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Jean-Pierre Brisset, “à M. Victor Meunier, le 22 mai” 
par Gregory Haleux, le 10th January 2010

 [article publié initialement le 24 mars 2006 sur le blog Bartlebooth]


 

[…] que la bibliothèque de la ville où j’habitais […] la Grammaire logique (1883) de Jean-Pierre Brisset. En le consultant, […] dédicace de l’auteur ! […] notamment à l’Anthologie de l’humour noir d’André Breton, l’encyclopédie des fous littéraires d’André Blavier ([…] "Brisset, bien sûr, les domine tous, de très haut", […] les myth(étym)ologistes), la revue Analytica (cahiers de recherche du champ freudien) qui avait republié Le mystère de Dieu est accompli, quelques textes de Michel Foucault et le Jean-Pierre Brisset, prince des penseurs, de Marc Décimo, réédité depuis et considérablement augmenté.
[…] revoir ce livre et en photographier la dédicace.
[…] Jean-Pierre Brisset, Prince des Penseurs, inventeur, grammairien et prophète (Les Presses du Réel, 2001).
En 1883, Jean-Pierre Brisset n’a pour l’instant écrit qu’un précis d’art natatoire (1870), une méthode destinée aux Allemands voulant apprendre le français (1874) et la Grammaire logique (1878), une variante de son précédent travail, adapté aux locuteurs français. Alors qu’il achève la réécriture de la Grammaire logique, qu’il essaie de perfectionner depuis 1880, il a, en janvier 1883, la révélation que le latin n’a jamais vraiment existé et qu’il est plutôt « un langage artificiel », « une oeuvre d’hommes, un argot » qui « n’a eu absolument aucune influence sur la langue française ». Cette révélation est suivie, en février, d’une autre, plus insolite : les hommes et toutes les langues sont issus de la grenouille ! Brisset insère en toute hâte ces réflexions à la fin de son ouvrage, sous les titres « De la formation des langues latines et de la langue française en particulier », « Le latin est un langage artificiel », « Il n’y a pas eu de langues romanes » et « Révélations ».

[…] Offert respectueusement par l’auteur à M. Victor Meunier le 22 mai. […] Brisset, plutôt que d’attendre un an ou plus, n’a pas tardé à en envoyer un exemplaire à ce Victor Meunier, […] Dans le Nouveau Larousse illustré de 1900, […] :

MEUNIER (Amédée-Victor), publiciste français, né à Paris en 1817. Il débuta comme journaliste scientifique, dirigea le « Dictionnaire élémentaire d’histoire naturelle » (1842), puis la « Revue synthétique ». Il collabora à divers journaux politiques ; mais, à partir du coup d’Etat (1851), il se livra exclusivement à la vulgarisation scientifique ; il fonda l’Ami des sciences, puis la Presse des enfants, à la rédaction de laquelle Mme Victor Meunier prit une part active. On peut citer de lui : Jésus-Christ devant les conseils de guerre (1847), ouvrage mis à l’index et traduit en plusieurs langues ; l’Avenir des espèces (1886) ; Scènes et types du monde savant (1889) ; Sélection et perfectionnement animal (1895) – Mme Victor MEUNIER, née à Brighton (Angleterre), a traduit les premiers contes d’Edgar Poë et publié les Ruines d’un vieux manoir (1895), ainsi que divers romans et nouvelles.

Le titre Jésus-Christ devant les conseils de guerre […] airs d’écrits d’illuminés, […] période qui produisit nombre d’écrits d’individus exaltés par les théories de Charles Fourier, dans le genre de Jean Journet ([…] Philantropes, Sociologues & Casse-pieds). […] cercle fouriériste, la librairie phalanstérienne, mais il n’a rien, ou trop peu, de celui d’un fou littéraire. […] livres de vulgarisation zoologique, à caractère apparemment évolutionniste. […] Gallica, la bibliothèque numérique de la BNF, […] bonne piste. En effet, ce Victor Meunier a également écrit Les Animaux à métamorphoses (1867) et Les Animaux d’autrefois (1874).

Dans Les Animaux à métamorphoses, l’auteur consacre une longue partie aux amphibiens. Le chapitre réservé aux crapauds et grenouilles s’attarde longuement sur les mythiques pluies où l’on verrait ces animaux tomber du ciel, sur des expériences consistant à enfermer crapauds et grenouilles dans du plâtre ou du grès ou a les faire geler, pour tester leur résistance, avant d’en venir aux phénomènes de la métamorphose.
Le chapitre suivant, consacré à la salamandre, se termine sur une anecdote […] une monstrueuse salamandre d’un mètre de long :

On peut, en raison de sa taille, la regarder comme un témoin attardé de ces antiques époques où les êtres vivants atteignaient si communément des dimensions gigantesques. C’est une proche parente de cette grande salamandre fossile d’Oeningen devenue si fameuse par suite de la méprise à laquelle donna lieu son squelette trouvé dans les schistes de la localité susdite, et des discussions qui s’ensuivirent. Scheuchzer prit les os pétrifiés de l’amphibien pour des os humains, et le décrivit sous le nom d’homme témoin du déluge (homo diluvii testis)
(Victor Meunier, Les Animaux à métamorphoses, A.Mame, 1867, p.105)

La partie « Amphibiens » des Animaux à métamorphoses se termine par un chapitre intitulé « Un animal douteux » : il y est question d’un animal monstrueux aperçu en mer en 1861 et décrit comme ayant « des bras d’hommes », qu’on a appelé manta et qui « ne serait autre chose qu’un batracien de taille gigantesque, une espèce de grenouille longue de trois mètres » (Ibid, p.106)

Dans Les Animaux d’autrefois (1874), Victor Meunier consacre une nouvelle fois un chapitre à cette salamandre géante,

 « L’andrias n’est qu’une salamandre ; mais tandis que nos salamandres ont environ un décimètre de long, l’andrias avait un mètre cinquante.
On l’a pris pour un homme. « Est-il possible disait Pierre Camper, de prendre un lézard pétrifié pour un homme ? » Cela était possible, car cela fut fait.
Un médecin suisse, un naturaliste, Jean Jacob Scheuchzer, est l’auteur de cette mémorable méprise.

[…] dans le calcaire schisteux d’Oeningen, non loin de Constance, un squelette incrusté dans la pierre et merveilleusement conservé ayant été trouvé, Scheuchzer vit dans ce squelette les restes de l’homme témoin du déluge. Homo diluvii testis : c’est le titre de la dissertation publiée par lui sur ce sujet en 1731. Une figure représentant cet inappréciable fossible accompagnait la brochure.
 « Il est certain, dit l’auteur, que ce schiste contient une moitié, ou peu s’en faut, du squelette d’un homme ; que la substance même des os, et, qui plus est, des chairs, y sont incorporées dans la pierre : en un mot, que c’est une des reliques les plus rares que nous ayons de cette race maudite qui fut ensevelie sous les eaux.
[…] »
Tous les contemporains du médecin suisse partagèrent son opinion ; tous, Pierre Camper excepté. Il alla à Oeningen, vit le fossile, et c’est alors qu’il s’écria : « Est-il possible de prendre pour un homme un lézard pétrifié? »
Camper se trompait ; ce n’était pas un lézard, mais une salamandre qu’il avait devant lui. C’est ce dont Cuvier se convainquit sur la seule inspection du dessin.
[…] »
(Victor Meunier, Les Animaux d’autrefois, A. Mame et fils, 1874, pp. 263-265)

Cette anecdote, Brisset l’évoqua brièvement à trois reprises dans des ouvrages ultérieurs, Le mystère de Dieu est accompli (1890), La Science de Dieu ou la Création de l’Homme (1900) et Les Origines humaines (1913 ; « Cette dernière pétrification fut immédiatement regardée par le médecin Scheuchzer comme le squelette d’un homme et il écrivit un ouvrage là-dessus. Naturellement il eut des contradicteurs, mais c’est certainement tout au moins les restes d’un dieu marin, les restes d’un ancêtre de l’homme », p.1254 des Oeuvres complètes)

[…] sources, Brisset […] Dupinay de Vorepierre et le dictionnaire Larousse, […] sa dédicace et ce que je trouve dans les ouvrages de Meunier me prouvent que la fréquentation de ses derniers par Brisset a du appuyer ou favoriser ses idées.
Marc Décimo, dans son étude de l’oeuvre brissetienne, en illustration de son affirmation selon laquelle Brisset a emprunté l’essentiel de ses informations à Dupinay de Vorepierre, reproduit un dessin tiré de l’encyclopédie de ce dernier et figurant le cheirotherium ou labyrinthodon. Or il se trouve que Meunier lui consacre un chapitre dans Les Animaux d’autrefois, juste avant celui concernant l’andrias. Voici ce qu’il en dit :

Dans le grès bigarré, en Allemagne, près de Hildburghausen, un naturaliste, M. Kaup, trouva en 1835 les traces des pas d’un quadrupède, et à cause de la disposition en forme de mains de ces empreintes, il donna à l’animal inconnu de qui elles proviennent le nom de cheirotherium. […]
M. Kaup pensa que ces empreintes avaient été formées par un mammifère ; mais depuis, un certain nombre d’os ayant été découvers (la tête, le bassin, et une partie de l’omoplate), M. Owen a émis l’opinion que le cheirotherium était, non point un mammifère, mais un batracien gigantesque.
Des dents coniques très-fortes, d’une structure compliquée, armaient ses mâchoires ; c’est la structure de ses dents qui lui a valu le nom de labyrinthodon. On suppose que sa tête était prolongée par un écusson osseux.
(Victor Meunier, Les Animaux d’autrefois, A. Mame et fils, 1874, pp. 258-263)

 

[…] coacidences ? […] Ernest Renan, Louis Havet et René Cagnat. […] Raymond Roussel n’a-t-il pas eu Jules Verne pour grand modèle ?

«Si on ne trouve pas de rapport entre deux idées,
elles ont un point commun avec une troisième
»
(Jean-Pierre Brisset)

[…] ou synchronicités.
[…] un autre écrivain et inventeur singulier a dédicacé non pas une mais deux de ses oeuvres à Victor Meunier. Il s’agit du poète Charles Cros. Son poème « Heures sereines », […] Le Coffret de santal (1873) […] « A Victor Meunier ». […]

J’ai pénétré bien des mystères
Dont les humains son ébahis :
Grimoires de tous les pays,
Êtres et lois élémentaires.

quatrain qu’on pourrait d’ailleurs mettre en exergue aux oeuvres complètes de Brisset. […] grimoire est une altération de gramaire […] « désignait au moyen âge la grammaire en latin, inintelligible pour le commun des mortels », « Grimoire désigne un livre de magie puis, par extension, un discours incompréhensible et un ouvrage inintelligible » : en ces sens, la Grammaire logique et les ouvrages que Brisset écrit ensuite sont aussi des grimoires.
En 1876, Charles Cros réalise ses premiers essais de photographie en couleur : il dédicace le « 1er tirage de mon procédé de photochromie, à Victor Meunier, mon parrain scientifique ».
Notons que Charles Cros fut l’auteur d’au moins quatre vers holorimes et que les analyses linguistiques de Brisset reposent sur le même principe de l’homophonie.
Un autre grand holorimeur, Alphonse Allais, entendit pour la première fois parler de Charles Cros grâce à… Victor Meunier. Extrait de « La Mort de Charles Cros », d’Allais, paru dans Le Chat Noir le 18 août 1888 :

Pauvre Cros ! Je le vois encore le jour où je le rencontrai pour la première fois. C’était, si je ne me trompe, en 76. Comme ça va, le temps !
J’avais lu le matin dans Le Rappel une chronique scientifique de Victor Meunier, qui semblait un conte de fées.
Un jeune homme venait d’inventer un instrument bizarre qui enregistrait la voix humaine et même tous les autres sons, et qui non seulement en marquait les vibrations, mais reproduisait ces bruits autant de fois que l’on voulait.
L’instrument s’appelait le paléographe. La théorie en était d’une simplicité patriarcale.
Le lendemain, grâce à mon ami Lorin, je connaissais Charles Cros, l’inventeur du merveilleux appareil dont M. Edison devait prendre le brevet, l’année suivante.

[…] l’article de Victor Meunier, « Le son mis en bouteille », est de fin 1877. Quant à paléographe, […] erreur de l’hydropathe […] : l’invention de Charles Cros avait pour nom paléophone. […] paléographie puisqu’à peine âgé de seize ans il étudiait le sanscrit et l’hébreu.
Quelques années auparavant, l’année du Coffret de santal, Cros avait proposé une autre invention, un Projet de communication avec les habitants de Vénus, dont il y eut, en 1873, un compte-rendu écrit par… Stanislas Meunier, fils de Victor et géologue dont on peut lire un article sur les traces fossiles de pas d’animaux, où il est question du… labyrinthodon.

 […] juste en ajoutant que l’aliéniste, Marcel Réja, qui s’intéressa dès 1904 à Brisset (on ne sait comment il le découvrit), soit un an après la mort de Victor Meunier, avait pour vrai nom… Paul Meunier et je serais prêt à parier qu’il avait un lien de parenté avec.

[les gravures proviennent des livres de Victor Meunier […] Gallica]

One Response to “Jean-Pierre Brisset, “à M. Victor Meunier, le 22 mai”” You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed.
  1. albin Says:

    merci pour les liens.

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