logoweb.jpg

Viennent de paraître :

image de Quelques lettres à Lord Jim - Dominique Meens - editions Cynthia 3000
Quelques lettres à Lord Jim
de Dominique Meens
18 €. 202 pages.
[ lire la présentation ]
---

image d'Au pays du mufle - Laurent Tailhade - editions Cynthia 3000
Au pays du mufle
de Laurent Tailhade
20 €. 146 pages.
[ lire la présentation ]

Également disponibles :

Triling - Jean-René Lassalle - editions Cynthia 3000
Triling
de Jean-René Lassalle
9 €. Portefolio, 9 dépliants. [ lire la présentation ]


image du Moulin à parôles nostalgiques - Mickaël-Pierre - editions Cynthia 3000
Le Moulin à parôles nostalgiques
de Mickaël-Pierre
10 €. 80 pages.
[ lire la présentation ]

image d'Omajajari - Collectif - editions Cynthia 3000
Omajajari
Collectif
25 €. 338 pages.
[ lire la présentation ]


image de Carnets d'un basedowien - Jean-Marc Baillieu - editions Cynthia 3000
Carnets d'un basedowien
de Jean-Marc Baillieu
12 €. 92 pages.
[ lire la présentation ]

image de Troublant trou noir - Grégory Haleux - editions Cynthia 3000
Troublant trou noir
de Grégory Haleux
7 €. 65 pages.
[ lire la présentation ]

image de IL*** - Léo d'Arkaï - editions Cynthia 3000
IL***
de Léo d'Arkaï - suivi de
Pillard d’Arkaï, bandit des terres
, par Gilles Picq .
6 €. 60 pages.
[ lire la présentation ]

Etant donnes - editions Cynthia 3000
Étant Donnés
de Céline Brun-Picard
& Grégory Haleux
9 €. 104 pages.
[ lire la présentation ]

Identification






Mot de passe oublié ?
Pas encore de compte ? Enregistrez-vous
Le Carnaval de l’au-delà, par Laurent Tailhade 
par Cynthia 3000, le 21st August 2010


Eugène Thiébault, Henri Robin et son spectre, 1863.

 

Parmi les articles de Laurent Tailhade non repris en volume, nous découvrons celui-ci, paru dans Le Petit Niçois, le 14 janvier 1916 :

 

Le Carnaval de l’au-delà

 

« Se peut-il, en vérité, monsieur, que l’on soit manichéen ? » demande avec politesse, dans je ne sais quel dialogue de Voltaire, un précurseur du divin Jérôme Coignard.
« Se peut-il que l’on soit manichéen » ? Certes et, tout de même, cathare, hussite, iconomaque ou patarin. Paris fourmille d’anabaptistes. La province abonde en disciples de Jansénius et Joris-Karl Huysmans (qui fut, de son vivant, un surprenant imbécile par la grâce de Dieu), croyait dur comme fer aux prêtresses lucifériennes. Il faisait même, dans ses jours d’expansion, voir à ses intimes des poils arrachés à l’Esprit des Ténèbres… On cite des ferblantiers préadamites et des concierges qui, non contents de donner le cordon, prolongent au vingtième siècle les erreurs de Nestorius. Les Eglises en chambre foisonnent comme les hannetons au mois de mai. Le boudhiste du cinquième a pour voisin le raskolnik d’en face. et, quand M. Jules Bois, de la Scandinavie à l’Equateur, ne commivoyage plus, représentant la littérature française, il condense, résume et centralise chez soi les cultes mineurs, les dogmes itinérants, les mystères de troisième classe, et généralement tout le divin que les « five o’clock » ésotériques ont, depuis quelques ans, mis à la hauteur des pêcheresses très mûres.
Ce quidam, assis près de vous, dans le métro, assume à bon droit le nom d’epopte. Il reçoit directement l’influx, tantôt de l’erdgeist, tantôt du Paraclet. Car il est — sauf respect — camarade comme cochon, avec la Troisième Personne et les Puissances Elémentaires.
Cet autre, que vous bousculez près de l’ascenseur, vit dans la lumière du Troisième Appartement, comme un poisson dans l’eau. Tel employé du gaz entretient le double de Jeanne d’Arc ou l’esprit d’Ezechiel, habitués l’un à l’autre de sa chaise percée : item, de Spinoza, de Marc Aurèle, d’Offenbach, de Cora Pearl, d’Ossian et de Schopenhauer, qui préfèrent quant à eux, discourir dans la porte du buffet.
Il y a quinze ans, M. Fabre des Essarts, en religion Synésius, évêque de Monségur, primat des Gaules, pontife de la Gnose, vêtu d’andrinople et mitré de calicot, célébrait, avec beaucoup de dignité, au cinquième étage, les offices albigeois, comme à la belle époque des comtes Raymond, du roi en Peyre et de la vigoureuse Toulousaine qui « descluqua » [?] Montfort.
Depuis le culte du père Loyson, situé rue d’Arras, dans un rez-de-chaussée, au fond de la cour, à gauche, et faisant face au petit endroit, jamais religion excentrique ne fit paraître autant de dignité. Monsieur Henry Austruy, directeur de la Nouvelle Revue, garde souvenance, peut-être, des messes albigeoises, de la dalmatique et du surplis que jadis il revêtait […] de prendre part, en qualité de diacre ou d’acolyte, l’hérésie en chambre du vénérable Synésius. Nul ne portait, avec plus de sérieux qu’Henry Austruy, le harnais du carnaval mystique, toute galéjade ayant pour condiment essentiel une parfaite gravité.

Voilà, certes, de belles choses. Mais, direz-vous, pour accéder moi chétif, à la « science maudite », pour entrer dans le sanctuaire et prendre place à l’Orient, il me faudrait recommencer la vie et travailler comme un boeuf sur des choses ardues. « Ad augusta, per angusta ».  L’Art est long, le Temps est court. Et j’en suis encore, hélas ! en fait d’occultisme, à Mathieu de la Drôme. Ah ! bonne gens ! ne prenez cure de ces bagatelles. A part quelques faquins qui s’amusent à étudier, les adeptes font profession d’une aimable ignorance. Voltaire les eût qualifiés d’ « apédeutes ». Exception faite de quelques rares esprits tels Eliphas Lévy, Barlet, Guaita, Papus, quelques autres vivants, dont les noms viennent aux lèvres, telles aussi les aimables femmes, que Nice a faites siennes et dont le cénacle très amène, reste avant tout un salon, combien, parmi les mages, les prophètes, les théosophes contemporains savent lire couramment ou mettre l’orthographe ? Tel qui, le soir venu, apprend aux vieilles demoiselles, en mal de spiritisme, « un frisson nouveau », et des pamoisons inédites n’aurait pas la culture suffisante pour vendre au « Bon Marché », des gants ou des voilettes. Celle-ci rendrait, pour la bêtise, des points à un ténor ! Celui-là s’informe avec ingénuité, de ce que fut Jean Tritême. L’un insiste pour qu’on le présente à Paracelse ou tout au moins au baron Dupotet.
L’autre, pourvu de toupet sinon de jugeotte, palabre, touchant les visions de Ruysbroek et autres idiots mystiques. Il cite Maeterlinck, le Shakespeare de Gand, tout pêle-mêle avec les « Centuries de Nostradamus », le « Marteau des Sorcières », et tout ce qui s’en suit. Il « dissout et coagule ». Mais il prononce « ormoire », et fait en parlant, des cuirs susceptibles de chausser toute une armée.
Les vieilles biques, sous l’influence de la Lune, les demoiselles romanesques dont la jeunesse remonte au Septennant, les riches étrangères copieuses en roubles, en dollars et en mois de nourrice, demandent aux arrivistes du Plan-Astral quelques émotions fortes. Aux fantômes quels qu’ils soient, eoliens ou sataniques, elles préfèrent le plus massif des muletiers. Leur « professeur d’énergie », s’il prétend réussir, est tenu d’enseigner sous la courtine, de développer, en tête à tête, le mérite de sa vertu. A parler franc, l’état de mystagogue n’a d’intellectuel que la façade : le domino spiritualiste habille communément un robuste garçon, lequel deviendra, pour ces biques en amour, un secrétaire compliqué de masseur, un homme de compagnie, hélas ! dont la tâche nocturne comprend quelques besognes plus harassantes que l’évocation des esprits.

L’ignorance de la confrérie occulte prend quelque fois une tournure drôlatique.
Un jour, peu de temps avant la guerre, dans la salle de travail, à la Bibliothèque, un personnage m’aborde, comme je me levais, pour consulter le Brunet :
— Monsieur, je vous vois souvent ici. Permettez à un travailleur aussi, de vous demander une précision et, peut-être, un conseil.
— Monsieur, je vous écoute.
— Voilà. Dans un ouvrage cabalistique, je viens de lire ce que l’auteur nomme « La Vision d’Ezechiel ». Des os blanchis sur une plaine morte. Le silence. Le froid. Le néant. Soudain, un ouragan s’élève. La plaine reverdit. Les os morts se reforment en squelettes humains, bientôt revêtus de chair et vivifiés par la roua’h des Elhoïm. Pourriez-vous me dire où se trouve l’original de cette vision d’Ezechiel ?
— Mais dans le livre d’Ezechiel, n’en doutez pas un seul instant.
— Et le livre d’Ezechiel lui-même ?
— Dans la Bible, mon cher Monsieur. Vous en avez une traduction juive de Cahen, une autre huguenote d’Osterwald ; celle de Lemaître de Sacy est janseniste, celle de Ledrain, scientifique.
— Monsieur, vous possédez une érudition énorme.
— Ceci est un madrigal. Mais, érudit ou non, ce n’est pas en vous disant ceci que je vous baille le moindre gage de savoir. Cependant, puisque vous êtes embarrassé, je crois que la « Bible » de Sacy, à la portée du public, étanchera votre soif de connaître. Voici le casier G. Voici l’in-folio. Et, tenez ! lisez vous-même le chapitre VI. Vous y trouverez votre vision.
— Je suis confus de vos bontés. Pourrai-je, monsieur, connaître votre nom ?
— Laurent Tailhade, pour vous servir.
— Laurent Tailhade !!!! Le révolutionnaire !
— Révolutionnaire, je ne sais, mais fort à votre service, en tout cas.
Je remarquais, tandis qu’il me parlait, que le quidam, noir de peau, noir de cheveux et d’habit, l’était pareillement de crasse, qu’il avait l’ongle en deuil, la chemise obscure, le faux-col isabelle, posé directement sur la chair, l’allure minable et délibérée en même temps, comme il sied à un prophète qui couche dans les asiles de nuit.
— Quoi qu’il en soit, monsieur, je vous suis infiniment obligé. Pour moi, je viens des ducs de Montebello. Cependant ma famille m’a coupé les vivres ; c’est pourquoi je ne suis pas heureux. Je tiens, néanmoins, à reconnaître votre courtoisie. Avant une semaine, je vous enverrai un esprit.
— Voilà certes, une bonne idée, et vous m’en voyez tout à fait ravi. Un esprit ! Je compte, dès sa première visite, lui emprunter de l’argent ».
Depuis ce dialogue, je n’ai pas eu la moindre nouvelle de mon apprenti sorcier. Il ne m’aura pas trouvé sérieux.

Votre commentaire :

Tapez ici votre texte :



© 2017 Cynthia 3000 - editions
Joomla! est un logiciel libre distribué sous licence GNU/GPL.