ Au Galop - Poésies, Lambert, 1888. 24 p.
@ Le Journal de Jane, Léon Vanier, 1888. 22 p.
@ Les Vacances d’un écolier parisien, Léon Vanier, 1889. 24 p.
@ Les Contes du Divan, J. Sarrazin, 1891. 313 p. Préface de Charles Virmaître.
@ A marée montante - prose et poésie, J. Sarrazin, 1894. 62 p.
@ Les Farces de Mijoulet, Lambert, 1894. 125 p. Préface de Clovis Hugues. Lettre de Frédéric Mistral. Conte pour servir d’introduction, de Léon Riotor.
@ Souvenirs de Montmartre et du Quartier Latin, J. Sarrazin, 1895. 237 p. Préface de Charles Virmaître.
@ Chanson d’hiver, J. Sarrazin, 1895. 72 p. Préface d’Alphonse Allais.
@ Chiffons, Rubans, Bouts de dentelle, J. Sarrazin, 1896. 81 p.

5 Responses to “Jehan Sarrazin, poète aux olives” You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed.
  1. Zeb Says:

    Grâce soit rendue à Gregory, qui ressuscite la figure injustement oubliée du pittoresque Jehan Sarrazin, sans qui Montmartre eût été privé d’olives et de Divan japonais. Merci pour ce beau travail.
    Amitiés.

  2. Grégory Says:

    Et merci à toi de m’avoir mis sur la piste de La Colle, de Riotor, que je n’aurais pas été dénicher sans un de tes articles !
    Indiquons d’ailleurs plus clairement les articles de Livrenblog consacrés à Léon Riotor :
    - Léon Riotor
    - Les Phalanstériens de Montmartre
    - Léon Riotor par Fernand Clerget et Louis Lumet

    Ne reste plus qu’à pouvoir lire les livres de Sarrazin qui semblent très difficiles à trouver. En attendant, on peut tout de même aller voir du côté de Gallica pour consulter La Lanterne Japonaise, les Histoires folichonnes et la première partie des Souvenirs de Montmartre et du Quartier Latin.
    Espérons plus encore : découvrir la frimousse de Jehan Sarrazin puisqu’il paraît qu’il vendait aussi des cartes postales le représentant avec ses olives !

    Amitiés.

  3. zeb Says:

    Je viens juste de trouver un volume de Sarrazin “A Marée montante”. Le temps de le lire et j’en rend-compte sur livrenblog.

    Amitiés.

  4. Le Préfet maritime Says:

    Vivent les olives et le vin rosé !

  5. Sarrazin gérald Says:

    Je recherche les ascendants de Jehan Sarrazin et ceux de son père ainsi que sa fratrie. Communiquez moi vos informations si vous en avez. Merci

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