par Gregory Haleux, le 22nd October 2009
Fagus — dont vous attendez impatiemment notre réédition du Colloque sentimental… (1898) qui sera disponible dès qu’atteinte la pleine maturité — fut, entre 1898 et 1903, un admirable critique d’art pour la Revue des Beaux-Arts et des Lettres, la Revue Blanche et la Plume. S’il est aujourd’hui royalement oublié comme poète, il est difficile d’éviter son nom quand on s’intéresse de près à Picasso. Car il fut le premier, en France, à lui consacrer un article, dès 1901. Un article très élogieux, remarquant avec acuité la « juvénilement impétueuse spontanéité » du peintre.
Fagus voulut faire plus pour la gloire de Picasso, comme le montre la lettre inédite que voici, adressée à Karl Boès, alors directeur de La Plume :
De Paris, le vingt-sept juin
– Comment encore ? –
– Mon Dieu oui, vous voyez –
Voici : je viens de voir chez Vollard l’exposition du jeune peintre (espagnol, bien entendu) d’un tempérament merveilleux, oh mais alors tout à fait…
Il serait excellent qu’un écrivain de La Plume en discourût – pas moi… au reste je l’accomplis à la R-B. – Saunier… ou Rambosson qui demeure par là ? ou Riotor.
Il se tint récemment deux autres expositions : celle de Cals, celle d’Emile Bernard – qui méritent au moins une mention.
Bien à vous.
Fagus
Et, de son écriture la plus ample, Fagus ajoute sous sa signature :
Le peintre s’appelle Picasso
Grâce aux souvenirs d’André Salmon, nous apprenons qu’entre Picasso et Fagus, l’intérêt fut réciproque, que le peintre lut et fit découvrir à quelques-uns le poète :
J’ai ramassé Testament de ma vie première, non pas dans une boîte à bouquins des quais de la Seine, mais dans un tub en zinc. Ce tub se posait au beau milieu de l’atelier de Picasso, au Bateau-Lavoir, à Montmartre. Picasso (je ne le connaissais que depuis quelques heures) avait-il été tenté d’un sujet à la Bonnard, avec une demoiselle nue dans ce vaisseau de zinc ? Eut-il un instant le caprice d’user pour lui-même du bassin portatif ? Toujours est-il que Picasso confessant de la sympathie pour quelques auteurs modernes voulut bien me recommander deux ouvrages : le Testament de ma vie première, de Félicien Fagus et l’Arbre de Paul Claudel.
— Tu peux les prendre, emporte-les… Non, pas sur la planche, là, dans le tub.
C’était un fait. Déjà dépenaillés, la mince plaquette et le fort volume du Mercure gisaient au creux du tub, là où les recommandait à l’attention de ses amis un Picasso pas encore illustre, un Picasso à peine tiré de l’époque bleue pour entrer dans l’époque des saltimbanques […]
Salmon ne savait apparemment pas que Picasso avait déjà peint une baigneuse au tub rappelant celles de Bonnard : La Chambre bleue (1901).
Fagus en fit d’ailleurs une description dans son article « Espagnols » de la Revue Blanche (septembre 1902) :
Une fille au tub, maigres jambes et maigre torse, qui debout, épongeant sa hanche, hausse haut l’épaule du bras qui mène l’éponge, figure une beauté grêle, contournée, sereine avec étrangeté.
Sut-il que ce tub fut aussi le réceptacle de son oeuvre de jeunesse ?

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