Articles publiés en novembre 2010


 

« Je vous tends mes quatre doigts et le pouce,
comme eût dit à peu près Stéphane Mallarmé. »

 


 
Votre main itou, cher ami

 


 

La mort de Stéphane Mallarmé en septembre 1898 frappe violemment le milieu symboliste les poètes collaborant à la Revue Blanche : « L'application de Mallarmé à guider judicieusement les très jeunes poètes et la dévotion de ceux-ci envers lui sont uniques dans l'histoire de la vie littéraire française. » (Paul-Henri Bourrelier, La Revue Blanche, une génération dans l'engagement – 1890-1905. Fayard, 2007, p.516). Fagus, dont Ixion (Editions de La Plume, 1903) sera dédié « à la mémoire vénérable de Stéphane Mallarmé », est aussi touché et c'est ainsi qu'il consacre, dans sa Revue des Beaux-Arts et des Lettres du 1er octobre 1898, un article au maître de Valvins récemment disparu :

 

STÉPHANE MALLARMÉ

 

Oh ! que les morts vont vite ! en quelques années, tous ceux que nous aimions, les voici emportés ! Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Edmond de Goncourt, et César Franck, et Gounod, et puis Verlaine, et puis Rops ! et, dans ceux de notre génération, Jean Lombard, Hennequin, Ephraïm Mikhaël ! et puis maintenant, lui le dernier resté, voilà qu'il s'en va aussi ! Et ceux sur lesquels on avait tant compté pour recevoir le flambeau des mains des ancêtres et le porter devant nous, l'adorable Laforgue et le divin Rimbaud, comme trop aimés des dieux, ils sont les premiers partis !
Celui qui vient de mourir, si sa perte nous déchire tous, si en lui c'est comme un morceau de notre cœur qui s'est arraché de nous, c'est qu'il n'était pas seulement un grand et pur poète, mais une des plus superbes consciences, un des plus hauts caractères qui soient. Toute sa vie, tout son être était enfoui, et, comme cristallisé dans cette unique chose : la Poésie, et il ne circonscrivait pas ce mot sublime de Poésie à un pur travail d'artiste de rythmes et de timbres – suffisant cependant pour l'éternité de sa gloire ! – mais à une tension, à une exaltation continuée de tout l'individu vers la Beauté, morale comme physique, car il n'est pas deux beautés. Une aspiration perpétuelle à Dieu dans toutes ses manifestations : Stéphane Mallarmé croyait en Dieu ; son Dieu n'était pas le bonhomme paterne des chromos bigots dont trop de fois Hugo se barbouilla, c'était le Dieu de Goëthe à la fois et de Carlyle : l'universel Amour dans la Beauté absolue : l'Éternel.
Mallarmé fut un chercheur de l'Absolu comme Baudelaire, mais avec combien plus de sincérité et d'humilité ! Baudelaire se fit un fanfaron de perversité repentante ; Mallarmé s'emmura dans la Littérature comme un reclus dans sa cellule ; un chercheur d'Absolu… relisez dans ses poèmes, Brise Marine :

La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe,
O nuit ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai !…

Et L'Azur :

De l'éternel azur la sereine ironie
Accable, belle insolemment comme les fleurs,
Le poète impuissant, qui maudit son génie
A travers un désert stérile de Douleurs.

Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde
Avec l'intensité d'un remords atterrant
Mon âme vide. Où fuir ? et quelle nuit hagarde.
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En vain ! l'Azur triomphe et je l'entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angélus !

Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr ;
Où fuir, dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ! l'Azur !

Ici, le lieu de répondre – ah ! que n'est-ce pour en finir une fois ! – à l'accusation d'inintelligibilité voulue – par pose !? – et, corollaire, de pontificat, au centre d'une chapelle sectaire ; accusation crachée par un haut talent dont la tare était l'orgueil et la jalousie : Leconte de Lisle, accusation complaisamment colportée par la malignité et l'ignorance. À ce propos : un mien ami me jure ne rien comprendre au poète Rimbaud, et me signale, comme indéchiffrable (Rimbaud conte qu'au bord de l'Oise, il se met à genoux pour boire ; c'est le coucher du soleil…) ce vers :

… Pleurant, je voyais de l'or – et ne pus boire. –

– Moi, je sors de ma bibliothèque le volume de Flaubert : Par les champs et par les grèves – et l'ouvre à la page où Flaubert relate l'effet étrange, magique, parmi ce crépuscule qui secoue le coeur chaque fois à quiconque a du coeur, du soleil couchant qui changeait en bassins d'or les flaques d'eau.
Seulement Rimbaud avait, en paysagiste et en poète, uniquement noté l'effet et la sensation sur lui…
Telle inintelligibilité de Mallarmé, telle celle de Rodin, celle de tous les grands artistes. On ne veut pas se donner la peine de les étudier : on veut comprendre avant d'avoir achevé de lire, comme pour un article de journalisterie. Quelle fatuité mon Dieu ! et quelle insolence envers eux ! Voici pourtant près de quatre siècles que les plus grands creusent autour de la Joconde sans oser dire : elle est dégagée ! – près de vingt-quatre siècles qu'ils cherchent le sens d'Eschyle !
On a calomnié encore les mardis, où se réunissaient autour de lui – non pas de jeunes fruits secs de la littérature comme on sous-entendait – mais pour ce qui compte ou comptera dans les Lettres et les Arts ; vous pouvez prendre au hasard, de confiance, des noms. Pour ses sentiments à l'égard de ceux dont le génie l'eût pu inciter soit à jalousie parceque parallèle au sien, soit à antipathie parceque contradictoire, écoutez ce qu'il disait, en une heure de bataille, au reporter : « Le père, le vrai père de tous les jeunes, c'est Verlaine, le magnifique Verlaine dont je trouve l'attitude comme homme aussi belle vraiment que comme écrivain, parceque c'est la seule, dans une époque où le poète est hors la loi… » (1)
Entendez d'autre part des écrivains qui certes sont l'antipode de toute hardiesse littéraire : les frères Margueritte : « Rue de Rome, dans la petite salle à manger où, chaque mardi soir, au milieu d'un cercle de têtes attentives, debout contre la cheminée à travers la fumée des cigarettes, il parlait de sa voix sourde et musicale, nous revoyons, à chaque arrivant, le geste amical de sa main tendue, avec une franchise de camarade, une politesse de grand seigneur. Nouveaux venus, vieux amis, éprouvaient pour lui la même vénération affectueuse. Qui d'eux ne se souvient de cette ironie ailée, de ces phrases courtes où, dans une formule saisissante, se condensaient de fortes méditations ? Il avait sur tout des aperçus neufs, d'un intense raccourci de vision. Chaque aspect de la réalité, sa songerie le doublait d'un miroir de rêve. Souvent même, il n'achevait pas… un sourire, un doigt levé ! L'idée en éveil se prolongeait, dans le silence. Sa beauté intérieure lui avait modelé le masque le plus charmant, le plus grave. Quoique de petite taille, il avait grande allure. Et cette façons à lui, à certains échanges de pensées, à des demandes de services, à des minutes d'adieu, d'abaisser lentement ses paupières, sur ses yeux profonds !… »
Je croirais immodeste de conclure moi-même. Pour que l'oraison funèbre soit digne de Mallarmé, je la prends dans ce qu'aux obsèques, l'autre dimanche, Rodin a dit :
– Combien de temps faudra-t-il à la nature pour refaire un cerveau pareil ?

(1) Je publierai dans le prochain numéro des lettres qui manifestent plus encore la grande âme de Mallarmé et entre autres son amitié pour Verlaine.

 


 

Voici donc cet article du 15 octobre 1898, comprenant la célèbre lettre autobiographique de Mallarmé, adressée à Verlaine et que ce dernier se contenta, en l'abrégeant, de recopier pour ses Hommes d'Aujourd'hui, comme le note bien Fagus. Soulignons que, par cette retranscription, Fagus fait découvrir pour la première fois cette importante lettre, et qu'il faudra attendre 1924 pour qu'elle soit à nouveau reproduite intégralement, cette fois-ci en fac-simile avec la plaquette Autobiographie éditée par le Docteur Bonniot chez Messein.

 

NOTES INEDITES
SUR

STEPHANE MALLARME

 

À l'historien des Lettres contemporaines, les archives de la Librairie Vanier réservent des trésors ; là sont les héroïques revues éphémères aux sommaires constellés de noms illustres depuis, et dont introuvables les collections ; le Scapin où se produisit pour la première fois l'Apparition de Stéphane Mallarmé ; les Entretiens Littéraires où il assumait entre autres la Chronique théâtrale, la Dernière Mode, journal dont il a tout seul rédigé les neuf numéros ; la Balle, de Barrès ; la légendaire Vogue, où Fénéon et Gustave Kahn ressuscitèrent Rimbaud. Là aussi les exemplaires princeps d'éditions disparues, avec souvent des dédicaces et des marginales précieuses (tel ces Illuminations, annotées de la main de Rimbaud). Aussi les portraits ; aussi les dessins, mais de doigts moins experts qu'à manier la plume, témoin ce croquis ambitieux de représenter Mac-Nab sur la scène du Chat-Noir, – Mallarmé delineavit. Mais surtout les liasses d'autographes, manuscrits et lettres, à peu près tous inédits. (Et, documents surérogatoires – notes de traiteurs, billets de l'huisserie et billets d'hôpital, pour la couleur locale ! et avis comminatoires et appels devant les juges de paix, afin d'attester que depuis Martial, poètes et éditeurs gardent dans leurs relations réciproques l'hostilité de tradition.
Or en 1885, Verlaine, – il rédigeait pour le compte de Vanier ces notices biographiques : Les Hommes d'Aujourd'hui – écrivit à Stéphane Mallarmé, demandant des notes sur sa vie et sur celle de Villiers de l'Isle-Adam. J'ai pu copier in extenso la réponse de Mallarmé :

Paris, Lundi 16 novembre 1885

Mon Cher Verlaine,

Je suis en retard avec vous, parce que j'ai recherché ce que j'avais prêté, un peu de côté et d'autre, au diable, de l'oeuvre inédite de Villiers. Ci-joint le presque rien que je possède.
Mais des renseignements précis sur ce cher et vieux fugace, je n'en ai pas, son adresse même je l'ignore, nos deux mains se retrouvent l'une dans l'autre, comme desserrées de la veille, au détour d'une rue, tous les ans, parce qu'il existe un Dieu. A part cela il sera exact aux rendez-vous et le jour où, pour les Hommes d'aujourd'hui, aussi bien que pour les Poètes maudits, vous voudrez, allant mieux, le rencontrer chez Vanier avec qui il va être en affaires pour la publication d'Axel, nul doute, je le connais, aucun doute qu'il ne soit là, à l'heure dite. Littérairement, personne de plus ponctuel que lui : c'est donc à Vanier à obtenir son adresse de Monsieur Darzens qui l'a jusqu'ici représenté près de cet éditeur gracieux.
Si rien de tout cela n'aboutissait, un jour, un mercredi notamment, j'irais vous trouver à la tombée de la nuit ; et, en causant, il nous viendrait à l'un comme à l'autre, des détails biographiques, qui m'échappent aujourd'hui ; pas l'état-civil, par exemple, dates, etc., que seul connaît l'homme en cause.
Je passe à moi.
Oui, né à Paris, le 28 mars 1842, dans la rue appelée aujourd'hui passage Laferrière, mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l'administration et l'enregistrement ; et bien qu'ils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, j'ai esquivé cette carrière, à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume pour autre chose qu'enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l'un, avant la réaction de l'enregistrement sans doute, fut syndic des libraires sous Louis XVI et son nom m'est apparu au bas du Privilège du roi placé en tête de l'édition originale française du Vathek de Beckford que j'ai réimprimé. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Etrennes aux Dames. J'ai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familial M.           (1) Magnien, un arrière-petit cousin qui avait publié un volume romantique à toute crinière appelé Ange ou Démon, lequel reparaît quelquefois coté cher dans les catalogues de bouquinistes que je reçois.
Je disais famille parisienne tout à l'heure, parce qu'on a toujours habité Paris, mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises.
J'ai perdu tout enfant, à sept ans, ma mère, adoré d'une grand'mère qui m'éleva d'abord ; puis j'ai traversé bien des pensions et des lycées, d'âme lamartinienne avec un secret désir de remplacer un jour, Béranger, parce que je l'avais rencontré dans une maison amie. Il paraît que c'était trop compliqué pour être mis à exécution, mais j'ai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui m'ont toujours été confisqués si j'ai bonne mémoire.
Il n'y avait pas, vous le savez, pour un poète à vivre de son art même en l'abaissant de plusieurs crans, quand je suis entré dans la vie ; et je ne l'ai jamais regretté. Ayant appris l'anglais simplement pour mieux lire Poë, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir principalement, mais aussi pour parler la langue et l'enseigner dans un coin tranquillement et sans autre gagne-pain obligé : Je m'étais marié et cela pressait
Aujourd'hui, voilà plus de vingt ans et malgré la perte de tant d'heures, je crois avec tristesse que j'ai bien fait. C'est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissait le premier numéro d'une Revue Littéraire, j'ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d'alchimiste, prêt à sacrifier toute vanité et toute satisfaction commerciale, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Oeuvre.  Quoi ? c'est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hazard, fussent-elles merveilleuses… J'irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé qu'au fond il n'y en a qu'un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L'explication orphique de la terre, qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode. Voilà l'aveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois j'ai rejeté, l'esprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être, non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais quoi pour cela) mais à en montrer un fragment d'exécuté, à en faire scintiller par une place l'authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai connu ce que je n'aurai pu accomplir. (2)
Rien de si simple alors que je n'aie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues qui m'ont de temps à autre attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits, vous le premier ! Tout cela n'avait d'autre valeur momentanée pour moi que de m'entretenir la main ; et quelque réussi que puisse être quelquefois un des, à eux tous c'est bien juste s'ils composent un album, mais pas un livre. Il est bien possible cependant que l'Editeur Vanier m'arrache ces lambeaux, mais je ne les collerai sur des pages que comme on fait une collection d'étoffes, séculaires ou précieuses. Avec ce mot condamnatoire d'Album dans le titre Album de vers et de prose, je ne sais pas ; et cela contiendra plusieurs séries, pourra même aller indéfiniment (à côté de mon travail personnel qui, je crois, sera anonyme, le Texte y parlant de lui-même et sans voix d'auteur).
Ces vers, ces poèmes en prose, outre les Revues littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans des Publications de Luxe, épuisées, comme le Vathek, le Corbeau, le Faune.
J'ai dû faire, dans des moments de gêne, ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres et voilà tout (Dieux antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler. Mais à part cela, les concessions aux nécessités comme aux plaisirs, n'ont pas été fréquentes. Si, à un moment pourtant, désespérant du despotique bouquin, lâché de moi-même, j'ai, après quelques articles colportés d'ici et de là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, bijoux, mobilier etc., jusqu'aux théâtres et aux menus de dîner, un journal, La dernière Mode, dont les huit ou dix numéros parus servent encore, quand je les dévêts de leur poussière, à me faire longtemps rêver.
Au font, je considère l'époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n'a point à s'y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire pour qu'il y ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux, s'ils le soupçonnaient de savoir qu'ils n'ont pas lieu.
La solitude accompagne nécessairement cette espèce d'attitude ; et, à part mon chemin de la maison (c'est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j'ai dû la dime de mes minutes, lycées Condorcet, Jeanson de Sailly, enfin collège Rollin, je vague peu, préférant à tout, dans appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers, de Mendès, et j'ai dix ans vu tous les jours mon cher Manet, dont l'absence aujourd'hui m'apparaît invraisemblable !
Vos Poètes Maudits, cher Verlaine, A Rebours, d'Huysmans ont intéressé à mes mardis longtemps vacants les jeunes poètes qui nous aiment (mallarmistes à part) et on a cru à quelque influence tentée, par moi, là où il n'y a eu que des rencontres. Très affiné, j'ai été dix ans d'avance du côté où de jeunes esprits pareils devaient tourner aujourd'hui.
Voilà toute ma vie dénuée d'anecdotes, à l'envers de ce qu'ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux, où j'ai toujours passé pour très étrange : je tente et ne vois rien d'autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d'intérieur compris, quelques apparitions partout où l'on monte un ballet, où l'on joue de l'orgue, mes deux passions d'art, presque contradictoires, mais dont le sens éclatera et c'est tout. J'oubliais mes fugues, aussitôt que trop pris de fatigue d'esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années (3) : là je m'apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J'honore la rivière qui laisse s'engouffrer dans son eau des journées entières sans qu'on ait l'impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d'acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille.
Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci noté au crayon pour laisser l'air d'une de ces bonnes conversations d'amis à l'écart et sans éclat de voix, vous le parcourrez du bout des regards et y trouverez, disséminés, les quelques détails biographiques à choisir qu'on a besoin d'avoir quelque part vus véridiques. Que je suis peiné de vous savoir malade et de rhumatismes ! Je connais cela, n'usez que rarement du salicylate et pris des mains d'un bon médecin, la question dose étant très importante. J'ai eu autrefois une fatigue et comme une lacune d'esprit après cette drogue, et je lui attribue mes insomnies. Mais j'irai vous voir et vous dire cela en vous apportant un sonnet et une page de prose (4) que je vais confectionner ces temps à votre intention, quelque chose qui aille là où vous le mettrez. Vous pouvez commencer sans ces deux bibelots. Au revoir, cher Verlaine,

Votre main,
Stéphane Mallarmé.

Le paquet de Villiers est chez le concierge ; il va sans dire que j'y tiens comme à mes prunelles ! c'est là ce qui ne se retrouve plus. Quant aux Contes Cruels, Vanier vous les aura, Axel se publie dans la Jeune France, et l'Eve future dans la Vie moderne.

Cette biographie de Stéphane Mallarmé, pour laquelle Verlaine se contenta comme on peut s'assurer, de recopier des passages de la lettre ci-dessus, fut l'occasion de querelles entre le biographié et l'éditeur.
Celui-ci, ayant paraît-il attendu longtemps que fût achevé un portrait du Poète dont la reproduction devait frontispicer la notice (5), chargea Luque d'exécuter un dessin. C'est la caricature que tout le monde connaît, et qui déshabille l'auteur de L'Après-Midi d'un Faune en Faune flûtant sur le syrinx.
Stéphane Mallarmé s'insurgea contre une représentation de sa personne susceptible, prévoyait-il, de le ridiculiser auprès de ses élèves du Collège Rollin.

Paris, lundi 14 février 1887.

Monsieur Vanier,

Quant à l'image des Hommes d'Aujourd'hui, puisque c'est de cela aujourd'hui qu'il s'agit, vous convenez qu'elle est inacceptable. Je réponds donc non point à votre lettre, mais au message que m'apporte M. Dujardin : soit, je vais m'enquérir d'un peintre qui me reproduise décemment, et vous adresserai le dessin moi-même, une fois achevé, pour ne pas vous induire en de nouveaux frais, si vous restez d'avis de le publier ; Agréez l'expression de ma considération distinguée,

Stéphane Mallarmé.

Monsieur Vanier, éditeur, 19, quai Saint-Michel.

Mais Vanier n'entendait pas avoir assumé des frais de gravure en vain ; Stéphane Mallarmé se trouvait blessé dans sa dignité d'artiste ; Vannier d'ailleurs gardait une rancune de ce que l'édition des pièces du Poète n'avait pas abouti au brillant résultat pécuniaire qu'il escomptait un peu naïvement et il eut le tort – pour faire une niche ? – de ne pas céder.
La rupture devint irrémédiable. Mais, depuis, dans la boutique de l'éditeur,le portrait de Mallarmé trône entre ceux de Verlaine et d'Arthur Rimbaud.

(1) Sic.
(2) Ce Livre était presque fait… On vient d'apprendre que Mlle Mallarmé a trouvé, en classant les papiers de son père, l'ordre de tout détruire, parceque inachevé. Les fidèles du maître veulent espérer encore que la piété filiale reculera devant un tel sacrifice…
(3) Valvins.
(4) La page de prose était : La gloire ; le sonnet : Victorieusement fui le suicide beau…
(5) Le portrait en question est non celui – par James Whistler, – qu'on peut voir lithographié, en tête de l'édition Perrin ; mais celui par Manet que nous avons reproduit.

 


 

Dans ce même numéro, Fagus s'en prend à un article, paru dans La Plume, de Maurice Le Blond – gendre de Zola et créateur, avec Saint-Georges de Bouhélier et Paul Fort, du naturisme. Cet article, d'un rare mépris pour un poète qui vient de mourir, définit Mallarmé comme une « triste et misérable dépouille », un simple rhéteur qui « ne fut jamais un poète dans le sens splendide que ce terme comporte » dont les poèmes n'étaient que « des constructions esthétiques édifiées avec labeur », « dans le charabia le plus détestable », « des poèmes chaotiques et de fantastiques cacophonies » : « Il n'aura été que le poète d'un moment de décadence et de lassitude, que le triste héraut d'une génération dégénérée. Tous ceux qui étaient pourris d'artisterie, qui étaient malades de littérature se sont complu, un instant, à la fréquentation de cette imagination byzantine et tourmentée ; ils ont pu goûter dans sa compagnie les plus anodines débauches de volupté cérébrale ; la jeunesse, aujourd'hui s'est heureusement réveillée. [...] Quant à l'œuvre du poète, on en retrouvera un jour les vestiges dans quelque rare et bizarre anthologie, où l'on aura réuni, à côté de quelque chant de Maldoror, les curiosités esthétiques et les anomalies littéraires de ces dernières années. »
Ainsi Fagus réagit :

Il est douloureux, il est plus que douloureux qu'aux glorieux hymnes funéraires suscités par la mort du grand poète, un coassement haineux s'étant mêlé, sorte précisément d'une revue vouée à la jeune poésie ; et humiliant pour nous, littérateurs juvéniles, que le coupable soit l'un de nous ; du moins l'ait été, car sa présente attitude l'éloigne, pour ne pas prononcer : le retranche. Le récent opuscule de Maurice Le Blond nous faisait croire à plus de générosité.
Son châtiment est que le voici accolé à ce Henri Fouquier qui va posthumément se faire un nom dans les lettres par l'indignité de sa conduite envers la mémoire de Verlaine naguère, envers aujourd'hui, celle de Stéphane Mallarmé. Définitivement, retranché est l'épithète équitablement applicable à Monsieur Maurice Le Blond ; quand on s'accouple à Henri Fouquier, on est disqualifié littérairement.

(voir, parmi les bêtes articles d'Henry Fouquier (1838-1901), « Une statue pour M. Verlaine », Le Figaro, 19 août 1896, et « Causerie », Le Temps, 15 septembre 1898)

 

C'est également Fagus qui fit paraître pour la première fois, dans sa revue du 1er novembre 1898, l'hommage de Léon Dierx, nouveau Prince des Poètes, à Mallarmé :

 

À Mademoiselle Geneviève Mallarmé

Un peu de son génie, un peu de sa bonté,
Dans un peu de nos pleurs sur Valvins est resté,
Pour en faire à jamais un nom de poésie.
Oui, désormais, autour de la maison choisie,
Dans l'air léger, parmi ses frissons, les senteurs
Des prés, les bruits épars, les peupliers chanteurs,
Flottera quelque chose encor dont les poètes
Sentiront la tendresse et la fierté secrètes,
Comme un parfum plus rare et plus subtil, venir
Ranimer leur ferveur pour l'art et l'ennoblir.
Nature ! ô vie ! ô mort ! ô mystère ! ô mélange
D'horreurs et de beautés, de désirs, où tout change,
Revient et disparaît en d'incessants départs !
Nul n'a fermé sur vous de plus cléments regards –
Il dort. – Épands sur lui ta clémence, ô nature !
Donne à ce doux héros la douce investiture,
O mort ! – Que la forêt, que ces royaux abris
Dont il sut écouter les échos assombris
Et célébrer pour nous les splendeurs méconnues ;
Que ce fleuve où, pensif, dans un reflet de nues
Ou d'azur il cherchait l'image aussi des mots ;
Que ces  bords, ces versants, ces vallons, ces hameaux,
Ce familier décor cher à sa songerie,
Que tout cela murmure et miroite et sourie,
Chaque été, tendrement, noblement, au soleil,
Autour de son tombeau, pour charmer son sommeil !

Plagiat. – Voleur ! cela, je l'écrivis avant lui ! – Et moi aussi ! – Et moi ! et moi ! et moi !
– Indigents ! avant moi, oui : vous tous, et combien d'autres encore ! mais après moi, personne : vous le découvrîtes, je l'ai inventé.
(Fagus, Aphorismes, 1908, pp.21-22)

Récemment, Bruno Leclercq nous rappelait sur Livrenblog un épisode amusant : un plagiat de Rimbaud par Jean Lorrain en 1895. En lisant l'article original de Jean Lorrain, il nous a semblé que son plagiat n'était pas des plus classiques : l'emprunt se fait dans un autre registre (nous ne sommes pas dans le poème en prose type Illuminations) et Jean Lorrain agit en monteur, coupant dans plusieurs poèmes, faisant un choix, qui comme le dit bien Bruno Leclercq « sert le texte de Lorrain et s'y intègre parfaitement. » Ainsi, plus que du simple démarquage, le texte de Lorrain nous apparaît plutôt comme un hommage à Rimbaud, même caché, et comme un jeu, une expérimentation qui n'est pas sans nous rappeler ce qu'avait pu faire Blaise Cendrars à partir du Mystérieux Docteur Cornélius de Gustave Le Rouge : l'appropriation se fait re-création ; comme le dit Francis Lacassin, « Kodak appartient autant à Cendrars qu'à Le Rouge ; autant à celui qui a fourni la matière qu'à celui qui l'a façonnée. » (Francis Lacassin, Passagers clandestins, tome 1. 10-18, 1979, p.331). Voire une mystification visant le scandale ? Après tout, qui était ce faux Paul Verlaine qui révéla la supercherie ? Si l'on est tenté de plagier, on peut certainement l'être de pratiquer le faux ; cette duplicité perverse irait très bien à Jean Lorrain.

Tout ceci nous rappelle l'article de Fagus intitulé « Un plagiat éhonté », paru initialement dans les Belles-Lettres du 1er septembre 1921 et inclus dans Pas perdus (Le Divan, 1926). Il a pour origine les accusations de plagiat dont, injustement, eut à souffrir Pierre Benoit, notamment avec son roman L'Atlantide comparé à celui de Henry Rider Haggard, She. Les « pièges à loups » dont parle Fagus en début d'article désignent (c'est ainsi que Pierre Benoit les appelait) les emprunts à Hugo ou Racine dont il parsema ses romans afin de s'amuser des critiques accusateurs de plagiat. Quant à l'histoire entre Willy et Ernest-Charles, allez voir le Mercure de France n°243 du 1er août 1907 (pp. 533-538), c'est très amusant !

 

UN PLAGIAT ÉHONTÉ

 

Je ne saurais approuver, en dépit du divertissement qu'y prend tout honnête écrivain, approuver sans réserves le procédé de Pierre Benoît. Ses « pièges à loups » à l'usage des critiques et – je dis, moi : attrape-nigauds – n'atteindront jamais, d'abord, la mystification supérieure que le bon Willy, pareillement accusé, servit à Ernest-Charles, naguère. J'eusse plaidé coupable, carrément : – Parfaitement, je suis « un type dans le genre de » Molière, Shakspeare, et autres, et qui prend son bien où il le trouve. Ce seul qui importe est de savoir s'en servir, à l'exemple du Père Éternel lui-même, selon Père Hugo son confrère :

Car Dieu de l'araignée avait fait le soleil.

Par l'unique virgule qu'il ajoute, – qu'il ne peut s'empêcher d'ajouter – par la place seule où il l'insère, le créateur recrée ce qu'il a pris : il le doue d'un sens.
Certain chroniqueur bien parisien (René Wachthauser) accusa Han Ryner d'avoir chipé dans la Physique de l'Amour de Remy de Gourmont l'épisode relatif aux fiançailles de la taupe. En effet. Seulement, Gourmont l'avait lui-même extrait d'un traité de zoologie, à l'appui de la thèse psychologique qu'il soutenait. Et Han Ryner en voulait déduire un thème moral d'un ordre, et sur un plan complètement différents. Han Ryner eut la candeur de se défendre ; de quoi Gourmont s'amusa beaucoup, j'espère. Car, combien Gourmont a, joyeusement, plagié Fabre !
Cela est tout à l'opposé du démarquage, lequel constitue le seul vrai plagiat, et dont Gourmont signalait cet exemple illustre : Jules Michelet découpant et insérant tout cru dans L'Oiseau une page de Buffon, qui passait alors pour oublié.
Sur quoi, je m'ose mettre en scène, sans modestie ni fatuité, persuadé que telles confessions, dont je ne sais quel ridicule respect humain nous éloigne, seraient très utiles, de toutes façons. Et qu'un tel procédé soit suivi, surtout par de moins infimes, est ce que je souhaite de tout cœur.
D'un mien ouvrage poétique, il a été dit du mal et du bien. Mais le seul reproche à lui épargné, est le manque d'originalité (c'est La Danse macabre). Or, je n'ai cessé, pour sa confection, de piller, consciemment, consciencieusement, effrontément. Le thème sort évidemment de Dante, et du charnier des Innocents. Aux textes religieux, j'ai pris, traduisant, paraphrasant, tout ou partie : dans la Genèse, le Pater, le Magnificat, les Litanies de la Vierge, l'hymne des SS. Innocents, le Dies Irae, l'Ave maris Stella, le Cantique de Fénelon, etc., etc… Aux chansons populaires ou rondes enfantines : Entrez dans la danse, J'ai des pommes à vendre, Voici le mois de mai, Magali, le Furet, Nicolas, je vais me pendre, Saute la jolie blonde… etc., etc., etc., plus ou moins remaniées.
Sur un pied danse… vient des Djinns de Hugo (et d'un passage de Rimbaud). Toute armée… toute nue, de Hugo (L'Homme qui rit). C'est l'amour qui mène le monde, d'un antique vaudeville ; Mon cœur soupire, des Noces de Figaro ; Psit, psit, beau masque, du don Juan de Lorenzo da Ponte. Tel vers invoquant Dante, du Tu duca, tu signore, et tu maestro, par quoi Dante invoque Virgile. La vie est un rêve est de Caldéron ; L'Homme est le rêve d'une ombre, de Pindare ; Amour, tyran des dieux et des hommes, d'Euripide. Elle a vécu, Myrto…, d'André Chénier ; Même quand nos cœurs sont broyés, de Burger (Ballade de Lénore). Le sonnet Servants du Dieu d'amour, pastiche un sonnet de la Vita Nuova de Dante. Le Je ne veux pas de mon Don Juan fut pris à Baudelaire, comme le Quinze ans, ô Roméo, à Musset. Ici, j'insère six vers de Vigny ; là, quatre de Molière, que j'attribue fraternellement à La Fontaine. Plus loin, un couplet d'une vieille chanson de café-concert, une ronde fameuse de corps de garde, et une autre illustre à l'École de Médecine. Autre part, don Quichotte (D'amour feraient mourir, Madame, vos beaux yeux…) fait à M. Jourdain faire de la poésie sans le savoir…
Et voici Les neiges d'antan de mon maître Villon, et le Je ne veux plus aimer… de mon maître Verlaine, et, plus loin, deux poètes peu connus du XVIIe siècle, que, nouveau Pierre Benoît, je vous laisse le plaisir de retrouver (1).
Ce ventre qui digère m'est fourni par E. de Goncourt, décrivant l'Hercule Farnèse.
Et je te vis, et je fus perdu, etc… Que me criblent les boucs, viennent de celui-là que Mossieu de Pavlovski qualifie de vide et d'artificiel.
Masques, voici les masques… : voici aussi Molière (et peut-être Verlaine).
Passe un grand squelette… qui bat du tambour. Voir le Faust de Marlowe.
Les toxiques bus… jamais plus… inutile d'insister.
Ah ! et le… Apprends-moi des mots sales, de ma jeune mariée ? Une légende d'Hermann Paul. Comme le : C'est si laid un homme, de ma jeune tribade : une légende de Forain. – J'en ai verdi déjà des hommes, est un mot de Thérésa. J'ai du di, j'ai du bon, etc., je l'ai cueilli dans les Égarements de Mine, par Willy.
Le Linus vient de La Bible de l'Humanité, de Michelet, comme la bacchanale

– Par la ville à la fois que la trompe en folie

traduit un poème érotique latin de Catulle… oui, Catulle Mendès (Lœtius dum sonat in urbe cornu…).
À présent, confrontez ces textes :

Pleurs de la Francesca, et ton rire, Ophélie

à

Bois de la Frazona (Vigny)… et ton rire, ô Kléber (Hugo).

Ma vie s'écoule à flots brûlants : ici Charlot s'amuse – sur les paroles de la Marche funèbre de Chopin (Symbole, que me veux-tu ?)… À bas, Catin. C'est dans Othello. – Le corbillard de cristal est dans Rimbaud (2) ; Lucifer-Passepartout, c'est celui du Tour du monde en 80 jours, tel que je le vis jouer au Châtelet, voici 35 ans.
Et l'apostrophe au Sphinx a été dictée par Flaubert.
Et que c'est loin d'être tout ! Mais je crains d'abuser.
Pourtant, comment me retenir de monter en broche un de mes cambriolages les mieux réussis (dans Frère Tranquille). Humez ce fragment :

Sous ce front qui gronde
J'écoute marcher
Un géant qui jongle
Avec des rochers
.

Ne décrit-il pas au suprême un début d'aliénation mentale, ou tout au moins, de céphalalgie ? Eh bien, Messieurs, les deux superbes vers soulignés sont transcrits mot à mot de la description – en prose – d'une éruption de l'Etna, par mon bon maître Alexandre Dumas père.
Inutile de dire, n'est-ce pas ? que tant et de si consciencieuses manœuvres restèrent insoupçonnées de mes plus astucieux aristarques. Je commençais à désespérer, quand on m'exhiba un article de Clarté, où M. Noël Garnier me taxait de plagiat. Enfin, sauvé ! Hélas, mon Dieu, il se bornait, l'ingénu, à m'accuser de chiper au Latin mystique de Gourmont certaine « hymne » de Prudence que, meilleur chrétien (– Hou ! hou ! la calotte !), il aurait lue dans son paroissien. N'importe, l'intention y était : je le remerciai comme de juste, l'assurant que dès qu'il produirait un bon vers, je lui ferais l'amitié de me l'annexer. Concluons. Si, selon qu'a promulgué Monselet,

On n'a jamais été grand chose
Tant qu'on n'a pas été boeuf gras,

on n'est rien en littérature tant qu'on n'a pas été : diffamateur comme Louis Dumur, ou plagiaire comme Pierre Benoit : ou moi-même, ou pornographe… mais ceci, je me l'attribue exclusivement, tant que Baudelaire sera mort.

(1) Pour aider : « Ah, que j'eus de plaisir à la voir toute nue. » Quant à l'autre… cherchez dans les Marges (dame, si je vous dis tout).
(2) Et souvenir du conte Blanche-Neige, ravivé par le cinéma.

 

Mais ces explications n'empêchèrent pas Fagus de, recevoir d'un certain Paul Cochet, des accusations de plagiat, avec cette lettre parue dans le Mercure de France n°664 du 15 février 1926 :

 

Un certain Charles Baudelaire a écrit une poésie intitulée les Petites Vieilles, dédiée à Victor Hugo, et publiée dans le volume intitulé les Fleurs du Mal. Pourquoi, diable, M. Fagus qui, dans les Nocturnes parisiens, recopie à peu de choses près les trois premiers vers de ce poème ne les met-il pas en italique ? Cela fait mauvais effet. Voici ces trois vers.

Dans les plis sinueux des vieilles capitales
Où tout, même l'horreur, tourne à l'enchantement,
Je suis, obéissant à mes humeurs fatales…

Baudelaire avait écrit :

… Tourne aux enchantements,
Je guette… .

De même le premier vers de Complainte est de Verlaine.

A vingt ans, un trouble nouveau
Sous le nom d'amoureuses flammes
M'a fait trouver belles les femmes
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Qu'après cela, d'autres vers de ces différents morceaux m'aient paru déjà lus, la seule suggestion peut bien être mise en cause, et peut-être ai-je tort de vouloir généraliser, mais quand même je me méfie, et ne désespère pas, en relisant Baudelaire, Verlaine ou d'autres, de retrouver du… Fagus.

Avouerais-je même qu'en lisant Complainte une chanson de café-concert m'est revenue. Elle disait :

Je suis venu
Au monde, tout nu
Avec une fleur virginale.

M. Fagus a probablement jugé bon de supprimer la fleur virginale. Serait-ce pour ne pas se compromettre ?
Veuillez recevoir, etc.

Paul Cochet

 

Suivant immédiatement cette lettre dans le même numéro du Mercure, coïncidence (ou bien Léautaud l'avait-il alerté ?), une réponse de Fagus :

 

Du plagiat considéré comme source d'inspiration poétique.

À M. l'abbé Bremond.

Le Mercure de France du 1er décembre exhibait des vers signés Fagus. Valent ce que valent. Comme il les réceptionnait (sic), M. Paul Léautaud me rétorqua : « J'en vois trois fort beaux dans l'ensemble. » La bonne rosse songeait seulement à l'auteur des Petites Vieilles. – Quatre, répliquai-je avec sévérité, lui posant le doigt sur le vers de Verlaine. Et devant mon honorable détracteur, ma justification voudra être ceci.
En ces heures mêmes, les presses gémissent. Sur deux opuscules miens, en instance de parution. L'un, Clavecin, « à la Cité des Livres », 27, rue Saint-Sulpice : courez-y. MM. Francis Carco et Jean Longnon piquèrent dans le fouillis de mille piécettes miennes. Se plaçant au seul point de vue littéraire et « objectif », ces gens de goût choisirent celles qui leur apparurent les meilleures. Elles l'étaient, elles le sont. Eh bien, la Canzonette des sept sœurs est la traduction libre d'une canzonette de Gabriel d'Annunzio. Une autre, le Chèvrefeuille (un petit chef-d'œuvre, je ne saurais vous le cacher plus longtemps) dérive souterrainement de l'illustre lai de Marie de France. Ah ! on trouve encore là certain Noël breton, qui épouse, à la mode de Bretagne, la complainte de la reine Anne et ses sabots.
Et ceci n'est rien. Dans le même temps, de jumelles presses gémissent (la plaisante allitération !) sur Pas perdus, qu'édite incessamment l'ami Martineau (au Divan, 27, rue Bonaparte : volez-y). C'est un recueil d'articles de naguère. L'un, Un plagiat éhonté, fut commis à Belles-Lettres, comme de méchants garçons prétendaient turlupiner Pierre Benoit, que d'ailleurs je ne connais de mic ni de mac. Seulement, je déteste les mauvaises plaisanteries. J'y démontrais, pièces en mains, que mes vastes poèmes, tels la Danse Macabre ou Frère Tranquille, sourdaient de telles et telles sources précises.
Mais ceci n'est rien. Pardon. Un unique exemple. Décrivant les affres d'un candidat à la démence, je lui faisais, en cadence, vers-librifier :

… Tout sombre, tout sombre,
Sous ce front qui gronde
J'écoute marcher
Un géant qui jongle
Avec des rochers !…

Hé ? quelle tempête, sous quel crâne, cet Encelade jongleur ? Or donc, ne cherchez mie, ces deux superbes vers me furent, sans qu'il s'en doutât, fournis par le père Dumas… mais en prose, et lui, décrivant l'éruption nocturne d'un Etna ou d'un Stromboli : (On croirait voir un géant qui jongle avec des rochers.)
Et ceci n'est toujours rien. M. l'abbé Mollière, compatriote de ma feue mère et de S.E. Mgr Dubois, me recommandait l'autre année à la Vierge et aux saintes. Il m'adressait reliques des sœurs Thérèse, Bernadette et Mélanie. Je courus à N.-D. de Paris (Mgr Dubois est précisément son archevêque). Et me vins jeter aux pieds de N.-D. de Bonne Garde, effigiée par Girardon. Sitôt sortant, je crayonnai une pièce où chacun devra bien saluer l'inspiration. Comme l'y dut saluer ce mécréant d'Elie Richard, qui me surprit griffonnant sur le parapet du pont d'Arcole. Le Directeur des Images de Paris gîte en effet rue du Cloître-Notre-Dame. La pièce lui plut si fort et lui sembla si belle, qu'il prétendit nonobstant la publier d'autor. Seulement, le non moins mécréant Directeur des Marges, conquis par cette beauté, se l'était annexée déjà ! Or, cette prière, qui forme ballade, veuillez en humer le couplet liminaire (1).

Reine des cieux, régente terrienne,
Empérière aux infernaux palus,
Je meurs de soif au bord de la fontaine
D'où pleut le sang de mon Seigneur Jésus.
Que fus-je ici que ce trouble Fagus,
Qui peut valut, mais souffert a ses peines.
Accorde-lui de joindre tes élus :
Je meurs de soif au bord de la fontaine…

Quoi cela prouve-t-il ? Que je suis un type dans le genre de Shakespeare, ou Molière. Simplement.

Fagus
Poète médiéval, mais cynique.

(1) Par contre, l'un des deux florilèges invente un distique racinien comme n'en osa jamais Racine de son vivant. Et qu'il me dicta en rêve, à titre de voisin.

 

Si Fagus se situe bien dans cette tradition ancienne de l'emprunt en littérature, qu'illustrent bien Molière et Shakespeare (et qu'oublient les critiques censeurs obnubilés par le plagiat) il nous semble aussi, par l'excès et la variété de ces collages, annoncer ce qu'on a pu appeler la « littérature citationnelle », dont Georges Perec fut le maître, ainsi que certaines pratiques intertextuelles postmodernes, telles, par exemple, celles que théorisa Raymond Federman, sous le terme playgiarism, ou plajeu.

Homme du moyen âge, Fagus n'en était pas moins de son temps et pouvait écrire, signant « poète plagiaire et pornographe », le 23 novembre 1921 à Francis Picabia, alors accusé de plagiat pour avoir présenté au Salon d'Automne une toile composée à partir d'un schéma de mécanique :

Monsieur, vous avez excellemment exprimé : « Si l'œuvre d'autrui traduit mon rêve, son œuvre est mienne. » Votre tableau le vérifie : la main que vous ajoutez au schéma de mécanique le transforme aussitôt en fleur.

 

Fagus s'est montré un grand admirateur de Jean Lorrain, comme nous pouvons le voir avec ces trois articles parus dans la Revue Blanche en 1902 :

 


 

Jean Lorrain : Poussières de Paris (Ollendorff).

C'est rien qu'un recueil d'articles et pas même : rien que les notes au jour le jour saisies, au soir le soir, et assemblées enfin sans souci (semble-t-il) d'ordre sinon celui que suscite le calendrier. Or voilà que tout s'ordonne en un livre, spontanément, par la grâce pas plus du sujet que d'un style si merveilleusement adéquat que subtilement il s'efface, et se vaporise pour le laisser transparaître en l'irisant seulement : c'est l'idéal. Poussière en effet, ou buée, c'est-à-dire quelque chose d'aériennement diaphane et versicolore ; épiderme de cette statue de Persépolis qui à Voltaire déjà suggérait l'étrange ville : et où la poudre d'or et la poudrette, le crottin sec et l'égrisée de diamant, s'amalgament au sang, aux sueurs du travail et aux sueurs amoureuses, pour faire de l'harmonie et de la somptuosité.

[Revue Blanche, 15 mars 1902]

 


 

Jean Lorrain : Princesses d'ivoire et d'ivresse (Ollendorff).

Imaginez une tapisserie du moyen âge, si caduque que sa magnificence tombe en poussière ; on y discerne à peine, assez juste pour s'émerveiller et pour frémir – comme à celle des Metzengerstein dans le conte d'Edgar Poe – des chevauchées fabuleuses, des massacres hideux, de maléfiques parthénies de vierges coupablement belles, et des cérémonies cultuelles au mysticisme extravagant et lugubre. Une main contemporaine l'exhume du grenier, et, prenant soin de ne faire choir aucune des toiles d'araignée, ni recouvrir les rudesses dénudées du chanvre primordial, intercale parmi cela des morceaux de ces batiks après la somptuosité barbare et décadente de quoi notre goût « moderne style » s'enamoure, et y échevèle les soies et les percales de Liberty, et des pierres et des perles, fût-ce de race frelatée et jusqu'aux verroteries du bazar, et de l'or à travers tout. Et c'est tout comme ce double douzain de contes, enfants parfois encanaillés, mais non moins légitimes, des légendes qu'à la veillée d'hiver les fortunés d'entre-nous entendirent, irremplaçables « contes de fées qu'on remplace par des livres de voyage et de découvertes scientifiques », et sans l'amour de qui la nature devient muette, car « il n'y a ni montagnes, ni forêts, ni levers d'aube sur les glaciers, ni crépuscules sur les étangs pour qui ne désire et ne redoute à la fois voir surgir Oriane à la lisière du bois, Thiphaine au milieu des genêts, et Mélusine à la fontaine ».

[Revue Blanche, 1er mai 1902]

 


 

Jean Lorrain : Le Vice errant (Ollendorff).

– « … À la férocité des honnêtes gens et à l'honnêteté des parvenus… à tous ceux à qui la prostitution et la morale font des rentes… aux détracteurs farouches des vices dont ils ont vécu… je dédie ces pages de tristesse et de luxure, la grande luxure dont ils ignorent la détresse affreuse et l'incurable ennui… chronique navrante d'une effroyable usure d'âme… » L'auteur formule ainsi l'argument d'une œuvre somptueuse et désolée, de même caractère que son M. de Phocas, mais non de même esprit, et supérieure en cela. M. de Phocas plus exclusivement artiste, plus imagé et imaginé, plus chatoyant, plus désintéressé. Celui-ci, le gémissement de découragement, de lassitude, d'écœurement et de désespoir d'une humanité exténuée de décrépitude et de civilisation. Rien d'uniforme, de promptement rassasiant, d'ordinaire, comme la peinture du « vice », sinon lui. Car notre esprit dès son premier bond se heurte à l'incandescente limite des sensations, tandis que le corps se traîne, et scorpion enfermé dans le rétrécissant cercle de braises, ne peut que retourner et retourner, délivré par la seule mort : – « À travers les déserts, courez comme des loups – crie aux Femmes damnées Baudelaire, – Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage – Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs… – Faites votre destin, âmes désordonnées, – Et fuyez l'infini que vous portez en vous. » Mais l'intérêt du livre ici se renouvelle et s'accélère avec une sorte de vertige, parce qu'il porte sur la tragédie éternelle de ce corps misérable, et que son ressort est la souveraine pitié.

[Revue Blanche, 1er octobre 1902]

Pour tout savoir sur Jean Lorrain, voir le site qui lui est consacré : Jean Lorrain, portrait d'un décadent.

 

Figure marquante de Belleville, puis de Saint-Germain-des-Prés, Fagus était un « piéton de Paris », amoureux de la capitale historique, attentif aux spectacles de la rue et à ses augustes demeures. Ainsi écrivit-il de nombreux « paysages parisiens », qui furent réunis dans Les Éphémères et Pas perdus (Le Divan, 1925 et 1926).
Déjà parmi ses premiers articles de la Revue des Beaux-Arts et des Lettres, qu'il dirige alors, s'en trouvent-ils quelques-uns consacrés à la démolition du vieux Paris, comme cet article « Tocsin » du 1er novembre 1898 :

 

Paris, et avec Paris, la France, qu'on est en train, par ignorance, par impéritie, par l'inconsciente coalition de la multitude des menus égoïsmes, de toute vive assassiner ; cela vaut la peine qu'on en cause ; [...]
l'industrialisme nous envahit ; Paris, cette ville sacrée comme Athènes et comme Rome est déshonorée par des monuments hideux, en même temps que mutilée de toutes ses beautés. Cette merveille, la Cour des Comptes, est détruite, pour laisser s'élever une gare ; les berges de la Seine seront incessamment rasées ; « depuis quinze ans, les Champs-Élysées sont devenus pour une foule de gens une mine à exploiter. Au premier venu, la ville accorde le droit d'édifier. Ce merveilleux domaine municipal, devient l'espoir de tous les inventeurs d'exhibitions. » Le parc de Rambouillet devient une ruine ; celui de Saint-Cloud va être vendu ; la forêt de Saint-Germain est sur le point d'être livrée aux vandales ; c'est par douzaines que sont démolies les demeures historiques. [...]

 

et surtout cet autre, du 1er mars 1899 :

 

ANABAPTISTES, ICONOCLASTES

à Charles Morice.

L'autre jour donc, je me suis permis, comme ça d'insinuer qu'à l'Hôtel-de-Ville on confond froidement Monticelli avec Botticelli… Par notre Gidouille royale, selon que tu t'exprimes, Père Ubu mon compère, ce n'était qu'innocente figure, comme qui dirait de rhétorique (d'autant qu'à l'Hôtel-de-Ville j'ose affirmer qu'on ignore également, et l'un, et l'autre !) qu'innocente figure en vue de signifier une incompétence, mon Dieu ! si indiquée, si rassurante, car selon le proverbe, si chacun son métier, nos deniers seront bien gardés ! Et nonobstant, voici que des gens pressés m'accusent – assez acerbes – de bassement rouler dans le discrédit l'édilité de Paris-en-Parisis ! Heureusement la Providence des écrivains me signale à propos le tout récent rapport de certaine 3e Commission, où M. Fourest revendique le parrainage d'une voie en faveur d'Aimé Millet, auteur de… l'Angelus… Tudieu ! – N'insistons pas, et regrettons que la Commission, informée par un lâche anonyme, ait brûlé ce rapport candide, ni meilleur ni pire que d'autres. Bienheureusement par mes soins, le voici tout saignant offert à l'Histoire.
Mais ceci n'est qu'entrée en matières ; ce dont je veux écrire est tant rebattu, rapetassé, retapé, rapiécé, remâché, ressucé, pont-aux-ânes à tels troupeaux d'échotaillonneux sans malice ! j'ai honte à dire : le tripatouillage des noms aux rues de notre Paris : oui, plus que moins que rien ; si nous en glosions, derniers de tous ?
Le même rapport promulgue à la rue Campagne première de signer Paul Verlaine ; il eût peut-être été plus hardi de soi à la fois que plus exact d'honorer de ce nom intrus l'Hôpital Broussais… Bah ! l'envie de protéger un poète mort excuse tant de menues choses : Comme omettre que cette rue connut pour hôte plus réel un autre poète : Arthur Rimbaud ; mais, les gérants de Paris ont tant de Majestés et d'Altesses à héberger, à présent, qu'ils prennent peu garde aux petites gens, et Arthur Rimbaud, comme Laforgue, Mallarmé, sont des localités inconnues d'eux, je vérifie, autant que Villiers de l'Isle Adam, prince pourtant, mais dans la débine: plus rien qu'un aristocrate (et qui donna dans la « prêtraille » !)… Et puis, quoi ! c'est un judicieux système de compensations : S'il y a, Monsieur Édouard Detaille tout vif, une rue Édouard Detaille, il est équitable de refuser une rue à Édouard Manet… et puis, encore, si je me trompais ? et qu'on ait voulu spécifier que c'est Detaille le mort ?
Eh mon Dieu ! il part d'un si bon naturel, ce souci de fixer l'humour de Paris et du monde, avec un peu de leur géographie sur les murailles urbaines : je salue une manifestation de l'enseignement obligatoire ; par exemple, il y aurait lieu de corroborer en munissant les plaques de quelques lignes biographiques ; non à l'usage des gens du peuple, qui ne les liraient pas, mais de nous, les fervents de notre ville et de notre histoire ; je meurs d'envie de connaître ces grands hommes : Picot, Mollien, Gager Gabillot, Cauchois, Gabrielle, Piat, Montgallet, Juliette Lamber, Émélie… Édouard Detaille (déjà nommé), Tourlaque, etc., etc., etc… (Et cela complèterait les leçons lapidaires de science appliquée et de topographie commerciale, qu'inscrivent à leurs frais de munificents particuliers, grâce à qui, outre des voluptés à notre œil « amoureux d'art » – nous connaissons que les éléphants ne fument que le Nil (géographie, zoologie), que nos chefs d'État ne boivent que le Quinquina Monceau grâce auquel « nous deviendrons tous forts » (histoire contemporaine) ; que l'Absinthe Olibrius est bienfaisante (toxicologie) et que Gorgibus, ILL. VIR, prépare (chimie agricole) ses cornichons à la façon de la mère Marianne (politique intérieure, etc.)
Autres obscurités : On a conservé à ce bon vicomte de Martignac, lequel ne relève peut-être pas expressément de l'histoire de France, un parrainage qu'on n'a encore osé attribuer à Monsieur Thiers, lequel participe incontestablement à l'histoire de Paris… etc…

*
*   *

Et puis, tenez, cessons de rire et sourire. Je voulais dire ceci : Si avec leurs velléités louables, les nomarques de Paris baptisent à peu près au hasard des rues neuves, qu'ils collent en tas comme en fourrière, dans des coins, tous les noms illustres de l'humanité (Rubens, 200 m. de trottoir là-bas, aux Gobelins ; Beethoven, 100 m. là-bas, à Passy) – pour attribuer avenues et boulevards à des inconnus ou des trop connus ; qu'importe ce neuf Paris, ce faux Paris, ce Paris parasite emmurant le Paris vrai, dartre, gale de plâtre, que nous importe ce qui s'y fabrique, puisque lui, il le faut subir, qu'on ne peut l'arracher ? Mais l'autre ! – Cela semble quoi, rien : changer leurs noms à quelques branlantes aïeules – (on a compris que j'en voulais venir là). Eh bien c'est encore pis que les abattre ; c'est non seulement les déshonorer, les assassiner vivantes (O Clotilde : – « J'aime mieux les voir morts que tondus ! ») c'est retrousser sa robe à la Ville-Sainte et la violer, c'est pis que la tuer et c'est préparer sa tuerie.
Voici quelques temps, j'ai regardé, du haut de la Tour Eiffel, Paris… La Géographie explique, ressuscite, prédit l'histoire. Tout le bassin parisien, uniformément aplati, s'écrasait au-dessous de mes pieds : un gâteau de boue séchée qu'irrégulièrement traverse le fleuve bleu miroitant, au courant figé par la distance, aux myriades de vagues immobilisées, sur place scintillant… Longtemps je cherche une impression d'ensemble : Rien… toutes dépressions, toutes extumescences du sol sont nivelées par la marée de maisons et de culture ; cela se soulève à peine, à peine, au nord, à l'est, pour indiquer une cuvette aplatie, sans profondeur, ne se soulève que là et vers St Cloud, Meudon, St-Germain, mols défilés par où, comme à regret, s'échappe en s'attardant la Seine.
La Montagne Ste-Geneviève, la Butte Montmartre, Belleville (ô Jean Dolent !) sont complètement affaissés… Quel aspect ? un extravasement, une inondation de maisons uniformément grises, sous une croûte gris-bleu de zinc et d'ardoise ; vers l'ouest cependant s'entr'ouvre, adorablement verte oasis mousseuse d'arbres, le Bois de Boulogne, continué par Meudon, St-Cloud, St-Germain, jusqu'à l'horizon, muraille bleue d'un ciel d'or. Cette mer de maisons bises tranchées d'une multitude de rues enchevêtrées figurait, au juste, comme j'ai dit, une immense plaque de boue séchée que fissurerait le Soleil : – Nul centre, nul point de gravité, nul cœur, nul rayonnement. L'étoile d'avenues que disperse l'Arc de Triomphe, d'abord trop excentrique, puis, de là-haut emphatique, sans vraie grandiloquence, est absolument absorbée par l'entrecroisement des voies transverses, écrasée sous le fouillis compressé des massifs hôtels ; les Champs-Élysées, disparus. L'éléphantiasque Sacré-Cœur Montmartrois, ruisselant de blancheur cadavéreuse, et appuyé de son formidable piédestal, commande, relie, puissamment, rues, monuments, maisons, à ses pieds étagés : mais cette hégémonie si en dehors ne fait que préciser la signification de personnalité par lui-même de Montmartre, le rejeter hors du centre. Sur l'autre rive l'équilibrerait Ste-Geneviève : on y sent un autre monde en dehors aussi, avec pour centre, très visiblement, St-Sulpice, et gardé par les Invalides, l'Observatoire, Ste-Geneviève. Mais l'envahissement des quartiers neufs en deçà, au delà, fait basculer, disloque l'équilibre… Ce qui devrait relier les deux montagnes : l'île de la Cité, avec le Palais de Justice et Notre-Dame de Paris, demeure bien le sanctuaire ; mais la marée de plâtre l'a isolé aussi, renfoncé : l'amoindrir à une chapelle ; vision sensible surtout pour Notre-Dame, en pénitence au fond de la vaste aire, cet inepte Parvis, qui la repousse contre son chevet enverduré, comme un avant-poste à la montagne Ste-Geneviève. – La place de la Concorde, le Jardin des Tuileries, le Louvre, coordonnent une autre symétrie, fort noble, très esthétique, mais sans lien aucun avec les deux buttes, les deux villes, et qui tend à déjà rompre leur équilibre, personnel et réciproque. Mais, ces trois, ces quatre cités insulaires, sont alors complètement circonvenues, assiégées, submergées, par l'innombrable flux des rues et des maisons modernes, de St-Ouen à Montrouge, d'Auteuil à Charenton, qui débordent, noyent tout, refluent en mille pointes, jusqu'aux horizons…
Le chapelet des villages excentriques : Auteuil, Passy, la Chapelle, Ménilmontant, etc… n'ont plus aucun sens. On devine de là-haut, combien Paris devait rester ce que le fit son relief : une fédération de villes. Les bâtisseurs, pires que les démolisseurs, les restaurateurs ont tué tout cela, ont tué Paris.
Et si nous nous indignons tant contre les débaptêmes, rebaptêmes des rues, c'est parce qu'ils signifient tout cela : modifier l'alignement d'une rue, ce n'est rien ; changer son nom, c'est biffer son histoire : elle n'a plus de tradition, plus de famille, elle n'existe plus ; on ne comprend plus son génie particulier, (elles en ont toutes) ce n'est plus qu'un tas de pierres qu'on repétrit au hasard.
Ah ! pauvres noms des rues de mon Paris ! martyrologe où s'effeuille toute la vénérable histoire de la VILLE, archives d'elle et du monde ! rue des Filles-Dieu, au trop clérical baptême (vous ne savez plus quel roi de France y bâtit leur couvent ?), vous voici rue d'Alexandrie (laquelle, celle que vous laissâtes écraser sous les bombes, elle et votre gloire ? – ou celle au pillage de chefs-d'œuvre que vous connûtes, généraux du Directoire ?) dix rues, jadis, étaient les ex-voto à la patronne Ste Geneviève : plus une ; et vingt-quatre à des Saintes Maries; plus une. – Ah ! c'est qu'on ne badine pas avec les principes ! Une autre Marie exhérédée… Marie-Antoinette, songez donc ! mais on laisse Antoinette… Et, effacées, les rues des Trois-Pistolets, qui devient Charles V, le Cul-de-Sac des Vignes (il y eut des vignobles en Parisis, oublions-le) devient rue Rataud (Rataud ? connaissez pas ? un maire de l'arrondissement) ; la rue des Ursulines, rue de Touraine St-Germain, rue du Trou à Sable, rue Terrier aux Lapins, rue du Renard qui prêche, rue du Puits d'Amour, rue Pavée d'Andouilles, rue Planche Mibray, rue du Puits qui Parle, rue du Pas de la Mule, rue des Orties St-Honoré, rue de la Femme sans tête, rue de la Mortellerie, rue des Feuillantines, rue des Enfants Rouges, rue de l'Arche Marion… Ah ! j'en emplirais des pages ! quel registre mortuaire !
Mais on entreprend une belle gare au lieu où fut la Cour des Comptes ; mais on « assainit » le quartier du Marais après le quartier St-Victor, mais – cela, c'est atroce, – on va saper les maisons de la place Dauphine, oui, la Cité, le Cœur de Paris, pour y étaler un square avec des grilles, des boulingrins et des statues économiques !!

Ah ! restaurateurs pires que les démolisseurs !

 

Une bonne partie de cet article fut reprise en septembre et octobre 1901 dans le long article « Paris tondu » de la Revue Blanche.

 

Le poème qui suit est paru dans le numéro 9 (septembre 1901) de la revue L'Ermitage.

 

LE CANTIQUE DES CANTIQUES

 

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune –, à l'Occident lentement s'éveilla,
         Et dame Lune se pavane
         Au fond de son parc enchanté ;

                – Toi, reine qui passes, qui passes,
                 Viendras-tu pas nous visiter ? –

À la voûte moirée dont frôlent ses longs voiles
L'indicible velum de velours assourdi,
Dame Lune éteint une à une
Les frissonnantes floraisons d'étoiles,
     Éteint sans bruit ;

                – O dame Lune, reine des nues,
                 Descendras-tu bénir la nuit ? –

À présent qu'elle a dissipé
Les étoiles, toutes les étoiles,
Au clair rayonnement de la svelte beauté
Que voile à voile elle dévoile,

                – O dame Lune, ô reine des belles,
                 Que tu es belle toute nue ! –

La souveraine passe comme en rêve
Sur notre sommeil ébloui
Distendre de sa plénitude
L'élastique vastitude
    De la nuit.

                – Extase sans lassitude,
                Soulève-nous, soulève-nous ! –

                L'insoutenable nudité
                Étourdit le ciel et la terre,
                Tout l'univers enamouré,
                De supérieure volupté,
        O chère Lune à la lumière aimée !

        O chère Lune à la lumière aimée,
        O chère Lune à la lumière amie,
     Bon phosphore écumeux de la claire mamelle,
                    Astral et sexuel,
     C'est un fait lumineux qui pleut ;

    O chère Lune à la lumière amie,
    L'effusion et virginale et maternelle
Coule et sereinement s'épanche blanche et bleue
Ensemencer d'amour l'univers qui pantèle,
Baigne avec volupté tes flancs harmonieux,
    Immense Endymion, tes beaux flancs assoupis.

    La Lune dispersant ses splendeurs ingénues
    Mène par le ciel blanc le blond troupeau des nues.

– O mon Amie, ô ma petite Amie,
Osez et descendez, le jardin vous souhaite
Qui se para pour vous en fiancé d'Avril !
La Lune dispersant ses splendeurs ingénues
Mène par le ciel blanc le blond troupeau des nues
Et le jardin d'amour frémit comme mon cœur ;
Mais votre frissonnante approche entre les fleurs
Réveillera l'ardeur de vos sœurs endormies,
Et le vent évoqué par l'envol de tes jupes
Fera pâmer d'amour la toison des feuillages,
Les doux feuillages moité encore
De l'haleine du soir, baiser des crépuscules.

La vénérable Fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue et se pavane…

– Viens dans mes bras, viens ma petite Amie,
Le jardin d'Amour et soupire et t'appelle,
Viens mon tiède oiseau peureux
Frileusement cacher cette tête inquiète,
Sous mon épaule, contre mon cœur !
Repose enfin, voilà des fleurs,
Voilà des fleurs et voilà des chansons,
Déclos ce cœur, ma fragile épousée,
Des chants plus doux que des baisers
                    Te berceront ;
Comme les prés quand Prairial
D'une aile alerte les évente,
Comme la fleur nouvelle née
Qu'éveille du matin le baiser nuptial,
Tu frémiras sous les paroles émouvantes
Que ma tendresse inventera.
Déclos ce cœur, ma fragile épousée !

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue et se pavane…

– O mon Amie, ô ma belle Amie blonde et rose,
    Digue de fleurs à mes baisers !
Blonde et rose
        Comme sur les plateaux les nappes de bruyères
        Où le jeune soleil comme un papillon blanc
                    Se pose
            Et prend son élan :
Blonde et rose
        Comme une assomption de roses trémières,
        Où s'endort éperdu d'amour
        Le dernier rayon d'or du soleil en automne.
        Jeune tête que sa chevelure environne
            D'un délire de lumière
Où danse et danse un poudroiement et se disperse
            D'or irisé !

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue et se pavane…

            – O mon Amie !
Vous qui êtes mutine et même mignonne
Comme une reine de conte de fées,
Autour de votre front se réveillent furtives
            Des aïeules ensevelies
            Les légendes effacées ;
Dames des eaux, dames des bois, dames des landes,
        Tournent et par bandes s'envolent,
        Et des rondes d'esprits frêles
        Se lèvent de vos prunelles
        Au bleu pâle et boréal.

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue et se pavane…

        – O ma douce petite Amie,
        Sourieuse au calme sourire,
Que votre seule joie m'est plus délicieuse
            Que toutes les tendresses
            De toutes mes princesses,
            De toutes les princesses
            De mes rêves enchantés !
Mais, régente de ma lumineuse folie,
            Reine de mes ravissements,
            M'aliène et spolie
                    De moi-même
Votre riante mélancolie
                    Ineffablement…

La vénérable fée à la robe de nacre,
S'endort sous un dais de nuages
    Et c'est l'enchantement auguste et redoutable
                    De la nuit.

 

Le poème reparaît 20 ans plus tard, en volume, dans La Guirlande à l'épousée, en une version nettement différente et, pourrait-on dire, allégée, améliorée :

 

CANTIQUE DES CANTIQUES

– Je suis la rose de Saron.
– Que tu es belle, ô mon amie !

– La souriante fée à la robe de nacre,
La lune, à l'occident sans bruit s'est éveillée :
        Dame Lune se pavane
        Au fond de son parc enchanté.

        O reine qui passes, qui passes,
        Viendras-tu pas nous visiter ?

À la voûte moirée dont frôlent ses longs voiles
L'invisible vélum de velours assourdi,
        Dame Lune éteint une à une
        Les frissonnants bouquets d'étoiles,
            Éteint sans bruit :

        Dame Lune, reine des nues,
        Descendras-tu bénir la nuit ?

        À présent qu'elle a dissipé
        Les étoiles, toutes étoiles,
Au doux rayonnement de sa svelte beauté
        Que voile à voile elle dévoile…

        (Dame Lune, reine des reine,
        Que tu es belle deux fois nue !)

    … La souveraine passe comme un rêve
        Sur notre sommeil ébloui
        Distendre de sa plénitude
        L'élastique vastitude
        De la magistrale nuit.

        Extase sans lassitude,
        Soulève-nous, soulève-nous !

        O chère Lune à la lueur aimée,
        O grande sœur à la lueur amie,
        Un lent phosphore énamouré
        Descend de la blonde mamelle :

    Bonne marraine Lune à la lueur amie,
Ensemence d'amour l'univers qui pantèle ;
Baigne son flanc qui t'appelle, anxieux :
La Lune dispersant ses blancheurs ingénues
Mène par le ciel clair le blond troupeau des nues.

– O mon amie, ô ma petite amie,
Osez et descendez : le jardin vous souhaite,
Qui s'est paré pour vous en fiancé d'avril ;
La Lune épanche en paix ses voluptés muettes
Et le jardin d'amour frémit comme mon cœur ;
Votre silencieuse approche entre les fleurs
Éveillera l'ardeur de vos sœurs endormies.

La douce Lune en sa robe de nacre,
Au fond du ciel navigue avec lenteur.

– Viens dans mes bras, viens, ma petite amie,
Vois, le jardin se languit et t'appelle,
    Viens au plus vite, oiseau peureux,
    Sous mon aisselle, et sur mon cœur !
    Repose, enfant, voici des fleurs,
    Voici des fleurs et des chansons :
    Mon épousée, déclos ton cœur,
    Des mots plus doux que des baisers,
                    Te berceront.

    Comme les prés quand Prairial
    D'une aile alerte les évente,
    Comme la fleur matutinale
    Qu'effleure l'aube rosissante,
    Sous mes caresses virginales,
    Tu trembles comme une épousée,
                    O chère amante !

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue et nous sourit.

    – O mon amie, mon amie blonde et rose,
    Digue de fleurs à mes baisers,
    Sœur des cascades de bruyères
    Où le soleil à l'aube s'est posé,
    Aux lacs de lys et de roses trémières,
    Où s'endort le soleil du soir,
    Ta jeune tête s'environne
D'une auréole d'or et d'argent irisé.

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue avec lenteur.

    – O mon amie si menue et mignonne,
    Filleule des contes de fées,
Autour de votre front, réveillées, tourbillonnent
    Vos aïeules les délaissées :
Dames des eaux, dames des bois, dames des landes,
    S'envolent, tournoient par bandes
    Dans le ciel de vos prunelles
    Au bleu pâle et boréal.

La vénérable fée à la robe de nacre,
La Lune, au fond du ciel navigue et resplendit.

    – O ma douce, ô ma sage amie,
    Sourieuse au pâle sourire,
    Votre joie m'est plus précieuse
    Que les tendresses des princesses
    De mes rêves et leurs féeries ;
    Mais, régente de ma sagesse
    En ses plus purs ravissements,
    Votre mélancolie pensive
    Est le charme qui me captive
    Le plus ineffablement.

La vénérable fée à la robe de nacre,
    Sous un dais de plumes s'endort,
Et c'est l'enchantement auguste et redoutable
    De la nuit aux sombres trésors.

 

Nous aurons de nouveau l'occasion de montrer que l'oeuvre de Fagus s'est construite dans la durée, sur une vingtaine d'années, en un incessant polissage.

 


 

Il nous faut signaler la naissance d'un nouveau blog – qui devrait s'avérer très intéressant pour les études fagusiennes et plus largement pour ceux que passionne la vie littéraire de son époque – consacré aux petites revues parues entre 1880 et nos jours. Derrière cette fort belle initiative, tout simplement titrée Les Petites Revues, se trouve le saint-pol-roussin SPiRitus dont l'aide nous fut déjà fort appréciable pour compléter notre bibliographie de Fagus. D'ailleurs, le premier billet de ce blog nous permet d'ajouter à l'oeuvre de Fagus en revues sa collaboration à cette petite revue que fut Les Trois Roses. Merci, SPiRitus !

Profitons-en pour remercier également Zeb, de Livrenblog, qui outre nous avertir de ses rencontres de Fagus en ses multiples lectures, fait également un beau travail de présentation des petites revues de la période symboliste.

Comment ne pas saisir l'occasion de rappeler que Fagus lui-même se fit l'écho des petites revues ? Notamment en tenant la rubrique « Revue des revues » de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne durant toute l'année 1905. Citons un extrait de sa conclusion, en janvier 1906, à cette expérience :

 

PHILOSOPHIE DES REVUES

 

A J. René Aubert.

 

Une revue est un cerveau en travail, cerveau collectif – comme le journal est un bas-ventre – cerveau plus ou moins complet, parcelle du cerveau national. D'un pays parleur et penseur : le nôtre, on peut dire qu'il est deux : la France qui ne lit que le journal et la France qui lit les revues. Parcourir les revues renseigne tôt sur le composé et l'état de l'élite française. Les revues ont remplacé les Salons ; de même les ouvriers de chacune réciproquement s'influencent, de même elles entre elles, à leur insu. Le livre édifie bien moins, figurant un résultat, quelque chose de définitif, d'arrêté, de pétrifié : et non une matière en mouvement.

– Au début de l'an passé, nous eûmes l'honneur que nous fût confié de chroniquer sur les revues. Nous les eûmes toutes, tâche rarement plaisante, fréquemment tournée en pensum calamiteux, et de toutes parlâmes sans considération autre que satisfaire à l'honnêteté – avouons-le sans honte – d'un fonctionnaire consciencieux ; comme à celle d'un confrère chaleureux et loyal aussi. Telle minutie était donc nécessaire ; un cuisant remords nous eût touché à omettre de signaler, fût-ce le plus douteux parmi ceux qui autorisent l'espoir ; celui-là est peut-être justement le seul qui le réalisera. Le risque d'avoir parfois mécontenté, ou qui pis ennuyé, se supporte avec infiniment plus d'aisance. Monsieur René Aubert se montra là un directeur admirable, qui sans souci aucun de ce qu'un euphémisme poli dénomme « préoccupations matérielles ou morales, question de personnes, etc. » ouvrit tout vaste sa revue non pas à nous, en somme, mais à tous les écrivains, débutants ou notoires, à tous les périodiques confrères, à toutes ces tentatives dont nous avons discouru. Un désintéressement si rare vaut qu'on le salue. La vérité nous force à le dire, il ne semble pas qu'il ait été fréquemment payé de retour : la jalousie règne parfois dans les Lettres…

Cette minutie était nécessaire encore pour ce qu'elle nous valut de recueillir en courant plusieurs observations assez pêle-mêlées forcément, mais que nous tenterons de ramasser, afin d'en tirer, si possible, des conclusions.

Conclusion est le mot. Notre intention en effet est de nous arrêter là. Pourquoi se répéter sans cesse ? D'autant que notre opinion d'aujourd'hui, pièces vues, coïncide celle d'il y a un an. Nous débutions alors sur ces mots : « Les lettres françaises dorment le sommeil paisible qui une fois par siècle se les soumet. Au Parlement, quand il ne reste plus le sou pour les plus urgents besoins, le Ministre, pompeux, prononce : Messieurs, notre budget sera un budget d'attente et de recueillement. La littérature aussi se recueille. La littérature jeune surtout. » Tant de feuillets ingérés nous vérifient notre préjugé. Ce nous est flatteur ; pourtant, très fort préfèrerions-nous avoir méjugé.

[...]

La revue, la revue vivante, et qui transpose littérairement les conversations, dissertations, discussions des salons d'antan, avec la fièvre moderne en plus, et le souci de durée que confère par soi la chose écrite, date donc de l'explosion symboliste. Les jeunes d'alors, repoussés des journaux, des éditeurs, mis à la porte par les Parnassiens arrivés, se firent eux-mêmes éditeurs, se créèrent eux-mêmes un public : eux-mêmes. Cinq, six débutants assemblaient des ressources prises souvent sur le nécessaire de leur subsistance, et cela durait ce que cela durait ; la littérature ne représentait pas encore un placement de père de famille, ni un moyen d'atteindre des sinécures. Plus d'un connut la misère réelle ; plusieurs moururent même de misère, Jean Lombard, Villiers de l'Isle-Adam, Laforgue, Samain même on peut dire. On rencontre encore sur les quais, où les collectionneurs les raflent, qui agissent en gens avisés, ces cahiers de toutes couleurs, de tous formats, d'une intransigeance délicieuse, d'un touchant appétit de beauté : Lutèce, Le Chat Noir ; la fameuse Vogue, de Fénéon, Laforgue, Rimbaud, Gustave Kahn, Mallarmé, Verlaine ; Les Taches d'Encre, de Barrès ; Le Scapin, de Mallarmé ; Les Entretiens politiques et littéraires, de Viellé-Griffin et Fénéon ; La Revue indépendante, d'Edouard Dujardin ; Le Décadent, d'Anatole Baju ; La Revue symboliste ; Les Ecrits pour l'Art, de René Ghil ; Les Essais d'Art libre, de Roinard et Gourmont ; La Balle ; La Pléïade, de Gourmont et Vallette, qui devint Le Mercure de France ; L'Initiation ; La Plume ; La Revue blanche ; Pan ; Le Saint Graal, d'Emmanuel Signoret ; La Syrinx ; L'Ermitage, de Henri Mazel ; l'Album des Légendes ; L'Hémicycle ; L'Hermine ; La Conque ; L'idée Libre ; La Revue Naturiste… Feuilletez-les : quoique vous pensiez de cette littérature, pas un des pamphlets littéraires par quoi elle s'exprime, pas un qui n'intéresse et n'émeuve par le désintéressement hautain, par l'universel et farouche appétit de la Beauté. Les bibliophiles sont gens avisés de les rafler : ils recueillent les éléments d'une anthologie qui ne connaît pas sa pareille.

[...]