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La poésie, en petits carrés mangée aux mythes 
par Gregory Haleux, le 9th February 2010

… ou les fictions de la modernité

Une nouvelle technologie comme le réseau social, type Facebook, sera peut-être utilisée comme il y a 60 ans le magnétophone par des artistes soucieux d’extirper le poème de la page. On peut remarquer, déjà, que certains sont tentés de détourner le statut Facebook dans le sens de l’oeuvre. A tel point qu’une collection de livres est déjà lancée, proposant des recueils des meilleurs statuts. On en revient cependant encore au livre, ringardise aux yeux des avant-gardes.
Mais là n’est pas vraiment le sujet de l’article qui suit. J’y réagis à un statut posté par Charles Pennequin sur Facebook il y a une semaine. Il y admirait un article de Christian Prigent s’en prenant à deux autres articles, de Sébastien Smirou et de Jacques Roubaud. Comme j’affirmais que Prigent avait lu de traviole les articles incriminés et répondait à côté de la plaque, Pennequin me demanda quelle était cette plaque. C’est finalement ici que je lui réponds, parce qu’il me semble plus intéressant que le débat reste public.
Indiquons d’abord les articles en question :
« Obstination de la poésie », de Jacques Roubaud : paru en janvier dans le Monde diplomatique, il n’est malheureusement pas en ligne ; mais pour se faire une idée, on peut se reporter à ce qui en est dit ici, par exemple.
« Rénovation de la VP », de Sébastien Smirou ;
« Vroum-vroum et flip-flap », de Christian Prigent ;
« Les humeurs de M. Roubaud (et autres vrais poètes) », de Jean-Pierre Bobillot.

Charles, voici la Plaque :

Le premier contresens de Prigent – et il est d’emblée méprisant – est de créer à partir des deux articles de Roubaud et Smirou l’entité « Smiroubaud » ayant une pensée une. Aberration : les deux articles sont très différents. « On s’effraie un peu de la caricature », dit Prigent. Oui, en premier lieu de la sienne.
Ensuite, Prigent juge les discours de Smirou et Roubaud d’une « pauvreté théorique ». Rappelons la définition de Roubaud concluant son article :

« que la poésie a lieu dans une langue, se fait avec des mots ; sans mots pas de poésie ; qu’un poème doit être un objet artistique de langue à quatre dimensions, c’est-à-dire être composé à la fois pour une page, pour une voix, pour une oreille, et pour une vision intérieure. La poésie doit se lire et dire. »

 
Comme le dit justement Claude Vercey, on tend là au « plus petit commun multiple ». Et surtout, on a une théorie dont la richesse supporterait très bien la discussion.
Quant au contexte, il n’est pas ignoré : simplement, il n’est pas seulement celui de 50 ou 100 ans d’expérimentations diverses, mais celui de plusieurs siècles d’écriture, de lecture, aussi de théorie.

A côté de la plaque, Prigent, quand il prend pour « facilités polémiques qui cherchent à faire rire à bon compte » ce qui n’est qu’exemples judicieusement choisis de performances « n’incluant pas un seul mot » et pourtant présentées comme poésie. Ce passage de Roubaud illustre plus qu’il ne veut polémiquer. La réaction de Prigent est alors sidérante de méprise et de violence : « C’est le ton un peu beauf et l’argumentaire démagogique de tous les polémistes réactionnaires ». Et effarant de le voir se vautrer, réellement, lui, dans la moquerie : des poèmes de Roubaud, de certaines manières de dire la poésie, renvoi à la ringardise des Muses…
Prigent voit de la moquerie, or Roubaud dit : « Toutes ces productions sont honorables, parfois impressionnantes, rarement (ce qui n’a rien de surprenant), d’une très grande qualité artistique, mais pourquoi les baptiser « poésie » ? », or Smirou dit : « Personnellement, je ne serais pas gêné si ce détournement n’écrasait pas la « vp » elle-même ».
Le quiproquo a de quoi interroger. Particulièrement sur l’intouchabilité de la performance « poétique ».
Peut-être est-ce justement parce qu’elle est institutionnalisée ?

Car, autre plaque à côté de laquelle Prigent répond : ces deux articles sont d’abord un constat de la situation de la poésie aujourd’hui en France. Cette situation : d’un côté, on se fout de la poésie, car démodée, dépassée, invendable, on l’ignore dans les journaux, dans les librairies, dans les manifestations culturelles institutionnelles, … ; de l’autre, on offre une place importante, sous l’appellation de poésie, à des créations artistiques qui ont peu à voir (faire, dire) avec la poésie, ou qui ne sont pas que poésie, et qui très souvent sont moins poésie qu’autre chose (musique, happening, danse…). N’est pas récusée, comme le croit Prigent, ce qu’on a pu appeler « poésie sonore », sous-branche poétique récente. Mais que celle-ci et le reste de la production spectaculaire dite « poésie », dont « vroum-vroum », représentent seuls la poésie dans le champs culturel a de quoi gêner quand on sait que la poésie n’est pas que cela, n’est-ce pas ?

On a honte de paraphraser ce qui est pourtant si clairement argumenté au départ.

Prigent travestit encore quand il résume ainsi l’appréhension de la performance poétique par Smirou et Roubaud : « Je ne comprends pas (ces performances soi-disant poétiques), dit Smiroubaud, donc elles sont idiotes. Je ne les connais pas (j’ignore leur histoire, leurs variantes, leurs objectifs, leurs soubassements théoriques), donc elles n’existent pas. »
Où a-t-il lu ça ? Ils ne comprennent pas que ces performances soit dites poétiques au point d’incarner, seules, la poésie. Si ces performances sont évoquées, c’est surtout parce qu’elles sont un signe étrange, à interroger, dans un paysage où la poésie, sous ses autres formes plus historiques, écrites, est absente.
« Je ne les connais pas […], donc elles n’existent pas » : le renversement qu’opère là Prigent est singulièrement pervers. Car n’est-il pas évident que le développement de la poésie sonore s’est fait et se fait encore et de plus en plus sur une ignorance de l’écrit ? « La poésie écrite n’a plus lieu d’être » : c’est Bernard Heidsieck qui le dit.
Opinion personnelle : il y a des chances que la poésie sonore de demain soit de plus en plus faite par des absolus non-lecteurs. Nous n’en sommes pas loin.
Quand à l’histoire et aux théories de ces formes, dont Prigent croit qu’elles sont inconnues de Roubaud et Smirou, avouons que si elles peuvent être passionnantes, elles s’accompagnent aussi de toute la bêtise dont savent faire preuve les avant-gardes : théories fumeuses, exaltations naïves, ignorance, rejets débiles, guerres internes et externes bouffies d’orgueil, etc., à côté desquels ce que Prigent perçoit d’indigne dans les articles de Roubaud et Smirou n’est qu’une minuscule goutte (fictive, insistons).

Selon Prigent, crispés, Roubaud et Smirou veulent « assainir le territoire poétique et désinfecter ses frontières ». Plus que l’assainir, il s’agit de lui donner sens. Il est curieux de considérer que c’est justement la volonté d’assainir qui fit, il y a presque soixante ans – tout autour du lit de la poésie considérée endormie et mourante, dans son « drap-de-pages » et ses oripeaux de chagrin –, éclore les réanimatrices poésie sonore, poésie phonétique, poésie action, poésie directe, poésie vroum-vroum, poésie vivante, poésie debout… Et que cette volonté provenait essentiellement d’une vision bien subjective, limitée, méprisante, de la poésie d’alors.
Il suffit de parcourir les Notes convergentes – Interventions 1961-1995 (Al Dante, 2001) de Bernard Heidsieck pour s’en rendre compte :

–  « La poésie doit se hisser hors de la page. Se déraciner de ce terrain mort. »
–  « Si le poème se résout à ne plus se considérer enfin, lui-même, comme son propre but (ou le langage) s’il se résout à ne plus considérer sa texture seule comme sa fin unique, ou son souci exclusif, (optique qui lui permet en s’excluant du monde, toutes les auto-délectations byzantines), s’il consent à ne plus être l’objet seul de ses caresses et délectations, son propre et unique point de mire, indifférent à l’histoire, au monde ambiant, digne, superbe et dédaigneux, et à ne plus donc, dans sa quête d’absolu, déboucher inéluctablement sur les miasmes mordorés d’agonies certaines ou d’asphyxies blanches […] »
–  « Le poème, d’une part, passif jusqu’à présent, roupillait dans la page, c’est sûr, par ailleurs l’inflation des mots en avait limé jusqu’à l’écoeurement, leur sens, leur pouvoir explosif ou d’éveil. »
–  « Le papier – OH ! –, la page – AH ! –, le livre – MIAM –, l’imprimé, l’IM-PRI-MÉ – OH LA LA LA LA… ! – mais oui, mais oui : la poésie en a fait ses délices. Et qu’on se le dise ! Qu’on le reconnaisse ! (ses prouesses aussi… il est vrai !). Ah ! Comme elle se l’est… parfait, fignolé… son miroir, son dodo. Pour s’y mirer, y rêver, s’y nombriliser. OHHHH ! Ce nectar blanc – la page – où plonger, s’étendre, se délasser et faire la planche. OHHH ! Qui ne rêverait de cet édredon, plein de replis et de caches !
Et d’y aller alors, sans risque ni vergogne, de sa larme, de sa forfanterie, de ses plaintes, de ses jeux et de sa malice, de sa suffisance, de son autodélectation – qui à s’auto-piéger – de ses clins d’yeux aux lecteurs, indifférents ou las, agressifs ou provoquants, pour tout compte fait, par ironie ou logique, ne leur offrir, au terme du cycle et de sa trajectoire, que le reflet blanc d’une glace sans tain ou le trou noir d’une poésie cul-de-sac. D’une page blanche, donc, ou noire ! »
–  « Aussi, la ramassant, exsangue, dans ce climat, la peau sur les os, chétive et transparente, à l’agonie, était-il temps, grand temps, de lui faire un peu de bouche à bouche. De tenter de lui refourguer, la pauvre, un peu d’oxygène. Pour que se survive sa flamme, malgré tout. Ou à cause de tout. Sa notion, son idée. Ses rayons , tendres ou décapants. Et qu’active, elle fasse acte de présence. Ni plus ni moins. »
–  « L’imprimerie, en couchant le poème dans la page, quelqu’aient pu y être ses cabrioles, mouvements d’humeur, et manifestations de révolte, l’y avait rendu « passif » dans une position – vis-à-vis du lecteur recherché ou fui – d’attente. Jusqu’à l’y faire roupiller, parfois. Sans risque majeur. Sinon ceux, patents, par-delà soubresauts et fulgurances, soit de l’y dissoudre dans l’inflation jusqu’à y limer, gommer le sens et le son mêmes des mots, jusqu’à la nausée, soit de l’y enchaîner, à l’abri des regards, solitaire, dans un climat plombé de laboratoire. »
–  « La poésie fait peau neuve. Se désasphyxie. Se dévêt de ses moules surranés. A temps. Enfin. »

–  « Se déconnectant de la société, la poésie, si elle se distrayait de ses auto-tours et attrapes, finit par ennuyer. Le poème s’assoupissait dans la page. S’y enfonçait et s’y masturbait chaque jour davantage. Satisfait et ronronnant. Dans une indifférence ambiante quasi généralisée. Passif et dans l’attente d’un lecteur hypothétique qui, las de ce jeu de cache-cache, finit par s’en aller voir ailleurs.
Il fallait donc exhumer le poème de ce bourbier, le rendre actif, le secouer, le réveiller et le catapulter hors du lit. »
–  « Ce fut, par la même occasion, dans la volonté précise de ce face-à-face et de ce plongeon dans l’inconnu, celle d’en finir aussi avec les gérémiades ressassées sur l’inéluctable disparition, faute de lecteurs, de la poésie, sur la fatalité de sa marginalisation, de sa circulation en vase clos, parmi ses seuls officiants. »
–  « Pour une poésie, non plus juchée sur l’étagère, à distance, intouchable et somnolente, vouée à n’être que l’objet d’un culte iconique et nécrophage, et devant laquelle il reste de bon ton de s’incliner cérémonieusement - lorsque l’on vient à se souvenir d’elle… et de sa présence fantomatique par habitude ou sur ordre. »
–  « A se boursoufler, en effet, jusqu’à l’inflation, d’images et de métaphores, ou à s’enfoncer au plus profond de la page jusqu’à la laisser vierge - et les extrêmes se rejoignent - à se bucoliser poétiquement, outrageusement, ou à se nombriliser, elle faillit bien sombrer, disparaître. »  

Au final, cet activisme hygiénique aurait non seulement sorti la poésie de son grabat mais aussi lui aurait redonné un public, voire des lecteurs : « Et tel, qui jamais n’entrerait, pour la connaître et la lire, dans une librairie, se précipite maintenant, pour l’entendre et la voir, là où elle se donne, un peu partout et de plus en plus, à entendre et à voir. Et la redécouvrant alors, présente, en train de se vivre, face à lui, sans doute retrouvera-t-il, par ce biais, par ce passage obligé, le chemin même du livre et de sa lecture. Celui-ci et celle-là, métamorphosés, tant sur le papier que dans sa tête. »
Tant de cuistrerie effare.
Affirmons que si les qualificatifs « vraie » et « fausse », appliqués à la poésie par Smirou et qui énervent tant Prigent et Bobillot, ne sont pas employés par Heidsieck, l’idée y est : on ne peut douter que, pour lui, la « vraie poésie », c’est la poésie vivante, c’est-à-dire hors de la page, tandis que la poésie à l’agonie, c’est-à-dire qui se complait dans la page…
On dira que c’est Bernard Heidsieck qui parle et qu’on ne saurait mettre ses paroles à l’enseigne de toutes ces démarches scéniques des années 50-60.  Mais on trouverait facilement un discours similaire chez Henri Chopin, François Dufrêne, Arnaud Labelle-Rojoux, Jean-François Bory, Jean-Jacques Lebel, etc., et même encore chez Christian Prigent, on le voit. Les avant-gardes sont empreintes de ces rejets ineptes, il le faut pour occuper le terrain. Jean-Pierre Bobillot, en connaisseur de cette histoire, et en spécialiste de Bernard Heidsieck, aurait pu dire cela dans sa réponse chez Sitaudis, d’autant plus qu’il semble faire sien ce point de vue radical, considérant la page comme un « linceul protecteur, cet écrin de silence fasciné, cet écran de narcissisme mystifié, cet autel aux icônes d’un culte poussiéreux, ce repli à l’écart du monde, de sa rumeur, de ses fureurs » (Jean-Pierre Bobillot, Bernard Heidsieck poésie action, Jean-Michel Place, 1996, p.79).
Je précise – au cas où l’on serait tenté par des raccourcis caricaturaux et même si apparemment cela ne sert à rien de prévenir – que, soulignant cela, je ne dédaigne pas ce qu’ont pu produire d’artistique, et même, oui, de poétique, ces performers et qu’au contraire, j’admire un certain nombre des enregistrements qui en ont été faits.

Les articles de Roubaud et Smirou donnent l’occasion de remarquer que les avant-gardes ne sont pas à l’abri de sombrer dans l’institutionnel et l’hégémonie, au risque de subir à leur tour la parole de ce qui est mis en marge. Il est intéressant, à ce propos, de relire le constat que faisait Jean-Jacques Lebel de la situation de la poésie-action il y a seulement 25 ans :
« Hélas, les dispositifs de contrôle et les blocages administratifs inhérents à l’industrie culturelle, ont tendance à condamner l’innovation, et à pénaliser la différence, en tant que telles. Situation sans issue : d’un côté la dictature hégémonique du même – reproduction des modèles et des langages dominants, à l’infini – et de l’autre, les contre-cultures marginalisées sinon clandestines, hors-normes, mais aussi hors-circuit. […]
Ni les mass-media, ni l’université, ni les maisons de la culture, ni le Centre Pompidou, ni les administrations centrales ou régionales, ni les organismes de gestion ou de production n’ont un tant soit peu évolué, du moins en France. La culture dominante est toujours aussi uniformisante, conservatrice, fermée à tout ce qui diffère d’elle… fermée aux forces vives de la poésie et de l’art contemporain, mais aussi aux formes musicales, théâtrales, sociales, expérimentées en marge des institutions officielles. » (in Françoise Janicot, Poésie en action, édition LOQUES/NèPE, 1984, pp.9-10).
N’a-t-on pas là, à peu de choses près, le même constat que ceux de Roubaud et Smirou, mais inversé : car, 25 ans après, ces contre-cultures sont sur le devant de la scène – relayées, exposées, offertes, étudiées, achetées par l’industrie culturelle – tandis que la poésie écrite, non spectaculaire, est quasi-ignorée.

Je m’arrêterai là bien qu’il y ait encore beaucoup de choses à dire.

Mais me hantent ces phrases de Prigent :
« si le temple de la poésie est celui que décrit Smiroubaud, il n’est pas le mien.
Je ne verrais même que peu d’inconvénients à ce que le mette à bas la horde des infidèles de la "fausse poésie". »
Ce n’est pas un temple, mais une usine. Si Prigent voulait vraiment la démolir, il commencerait d’abord par brûler ses livres.

[edit : en lien avec cette polémique, voir mon article du 15 mars 2010 : Disputatio XXI : comment j’ai perdu mon temps avec les éditions Hapax]

10 Responses to “La poésie, en petits carrés mangée aux mythes” You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed.
  1. Frédéric Forte Says:

    Excellent ! Ça c’est un article critique !

  2. Claude Vercey Says:

    Ce qui devient difficile, c’est qu’il ne suffit pas de lire les mots d’un article, mais il faudrait aussi décrypter les jeux de pouvoir, réels et imaginaires, qui sont mis en jeu, dès qu’un des quelques crocodiles qui comptent aujourd’hui semble avoir pris le dessus.

    j’ai bien aimé votre article.

  3. Agnès Disson Says:

    Bravo. Article impeccable.

  4. bernard deny Says:

    Yo ! c’est baud comme un poème de Roubaud.
    BD

  5. Étienne Cornevin Says:

    Cher Grégory

    il est très chevaleresque de voler au secours de Roubaud et Smirou, et Prigent a certainement simplifié le problème de manière un peu trop énergique, mais les deux victimes avaient auparavant fait assez fort dans la simplification, non ? Parler de “vroum-vroum”, de VIL et de fp est une belle invention de poésie burlesque contemporaine, mais j’ai l’impression que nos deux auteurs ont oublié que des insultes peuvent difficilement servir à comprendre les choses. Il y a beaucoup de juste dans ce que tu dis, tout ce qui concerne la bêtise avant-gardiste mérite toujours d’être rappelé, mais Roubaud & Smirou sont dans la même logique intolérante et sectaire. Il me semble qu’un des grands apports des avant-gardes dada, surréaliste, lettriste, concretiste, … est d’avoir élargi considérablement notre notion de la poésie, de telle sorte que les mots y sont facultatifs, et plus encore leur usage exclusif. Roubaud a écrit beaucoup de très beaux poèmes, mais Max Ernst ou Jiri Kolar en ont fait de non moins beaux par les moyens du collage. Dire comme le fait Roubaud que “la poésie a lieu dans une langue, se fait avec des mots” ou plus encore que “la poésie doit se lire et dire” est en totale inadéquation avec le sentiment de la poésie que peut avoir quelqu’un qui a été curieux de ce qui s’est créé dans ce domaine au cours des derniers siècles (disons depuis la grotte Chauvet, pour faire simple)

    Par ailleurs, je serais curieux de ton avis sur le caractère “vroum-vroum”, “VIL” ou “fp” de miennes récentes élucubrations que j’ai la hardiesse de tenir pour de la poésie, mais je te les envoie par mail, car il y a des couleurs et je crains que ça ne passe pas dans la rubrique “commentaires” du Cynthia’s blog

    Bien cordialement

    et.c.

  6. Grégory Haleux Says:

    Merci à tous pour vos commentaires.

    “j’apprécie vivement cette survivance ou résurgence de la rime dans la langue de tous les jours, qui double un mot (un verbe le plus souvent) d’un prénom qui lui fait écho : “Tu parles, Charles”, “Cool, Raoul”, “A l’aise, Blaise”, “Tranquille, Emile”, sont les quatre exemples qui me viennent spontanément sous la plume” (Jacques Roubaud in La Dissolution, p.11).
    Et à la tienne,

    Etienne,

    Il n’était pas question de “voler au secours” de Roubaud et Smirou qui sauraient très bien se défendre eux-mêmes.
    Le problème de l’article de Prigent n’est pas tant l’énergie vociférante qu’il y met ni même une simplification, mais bien plutôt une lecture biaisée, un travestissement
    On pourrait espérer que le burlesque se trouve également dans les formes “poétiques” que Roubaud désigne, mais même pas !
    Quant aux insultes que tu crois voir avec Prigent : comme dit dans l’article ci-dessus, je ne comprends pas où il y en a.
    Comparer la logique de Roubaud et Smirou à l’intolérance et au sectarisme des avant-gardes, je trouve ça fort ! Il faudrait que tu m’expliques…
    Tu dis qu’un des grands apports des avant-gardes est d’avoir élargi la notion de poésie. Mais que signifie “poésie” quand tout peut être poésie ? De quoi parlons-nous ?
    Que quelques avant-gardistes (peu nombreux) aient été jusqu’à l’extrémité de présenter comme poésie du non-verbal implique-t-il nécessairement de prendre cela comme un apport pour la poésie et d’étendre en conséquence la notion de poésie ?
    Max Ernst, il me semble, ne présentait pas ses collages comme “poésie”. Les quelques livres de lui faits de collages, il les sous-titrait “romans”. Et la plupart étaient accompagnés de textes qui peuvent effectivement relever du poétique.
    Le cas Kolar, qui pouvait appeler “poésie évidente” des collages non faits de mots, est plus problématique… ou plus anecdotique, question de point de vue.

    De quelle simplification parles-tu au sujet de Roubaud et Smirou ? De leur définition de la poésie ? N’est-il pas plus simplificateur d’admettre que tout et n’importe quoi hors du langage, peut être dit “poésie” ?
    Y a-t-il de la bière sans houblon ?

    Tes “élucubrations” ne relèvent ni de “vroum-vroum”, étant écrites, ni de “VIL” étant contraintes.
    Au fait sais-tu que Roubaud s’amuse autant que toi avec les couleurs (et ne fait pas qu’écrire de “beaux poèmes” mais extravague également) ? Et qu’un de ses livres ainsi coloré, “La Dissolution” relève de toute évidence de ce que tu as appelé “livre-monstre” ?

  7. Raymond Queneau Says:

    Quand les poètes s’ennuient alors il leur ar-
    Rive de prendre une plume et d’écrire un po-
    Ème on comprend dans ces conditions que ça bar-
    Be un peu quelquefois la poésie la po-
    Ésie

    Ce soir
    si j’écrivais un poème
    pour la postérité ?

    fichtre
    la belle idée

    je me sens sûr de moi
    j’y vas
    et

    à
    la
    postérité
    j’y dis merde et remerde
    et reremerde
    drôlement feintée
    la postérité
    qui attendait son poème

    ah mais

    Un poème c’est bien peu de chose
    à peine plus qu’un cyclone aux Antilles
    qu’un typhon dans la mer de Chine
    un tremblement de terre à Formose

    Une inondation du Yang Tse Kiang
    ça vous noie cent mille chinois d’un seul coup
    vlan
    ça ne fait même pas le sujet d’un poème
    Bien peu de chose

    On s’amuse bien dans notre petit village
    on va bâtir une nouvelle école
    on va élire un nouveau maire et changer les jours de marché
    on était au centre du monde on se trouve maintenant
    près du fleuve océan qui ronge l’horizon

    Un poème c’est bien peu de chose

  8. googole Says:

    au fait, c’est pas roubaud qui était au comité de rédaction de la revue change en charge d’un numéro spécial polyphonix en 1983 ? un genre de numéro qui rend caduque le débat un peu niais qu’il instaure je trouve… voilà un numéro de revue où se sont côtoyés vroum vroum et vp ! je pense même qu’ils ont bu ensemble pas mal de coups.
    à part ça prigent ne biaise pas plus ni ne se montre plus péremptoire que roubaud qui loin d’être un idiot, sait bien ce qu’il écrit et pèse parfaitement les réceptions possibles de son article. prigent, au prix de raccourcis, tranche net et vif. c’est heureux et il ne faut pas montrer moins d’intelligence à sa lecture qu’à celle de roubaud.

  9. Grégory Haleux Says:

    Googole,

    Si Roubaud était encore dans la revue Change en 1983, il n’y était certainement plus autant impliqué que dans le début des années 70… Voir à ce propos ce qu’il en dit dans le Grand Incendie de Londres (p.383) :

    “Je m’étais en effet, avec une naïveté mêlée de présomption dont je rougis encore (et qui a eu sur ma vie bien des conséquences que je juge, après coup, catastrophiques), engagé dans une entreprise, inspirée par Jean-Pierre Faye, qui devait être une machine de guerre et un produit de substitution pour une machine rivale et antérieure […] dont le titre était Tel Quel.”

    D’autre part, c’est Jean-Jacques Lebel qui a dirigé le numéro de cette revue… J’imagine mal Roubaud, qui en cette année (la dernière de la revue) vit un grand deuil, s’impliquer dans un numéro comme celui-ci… :

    “ce qui est devenu nul, pour moi, depuis janvier de l’année 1983, ce que je ne peux plus même penser, c’est la poésie.” (Le Grand Incendie de Londres, p.55)

    Si effectivement Roubaud, dans son article, y est allé de sa causticité coutumière, il a du, avec d’autres, être tout de même surpris, de la réception de certains, comme Prigent, qui, “loin d’être des idiots” ont mis leur intelligence de côté pour faire bien pire que de simples raccourcis.

  10. Grégory Haleux Says:

    Autre chose, Googole qui semblez sensible aux contradictions :
    Que pensez-vous de ces propos récents de Christian Prigent, relevés par Sébastien Smirou en son blog :

    “[M]es lectures m’ont fait monter sur des scènes aux côtés de bien des poètes « sonores », des « performers », des « actionnistes », etc. Mais je ne suis pas vraiment proche de cela, qui ne m’intéresse pas très souvent (à quelques exceptions près, dont celle de Bernard Heidsieck, bien sûr). Entre autres parce que les artistes de ces courants sont souvent d’une insuffisance intellectuelle navrante. Et que leurs héritiers actuels me semblent rarement poursuivre un autre but artistique que la fixation d’un effet formel qui fait label — label qu’ils s’affairent alors à gérer, dans la logique marchande et spectaculaire de bien des aspects de l’art dit « contemporain ».”

    Etonnant, non, si on les compare à ceux de Roubaud et aux siens-mêmes dans “Vroum-vroum et flip-flap” ?

    Notons tout de même que si Prigent sait se contredire, il sait encore mieux se répéter, - avec cet art, si c’en est un, de recycler des textes publiés ailleurs (en 2003, Jacques Demarcq se moquait sur Sitaudis de “l’inédit de Prigent, qui ne l’est plus lorsque la revue paraît”) - puisque tout le passage de “Vroum-vroum et flip-flap” concernant l’altérité innommable est repris tel quel de l’interview, parue cinq jours avant et dont provient la citation ci-dessus.

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