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Jean Sarrazin, poète aux olives et aux lions 
par Gregory Haleux, le 29th September 2009

 

Suite à notre article sur Jehan Sarrazin, celui de Montmartre, Bruno Leclercq nous fit écho en extrayant du recueil A marée montante (1894) une nouvelle dans le goût sucré des Histoires folichonnes ; de son côté, Eric Dussert, nous offrit à lire, tiré de La Lanterne Japonaise, un très curieux texte de Marcel Bailliot, qui par le raccourci d’une vie et le babil puéril nous rappelle notre cher IL***.
Il est maintenant temps de présenter Jean Sarrazin père.

Jean Sarrazin est né le 6 octobre 1833 dans le petit village de Prapic, commune d’Orcières, en la vallée de Champsaur. Enfant, il garde les troupeaux dans la montagne. A douze ans, son père l’emmène en tournée un peu partout en France pour vendre avec lui images pieuses et d’Epinal. Rentré à Prapic, il termine son instruction latine puis enseigne dans l’école d’un hameau voisin durant quelques années. Agé de vingt ans, il décide de quitter le pays et part à l’aventure armé d’un violon. C’est ainsi qu’en 1853 il débarque à Lyon.

 

 

Un éditeur lui propose de faire imprimer ses chansons en échange des droits de propriété de deux d’entre elles. Ainsi commence la publication d’une longue série de petites plaquettes de quatre ou huit pages. Ce n’est qu’en 1869 que Jean Sarrazin fait imprimer son premier véritable recueil, Les Fruits verts, suivis l’année suivante par Les Fruits divers. Près de vingt volumes constituent son oeuvre. Ses derniers titres témoignent d’une volonté toujours renouvelée d’en finir avec la poésie : Dernière gerbe, Epis oubliés, Mes Noces d’or avec la Muse et le Baquet, Derniers sons d’une lyre brisée
La poésie de Sarrazin est grâcieuse et sans originalité, empreinte de simplicité et de bonne humeur, elle exalte la nature et les bons sentiments, volontiers moralisatrice, patriotique. Elle chante les Alpes et Prapic, son village natal. Elle est souvent de circonstance, commentant tel cyclone ou incendie, telle ouverture de brasserie ou exposition d’horticulture.
Figure locale très appréciée, Jean Sarrazin est de toutes les fêtes de bienfaisance, et particulièrement de l’annuel Bal des Etudiants pour lequel il a l’habitude de composer un sonnet qui, imprimé et élégamment orné du dessin d’un artiste, est vendu au profit des pauvres. Voici celui qu’il offrit pour le Bal de 1886 :

 

LA JEUNESSE

Je suis ce que les dieux ont créé de plus beau !
Et mon règne s’étend sur l’homme et la nature ;
L’innocence, l’amour, le plaisir, l’aventure
Forment ma cour; leur ciel pour astre a mon flambeau.

Le Printemps, ravissant la nature au tombeau,
La pare de ma grâce et de ma gaité pure ;
La femme veut mes traits, l’amour prend ma ceinture,
Et s’en fait, le malin ! un décevant bandeau…

La Vague est mon séjour… l’Illusion ma vie…
Des pâles Voluptés je suis toujours suivie,
Et partout sous mes pas je fais surgir des fleurs.

En moi les dévoûments trouvent aussi leurs heures…
Par ce bal, je vais – même en de pauvres demeures,
Demain mettre la joie à la place des pleurs.

 

 

Mais revenons au fruit qui lui vaut le titre de « Poète aux olives ». Jean Sarrazin est une figure aisément reconnaissable dans les brasseries lyonnaises : binocle, favoris, baquet d’olives à un bras, serviette de notaire sous l’autre. Il fait le tour des tables et propose olives et poèmes. A peu de détails près, c’est le portrait du fils.
Comment l’idée de ce commerce lui est-elle venue ? Le poète s’en explique dans la préface de l’un de ses livres :

La Providence qui donne la graine et la goutte d’eau au moineau eut pitié de moi. Elle fit tomber un rayon de sa bonté sur un vieux tonneau d’olives, car elles n’étaient pas abondantes à cette époque, à Lyon, et une voix, comme à Jeanne d’Arc — c’est peut-être la même — me dit : « Prends ce baquet et, en autre apôtre, va porter, non la parole, mais ce fruit. Par lui tu trouveras le moyen de manger du pain chaque jour et de la viande quand tu pourras. »

 

 

Jean Sarrazin s’est distingué par une autre excentricité : un jour il entre dans la cage des lions d’une ménagerie pour leur déclamer quelques vers.

Les lauriers d’Apollon empêchaient de dormir notre collègue Jean Sarrazin de Lyon. Voulant s’assurer que les chants de sa lyre sont aussi mélodieux que ceux du Dieu du Parnasse, notre confrère est entré dans la cage des lions d’une ménagerie et, à leur grande stupéfaction, leur a débité un sonnet qu’ils ont paru goûter au plus haut point. Nous ne savons ce qu’il nous faut le plus admirer, de la longanimité de ces superbes fauves ou du courage de M. Sarrazin. Ce qu’il y a de certain, c’est que nous pouvons assurer à notre collègue que nous ne chercherons pas à amoindrir cet acte de courage en l’imitant.
Si les lions étaient empaillés, passe encore ! On pourrait alors se risquer à leur faire une visite.

(Les Voix de la Patrie, organe bi-mensuel de
l’Académie poétique de France, 15 octobre 1880)

Plusieurs années après, le souvenir de l’événement est si vivace que ce journaliste le croit presque de la veille  :

Les Lyonnais se rappellent qu’il y a cinq ou six ans le poète Sarrazin entra dans la cage des lions de la ménagerie Pezon, et que, nouvel Orphée, il y récita des vers de sa composition, au milieu des fauves épatés.
Cet événement poético-zoologique a été perpétué par une photographie dans laquelle on voit M. Sarrazin, assis sur une chaise, son placide visage encadré de favoris poivre et sel, la main droite levée en pigeon-vole. Dans cette attitude il déclame avec sérénité au milieu d’un auditoire de lions !
Les mauvaises langues assuraient qu’on avait stupéfié les fauves au moyen du chloroforme et que les vers du poète suffisaient à les empêcher de sortir de leur sommeil ; mais en réalité, il ne faut pas se fier aux bêtes féroces. La plupart des dompteurs ont été plus ou moins déchirés par leurs élèves.
Van Arnbarg, Lucas, Batty, Bidel et bien d’autres ont été victimes de la colère de lions et de tigres avant Seeth et Mlle Gandolfo.

(Le Progrès illustré, supplément littéraire du
Progrès de Lyon
,  17 avril 1891)

Malheureusement, nous n’avons pas trouvé cette photographie témoignant de l’exploit. Mais une autre image compensera largement ce manque :

 

 

Si cette carte postale nous montre la double nature de Jean Sarrazin — le pas décidé du commerçant, l’introspection du poète —, elle est aussi très intéressante par son quatrain. Les lecteurs de notre article sur Sarrazin fils y reconnaîtront en effet le poème qu’Alphonse Allais citait dans son conte « Trop de kangourous » et qu’il attribuait à l’école de Salerne. Première leçon : alors que nous pensions qu’Allais évoquait Sarrazin fils, nous sommes peut-être nous-même tombé dans le piège de la confusion père/fils. Enfin, sans le dire parce que cela nous paraissait aller de soi, nous attribuions cet amusant quatrain à Allais lui-même, ce spécialiste de la rime riche à qui convenait parfaitement de faire rimer les olives avec les solives. Nous voyons qu’il n’en est rien et que Sarrazin en est le véritable auteur.

Enfin, voici un portrait du poète signé Paul Bertnay dans Lyon-Revue de novembre 1885 :

SARRAZIN

Sarrazin vient de nous apporter son nouveau volume « BRISES ALPESTRES ». (1) Ce titre éminemment printanier parfume des poèmes, des sonnets, des fantaisies — toutes façons de courtiser la muse qui sont familières à notre illustre poète des brasseries.
Car il est illustre, Jean Sarrazin. Je ne parle pas de ses œuvres  dont la liste déjà longue représente un total de vers, – jamais il ne s’est abaissé à la prose, – qui fait paraître modeste le bagage de Musset ou celui de Virgile. Le peuple des brasseries ne lit pas plus Sarrazin qu’il ne lit Hugo, mais de même qu’il admire de confiance l’auteur des Rayons et des Ombres, de même il se montre curieusement cet autre poète qui poursuit sa chimère ailée à travers les tables de bois ciré, où il vide peu à peu son baquet d’olives sur de petits carrés de papier blanc, – ci deux sous.
Curieuse histoire que celle de ce paysan de Gap, qui apprenait à lire aux enfants de son petit village, qui gagnait à ce métier vingt francs par mois, qui vivait de cette obole et, pendant que les gamins jouaient au verger, laissait vagabonder la folle du logis et s’enfuyait avec elle à cheval sur les nuages qui couraient vers le nord.
Un beau jour, il se trouva possesseur d’un capital : il avait dix-sept francs. – Et voici Sarrazin parti à la conquête de la gloire et du monde.
C’est-à-dire qu’il alla à pied a Lyon, qu’il y arriva éreinté, moulu, chez une parente épicière de la rue Grôlée, qu’il y fut accueilli avec une froideur marquée, si j’en juge par ce souvenir recueilli de la bouche du poète :
— Je voudrais bien, ma tante, trouver un métier pour vivre.
— A quoi es-tu bon, mon pauvre garçon, tu ne peux servir qu’à la porte d’un hôpital !
— ???
— Pour faire vomir les malades !…
Ceci vous apprendra, si vous l’ignoriez, que le Sarrazin de la première heure n’était pas le gentleman à lorgnon et à favoris qui, avec sa serviette de maroquin, ressemblerait trop à Emile Olivier, s’il ne rendait toute erreur impossible grâce à son petit baquet de bois.
Ce Sarrazin primitif, hirsute, mal léché, ne trouva pas en effet d’occupation fructueuse dans la rue Grôlée ni même dans les quartiers voisins. Il lui fallut aller jusqu’à l’Arbresle où on l’employa comme aide-jardinier dans un couvent de femmes. Ce ne fut l’occasion d’aucun roman renouvelé de Boccace. Sarrazin ne perdit pas son manteau, d’abord parce qu’il n’en avait pas et ensuite parce que aucune nonnette n’essaya de s’assurer s’il en portait. — Et il fallut bientôt revenir rue Grôlée : L’air du couvent ne convenait pas à ce bohême des Hautes-Alpes.
Le revoici rue Grôlée. En s’y promenant, mélancolique, désœuvré, il aperçoit des olives dans un baquet : Une lueur, la lueur du génie, passa dans son œil,  il avait trouvé, comme Archimède.
Les olives firent vendre les vers, les vers firent vendre les olives ; dès la première année Sarrazin était déjà connu dans le monde facile des Noctambules et il envoyait à sa mère deux cents francs d’économie. Tout le monde là-bas crut qu’il avait dévalisé le courrier de Lyon ou retrouvé les pépites d’or du Rhône.
Et peu à peu Sarrazin grandit, grandit, fidèle à son baquet, fidèle à sa muse, ami de tous (il raconte que ce sont les poignées de main qui lui rendent les  mains calleuses), tutoyant les gens avec autant de facilité qu’il s’en laisse tutoyer, passant de la brasserie Rinck à celle des Chemins de fer, continuant par la brasserie Fritz Hoffherr, terminant par la brasserie Georges, et distribuant à la foule des consommateurs – tous ses camarades – les cinq olives réglementaires qui donnent tant de saveur à la bière après qu’on les a croquées.
Cette promenade lucrative où le négociant s’efface parfois devant le poëte et où le grand Sarrazin des « Givres du Pinde », des « Fruits verts », des « Ondées, des « Soupirs » s’oublie au coin d’une table à causer avec un confrère en Apollo, cette course quotidienne s’interrompt une ou deux fois par an. C’est quand Sarrazin apporte son concours à quelque fête de bienfaisance. Alors ce sont des prodiges. Il a composé la veille ou l’avant-veille quelque sonnet aux rimes sonores, il le fait tirer sur vélin ; un graveur de bonne volonté enjolive le chef-d’œuvre, et l’auteur se charge de la vente. Le lendemain, il peut se flatter d’avoir dit bonjour à tous ses amis et il apporte vingt-cinq louis à la caisse. On le remercie et tout est dit : Sarrazin est content, il a travaillé pour les pauvres gens.
Est-ce à prétendre qu’il est insensible à la gloire : il ne serait pas poète s’il n’aimait le laurier et les bravos idolâtres.
Un jour même il est descendu de son piédestal pour entrer dans la cage des rois du désert. – Il est allé voir les lions du Pezon. — L’entrevue du camp du Drap-d’or. Les fauves ont été polis. Il leur a lu un sonnet, ils ont baillé. – S’ils avaient été incivils, ils l’auraient dévoré. Quel dommage !
Nous y aurions perdu une de nos gloires populaires, un excellent homme, et beaucoup de poésies encore en gestation dans le cerveau du poète aux olives.
Celle-ci, par exemple, que je cueille au hasard dans son livre d’aujourd’hui.

LE JOUR DES MORTS

La demeure des morts pour ce jour est parée,
Le monument revoit sa première splendeur,
Sa barrière est repeinte et sa croix redorée,
Son cyprès rajeuni par l’art de l’émondeur.

La simple tombe aussi, de soins est entourée,
La couronne, le buis, l’immortelle, la fleur,
Sont fixés avec goût sur la terre sacrée
Qui, cachant l’être aimé, fait germer la douleur.

Et le jour arrivé, comme une mer en houle,
Tout le Lyon vivant se précipite en foule,
Vers le Lyon qui dort du sommeil éternel.

Là, le maintien est grave et l’aspect solennel,
Le cœur seul parle, et Dieu, la puissance infinie,
Ce jour-là, prête aux morts une lueur de vie.

Ajoutons que Sarrazin possède une intéressante galerie de tableaux où son portrait figure douze fois, réédité par tous les artistes de Lyon, qu’il est amoureux, qu’il est chaste, et qu’il vit heureux :

Isolé, quand il veut, dans son rêve idéal.

(1) BRISES ALPESTRES, poésies par Jean Sarrazin. – Lyon, imprimerie X. Jevain, 42, rue Sala, 1885. Beau volume de 140 pages, imp. en caract. Elzév. sur papier vergé teinté.

Jean Sarrazin n’eut pas à mettre sa joyeuse philanthropie à rude épreuve en s’éteignant quelques mois avant la guerre, le 30 avril 1914.

 

BIBLIOGRAPHIE DE
JEAN SARRAZIN père

@ Les Fruits verts, Impr. de Jevain et Bourgeon, 1869. 159 p.
@ Les Fruits divers, Impr.de Vve Rougier et fils, 1870. 111 p.
@ Les Ondées, Impr. de Vve Rougier et fils, 1872. 111 p.
@ Les Soupirs, Impr. de X. Jevain, 1875. 111 p.
@ Poésies, Impr. de X. Jevain, 1877. 24 p.
@ Lueurs et brumes, Impr. de X. Jevain, 1879. 111 p.
@ Trait d’union, Impr. de P.-M. Perrellon, 1880. 24 p.
@ Givre du Pinde, Impr. de P.-M. Perrellon, 1882. 24 p.
@ Roses et épines, Impr. de P.-M. Perrellon, 1883. 24 p.
@ Brises alpestres, Impr. de X. Jevain, 1885. 134 p.
@ Gouttes d’eau du Permesse, Impr. de Pitrat aîné, 1887. 48 p.
@ Les Outres d’Eole, cinquante-quatre sonnets, Impr. de Pitrat aîné, 1890. 63 p.
@ Les Fleurs d’automne, pièces et sonnets, Impr. de Pitrat aîné, 1892. 103 p.
@ Pointe d’azur, Impr. Léon Sézanne, 1897. 58 p.
@ Dernière gerbe, Impr. de A. Rey, 1901. 300 p.
@ Epis oubliés, Bascou et Dupuis, 1902. 47 p.
@ Mes Noces d’Or avec la Muse et le Baquet. Poésies diverses - 1853-1903, Impr. de A. Rey, 1903. 33 p.
@ Derniers sons d’une lyre brisée, Impr. de A. Rey, 1909. 159 p.

Sur Jean Sarrazin :
@ Joseph Manin, Jean Sarrazin, poète lyonnais, dit le Poète aux olives, M.-L. Durand, 1901, 33 p.
@ Emile Roux-Parassac, Les Noces d’or du poète Jean Sarrazin, 1853-1903, Louis Jean & Peyrot, 1903, 18 p.

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