par Cynthia 3000, le 11th November 2010
Et voici un poème de circonstance, tiré du recueil de Charles Sanglier, Poèmes irrespectueux (La Maison française d’art et d’édition, 1922).
La sottise béate et le pharisaïsme
S’inclinent tour à tour devant ton monument,
Et tous tes visiteurs, pendant un court moment,
Maquillent de respect leur masque d’égoïsme.Il en vient de partout : princes, croquants ou rois,
Même le gros Fatty ! Lorsqu’on débarque en France
C’est la mode à présent : on fait sa révérence
Au soldat inconnu comme on passe à l’octroi !Ça coûte un peu moins cher de saluer tes restes
Que d’élever tes fils ou bien ceux des copains.
Au prix où sont, hélas ! la bidoche et le pain
Il vaut mieux s’acquitter par des mots et des gestes…Or, c’est toi, matricule inconnu de chacun,
Le préposé d’office à nos reconnaissances.
La Gloire t’a choisi, tu dois obéissance :
Il fallait un héros, mais il n’en fallait qu’un.Il fallait qu’un soldat restât près des Victoires,
De garde au feu sacré d’où sort l’esprit guerrier.
Mais ce long rabiot, tout seul, sous les lauriers
Pour l’accepter vivant, il fallait une poire.Ce rôle revenait de droit au plus ancien,
Ce rôle de planton sourd à nos tintamarres :
On n’en a pas trouvé… car tous en avaient marre.
On choisit donc un mort, afin qu’il ne dit rien.Et sur toi, pauvre vieux, s’abattit la corvée !…
Te voilà rengagé jusqu’au jour solennel
Où par le clairon d’or de l’archange éternel,
Ta longue faction sera enfin levée !…Ils te visiteront, soldats, prêtres, civils ;
Tu verras défiler près de toi tous cortèges :
Sociétés de tir, orphéons ou collèges
Venus du Groënland, d’Auvergne ou du Brésil,Parvenus orgueilleux, enrichis par la guerre,
Ligues de commerçants, patriotes rasoirs :
De leurs discours pompeux lâchant les arrosoirs
Ils magnifieront tous tes années de misère.Ton sort sera, par eux, sacré le plus beau sort.
Ils diront tes vertus, loueront ton sacrifice,
Mais, en songeant tout bas à leurs beaux bénéfices
Ils penseront qu’il vaut bien mieux n’être pas mort.Et toi tu te diras : « Les choses continuent !…
Puisque rien n’est changé, ne changera jamais,
Laissez-moi donc dormir et foutez-moi la paix !
Pourquoi m’avoir sorti de cette terre nueOù je gisais là-bas, sous les vastes labours,
Tranquillement parmi le monceau des victimes,
Puisque demain la Guerre osera d’autres crimes,
Puisque votre bêtise est vivante toujours ? »

Le blog 

November 12th, 2010 at 12:44 am
Il faut, certes, entretenir le souvenir des guerres. Comment donc, sinon, voulez-vous que l’homme se souvienne de l’art et la manière d’en mener de nouvelles ?