La mort de Mallarmé
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La mort de Stéphane Mallarmé en septembre 1898 frappe violemment le milieu symboliste – les poètes collaborant à la Revue Blanche : « L'application de Mallarmé à guider judicieusement les très jeunes poètes et la dévotion de ceux-ci envers lui sont uniques dans l'histoire de la vie littéraire française. » (Paul-Henri Bourrelier, La Revue Blanche, une génération dans l'engagement – 1890-1905. Fayard, 2007, p.516). Fagus, dont Ixion (Editions de La Plume, 1903) sera dédié « à la mémoire vénérable de Stéphane Mallarmé », est aussi touché et c'est ainsi qu'il consacre, dans sa Revue des Beaux-Arts et des Lettres du 1er octobre 1898, un article au maître de Valvins récemment disparu :
STÉPHANE MALLARMÉ
Oh ! que les morts vont vite ! en quelques années, tous ceux que nous aimions, les voici emportés ! Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle-Adam, Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Edmond de Goncourt, et César Franck, et Gounod, et puis Verlaine, et puis Rops ! et, dans ceux de notre génération, Jean Lombard, Hennequin, Ephraïm Mikhaël ! et puis maintenant, lui le dernier resté, voilà qu'il s'en va aussi ! Et ceux sur lesquels on avait tant compté pour recevoir le flambeau des mains des ancêtres et le porter devant nous, l'adorable Laforgue et le divin Rimbaud, comme trop aimés des dieux, ils sont les premiers partis !
Celui qui vient de mourir, si sa perte nous déchire tous, si en lui c'est comme un morceau de notre cœur qui s'est arraché de nous, c'est qu'il n'était pas seulement un grand et pur poète, mais une des plus superbes consciences, un des plus hauts caractères qui soient. Toute sa vie, tout son être était enfoui, et, comme cristallisé dans cette unique chose : la Poésie, et il ne circonscrivait pas ce mot sublime de Poésie à un pur travail d'artiste de rythmes et de timbres – suffisant cependant pour l'éternité de sa gloire ! – mais à une tension, à une exaltation continuée de tout l'individu vers la Beauté, morale comme physique, car il n'est pas deux beautés. Une aspiration perpétuelle à Dieu dans toutes ses manifestations : Stéphane Mallarmé croyait en Dieu ; son Dieu n'était pas le bonhomme paterne des chromos bigots dont trop de fois Hugo se barbouilla, c'était le Dieu de Goëthe à la fois et de Carlyle : l'universel Amour dans la Beauté absolue : l'Éternel.
Mallarmé fut un chercheur de l'Absolu comme Baudelaire, mais avec combien plus de sincérité et d'humilité ! Baudelaire se fit un fanfaron de perversité repentante ; Mallarmé s'emmura dans la Littérature comme un reclus dans sa cellule ; un chercheur d'Absolu… relisez dans ses poèmes, Brise Marine :
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres.
Fuir ! là-bas fuir ! Je sens que des oiseaux sont ivres
D'être parmi l'écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe,
O nuit ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend,
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai !…
Et L'Azur :
De l'éternel azur la sereine ironie
Accable, belle insolemment comme les fleurs,
Le poète impuissant, qui maudit son génie
A travers un désert stérile de Douleurs.
Fuyant, les yeux fermés, je la sens qui regarde
Avec l'intensité d'un remords atterrant
Mon âme vide. Où fuir ? et quelle nuit hagarde.
Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant ?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En vain ! l'Azur triomphe et je l'entends qui chante
Dans les cloches. Mon âme, il se fait voix pour plus
Nous faire peur avec sa victoire méchante,
Et du métal vivant sort en bleus angélus !
Il roule par la brume, ancien et traverse
Ta native agonie ainsi qu'un glaive sûr ;
Où fuir, dans la révolte inutile et perverse ?
Je suis hanté. L'Azur ! l'Azur ! l'Azur ! l'Azur !
Ici, le lieu de répondre – ah ! que n'est-ce pour en finir une fois ! – à l'accusation d'inintelligibilité voulue – par pose !? – et, corollaire, de pontificat, au centre d'une chapelle sectaire ; accusation crachée par un haut talent dont la tare était l'orgueil et la jalousie : Leconte de Lisle, accusation complaisamment colportée par la malignité et l'ignorance. À ce propos : un mien ami me jure ne rien comprendre au poète Rimbaud, et me signale, comme indéchiffrable (Rimbaud conte qu'au bord de l'Oise, il se met à genoux pour boire ; c'est le coucher du soleil…) ce vers :
… Pleurant, je voyais de l'or – et ne pus boire. –
– Moi, je sors de ma bibliothèque le volume de Flaubert : Par les champs et par les grèves – et l'ouvre à la page où Flaubert relate l'effet étrange, magique, parmi ce crépuscule qui secoue le coeur chaque fois à quiconque a du coeur, du soleil couchant qui changeait en bassins d'or les flaques d'eau.
Seulement Rimbaud avait, en paysagiste et en poète, uniquement noté l'effet et la sensation sur lui…
Telle inintelligibilité de Mallarmé, telle celle de Rodin, celle de tous les grands artistes. On ne veut pas se donner la peine de les étudier : on veut comprendre avant d'avoir achevé de lire, comme pour un article de journalisterie. Quelle fatuité mon Dieu ! et quelle insolence envers eux ! Voici pourtant près de quatre siècles que les plus grands creusent autour de la Joconde sans oser dire : elle est dégagée ! – près de vingt-quatre siècles qu'ils cherchent le sens d'Eschyle !
On a calomnié encore les mardis, où se réunissaient autour de lui – non pas de jeunes fruits secs de la littérature comme on sous-entendait – mais pour ce qui compte ou comptera dans les Lettres et les Arts ; vous pouvez prendre au hasard, de confiance, des noms. Pour ses sentiments à l'égard de ceux dont le génie l'eût pu inciter soit à jalousie parceque parallèle au sien, soit à antipathie parceque contradictoire, écoutez ce qu'il disait, en une heure de bataille, au reporter : « Le père, le vrai père de tous les jeunes, c'est Verlaine, le magnifique Verlaine dont je trouve l'attitude comme homme aussi belle vraiment que comme écrivain, parceque c'est la seule, dans une époque où le poète est hors la loi… » (1)
Entendez d'autre part des écrivains qui certes sont l'antipode de toute hardiesse littéraire : les frères Margueritte : « Rue de Rome, dans la petite salle à manger où, chaque mardi soir, au milieu d'un cercle de têtes attentives, debout contre la cheminée à travers la fumée des cigarettes, il parlait de sa voix sourde et musicale, nous revoyons, à chaque arrivant, le geste amical de sa main tendue, avec une franchise de camarade, une politesse de grand seigneur. Nouveaux venus, vieux amis, éprouvaient pour lui la même vénération affectueuse. Qui d'eux ne se souvient de cette ironie ailée, de ces phrases courtes où, dans une formule saisissante, se condensaient de fortes méditations ? Il avait sur tout des aperçus neufs, d'un intense raccourci de vision. Chaque aspect de la réalité, sa songerie le doublait d'un miroir de rêve. Souvent même, il n'achevait pas… un sourire, un doigt levé ! L'idée en éveil se prolongeait, dans le silence. Sa beauté intérieure lui avait modelé le masque le plus charmant, le plus grave. Quoique de petite taille, il avait grande allure. Et cette façons à lui, à certains échanges de pensées, à des demandes de services, à des minutes d'adieu, d'abaisser lentement ses paupières, sur ses yeux profonds !… »
Je croirais immodeste de conclure moi-même. Pour que l'oraison funèbre soit digne de Mallarmé, je la prends dans ce qu'aux obsèques, l'autre dimanche, Rodin a dit :
– Combien de temps faudra-t-il à la nature pour refaire un cerveau pareil ?
(1) Je publierai dans le prochain numéro des lettres qui manifestent plus encore la grande âme de Mallarmé et entre autres son amitié pour Verlaine.
Voici donc cet article du 15 octobre 1898, comprenant la célèbre lettre autobiographique de Mallarmé, adressée à Verlaine et que ce dernier se contenta, en l'abrégeant, de recopier pour ses Hommes d'Aujourd'hui, comme le note bien Fagus. Soulignons que, par cette retranscription, Fagus fait découvrir pour la première fois cette importante lettre, et qu'il faudra attendre 1924 pour qu'elle soit à nouveau reproduite intégralement, cette fois-ci en fac-simile avec la plaquette Autobiographie éditée par le Docteur Bonniot chez Messein.
NOTES INEDITES
SUR
STEPHANE MALLARME
À l'historien des Lettres contemporaines, les archives de la Librairie Vanier réservent des trésors ; là sont les héroïques revues éphémères aux sommaires constellés de noms illustres depuis, et dont introuvables les collections ; le Scapin où se produisit pour la première fois l'Apparition de Stéphane Mallarmé ; les Entretiens Littéraires où il assumait entre autres la Chronique théâtrale, la Dernière Mode, journal dont il a tout seul rédigé les neuf numéros ; la Balle, de Barrès ; la légendaire Vogue, où Fénéon et Gustave Kahn ressuscitèrent Rimbaud. Là aussi les exemplaires princeps d'éditions disparues, avec souvent des dédicaces et des marginales précieuses (tel ces Illuminations, annotées de la main de Rimbaud). Aussi les portraits ; aussi les dessins, mais de doigts moins experts qu'à manier la plume, témoin ce croquis ambitieux de représenter Mac-Nab sur la scène du Chat-Noir, – Mallarmé delineavit. Mais surtout les liasses d'autographes, manuscrits et lettres, à peu près tous inédits. (Et, documents surérogatoires – notes de traiteurs, billets de l'huisserie et billets d'hôpital, pour la couleur locale ! et avis comminatoires et appels devant les juges de paix, afin d'attester que depuis Martial, poètes et éditeurs gardent dans leurs relations réciproques l'hostilité de tradition.
Or en 1885, Verlaine, – il rédigeait pour le compte de Vanier ces notices biographiques : Les Hommes d'Aujourd'hui – écrivit à Stéphane Mallarmé, demandant des notes sur sa vie et sur celle de Villiers de l'Isle-Adam. J'ai pu copier in extenso la réponse de Mallarmé :
Paris, Lundi 16 novembre 1885
Mon Cher Verlaine,
Je suis en retard avec vous, parce que j'ai recherché ce que j'avais prêté, un peu de côté et d'autre, au diable, de l'oeuvre inédite de Villiers. Ci-joint le presque rien que je possède.
Mais des renseignements précis sur ce cher et vieux fugace, je n'en ai pas, son adresse même je l'ignore, nos deux mains se retrouvent l'une dans l'autre, comme desserrées de la veille, au détour d'une rue, tous les ans, parce qu'il existe un Dieu. A part cela il sera exact aux rendez-vous et le jour où, pour les Hommes d'aujourd'hui, aussi bien que pour les Poètes maudits, vous voudrez, allant mieux, le rencontrer chez Vanier avec qui il va être en affaires pour la publication d'Axel, nul doute, je le connais, aucun doute qu'il ne soit là, à l'heure dite. Littérairement, personne de plus ponctuel que lui : c'est donc à Vanier à obtenir son adresse de Monsieur Darzens qui l'a jusqu'ici représenté près de cet éditeur gracieux.
Si rien de tout cela n'aboutissait, un jour, un mercredi notamment, j'irais vous trouver à la tombée de la nuit ; et, en causant, il nous viendrait à l'un comme à l'autre, des détails biographiques, qui m'échappent aujourd'hui ; pas l'état-civil, par exemple, dates, etc., que seul connaît l'homme en cause.
Je passe à moi.
Oui, né à Paris, le 28 mars 1842, dans la rue appelée aujourd'hui passage Laferrière, mes familles paternelle et maternelle présentaient, depuis la Révolution, une suite ininterrompue de fonctionnaires dans l'administration et l'enregistrement ; et bien qu'ils y eussent occupé presque toujours de hauts emplois, j'ai esquivé cette carrière, à laquelle on me destina dès les langes. Je retrouve trace du goût de tenir une plume pour autre chose qu'enregistrer des actes, chez plusieurs de mes ascendants : l'un, avant la réaction de l'enregistrement sans doute, fut syndic des libraires sous Louis XVI et son nom m'est apparu au bas du Privilège du roi placé en tête de l'édition originale française du Vathek de Beckford que j'ai réimprimé. Un autre écrivait des vers badins dans les Almanachs des Muses et les Etrennes aux Dames. J'ai connu enfant, dans le vieil intérieur de bourgeoisie parisienne familial M. (1) Magnien, un arrière-petit cousin qui avait publié un volume romantique à toute crinière appelé Ange ou Démon, lequel reparaît quelquefois coté cher dans les catalogues de bouquinistes que je reçois.
Je disais famille parisienne tout à l'heure, parce qu'on a toujours habité Paris, mais les origines sont bourguignonnes, lorraines aussi et même hollandaises.
J'ai perdu tout enfant, à sept ans, ma mère, adoré d'une grand'mère qui m'éleva d'abord ; puis j'ai traversé bien des pensions et des lycées, d'âme lamartinienne avec un secret désir de remplacer un jour, Béranger, parce que je l'avais rencontré dans une maison amie. Il paraît que c'était trop compliqué pour être mis à exécution, mais j'ai longtemps essayé dans cent petits cahiers de vers qui m'ont toujours été confisqués si j'ai bonne mémoire.
Il n'y avait pas, vous le savez, pour un poète à vivre de son art même en l'abaissant de plusieurs crans, quand je suis entré dans la vie ; et je ne l'ai jamais regretté. Ayant appris l'anglais simplement pour mieux lire Poë, je suis parti à vingt ans en Angleterre, afin de fuir principalement, mais aussi pour parler la langue et l'enseigner dans un coin tranquillement et sans autre gagne-pain obligé : Je m'étais marié et cela pressait
Aujourd'hui, voilà plus de vingt ans et malgré la perte de tant d'heures, je crois avec tristesse que j'ai bien fait. C'est que, à part les morceaux de prose et les vers de ma jeunesse et la suite qui y faisait écho, publiée un peu partout, chaque fois que paraissait le premier numéro d'une Revue Littéraire, j'ai toujours rêvé et tenté autre chose, avec une patience d'alchimiste, prêt à sacrifier toute vanité et toute satisfaction commerciale, comme on brûlait jadis son mobilier et les poutres de son toit, pour alimenter le fourneau du Grand Oeuvre. Quoi ? c'est difficile à dire : un livre, tout bonnement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, architectural et prémédité, et non un recueil des inspirations de hazard, fussent-elles merveilleuses… J'irai plus loin, je dirai : le Livre, persuadé qu'au fond il n'y en a qu'un, tenté à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L'explication orphique de la terre, qui est le seul devoir du poète et le jeu littéraire par excellence : car le rythme même du livre alors impersonnel et vivant, jusque dans sa pagination se juxtapose aux équations de ce rêve, ou Ode. Voilà l'aveu de mon vice, mis à nu, cher ami, que mille fois j'ai rejeté, l'esprit meurtri ou las, mais cela me possède et je réussirai peut-être, non pas à faire cet ouvrage dans son ensemble (il faudrait être je ne sais quoi pour cela) mais à en montrer un fragment d'exécuté, à en faire scintiller par une place l'authenticité glorieuse, en indiquant le reste tout entier auquel ne suffit pas une vie. Prouver par les portions faites que ce livre existe, et que j'ai connu ce que je n'aurai pu accomplir. (2)
Rien de si simple alors que je n'aie pas eu hâte de recueillir les mille bribes connues qui m'ont de temps à autre attiré la bienveillance de charmants et excellents esprits, vous le premier ! Tout cela n'avait d'autre valeur momentanée pour moi que de m'entretenir la main ; et quelque réussi que puisse être quelquefois un des, à eux tous c'est bien juste s'ils composent un album, mais pas un livre. Il est bien possible cependant que l'Editeur Vanier m'arrache ces lambeaux, mais je ne les collerai sur des pages que comme on fait une collection d'étoffes, séculaires ou précieuses. Avec ce mot condamnatoire d'Album dans le titre Album de vers et de prose, je ne sais pas ; et cela contiendra plusieurs séries, pourra même aller indéfiniment (à côté de mon travail personnel qui, je crois, sera anonyme, le Texte y parlant de lui-même et sans voix d'auteur).
Ces vers, ces poèmes en prose, outre les Revues littéraires, on peut les trouver, ou pas, dans des Publications de Luxe, épuisées, comme le Vathek, le Corbeau, le Faune.
J'ai dû faire, dans des moments de gêne, ou pour acheter de ruineux canots, des besognes propres et voilà tout (Dieux antiques, Mots Anglais) dont il sied de ne pas parler. Mais à part cela, les concessions aux nécessités comme aux plaisirs, n'ont pas été fréquentes. Si, à un moment pourtant, désespérant du despotique bouquin, lâché de moi-même, j'ai, après quelques articles colportés d'ici et de là, tenté de rédiger tout seul, toilettes, bijoux, mobilier etc., jusqu'aux théâtres et aux menus de dîner, un journal, La dernière Mode, dont les huit ou dix numéros parus servent encore, quand je les dévêts de leur poussière, à me faire longtemps rêver.
Au font, je considère l'époque contemporaine comme un interrègne pour le poète, qui n'a point à s'y mêler : elle est trop en désuétude et en effervescence préparatoire pour qu'il y ait autre chose à faire qu'à travailler avec mystère en vue de plus tard ou de jamais et de temps en temps à envoyer aux vivants sa carte de visite, stances ou sonnet, pour n'être point lapidé d'eux, s'ils le soupçonnaient de savoir qu'ils n'ont pas lieu.
La solitude accompagne nécessairement cette espèce d'attitude ; et, à part mon chemin de la maison (c'est 89, maintenant, rue de Rome) aux divers endroits où j'ai dû la dime de mes minutes, lycées Condorcet, Jeanson de Sailly, enfin collège Rollin, je vague peu, préférant à tout, dans appartement défendu par la famille, le séjour parmi quelques meubles anciens et chers, et la feuille de papier souvent blanche. Mes grandes amitiés ont été celles de Villiers, de Mendès, et j'ai dix ans vu tous les jours mon cher Manet, dont l'absence aujourd'hui m'apparaît invraisemblable !
Vos Poètes Maudits, cher Verlaine, A Rebours, d'Huysmans ont intéressé à mes mardis longtemps vacants les jeunes poètes qui nous aiment (mallarmistes à part) et on a cru à quelque influence tentée, par moi, là où il n'y a eu que des rencontres. Très affiné, j'ai été dix ans d'avance du côté où de jeunes esprits pareils devaient tourner aujourd'hui.
Voilà toute ma vie dénuée d'anecdotes, à l'envers de ce qu'ont depuis si longtemps ressassé les grands journaux, où j'ai toujours passé pour très étrange : je tente et ne vois rien d'autre, les ennuis quotidiens, les joies, les deuils d'intérieur compris, quelques apparitions partout où l'on monte un ballet, où l'on joue de l'orgue, mes deux passions d'art, presque contradictoires, mais dont le sens éclatera et c'est tout. J'oubliais mes fugues, aussitôt que trop pris de fatigue d'esprit, sur le bord de la Seine et de la forêt de Fontainebleau, en un lieu le même depuis des années (3) : là je m'apparais tout différent, épris de la seule navigation fluviale. J'honore la rivière qui laisse s'engouffrer dans son eau des journées entières sans qu'on ait l'impression de les avoir perdues, ni une ombre de remords. Simple promeneur en yoles d'acajou, mais voilier avec furie, très fier de sa flottille.
Au revoir, cher ami. Vous lirez tout ceci noté au crayon pour laisser l'air d'une de ces bonnes conversations d'amis à l'écart et sans éclat de voix, vous le parcourrez du bout des regards et y trouverez, disséminés, les quelques détails biographiques à choisir qu'on a besoin d'avoir quelque part vus véridiques. Que je suis peiné de vous savoir malade et de rhumatismes ! Je connais cela, n'usez que rarement du salicylate et pris des mains d'un bon médecin, la question dose étant très importante. J'ai eu autrefois une fatigue et comme une lacune d'esprit après cette drogue, et je lui attribue mes insomnies. Mais j'irai vous voir et vous dire cela en vous apportant un sonnet et une page de prose (4) que je vais confectionner ces temps à votre intention, quelque chose qui aille là où vous le mettrez. Vous pouvez commencer sans ces deux bibelots. Au revoir, cher Verlaine,
Votre main,
Stéphane Mallarmé.
Le paquet de Villiers est chez le concierge ; il va sans dire que j'y tiens comme à mes prunelles ! c'est là ce qui ne se retrouve plus. Quant aux Contes Cruels, Vanier vous les aura, Axel se publie dans la Jeune France, et l'Eve future dans la Vie moderne.
Cette biographie de Stéphane Mallarmé, pour laquelle Verlaine se contenta comme on peut s'assurer, de recopier des passages de la lettre ci-dessus, fut l'occasion de querelles entre le biographié et l'éditeur.
Celui-ci, ayant paraît-il attendu longtemps que fût achevé un portrait du Poète dont la reproduction devait frontispicer la notice (5), chargea Luque d'exécuter un dessin. C'est la caricature que tout le monde connaît, et qui déshabille l'auteur de L'Après-Midi d'un Faune en Faune flûtant sur le syrinx.
Stéphane Mallarmé s'insurgea contre une représentation de sa personne susceptible, prévoyait-il, de le ridiculiser auprès de ses élèves du Collège Rollin.
Paris, lundi 14 février 1887.
Monsieur Vanier,
Quant à l'image des Hommes d'Aujourd'hui, puisque c'est de cela aujourd'hui qu'il s'agit, vous convenez qu'elle est inacceptable. Je réponds donc non point à votre lettre, mais au message que m'apporte M. Dujardin : soit, je vais m'enquérir d'un peintre qui me reproduise décemment, et vous adresserai le dessin moi-même, une fois achevé, pour ne pas vous induire en de nouveaux frais, si vous restez d'avis de le publier ; Agréez l'expression de ma considération distinguée,
Stéphane Mallarmé.
Monsieur Vanier, éditeur, 19, quai Saint-Michel.
Mais Vanier n'entendait pas avoir assumé des frais de gravure en vain ; Stéphane Mallarmé se trouvait blessé dans sa dignité d'artiste ; Vannier d'ailleurs gardait une rancune de ce que l'édition des pièces du Poète n'avait pas abouti au brillant résultat pécuniaire qu'il escomptait un peu naïvement et il eut le tort – pour faire une niche ? – de ne pas céder.
La rupture devint irrémédiable. Mais, depuis, dans la boutique de l'éditeur,le portrait de Mallarmé trône entre ceux de Verlaine et d'Arthur Rimbaud.
(1) Sic.
(2) Ce Livre était presque fait… On vient d'apprendre que Mlle Mallarmé a trouvé, en classant les papiers de son père, l'ordre de tout détruire, parceque inachevé. Les fidèles du maître veulent espérer encore que la piété filiale reculera devant un tel sacrifice…
(3) Valvins.
(4) La page de prose était : La gloire ; le sonnet : Victorieusement fui le suicide beau…
(5) Le portrait en question est non celui – par James Whistler, – qu'on peut voir lithographié, en tête de l'édition Perrin ; mais celui par Manet que nous avons reproduit.
Dans ce même numéro, Fagus s'en prend à un article, paru dans La Plume, de Maurice Le Blond – gendre de Zola et créateur, avec Saint-Georges de Bouhélier et Paul Fort, du naturisme. Cet article, d'un rare mépris pour un poète qui vient de mourir, définit Mallarmé comme une « triste et misérable dépouille », un simple rhéteur qui « ne fut jamais un poète dans le sens splendide que ce terme comporte » dont les poèmes n'étaient que « des constructions esthétiques édifiées avec labeur », « dans le charabia le plus détestable », « des poèmes chaotiques et de fantastiques cacophonies » : « Il n'aura été que le poète d'un moment de décadence et de lassitude, que le triste héraut d'une génération dégénérée. Tous ceux qui étaient pourris d'artisterie, qui étaient malades de littérature se sont complu, un instant, à la fréquentation de cette imagination byzantine et tourmentée ; ils ont pu goûter dans sa compagnie les plus anodines débauches de volupté cérébrale ; la jeunesse, aujourd'hui s'est heureusement réveillée. [...] Quant à l'œuvre du poète, on en retrouvera un jour les vestiges dans quelque rare et bizarre anthologie, où l'on aura réuni, à côté de quelque chant de Maldoror, les curiosités esthétiques et les anomalies littéraires de ces dernières années. »
Ainsi Fagus réagit :
Il est douloureux, il est plus que douloureux qu'aux glorieux hymnes funéraires suscités par la mort du grand poète, un coassement haineux s'étant mêlé, sorte précisément d'une revue vouée à la jeune poésie ; et humiliant pour nous, littérateurs juvéniles, que le coupable soit l'un de nous ; du moins l'ait été, car sa présente attitude l'éloigne, pour ne pas prononcer : le retranche. Le récent opuscule de Maurice Le Blond nous faisait croire à plus de générosité.
Son châtiment est que le voici accolé à ce Henri Fouquier qui va posthumément se faire un nom dans les lettres par l'indignité de sa conduite envers la mémoire de Verlaine naguère, envers aujourd'hui, celle de Stéphane Mallarmé. Définitivement, retranché est l'épithète équitablement applicable à Monsieur Maurice Le Blond ; quand on s'accouple à Henri Fouquier, on est disqualifié littérairement.
(voir, parmi les bêtes articles d'Henry Fouquier (1838-1901), « Une statue pour M. Verlaine », Le Figaro, 19 août 1896, et « Causerie », Le Temps, 15 septembre 1898)
C'est également Fagus qui fit paraître pour la première fois, dans sa revue du 1er novembre 1898, l'hommage de Léon Dierx, nouveau Prince des Poètes, à Mallarmé :
À Mademoiselle Geneviève Mallarmé
Un peu de son génie, un peu de sa bonté,
Dans un peu de nos pleurs sur Valvins est resté,
Pour en faire à jamais un nom de poésie.
Oui, désormais, autour de la maison choisie,
Dans l'air léger, parmi ses frissons, les senteurs
Des prés, les bruits épars, les peupliers chanteurs,
Flottera quelque chose encor dont les poètes
Sentiront la tendresse et la fierté secrètes,
Comme un parfum plus rare et plus subtil, venir
Ranimer leur ferveur pour l'art et l'ennoblir.
Nature ! ô vie ! ô mort ! ô mystère ! ô mélange
D'horreurs et de beautés, de désirs, où tout change,
Revient et disparaît en d'incessants départs !
Nul n'a fermé sur vous de plus cléments regards –
Il dort. – Épands sur lui ta clémence, ô nature !
Donne à ce doux héros la douce investiture,
O mort ! – Que la forêt, que ces royaux abris
Dont il sut écouter les échos assombris
Et célébrer pour nous les splendeurs méconnues ;
Que ce fleuve où, pensif, dans un reflet de nues
Ou d'azur il cherchait l'image aussi des mots ;
Que ces bords, ces versants, ces vallons, ces hameaux,
Ce familier décor cher à sa songerie,
Que tout cela murmure et miroite et sourie,
Chaque été, tendrement, noblement, au soleil,
Autour de son tombeau, pour charmer son sommeil !


