Articles publiés en décembre 2010


 

Sonnet paru dans la Revue Bleue (Revue politique et littéraire) n°27 du 30 décembre 1905 :

 

ANNIVERSAIRE

 

     Puisse le nouvel an que va ce jour déclore
     Rendre accomplis vos vœux à peine que formés ;
     Puisse-t-il être à vous, à ceux que vous aimez
     Un seul éternel jour en éternelle aurore !

     Se puissent tous vos ans d'avrils être semés
     Plus que de fleurs les prés qu'Avril versicolore,
     Puissent les joies couler ainsi que de l'amphore
     Dans les temps s'épandaient les lourds vins parfumés !

     Mais quel délire est mien, et l'infertile vie
     Je vous allais ourdir, veule, blafarde, unie,
     Mortelle à faire invoquer la mort ! non, je veux,

     Non, vous saurez encor, je veux, la jouissance
     Torride des rancœurs, des deuils, de la souffrance :
     Oh ! quels âcres sanglots défleuriront tes yeux !

 

 

Conte paru dans La Plume n°352 de décembre 1903 (pp. 661-662).

 

CONTE DE NOËL

 

 

Pour la jeune Mademoiselle Yvonne Périn.

 

 

ISTOIRE DU PETIT GARÇON QUE SA MÈRE LUI AVAIT DONNÉ UN SOU POUR FAIRE SA COMMISSION ET QU'IL A PERDU UN SOU ET QU'UN MONSIEUR LUI A DONNÉ UN SOU ET QU'IL A RETROUVÉ SON SOU ET QU'IL A RENDU SON SOU AU MONSIEUR ET QUE LE MONSIEUR LUI A DIT QUE C'ÉTAIT BIEN.

 

     — Voilà c'est qu'il y avait un petit garçon que sa petite mère lui avait dit : Mon petit garçon voilà un sou descends donc en bas m'acheter chez la petite fruitière au coin un sou de beurre dans du papier tu ne rapporteras pas de monnaie.
     Et que le petit garçon il est descendu en bas pour faire la commission à sa mère. Et voilà il a fait sauter son sou dans sa main et qu'alors son sou il a tombé par terre et qu'il n'y a pas eu moyen de le retrouver.
     Et alors il s'est mis à pleurer le petit garçon parce qu'il n'avait plus de sou pour faire sa commission, et que sa petite mère ne serait pas contente parce qu'il n'avait pas fait sa commission.
     Et alors il a passé un monsieur avec une grosse chaîne en or sur son ventre. Et que le monsieur lui a dit comme cela :
     — Pourquoi pleures-tu mon petit garçon ?
     Et alors le petit garçon lui a dit : Je pleure parce que j'ai perdu le sou à ma maman pour acheter du beurre qu'il lui a dit.
     Et alors le monsieur lui a dit comme cela :
     — Ne pleure plus mon petit garçon je vais te donner un sou pour faire la commission à ta mère.
     Et que le monsieur lui a donné un sou et que le petit garçon lui a dit merci et il a été bien content et il a été acheter son beurre chez la fruitière et en s'en allant il a retrouvé son sou.
     Alors il a vu que le monsieur il était toujours là alors il lui a dit :
     Monsieur, je vous rends votre sou car je viens de le retrouver.
     Et que le monsieur qu'il avait une belle chaîne sur son ventre lui a dit :
     C'est très bien mon petit garçon, tu vois, il faut toujours être honnête c'est le moyen de devenir riche.
     Et que le monsieur il a remis le sou dans sa poche.
     Et voilà.
     (Inutile d'ajouter, puisque c'est un Conte de Noël, que le vieux monsieur n'était autre que Dieu le Père, lequel remplaçait le Petit Jésus, chassé de France par l'affreux monsieur Combes).

 

FAGUS

 

Emile Combes (1835-1921), homme politique, Président du Conseil sous la IIIe République, célèbre pour sa politique de laïcisation qui aboutira à la Loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ainsi, en cette fin d'année 1903, il annonce que l'enseignement sera interdit aux congrégations religieuses. Cette politique, de celui qu'on appelle ironiquement « le petit père Combes », est souvent caricaturée comme celle d'un simple « bouffeur de curés ». Il faut dire qu'en 1902-1903, les décrets de fermetures de congrégations, auxquels les religieux, avec un sentiment de persécution, tentèrent de résister, aboutirent à des expulsions, quelquefois violentes, les forçant à s'exiler.

Yvonne Périn (1898?-1959), à qui est dédié le conte, était la fille de Georges Périn (1873-1922), poète symboliste, prosélyte du vers libre, romancier. Fagus lui consacra, à sa mort, un article touchant.
Sa mère, Cécile Périn (1877-1959) était également poète.
Yvonne Périn se mariera avec Georges Jamati (1894-1954), poète, auteur dramatique, passionné d'histoire du théâtre, fondateur en 1919, avec son frère Paul, de Rythme et Synthèse, revue consacrée à la poésie et à la pensée de René Ghil.
Fagus a aussi dédié un poème à la jeune Yvonne Périn : « Scherzando » dans Jeunes Fleurs (Editions de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, 1906). Dans le même recueil se trouve une pièce dédiée à Cécile Périn.

 

 

Parmi les 50 lettres de Fagus que firent paraître au Divan (n°189, octobre-novembre 1934) Henri Martineau et Léon Deffoux, l'une (nous la reproduisons en fin de cet article) était adressée à un poète au nom exotique qui ne nous disait rien.
C'est ainsi que, nous mettant à la recherche de Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937), poète malgache d'expression française, nous pûmes lire, grâce à une réédition récente, ses deux recueils majeurs. Et quelle fut notre surprise, outre la beauté de cette poésie, de découvrir que l'un de ces livres, Traduit de la nuit (Cahiers de Barbarie, 1935) était dédié en partie à Fagus :

IN MEMORIAM

FAGUS, Marcel ORMOY
et Robert-Jules ALLAIN,

Interrogateurs désormais
d'une nuit qui ne peut se traduire
que par l'étonnement et l'angoisse
de notre douleur

J.-J. R.

Notre propre étonnement ne s'arrêta pas là et grandit à la lecture du livre que Robert Boudry consacra à son ami : Jean-Joseph Rabearivelo et la mort (Présence africaine, 1958). Ainsi : « [Rabearivelo] se prétend « martien » comme Verhaeren et Fagus. Apprenant la mort de ce dernier, il sait qu'il mourra comme eux de mort violente » (p.51) et, plus stupéfiant, Boudry raconte comment Rabearivelo, lors de la Fête des Trépassés, rend hommage à sa fille Voahangy (morte 8 jours avant Fagus…) : « en associant à son souvenir une grande photographie de Fagus » (p.55)…

Nous en étions là, regrettant de ne pouvoir lire les Calepins bleus (le journal que tenait Rabearivelo) — dans lesquels puise Boudry pour mieux comprendre le suicide de son ami — quand nous apprîmes qu'une édition de ce journal était en cours. C'est chose faite depuis le mois dernier et il faut parler de cette publication que nous n'hésitons pas à qualifier d'événement littéraire.

Cette édition est l'aboutissement à la fois d'une entreprise initiée en 1991 (qui mobilisa, durant plus de quinze ans, des chercheurs malgaches, allemands et français) et d'un grand projet — commencé en 2008 sous l'égide du laboratoire CNRS-ITEM et de l'Agence Universitaire de la Francophonie — de sauvegarde et valorisation des manuscrits de Rabearivelo. Le résultat est un massif volume — à l'édition duquel sont associées Présence Africaine et les éditions malgaches Tsipika — de plus de 1200 pages, constituant le premier tome des Oeuvres complètes de Jean-Joseph Rabearivelo et regroupant son journal (plus de 1000 pages à lui tout seul), quelques lettres et un ensemble aphoristique. L'ensemble représente un travail scientifique impressionnant — avec introductions, chronologie, notes abondantes, dictionnaires des noms de personnes, glossaire, index — coordonné par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard.

Sur la première page de ces Calepins bleus — que Rabearivelo nomme aussi Pithagoricques, en référence à Rabelais, ou Témoins secrets —, composés de quatre tomes reliés faisant suite à cinq autres détruits par son auteur, ce dernier note le 5 janvier 1933 qu'il vient de se « réchauffer devant les feuillets brûlés du cinquième volume. Celui-ci échappera-t-il à ce sort cendreux ? ». Ainsi, sommes-nous d'emblée en présence d'une personnalité passionnée, pleine de fureur. Rabearivelo, qui fait sans cesse référence à Baudelaire et Casanova, est un intellectuel hypersensible, terriblement orgueilleux, libertin, opiomane, dégoûté par la grossièreté de ses contemporains avec lesquels il est impitoyable. On comprend mieux, à lire aujourd'hui ces cahiers connus depuis sa mort tragique, pourquoi il aura fallu aussi longtemps pour les voir publiés, et l'on saisit mieux le commentaire de Robert Boudry en 1958 : « ce journal ne saurait être publié in-extenso car il met en cause des personnages vivants et pas toujours à leur avantage, qu'il s'agisse d'Européens ou de Malgaches. »
Rabearivelo était un grand poète qui voulut « chanter malgache en français » et sut, par-delà les mers, attirer l'attention de nombreux confrères de la métropole (ses poèmes furent publiés dans des revues telles que les Cahiers du Sud, le Divan, le Mercure de France, les Nouvelles Littéraires, …). Dans ses Calepins bleus, il parle, avec une érudition exceptionnelle et dans un style admirable, de la vie littéraire malgache, de ses projets poétiques et romanesques, de ses lectures boulimiques. Des Parnassiens aux Symbolistes, Baudelaire, Nerval, Laforgue, Verlaine, Mallarmé et bien d'autres, mais aussi Goethe, Rilke, Blake, Rousseau, Gongora et de nombreux contemporains avec qui il pouvait d'ailleurs correspondre, dont André Gide, Valery Larbaud, Fagus…
Le plus impressionnant chez Rabearivelo est sa manière de mettre constamment en écho avec ses lectures les événements de sa vie, des plus anodins aux plus tragiques, comme la mort de sa petite fille de trois ans, Voahangy, dont il ne se consolera jamais, ou son suicide, qu'il met en scène également dans son journal, écrivant jusqu'à la dernière seconde. Le début du poème qu'il écrit à cette occasion peut faire penser aux Spectres de Fagus :

A l'âge de Guérin, à l'âge de Deubel,
un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant,
parce que cette vie est pour nous trop rebelle
et parce que l'abeille a tari tout pollen ; [...]

Journal intime et littéraire, les Calepins bleus sont également un document historique sur le milieu culturel colonial des années 30, l'une des causes, sans doute la principale, du suicide de Rabearivelo qui, poète officiel et glorieux, n'en était pas moins incompris et maudit, et qui subissait l'indigénat avec un sentiment d'humilitation. Lui-même se sentait déchiré entre la coutume malgache mérina et la culture française et vivait malaisément cette dualité.

 

 

Venons-en à Fagus et à sa présence dans ces Calepins bleus.
La première évocation importante de Fagus concerne sa mort, que Rabearivelo apprend le 21 décembre 1933 (pp.306-307) :

Lu en sursautant la nouvelle de la mort du bon Fagus.
Ce grand poëte digne du Moyen Âge et qui, au reste, s'était toujours plaint, spirituellement parlant, de son exil en nos temps sans foi et sans art, fut frappé, un soir de novembre, par un camion, dans cette rue Visconti d'où il m'avait bien souvent écrit et où, mouettes ou hirondelles des mers et terres australes, mes lettres pour lui venaient assez régulièrement s'engouffrer…
On le transporta immédiatement dans un Hôpital. Le lendemain, il n'était plus.
Je me rappelle tant de choses, non sans amertume…
Mais je songe surtout amèrement à cette triste évidence que, mort une semaine à peine après Voahangy, Fagus n'aura pas été touché par le faire-part !
Il est vrai que, si l'on en croit l'ardente foi chrétienne du Poëte, tous deux ils se voient, en ce moment, au Paradis du Père.
Voahangy l'aura attendu à l'orée d'une prairie sans fin et lui aura tendu ses menottes roses. A moins que, n'étant en somme qu'une « fragile voyageuse » (comme je me le chante depuis son grand départ), ma fille n'ait été rejointe en chemin par Fagus. Celui-ci l'aurait alors prise dans ses bras et l'aurait aidée à franchir le désert sidéral.
Pauvre Fagus ! Heureux Fagus plutôt — pour nous autres qui mourons maintenant de ne pas mourir ! Quelle ressource nous reste-t-il contre notre double malheur, sinon celle de moduler ce sixain inédit que tu nous envoyas à propos, précisément, de la naissance de Celle dont tu n'auras pas appris la mort et que tu auras rencontrée pour la première fois sur les rives de la Survie :

Toute fleur, si belle soit-elle,
N'est en soi qu'une seule fleur ;
Se veuille autre fleur sa jumelle,
Ce n'est encore que frère et sœur.
Mais qu'une troisième s'y mêle,
C'est tout un bouquet.

J'y veux ajouter celle de me souvenir de ta généreuse amitié, laquelle m'a valu tant d'amples pages sur cette passion pour nous essentielle — vitale — la Poësie et le culte des Maîtres — et où reviennent souvent les noms de Théroulde et de Taillefer, de Dante et de Shakespeare et des Français, Baudelaire et Verlaine.
Peut-être aussi, peut-être, celle (qui est plus égoïste) de savoir à moi, et d'y puiser, tant d'enseignements donnés par l'un des plus hauts esprits de ce temps. Et celle de me reporter sans cesse, après la redécouverte d'un quelconque de tes livres, aux premières pages fleuries de l'arabesque de ton écriture…

Cet extrait de son journal dut paraître dans la presse, comme il le laisse entendre le 4 octobre 1936 (p.1041)

En mettant de l'ordre dans mes vieux papiers, j'ai retrouvé tout à l'heure un exemplaire du journal où parut mon fragment de journal à propos de Fagus-Voahangy.

Rabearivelo revient plusieurs fois sur cette mort accidentelle, que Fagus avait souvent préfigurée. Le poète malgache lui-même en fait un signe. Ainsi, le 10 janvier 1934 (p.336) :

Ainsi mon grand ami médiéval avait toujours prévu qu'il mourrait « écrasé »…
— Prémonition, a pu déjà murmurer un autre chroniqueur.
Étrange, tout cela — et donnant à réfléchir. À moi surtout que l'étude de mon étoile — moins qu'une obscure prescience dont je m'émeus — rend chaque jour plus sûr de finir de la même façon.
Nous aurions été trois, en ce siècle…
Verhaeren, Fagus et Bear…
Je ne parle naturellement que de ceux que j'aime — de ceux-là jusqu'à la hauteur de qui il me faudrait encore me hausser pour mériter leur mort.
Ou bien je devrais alors me contenter d'une croix à la Saint André !
62 ans, Fagus.
Moi aussi, j'ai la certitude d'être arraché à mes chers livres, aux rares hommes et à tant de paysages secrets que j'aime ici — aux environs de cet âge.
Un soir de juin — ou aux toutes premières heures. Cela dit si la comédie devait finir en terre malgache (en une saison équivalente pour les pays d'ailleurs), dans tous les cas, puissent mes amis me trouver, sur mon lit de mort, aussi intact que le savant ermite de la rue Visconti ! Ils verraient cet homme qui a tant souffert, tel qu'en lui-même l'éternité ne l'aurait pas changé. [...]

Le 21 janvier 1934 (p.356) :

Les notes sur Fagus continuent dans journaux et revues. Ai particulièrement remarqué celle de Pierre Lièvre qui est publiée sous la rubrique : Mon Carnet d'Adresses.
Beaucoup d'érudition — et l'étonnant est que, sous tout cela, la Poësie ne soit point noyée ! Il est vrai qu'en dehors du grand talent de Lièvre, il y a encore ceci : l'homme évoqué et l'atmosphère où ses mânes sont placées, sont déjà, à eux tous seuls, déjà bien poétiques.
La rue Visconti ne vit-elle pas mourir Racine et travailler Balzac ? Et Fagus devait encore y être « roué » !
… J'ai écrit ce matin à Léon Deffoux pour lui signaler les lettres que le poëte m'avait envoyées. C'était dans l'ordre. Ce qui l'est moins et que je n'arrive pas à m'expliquer — bien qu'obscurément je la trouve logique et tout à fait de circonstance — c'est cette obsession qui me possède depuis quelques jours d'un beau poëme où se trouve ce vers miraculeux de Fagus :
Ô Marie-Antoinette ! ô reine entre les reines !

Le 20 avril 1936 (p.1028), il se compare encore à ces poètes aimés morts violemment :

Cela me confirme mon horoscope. Comme quoi j'aurai, moi aussi, une mort violente. Comme Verhaeren. Comme Fagus. Mais, mon Dieu, quel monstre de la vie moderne me brisera, — et ma tête, et ma bouche, ne serait-elle épargnée ?!

Le 25 mars 1934, parlant d'une photographie de sa fille, il évoque un livre sur Arthur Rimbaud posé non loin, puis, par associations, Paul Verlaine et Eugène Carrière qui va lui rappeler Fagus (p.433) :

Il [un portrait de Verlaine] est, si j'ai bonne mémoire, d'Eugène Carrière. De ce grand portraitiste à ressusciter dont Fagus, dans le dernier article qu'il ait écrit, rappelle un mot terriblement actuel : « Je ne sais ce qu'est l'inspiration, mais je sais ce qu'est le travail. »
… J'ai nommé Fagus à propos de Voahangy : ce n'aura pas été la première fois, et c'est justice — le grand poëte mort une semaine après ma fille, n'en avait-il pas chanté la naissance ?

Le souvenir de sa fille sera plus d'une fois associé à celui de Fagus. Ainsi, en ce jour de la fête des morts de 1934 (p.647) :

La flamme est là, droite et pure, près de ma table exiguë.
Elle veille sur le souvenir de ma fille comme sur celui du pauvre grand Ormoy figurée par une minuscule photo dédicacée. Sur celui de Fagus aussi, représenté par sa correspondance que Léon Deffoux m'a renvoyée à temps, et par le Divan de mai 1925.

La mise en scène se reproduira l'année suivante, à la même période, mais cette fois-ci avec une photographie de Fagus (p.946) :

Deux cierges veillaient la mémoire de mes chers morts : sous l'agrandissement de Voahangy dans son cadre offert par Paula. À droite, un autre sous-vitre de cet ange. À gauche, une belle photo de Fagus.

Il s'agit certainement de cette photographie dont il avait parlé le 8 mars 1935 (p.785) :

Reçu une admirable photo de Fagus.
Mon Dieu ! Un homme fait pour ne pas être mort, pour ne pas mourir…
Mais aussi bien il n'est pas mort, quoi qu'on dise, quoi qu'on croie — et quoi que dise et croie l'effarante, l'évidente réalité !
Or quoi ? Les poëtes de la qualité de mon ami ne meurent pas : leur chant charme la Vie et enchante la Mort.

Plusieurs autres passages montrent la grande affection que Rabearivelo portait à Fagus :

Le 12 janvier 1935 (p.731), employant une orthographe spéciale, il fait allusion à des « muphles (pour plaire à l'ombre du grand Fagus). »

Le 16 septembre 1935 (pp.903-904), il évoque ses lectures :

Ai pu aussi refaire un peu de Novalis, de Blake et de Poe…
Si l'on ne fait rien, mon Dieu, au moins l'on a (l'on perpètre) beaucoup de choses…
Mais pouvoir refaire, d'affilée, tout Fagus : quel rêve !

Le 5 février 1936 (p.1000), des vers de Fagus le hantent :

Me rappelle avoir plus de six fois murmuré des vers de Shakespeare et de Fagus tandis que, fervemment, je poussais, je poussais. Marchais, marchais.
Drôle d'effet, alors, et de sensation. Quelque chose de nouveau. Vraiment.

Enfin il évoque, le 15 mai 1934 (pp.500-501), un grand projet d'édition des lettres de Fagus  :

La lettre à Deffoux présentait un paquet de correspondances de Fagus. Je n'avais pas tout retrouvé. Je n'ai donc envoyé qu'une partie de ce que j'avais reçu du grand poëte en l'honneur de qui, et c'est justice, on prépare une édition monumentale de son œuvre épistolaire.
Quels précieux enseignements les générations à venir ne tireront-elles pas de ces grandes pages écrites presque toutes à cheval, mais traitant divinement et avec une rare érudition des choses de l'Esprit !
Ces pages démontreront dans tous les cas que l'homme réputé pour sa timidité que fut Fagus aura compté parmi les plus universels de son temps. Peut-être de là sortira-t-il une nouvelle psychologie de l'homme de lettres, et peut-être plus d'un cherchera-t-il à distinguer entre deux tempéraments forts différents l'un de l'autre mais que la paresse des gens se plaît à confondre. Je veux parler de la misanthropie née du mépris des sots et de l'autre — qui est congénitale et qui est plus rare qu'on ne croit chez ceux qui, par définition (nature ou formation), ne sont faits que pour cueillir des roses (comme disait délicieusement Banville — ou Gautier : les deux Théo que je n'ai pas bien pratiqués me déroutent plus d'une fois).
Telle lettre de Rachilde à Yvette Guilbert — à propos précisément du caractère rétif de mon grand ami — m'incite à l'affirmer. Telle autre de Fagus lui-même à la diva ou à la gentilhomme de lettres aussi. Le locataire de la rue Visconti m'y apparaît comme un homme éminemment sensible — mais seulement à la Beauté ou à ce qui est susceptible de la provoquer.
Un homme, en somme, qui ne vivait que pour son Art et qui mettait une barrière entre lui et le monde vain.
Et cela me rappelle aussi Tailhade — qui figure, du reste, près de Fagus dans Mes Lettres d'amour.
Fauve sur les boulevards ou dans ses écrits, ombre furtive partout — comme l'un et l'autre, dans l'intimité et à qui a gagné leur cœur, deviennent pire qu'un chat pour la caresse et que le feu pour l'ardeur !
Maniaque si l'on veut — mais qui ne l'est pas à sa façon ? Bien divin est celui qui ne l'est que pour nous enchanter !

Ce projet n'aboutit, à la fin de cette année 1934, qu'à l'édition de 50 lettres de Fagus dans la revue Le Divan. Espérons qu'un jour un semblable volume puisse voir le jour. Encore en 1952, Henri Martineau affirmait : « Si cette vaste correspondance était quelque jour recueillie et publiée on aurait là, avec le Journal de Paul Léautaud, un des plus curieux documents qui se puissent imaginer et des plus suggestifs sur un temps aujourd'hui révolu ». Mais il ajoutait : « Quel trésor, je le répète, que l'ensemble des lettres écrites par Fagus s'il était possible de les rassembler ! Mais qui se soucie du passé, qui se soucie de Fagus ? Quel éditeur assez imprudent l'éditerait aujourd'hui qu'Edgar Malfère qui publia ses trois volumes de vers l'a rejoint sous les panais, suivant l'expression de Tristan Corbière, autre poète maudit ? ». (« Souvenirs de Fagus », in Le Divan n°284, octobre-décembre 1952, pp.517-518).

Heureusement, nous pouvons déjà nous consoler avec cette promesse des éditeurs présents de Rabearivelo : « Les lettres adressées à JJR [...] feront l'objet d'une publication postérieure sur un support numérique ».

Et voici la lettre de Fagus à Rabearivelo reproduite dans le n°189 de la revue Le Divan (octobre-novembre 1934, pp.298-300) :

janvier 1929

Confrère Rabéarivelo,

Bonjour et bonne année.
Quand vous atteindra cette lettre, vous aurez sans doute eu déjà la joie de connaître que notre ami Philippe Chabaneix a emporté le prix Moréas.
J'ai pris bien longtemps pour vous remercier de l'envoi de votre nouveau recueil Volumes. C'est que j'avais traîné plusieurs mois à l'hôpital, pour une broncho-pneumonie qui faillit bien avoir raison de moi.
Mon opinion demeure mieux que jamais celle que je crois bien vous avoir exposée après la lecture de vos Sylves. Vous possédez de plus en plus parfaitement votre technique. Presque trop parfaitement. Je m'explique. Vous avez, et très fructueusement, étudié tous les meilleurs de nos maîtres. L'écueil que j'appréhende pour vous serait à présent la virtuosité, redoutable à l'individualité. Vous semblez vous adonner définitivement aux mètres et aux formes classiques, où vous excellez : l'Interlude rythmique, par exemple, que vous dédiez à André Fontainas, inaugure une manière de sonnet par trois quatrains qu'un distique résout, tout à fait intéressante, et appelée peut-être à de l'avenir. Et je n'ai nul préjugé pour ou contre telle ou telle forme, les pratiquant toutes. Mais, par exemple, Chabaneix : puisque je viens de rappeler son nom, tout fidèle qu'il soit aux mètres officiels, spécialement à l'alexandrin, les tourne de façon si originale que son vers ne ressemble à aucun autre. C'est d'ailleurs un traditionnel, car cet élégiaque vient, au jugement commun, d'André Chénier et Gérard de Nerval (aussi bien, personne ne jaillit-il d'une trappe). André Chénier, par le génie et l'ascendance, a l'âme toute grecque et athénienne : alors que votre en quelque sorte compatriote Leconte de l'Isle pastiche, comme l'athénien Moréas pastichait quand il faisait moyen-âge ; mais le fils de Soti Lomaka, même en le plus pur français, chantait encore selon sa langue maternelle. De même, l'émouvant des vers de Gérard de Nerval (et de sa prose) est que, sans les pasticher, il renouvelle les antiques chansons populaires de son Île-de-France.
Vous voyez, Confrère, où je veux en venir ?
La finale des Sylves :

Vous reverrai-je un jour, sous l'herbe, ô tombes oubliées ?…

(encore un coup, toute forme m'indiffère) rejoint mieux mon cœur que la toute parfaite suite de Stances à Pierre Camo :

Du signe de vieillir, du signe de la mort…

Qu'est-ce donc que je rêve pour vous ?
Vous sortez d'une noble race à qui les destins furent contraires. Vous avez eu par contre, et ceux de votre île, le bonheur ainsi d'échapper à la férocité hypocrite des anglicans Anglais. Ceux qu'a favorisés le sort des armes vous apportèrent le plus bel et noble des idiomes après le latin et le grec, et vous en usez avec maîtrise. Aussi bien, avant la catastrophe de 1789, plus d'un Anglais ou Allemand élisait la langue française parce qu'elle exprimait mieux leur pensée que leur langue maternelle. Ainsi, sans parler des Romains écrivant en grec, les plus éminents des Latins, Lucrèce, Virgile, chantaient leurs fastes nationales même, tout pleins des enseignements helléniques.
J'ai lu avec émotion ce terce, dans Volumes :

… Quant à moi, fils des Rois d'une époque abolie,
reposant au rebord d'un tombeau qu'on oublie,
je chante d'une voix qui n'est pas de mes morts !…

Si vous chantiez de cette voix-là, nul ne vous entendrait même peut-être vos congénères par le sang ! Le grand Mistral, non seulement le comprenaient les Provençaux mais, au prix de fort peu d'études, Espagnols, Catalans, Portugais, Italiens, Roumains et Français. Et c'est en Français que jadis il lançait aux Roumains ces strophes enflammées :

… Sœurs de race latine aux superbes blasons,
Échangeant des regards où brille le génie,
Elles jettent ces mots sous la voûte infinie,
Ces mots qui vont remplir les vastes horizons :
Salut : France, Italie, Espagne et Roumanie !

Elles mirent alors les Allemands dans la même rage où tomberaient les pirates des mers et leurs léopards à la gueule sanguinolente, si, nouveau Mistral, sur tous ces tombeaux épars de tous nos morts de part et d'autre, morts réconciliés, vous chantiez, d'une voix intégralement vôtre, puisqu'elle serait la voix d'eux tous, chanteriez les gloires désormais unies, de la terre de France et de la terre d'Imérina !

Confraternellement vôtre,

FAGUS

 

 

En attendant la publication, en 2011, du deuxième tome des Oeuvres complètes de Ravearivelo — devant réunir l'oeuvre poétique, romanesque, dramaturgique et critique — nous pouvons nous reporter à ses deux recueils majeurs Presque-Songes et Traduit de la Nuit, réédités récemment par Sepia et Tsipika.

Liens sur l'homme et l'oeuvre :
Un site sur le poète, créé par Olga Helisoa.
Une présentation du poète, par Claire Riffard.
une autre présentation, par Mamy Rakotomanga.
Dossier Rabearivelo (PDF, revue Culture Sud n°164, pp.94-106).
Biographie et anthologie.
« L'arbre du coeur et de la nuit », par Serge Meitinger.
« A l'épreuve de l'étranger », une présentation du poète par Serge Meitinger.
« J.-J. Rabearivelo « connu presque universellement » », par Claude Razanajao.
« Rabearivelo ou la mise en récit du deuil », par Nivoelisoa Galibert.

Lire Rabearivelo :
— Le premier tome de ses Oeuvres complètes (CNRS-Présence africaine).
Traduit de la Nuit et Presque-Songes (co-édition Tsipika-Sépia).
— La Bibliothèque Malgache Electronique propose six recueils de Rabearivelo en format DOC ou PDF.

Sur le grand projet Rabearivelo du CNRS-ITEM :
« Sauvegarde et valorisation des manuscrits malgaches : Le cas de Jean-Joseph Rabearivelo » (61 pages en PDF)

Articles sur le premier tome des Oeuvres complètes :
« Interférences de Rabearivelo », par Laurent Margantin.
sur Cultures Sud, un article de Dominique Ranaivoson.
sur Africultures, un article de Dominique Ranaivoson.

 

 

Bien après les deux articles consacrés à Léon Bloy en 1902-1903, Fagus exprima à diverses reprises une véritable aversion pour « le Mendiant ingrat ». Le sommet en est atteint avec sa « Lettre à l'ectoplasme de feu Léon Bloy », parue dans le Divan n°150 de juin 1929 (pp.269-270), que vous pouvez lire ci-dessous.
Quelques mois avant, dans une autre de ses fameuses lettres qu'il faisait régulièrement paraître dans le Divan, Fagus avait déjà incriminé « l'oeuvre abominable, exaltée par tous les mécréants, du malheureux qui se proclamait seul apôtre de la loi, étrange apôtre, flagellant de ses frères, prônateur, au prix d'un sacrilège jeu de mots, du Salut par les Juifs, mélange de fiel et de vinaigre coulé dans les plaies mêmes du Christ à travers les plaies des plus endoloris de ses enfants, du malheureux s'inventant pour cri de guerre atroce : Le Mendiant ingrat ! » (« Lettre à l'abbé Mollière », Le Divan n°145, janvier 1929).
Suite à cette saillie, Paul Léautaud apprit à Fagus « que les Cahiers Léon Bloy, relevant le dernier Divan où je disais son fait à Léon Bloy, épiloguaient que quand j'avais écrit cela, j'étais indubitablement schlass, selon mon ordinaire (Chacun sait que le Mendiant ingrat ne buvait que de l'eau… sale : pour se conformer à St Labre). J'étais heureux : ma légende s'étoffe. Je leur répliquerai, à l'occase, mais du diantre si je commets la sottise de les démentir sur ce point. » (lettre à André Billy du 13 février 1929)
La lettre à Léon Bloy fut annoncée quelques semaines avant par « le Directeur du Divan » (mais on suppose qu'il s'agit de Fagus) : « Fagus avait, au Divan de janvier, sévèrement apprécié Léon Bloy. Depuis, le Mendiant ingrat montait chaque nuit lui tirer les pieds. Fagus, terrifié, obtint de l'obligeance du Mercure de France ses principaux ouvrages, dont il écrivit un éloge dithyrambique, l'adressant par T.S.F. à « Léon Bloy, au séjour des Bienheureux ». Il lui fut répondu par des S.O.S réitérés, émanés on ne sait d'où. » (Le Divan n°147, mars 1929. pp.108-109).

 

LETTRE À L’ECTOPLASME
DE FEU LÉON BLOY

BOURGEOIS DE BOURG-LA-REINE

 

Dona ei requiem, Domine !

 

    Seigneur, priait le maréchal Bassompierre, mes ennemis je m’en charge : sauve-moi de mes amis ! Vos amis prirent feu sur quelques sévérités anodines : la charité m’enjoint de répondre à vous. — Où, hélas ? Non au Paradis, certes, où les âmes béates frissonnent de l’éternelle sérénité,

Justes comme un nombre juste, lumière et danse,
Par delà les fureurs et les transports humains…

    Enfer ? horreur : nécessairement avant tout l’exil de Dieu, le capitaine Hatteras au pôle désertique : le suprême froid, la suprême nuit, le suprême silence : la folie, et pas le droit de devenir fou ! Et pour l’Éternité ! Comment même se figurer cela ? et cela même n’est encore rien !
— Vous mijotez donc au Purgatoire : comme moi ce soir, ou dans une heure. Que ceci soit donc d’abord une prière pour votre pauvre bougresse d’âme.
    Votre vocation date de votre adolescence, ainsi celle de saint François d’Assise. Ce n’est pas exactement le Christ qui vous apparut, mais des comédiens ambulants : incontinent bombardâtes-vous leur directeur d’un drame, apostillé de cette oraison jaculatoire : Jouez-le, cela fera tant plaisir à maman ! Ce ne rend que plus émouvant votre ultérieure invective à François Coppée : — Donnez-lui donc deux sous puisqu’il aime sa mère (1) ! Infâme bourgeois, le directeur ne marcha pas ! De ce jour, ce bourgeois-né : vous, exécra les bourgeois.
    Vous participâtes à la guerre de 70, pataugeâtes dans la boue froide. D’autres aussi ; ils en extrayirent de lugubres procès-verbaux. Vous en sortîtes Sueur de sang : si intempestivement grandiloque que cela communique l’envie autant de rire que de pleurer… sur vous : d’Esparbès chez le bistro. Aussi bien, rêviez-vous les palmes non du martyre, mais de la renommée, telle la dispensent et monnayent les journaux. Hélas, tout était pris, tout encombré. Un poète, lui, se réinvente chaque fois l’univers.
    Mais le prosateur, et qui n’a pas d’imagination, ne voit que cet épiderme : lui ? Il se rachètera par le naturel, la modeste bonhomie, la véracité dans le constat ou la confession : ainsi, votre fils spirituel Léautaud. Mais vous, vous n’aviez rien à dire, et persuadé d’autant plus de votre génie, vindicatif contre tous ces frères glorieux qui vous volaient la gloire, orgueilleux, rancuneux et jusques à l’envie, tel votre maître et compatriote Vallès, cul-terreux déraciné comme lui, ou votre autre concitoyen Poil-de-Carotte, et tel le Satan baudelairien « à qui l’on a fait tort » ? À la fois qu’un style, vous vous fabriquâtes une attitude. Le réalisme naturaliste, scientificard et mécréant prospérait : vous prîtes son contre-pied, conservant sa trivialité, d’ailleurs. À l’âcreté hargneuse de Vallès vous ajoutâtes le gueuloir à Flaubert, l’emphase à Barbey d’Aurevilly, la véhémence prophétique à Hello, son rocailleux à Cladel, sa familiarité à Veuillot, bref, vous adaptant des ailerons mécaniques.
    L’attitude, elle, fut celle, non du catholique tout court, comme Drumont ou Coppée, mais du « catholique exaspéré ». Nécessairement contre vos frères en N.-S., plus tous vos confrères. Plus cet autre frère, le Bourgeois, qui trahissait son devoir : de vous entretenir. Et, autant que ces bourgeois de Naturalistes qui osaient gagner de l’argent, contre les Symbolistes qui le méprisaient, purs fils de saint François.
    Votre oeuvre, plus copieuse que considérable, aura été votre autobiographie au jour-le-jour, à la petite semaine, « Journal » du « mendiant ingrat », finalement retiré des affaires en votre villa de Bourg-la-Reine, ainsi votre voisin André Theuriet de l’Académie. Autobiographie romancée, magnifiée, sublimée, héroïsée, poursuivie avec la ponctualité de l’épicier pour son livre de caisse, de la cuisinière répertoriant sa danse de l’anse du panier. Un mien proche ami, me souvient-il, vous transcrivit sa juste admiration pour la Femme pauvre. Huit jours après, calligramme d’excuses : — Je ne pus vous remercier plus tôt, faute de 3 sous pour affranchir… L’ami comprit, trop : y fût-il allé de sa thune, il bénéficiait devant la postérité, d’un lot d’injures bien tassées, kif-kif Paul Bourget ou Zola. À quoi tient la gloire !
    Deux appendices furent deux légitimes réussites : le Désespéré (2), la Femme pauvre, presque un chef-d’oeuvre ; tel à votre maître Vallès la rage de demeurer un médiocre inocula, dans le Réfractaire, une manière de génie.
    Vous prétendîtes vous surhausser, confrère, jusqu’à Ezéchiel, ou le saint homme Job sur son fumier. — On se souvient comme la France Juive ayant épouvanté Israël, Israël sonda Villiers de l’Isle-Adam, lequel répliqua : — Le prix est fixé depuis 1900 ans : 30 deniers. Vous ne pouviez, vous, ne pas exécrer le paladin catholique Drumont : vous composâtes le Salut par les Juifs ; Rothschild, qui était assez rat, vous tendit vingt et quelques deniers : vous le traitâtes de voleur. Hélas : et plus même la ressource de vous naturaliser antisémite !
    Puis, l’Âme de Napoléon. « L’histoire de N. est certainement la plus ignorée de toutes les histoires… » avant moi : Dieu m’a commis pour révéler en lui « le Préfigurateur de CELUI qui doit venir et qui n’est peut-être pas bien loin. » Sur quoi un indescriptible bafouillage d’ignorant convulsionnaire vaniteux. Ç’avait été « préfiguré » par la révélation du Révélateur du Globe : Christophe Colomb, avec l’annonciation aux peuples de vos futures béatifications.
    Puis, les Dernières Colonnes de l’Église. Ce « pamphlet » ouvre sur une engueulade à Léon XIII qui venait de mourir, et plus loin cette humble déclaration :
    « Je suis le plus catholique des hommes, bien humblement soumis aux décrets de l’Église, quels que soient les mufles ou les sacripants qui portent à leur doigt indigne l’anneau de saint Pierre. S’il y a sur le triste globe un seul catholique, c’est moi. »
    Parmi les autres frères en N.-S. que vous suppliciez à la chinoise figurent Coppée et Huysmans, dont nul n’ignore l’héroïcité des atroces trépas ; mais au passage vous qualifiez Bossuet : « l’homicide du Discours sur l’Histoire universelle. »
    L’Exégèse des Lieux communs (3). Le moraliste des Épilogues eût sorti du sujet une brochure, souriante et caustique, ou bien quelque compendium philosophique. Ici, laborieux pensum de bureaucrate. Bouvard et Pécuchet ? pas même : M. Prudhomme à Pathmos. Il semble d’ailleurs que vous n’ayez vu d’abord qu’une grosse farce à épater, exaspérer le Bourgeois votre frère. Mais quoi : attrapé le procédé, il n’y a qu’à poursuivre : Clément Vautel ; le commerçant avisé de l’Invendable étire ses 310 vérités premières ou proverbes en 530 pp. : 2 vol. L’unique agrément de cette interminable lugubre scie est que le bourgeois de Bourg-la-Reine s’y confesse le plus bourgeois de tous.
    Et voilà à quoi se ramène votre pile de bouquins, extase des pauvres gens prenant le grandiloque pour le grandiose, le plaqué pour le plein bois, le boursouflé pour les foudres du lyrisme ; jubilation pour tous les ennemis de la religion.
    Pour ne pas même reposer puissant et solitaire, à la façon de MM. de Vigny et de Chateaubriand, si supérieurs en génie, mais autant rapetissés par l’orgueil vaniteux ! Vous provignâtes des petits, et qui vous surpassent, confrère, et valent mieux que vous. Notre confrère Georges Anquetil : je l’estime, ce capitaine d’aventures qui fait oraison. Je sors de lire, édité par Figuière, son Reliquaire de la mort, si édifiant que je travaille à en rimer certain Frère Tranquille à Elseneur, qui lui sera dédié, et où, en préface, je justifieraisa guerre de course. « Guitariste » le nomme-t-on ? Eh bien, et vous confrère ? Victrix causa diis placuit
    Et Léautaud, qui abhorre le lyrisme du point-et-virgule, tel vous celui des adverbes. Mais arbore en épigraphe à son Passe-Temps : « les bons ouvrages ne se vendent pas », réplique à votre titre : L’Invendable. En vue de la vente, lui aussi. — Ne vous impatientez donc pas en votre villégiature purgative d’outre-monde : moi qui prie pour vous trois, je prie spécialement pour vous, qui en éprouvez les plus immédiat besoin. Parce, Domine !

Votre frère en N.-S.,

FAGUS.

 

(1) Elle n’était même pas de vous.
(2) Quel titre ! Satan, Caïn et Judas sont les seuls désespérés mais, ne signâtes-vous pas, un jour, Caïn Marchenoir ?
(3) Je tiens ces divers ouvrages de la gracieuseté du Mercure de France.

 

 

Relevons encore quelques propos acerbes de Fagus sur Léon Bloy :

Dans une lettre à Jean de Gourmont, en laquelle il se moque amicalement de Paul Léautaud, il compare celui-ci au « Mendiant ingrat » : « Au lieu que tant d'autres, Léon Bloy ou Mirbeau, pour ne citer aucun nom, furent au moins aussi vils, mais cauteleusement et se donnant les gants d'être de grands coeurs. » (in Mercure de France n°645, mai 1925. p.860).
Découvrant cette lettre, Léautaud aura la même réaction que les Cahiers Léon Bloy plus haut évoqués : « Dumur m'a donné ce matin à lire la lettre de Fagus. C'est de la folie. A un endroit, il me traite d'un des trois meilleurs prosateurs d'aujourd'hui, et à un autre il me trouve plus vif, ou autant, que Mirbeau et que Bloy. Il a encore dû écrire cela étant saoul. J'ai dit à Dumur, comme hier, qu'il peut publier s'il le veut. Le plus curieux, c'est que les gens croiront que je suis mal avec Fagus, alors que nous sommes très bien ensemble. » (Journal de Léautaud, 17 avril 1925)
Fagus réitérera la comparaison deux ans plus tard : « Bref, nous apprenons que vous possédez toutes les vertus que Léon Bloy honnissait, — tout en les pratiquant du reste à sa façon, qui fut fructueuse. Les vertus bourgeoises, que vous honnissez de même.» (Fagus, Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. p.59)

Dans l'une de ses chroniques, il dit s'être « demandé si la conversion de Huysmans avait été vraiment sincère et non littéraire, ébranlé que je restais par les horreurs vomies par le « Mendiant Ingrat » ? Ah, ce Léon Bloy, faux grand écrivain, faux bonhomme, faux pauvre, faux chrétien ! » (« Quiquengrogne », Les Marges, juillet 1927).
Quelques semaines avant sa mort, il ironise encore sur l'érection d' « une chapelle à Léon Bloy, pour le prochain jour de sa béatification ». (« Quiquengrogne », Les Marges, octobre 1933).

 

Saviez-vous que Fagus avait fondé une école poétique ? Non ? Alors, veuillez noter que notre homme du moyen-âge, sortant du Salon d'Automne, cuvée 1913 à la belle robe futuristico-cubiste, lança l'épicycloïdisme. Admirons particulièrement, dans cet article paru dans la Revue critique des idées et des livres du 10 décembre 1913, le sonnet faisant office de manifeste.

 

14 novembre. — Au Grand Palais des Champs-Élysées, sous les blafardes flaques électriques, une cohue d'êtres vivants, dégorgés par les cinq parties du monde, s'écrase, essayant d'entrevoir quelque chose des cauchemars multicolores qui obsèdent les murs. Je subis l'intoxication ; je veux aussi fonder mon école ; elle est fondée ; ce sera l'épicycloïdisme (1). Comme son nom l'indique à qui étudia tant soit peu la géométrie, elle sera intégrale, et donc intégrera, dans les formes les plus rigoureuses de la poésie la plus classique, la révélation amalgamée de tous les sens cristallisée dans une philosophie supérieure par une mathématique absolue. Voilà. Et en voici le programme qu'incontinent je « lance dans le peuple » :

 

ax² + bx + c = 0

 

     On vous voue un vouloir de verbe véhément,
     Vous, sphinge frigide, oh ! affligeant l'effigie
     De cette stryge-ci, sauvage Elfe assagie
     Me muant Mage emmi maint mol miaulement !

     Non ! nulle inane Norne ennuée et neumant
     N'eût pu, pupe peu pâle, ah ! polluer l'orgie
     (Oh, le haut, haut combien hochet !), houle ouïe :
     Car (ah, criard carcan encanguant) que crûment

     Mon chaud choix chiche chu, sache, ô chair haschichée,
     Du hasardeux Zaïmph zinzolin pastichée,
     — Vu mon viril aveu d'avec méthode oeuvrer ? —

     Ô, plangore, grand Grâl ! geins, guivre capricante,
     Âme !! viens du vin vieux de vigueur m'abreuver,
     Coinquant, car, conque ou cor, caustique et coruscante !

 

(1). Un looping-the-loop métaphysique, en somme.

 

Poème paru dans la Revue française de Prague (15 octobre 1933, p.190) :

 

CHANSON DANS LE DÉSERT

 

     Je sais ce que coûte
     D'être né poète
     Je sens goutte à goutte
     Mon sang qui descend
     Sous la sourde voûte
     Où moi seul l'entends:
        J'écoute, j'écoute…

     En vos cœurs à vous
     Quoi de lui pénètre ?
     Fenêtres, fenêtres,
     En est-il sur nous,
     Et d'être un poète,
     Qu'est-ce enfin pour vous ?
        J'écoute, j'écoute…

     — Qu'est-ce, être un poète ?
     Est-ce qu'on en meurt ?
     — Peut-être, peut-être,
     Dès vidé son cœur :
        J'écoute, j'écoute…

     Sang qui goutte à goutte
     Pleut rien que pour vous,
     Rien ne vous en coûte,
     Mais en voudrez-vous,
     Mes inconnus frères,
     Vous qui boirez tous
     Et sang et prières
     Qu'en garderez-vous ?
        J'écoute, j'écoute
        Et je n'entends rien.

 

Voici deux articles parus dans La Plume en 1902 et 1903 et critiquant deux ouvrages de Léon Bloy (1846-1917), que Fagus ne tenait déjà vraiment pas en haute estime (vingt-cinq ans plus tard, ce sera bien pire) :

 


 

Léon Bloy : Exégèse des lieux communs (Mercure de France).

« Obtenir le mutisme du Bourgeois, quel rêve !… L'authentique et indiscutable Bourgeois… l'homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser, et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules… Ah ! si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor. Si tout à coup il lui était évident qu'il exprime sans le savoir des choses absolument excessives ? qu'il ne peut ouvrir la bouche sans secouer les étoiles ? un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé ! »
Belle envie, assez bourgeoise tout de même, d'ailleurs satisfaite au rebours. Aux deux cents lieux-communs (Dieu n'en demande pas tant, tous les chemins mènent à Rome, l'excès en tout est un défaut…) que l'autobiographe du Mendiant ingrat collectionne avec l'acharnement patient de n'importe quel bourgeois les timbres poste ou les boutons de culotte, les commentaires affrontent de plus rapetassés encore, et autrement patents lieux-communs, à la banalité triviale mise en valeur par les plus bourgeois, populacièrement et fanfaronnement bourgeois, coups de gueule : « Il est permis de se demander, et même de demander aux autres pourquoi un homme qui a vécu comme un cochon a le désir de ne pas mourir comme un chien ». « Un homme averti en vaut deux. Je vous préviens donc, cher Monsieur, que vous recevrez, à telle échéance, douze douzaines de claques et un nombre égal de coups de botte… Ce ne sera pas trop de la résignation de deux hommes pour porter ça… (Puis, nouveauté jugée jadis par Allais lui-même trop éculée :) Au fond, il y aurait peut-être là un moyen d'augmenter considérablement les effectifs en temps de guerre, ou du moins, de doubler la constance de nos soldats, voire même leur agilité, en cas de malheur… » Trois cent pages de vociférations sur le compte du bourgeois pour en somme s'avérer Bourgeois pur, essentiel, authentique et absolu, Dieu n'en demande pas tant, vraiment, et si tous les chemins mènent à Rome, il n'en est aucun qui plus explicitement voiture au béat royaume des cieux… Non : pour rester équitable, douze, quinze (les premiers écrits sans nul doute) sont beaux ; après quoi Léon Bloy « allongea la sauce », et d'un riche pamphlet, étira un médiocre volume.

[La Plume, 1er août 1902]

 


 

Léon Bloy : Les Dernières Colonnes de l'Eglise (Mercure de France).

Et j'ai compris, seulement alors, – étant d'intuition bovine et de discernement tartigrade.

Léon Bloy.

 

Wells a dans un roman pourtrait le veau lunaire : le tour de son corps mesure 80 pieds et sa longueur 200 ; ses flancs sont soulevés par une respiration laborieuse ; il pousse des beuglements terrifiés et terrifiants ; sa chair enfin porte un goût de meringue… M. Léon Bloy, lui, atteste le bœuf lunaire, un bœuf enragé, enragé non de nature mais par entraînement : le vociférateur professionnel.
Il emboucha voici vingt ans le « gueuloir » à bourgeois, un peu éreinté par l'usage, de Barbey d'Aurevilly et Flaubert ses pays ; les engueulés braillèrent, barrirent des spectateurs, et d'autres brâmèrent bis ! le gueuloir il fallut réemboucher, et puis encore, et puis sans fin, ô châtiment ! nul moyen de fuir : comment se fuir soi-même ?
Enragé par persuasion ! victime ravie de son frénétique apostolat, il marcha, superbe, portant sur son dos la pancarte avec écrits ces mots : « Je suis catholique exaspéré (points exclamatifs). O châtiment, châtiment où à l'heure suprême des sacrements il vénérera en pleurant le divin talion (Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés… Et pourquoi regardes-tu une paille qui est dans l'œil de ton frère… etc.), cette hurlerie monotone dont lui seul depuis longtemps s'effare et dont il sent bien au fond qu'il est seul à s'effarer. On subodore un brave homme dessous, sans méchanceté, très bourgeois, oh bourgeois, tout à fait bourgeois autant que les « cochons » que sans douleur pour eux il empale ingénuement. Ses pamphlets accumulent, élevés au cube du cube et fleuris de bonnes grosses injures bien triviales, les plus sulpiciards des lieux communs. Et pas une idée. À part que bellement écrit (mérite haut et rare qu'il faut saluer), en rien ce ne dissemble du coutumier de nos feuilles de sacristie provinciale : le goût de meringue un peu surie rapplique à travers les 200 pieds cubes d'énormité.
Et cela aussi peut-être bien le soupçonne-t-il, d'où de nouveaux sursauts de fureur, contre lui au fond. Cette fois, voyez quel — pour pasticher son verbe — tourbillon d'abîmes d'ingénuité à faire rougir de honte la face de lumière des séraphins, il éprouve la nécessité de démolir le père Didon, Bourget, Brunetière, Huysmans, et… et… et… et FRANÇOIS COPPÉE ! (1) Or, tout comme pour l'Exégèse des lieux communs, chaque éreintement se peut ramener à quelques phrases parfaites ; et le reste, redites et boursouflures : Non intrabit eunuchus, attristis vel amputatis testiculis et abscisso veretro, Ecclesiam Domini (Deut.). Sur la Bonne souffrance de Coppée : C'est un lavement rendu. Sur Huysmans, contre qui il s'acharne (est-ce parce que « le morphinomane de l'office » faillit le supplanter dans le simulacre du particulier qui vomit son siècle ?) « Dans la gueuserie incomparable de la littérature catholique… au milieu de tant de guenilles, ce rapiécé a l'air de marcher dans la pourpre… bon peintre de nature morte, il ne devrait pas prétendre à autre chose. »
Or tant de portes ouvertes enfoncées, déboulonnées tant de colonnes, M. Léon Bloy cherche la pierre de son église : Tu es Petrus…, et le Baptiste son Messie : il rencontre M. Jehan Rictus, il lui crie : Est-ce toi, nom de Dieu, l'agneau de Dieu qui tollit le péché du monde ? Et M. Jehan Rictus lui répond, grave et doux : C'est moi que j'suis son frère. Il faut humer l'échange de lettres qui clôt le volume sous le titre : Le dernier poète catholique.

— « C'est vous qui êtes le Revenant et c'est le Sauveur du monde vagabond et abandonné qui vous implore. Ne voyez-vous pas que c'est vous qui êtes son image et qu'il vous regarde en pleurant comme « une énigme dans un miroir » ?
— Oui : « je lutte sans relâche contre les préjugés convenables… j'ai conscience d'obéir à la mission traditionnelle de l'Aristocrate qui est de défendre le Peuple contre ses ennemis et, au besoin contre lui-même. L'histoire m'approuve, en la personne des Paladins et des Chevaliers. » — « … Comme vous êtes un enfant de Dieu, il est fort probable qu'un jour vous me guérirez de la lèpre ou de la paralysie par l'imposition de vos mains et voilà ce qui me console… » Pourtant, vous ne croyez pas suffisamment à la Sainte-Vierge : « Un prophète qui fut le Roi des Éblouissements annonçait, il y a trois mille ans, qu'Elle rira au dernier jour et je vous donne rendez-vous pour être les spectateurs, auprès d'Elle, de l'écartellement du Monde, tiré aux quatre chevaux de l'Apocalypse. Quand le moment sera venu et que les hommes agoniseront de terreur au fond d'un gouffre de silence, on entendra soudain l'éclat de rire colossal de l'Immaculée Conception ! »

Image grandiose, épique : que ridiculise un peu son usage ; ainsi des deux apôtres, soit dit avec les politesses que méritent des gens de talent, d'un certain talent, mais sur le propre de quoi ils s'illusionnent.

« — Soyez assuré, reprend le poète, qu'un jour j'aurai dans les mains, avec des moyens d'action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m'arrive je m'arrangerai de façon à ne pas laisser debout un seul pan de l'édifice bourgeois… Je leur apprendrai à laisser crever de faim les artistes sincères, à exploiter les ouvrières de façon à les précipiter au trottoir…  » — « Mon cher poète…, nous sommes, vous le savez, deux misérables, deux minables, deux anti-bourgeois, deux maudits… deux locataires… C'est vrai aussi que je suis pieds nus et que je n'ai ni bourse ni besace… »

Oserons-nous de part et d'autre, présumer quelque exagération ? que l'un et l'autre du moins se persuadent que maint « artiste sincère » et qui « crève de faim » en silence, volontiers troquerait son sort contre le leur. En tous cas les préoccupations personnelles s'accordent mal avec l'apostolat, et Jésus ni Jean-Baptiste ne revendiquèrent leur royaume de ce monde ; ils voulurent pauvres rester, et c'est pourquoi ils furent, eux, la Voix et le Messie des pauvres. M. Léon Bloy écrivit La Femme pauvre et Le Désespéré, deux beaux livres, et de ses pamphlets l'avenir extraiera un recueil choisi d'invectives. M. Jehan Rictus vient d'André Gill, Bruant, Laforgue, Verlaine, et du Chat Noir ; — il vient, de lui-même aussi, qui sur leurs chansons, réussit une mélodie personnelle.
Mais d'elle l'accent dolent et jusque larmoyant, par quoi elle procède de Verlaine, pour quoi il rejoint le fonds sulpicien, imagerie de la Vierge, qui stagne sous les coups de gueule de l'Archangias Léon Bloy, n'apparaît pas plus foncier chez lui que l'accent révolté si contradictoire à elle, et qu'il prête à ses propos de citoyen. Artiste, il reste désintéressé de ses thèmes, quoiqu'il en dise, et sans doute qu'il en croie ; s'il inventa leur « Marseillaise » aux avachis, — n'est-ce pas exactement le sens des Soliloques ? — c'est sans l'avoir voulu, et nous voyons mal cet homme du monde, barbe inculte et loqueteux, l'aller entonner aux foules des carrefours.
Non plus que M. Léon Bloy flanquer le père Didon à bas de sa chaire et clamer aux paroissiens sa frénétique Bonne Parole. Celui-ci enlumineur aux couleurs rauques, aquafortiste subtil celui-là, ils ne peuvent gagner rien à sortir de leurs talents.

(1) Nous disons bien : François Coppée.

[La Plume, 15 décembre 1903]

 

 

Si Fagus est aujourd'hui bien oublié, il reste cependant dans quelques mémoires pour avoir chanté Noël. C'est ce que nous prouve l'outil de statistiques que nous avons installé sur ce blog : à l'approche des fêtes, vous êtes en effet quelques-uns à interroger votre moteur de recherche en combinant ces mots, Fagus Noël. Expérimentant nous-même cette requête, nous nous sommes aperçus que l'un de ses poèmes les plus cités était en effet un poème de Noël. Il semblerait que l'école y soit pour quelque chose.
Ce poème de Fagus est paru dans différentes versions : « Noël des enfants sages » dans La Muse Française n°10 de décembre 1924 ; le même mois dans le n°24 de la Revue Bleue (Revue Politique et Littéraire), sous le titre « Noël des petits innocents », aux vers différents et moins nombreux ; disséminé dans Le Sacre des Innocents (François Bernouard, 1927), dont le faux-titre porte : « Noël chez les Petits Anges » ; enfin, très écourté, dans diverses revues pédagogiques.

 

NOËL DES ENFANTS SAGES

 

Tant l’on crie Noël, Noël, encor Noël,
               Tant l’on crie Noël
               Qu’à la fin nous vient :
               Mon cœur fol appelle :
                        Noël, Noël,
               Mon cœur fol appelle,
               Mon cœur se souvient.

               O froide bise de Noël !
O vieux sapins frileux, cœurs grelottants, les bises
Entrefroissent sans fin, sistres, voix indécises,
               Les paillettes d’argent du gel ;
Vieux spectres verts et noirs raidis par le grand âge,
De flèches hérissés, fantômes des vieux âges,
               Spectres perclus, morts immortels,
Un astre lourd de neige en frissonnant se glisse
Et gèle sur les prisons de givre. Ah ! que puisse,
               Dans ces squelettes sous le ciel,
Atteindre un jour, Printemps, du bon Dieu le grand souffle,
Et que souffrent nos cœurs, quand tes sapins engouffrent
                    La noire bise de Noël,
               Bise où nous nous éparpillons,
          Papillons, papillons transis !

          La neige tombe à flocons :
          Mère Holle fait son lit,
          Vite, enfants, vos capuchons
          Et vos gros sabots garnis !

          Dame Neige est en voyage
          Par les routes de l’hiver,
          Les oiseaux du voisinage
          Ont pris la route des airs.

          Seul le rouge-gorge appelle
          Jésus qu’il suivit en croix ;
          Il crie : Noël et Noël
          Avec sa petite voix :

Tant l’on crie Noël, Noël, Noël,
               Tant l’on crie Noël
               Qu’enfin on le voit.

          Sainte Vierge est en voyage,
          Portant Jésus en son sein.
          Elle évite les villages,
          C’est le temps des assassins.

          Saint Joseph est tout contre elle,
          Elle peine sur son bras,
          Si lasse qu’elle en chancelle
          Et trébuche à chaque pas.

          La neige tombe à gros flocons :
          C’est les anges qui font un nid
          Pour y étendre le poupon
          Que porte la Vierge Marie.

                            L’étoile du ciel,
                                 Noël, Noël,
                            L’étoile du ciel
                            Marche à leur côté,
                            Avec sa chandelle,
                                 Noël, Noël !
                            Avec sa chandelle
                                 Noël, Noël !
                            Avec sa chandelle
                            Pour les éclairer.
              (Oh ! bon ange, oh ! m’as-tu quitté ?)
                            Les anges du ciel,
                                 Noël, Noël,
                            Les anges du ciel,
                            Sont à nos côtés :
                       Tous ils nous appellent,
                                 Noël, Noël !
                            Tous ils nous appellent
                            Pour nous escorter.

          Sainte Vierge est en voyage,
          On massacre les enfants ;
          Elle va loin des villages.
          Ses pauvres pieds sont en sang.

          Joseph sans fin l’accompagne,
          Portant dans ses bras Jésus :
          Ils partent dans la campagne,
          Par la route des élus.

          Les chiens dansent dans la neige,
          Ils tournent comme des fous ;
          Pauvre enfant, Dieu te protège,
          Dans les bois tournent les loups.

                            Tant l’on crie Noël
                            Qu’il revient à nous ! (*)

 

(*) Fragment du Massacre des Innocents.

 

Poème paru dans la Revue Bleue (déc.1924)

 

NOËL DES PETITS INNOCENTS

– Tant l'on crie : Noël !
Qu'à la fin nous vient,
Tout mon cœur appelle :
   
Noël, Noël !
Tout mon cœur appelle,
Tant il se souvient.

La neige tombe à flocons :
Mère Holle fait son lit.
Vite, enfants, vos capuchons
Et vos gros sabots garnis !

Dame Neige est en voyage
Sur les routes de l'hiver,
Les oiseaux du voisinage
Ont pris la route des airs.

Seul le rouge-gorge appelle
Jésus qu'il suivit en croix ;
Il crie : – Noël et Noël,
Avec sa petite voix.

    – Tant l'on crie Noël
    Qu'enfin on le voit.

Sainte Vierge est en voyage,
Portant Jésus dans son sein ;
Elle évite les villages :
C'est le temps des assassins.

Saint Joseph est tout contre elle,
Elle peine sur son bras,
Si lasse, qu'elle chancelle
Et trébuche à chaque pas.

La neige tombe à gros flocons :
C'est les anges qui font un nid
Pour y étendre le poupon
Que porte la Vierge Marie.

    L'étoile du ciel
        Marche à leurs côtés
        Avec sa chandelle
        Pour les éclairer.

  Sainte Vierge est en voyage,
  On massacre les enfants,
  Elle fuit loin des villages,
  Ses pauvres pieds sont en sang.

  Joseph toujours l'accompagne,
  Portant dans ses bras Jésus :
  Ils traversent la campagne
  Par la route des élus.

  Les chiens dansent dans la neige
  Et tournent comme des fous.
  Pauvre enfant, Dieu te protège !
  Dans les bois tournent les loups.

        – Tant l'on crie Noël
        Qu'il revient à nous

Voici le poème tel qu'on peut le trouver dans quelques sites (dont certains sites d'écoles primaires) et forums (par des personnes précisant quelquefois l'avoir appris à l'école). Il est paru initialement sous cette forme en 1950, dans des revues pédagogiques (Manuel général de l'instruction primaire et l'Ecole et la vie), pas toujours suivi de l'indication « d'après Fagus » : on comprend qu'aujourd'hui cette version lui soit attribuée.

NOËL

Tant l'on crie Noël
Qu'à la fin nous vient
Tout mon c
œur appelle
    Noël, Noël !
Tout mon c
œur appelle
Tant il se souvient.

Dame Neige est en voyage
Sur les routes de l'hiver.
Les oiseaux du voisinage
Se sont enfuis par les airs.

Seul le rouge-gorge appelle
Avec sa petite voix
Et fait : « Noël et Noëlle »
À tous les échos des bois.

Tant l'on crie Noël
    Noëlle, Noël,
Tant l'on crie Noël
Qu'enfin on le voit.

L'espérance est en voyage ;
Dans les bois flambe le houx ;
Le petit enfant bien sage
Rêve au bonhomme aux joujoux.

Tant l'on crie Noël,
    Noëlle, Noël,
Tant l'on crie Noël,
Qu'il s'en vient à nous.

Cette adaptation a été réalisée par Marcelle Drouin, alors inspectrice générale des écoles maternelles, et auteur d'une anthologie de poésie pour la jeunesse : Mes belles poésies (Istra, 1943 : parue d'abord sous le nom de Marcelle Fassou et réédité en 1947 sous celui de Marcelle Drouin).

On peut noter que cette adaptation enlève toute connotation religieuse au poème originel – ainsi que les passages évoquant la violence (le temps des assassins, on massacre les enfants).

La cinquième strophe était absente des poèmes de 1924 ainsi que du Sacre des Innocents : nous nous sommes alors demandé si elle fut inventée par l'adaptatrice, mais nous la trouvons également, comme le prouve l'extrait ci-dessous, dans une anthologie de 1927, où de toute évidence Marcelle Drouin a puisé pour fabriquer sa version.

 

Poème paru dans la revue pédagogique l'Ecole et la Vie en 1952, suivi de la mention : « D'après Fagus : cité dans La Poèmeraie d'A. Got ».
M. Lecoq, inspecteur de l'Enseignement primaire, qui est sans doute l'adaptateur, le présente ainsi : « Nous donnons ce petit poème, d'après Fagus, pour l'un de nos trois cours. Même les plus grands y goûteront le charme unique du temps de Noël. Le poète a traduit, dans cette simple chanson, l'allégresse naïve du petit enfant, qui attend Noël si passionnément, qu'il croit ainsi hâter l'arrivée de ce beau jour. »

NOËL

Tant l'on crie Noël
Qu'à la fin nous vient.
Tout mon cœur appelle.
    Noël, Noël I
Tout mon cœur appelle
Tant il se souvient.

Dame neige est en voyage
Sur les routes de l'hiver,
Les oiseaux du voisinage
Se sont enfuis par les airs.

Seul le rouge-gorge appelle
Avec sa petite voix,
Et fait Noël, et Noëlle
À tous les échos des bois.

Les chiens dansent dans la neige
Et tournent comme des fous,
Blanche neige nous assiège,
On voit descendre les loups.

La neige tombe à flocons,
Tous les anges font leurs lits :
Vite enfants vos capuchons,
Et vos gros sabots garnis !

Les bergers sont en voyage,
Par les routes d'Orient,
Et s'avancent trois rois Mages
Chargés d'or et de présents.

Tous ils s'en vont vers la crèche
Où Jésus s'éveille et rit
Entre le bœuf qui le lèche
Et l'âne qui gratte aussi.

    L'étoile du ciel,
    Noëlle, Noël !
    L'étoile du ciel
    Marche à leurs côtés,
    Avec sa chandelle,
    Noëlle, Noël,
    Avec sa chandelle
    Pour les éclairer !

L'espérance est en voyage :
Dans les bois flambe le houx,
Le petit enfant bien sage
Rêve au bonhomme aux joujoux.

    Tant l'on crie Noël
        Noëlle, Noël,
    Tant l'on crie Noël
    Qu'il s'en vient à nous !

 

Les cahiers de la Poèmeraie, poésies modernes choisies pour les enfants, d'Armand Got, instituteur, poète et jardinier, furent en quelque sorte révolutionnaires pour l'enseignement, introduisant à l'école des lyriques modernes tel que Fagus, mais aussi Paul Verlaine, Charles Cros, René Ghil, Jean Moréas, Saint-Pol Roux, Stuart Merrill, Remy de Gourmont, Charles Guérin…
Le premier cahier est paru en 1927 à la librairie Gedalge. L'entreprise sera continuée à la fin des années 50 par les éditions Bourrelier, avec la collaboration de Charles Vildrac.

 

Dans les Lettres à l'Amant, de Mireille Sorgue (Albin Michel, 1985, pp. 83-84), écrites au début des années 60 :

« Ici », Ami, à mon réveil, le bruit confus d'une classe enfantine au travail… J'écoute la leçon de calcul, la leçon de chant : « Tant l'on crie Noël qu'à la fin nous vient, Tout mon cœur appelle Noël… » Derrière les vitres, je regarde les petites filles jouer, je reconnais ces frimousses si familières, quotidiennes en juillet, les rondes auxquelles nous jouions ensemble – et de si bon cœur –

 

 

Dans La Basilique des Enfants, choix de textes écrits par des élèves de 11 à 13 ans (La Pibole, 1981, p. 99), de Claude Garda – par ailleurs auteur de l'anthologie Noël en poésie (Folio/Gallimard Jeunesse, 1999) –, un texte d'enfant emprunte beaucoup à Fagus :

Le plus beau moment de l'année et le plus merveilleux des mots que j'aime est Noël. Ce mot enchanteur fait rêver les enfants quand leur mère leur annonce cette arrivée. Tout mon cœur appelle : Noël ! Noël ! et les oiseaux du voisinage se sont enfuis par les airs. Seul, un pauvre rouge-gorge reprend avec sa petite voix : Noël ! Noël ! À tous les échos des bois, ne nous oublie pas !

 

dans un ex. du Sacre des Innocents
(François Bernouard, 1927)

À l'olympien Philippe Chabaneix.
– Mes vers ont l'air mal accrochés,
Mais retenez cette parole,
Quand Fagus semble trébucher,
C'est signe que Fagus s'envole.

signé : Fagus

 

dans un ex. du Mystère royal de Philippe-Auguste
(S.F.E.L.T.-Malfère, 1930)

Du modeste jongleur au Comte de Bondy,
Cette humble enluminure ou radieuse ou sombre,
Mais où le pur blason de France resplendit :
            D'azur aux fleurs de lys sans nombre.

Fagus

Pâques 1930.

 

dans un ex. de La Guirlande à l'Epousée
(S.F.E.L.T.-Malfère, 1930)

À Claudius La Roussarie,
en toute confraternité,

Fagus

 

 

 

Philippe Chabaneix (1898-1982) : poète qui fit partie de l'École fantaisiste (Carco, Pellerin, Toulet, Klingsor, Derême, de la Vaissière, Franc-Nohain, Bernard, Vérane). Dans le numéro de Vers et Prose (octobre-novembre-décembre 1913) consacré aux Poètes fantaisistes, présentés par Francis Carco, Fagus figure aux côtés, notamment, d'Apollinaire, Salmon, Deubel. Les deux poètes se rencontrèrent pour la première en 1921, au sein de la revue Les Marges, puis au Divan d'Henri Martineau. Philippe Chabaneix participa en 1925 au numéro du Divan consacré à Fagus, et fit paraître, en 1972 dans la Revue des Deux-Mondes, un article sur le poète à l'occasion du centenaire de sa naissance.

François de Bondy (1875-?) : auteur de quelques romans raillant les milieux mondains. Il était le fils de Marie de Bondy, cousine de Charles de Foucauld.

Claudius La Roussarie, après quelques recueils poétiques (entre 1902 et 1910) très influencés par Émile Verhaeren, se lança dans l'opérette et fit quelques travaux d'érudit publié chez le même éditeur que Fagus, Malfère : des adaptations en français moderne de chansons de gestes, Raoul de Cambrai en 1932 et Anseïs de Cartage en 1938.
Jacques Marx, dans son Verhaeren, biographie d'une oeuvre (Académie Royale de langue et de littérature françaises, 1996) nous a donné un portrait de ce personnage cocasse :
« un artiste pittoresque, une sorte de Falstaff à la voix sonore, qui se présentait lui-même comme un « histrion-poète » et envoyait régulièrement au poète [Verhaeren], depuis 1909, des déclamations grandiloquentes écrites sur des lettres à en-tête de différentes tavernes. Dans un style inimitable, il adressait à son correspondant des compliments ampoulés, décrivant la trilogie des Villes tentaculaires, de La Multiple Splendeur et des Rythmes souverains comme un temple reposant sur « trois piliers de porphyre ». Le parcours de Larousserie avait été mouvementé : il avait roulé sa bosse un peu partout, dans les opérettes, le vaudeville, comme choriste, acteur, chanteur, et il visitait de temps à autre les Verhaeren à Saint-Cloud. Il fit aussi œuvre d'érudit en éditant une chanson de geste, Raoul de Cambrai, dédiée à Joseph Bédier. La cocasserie du personnage ne doit pas faire oublier qu'il fut un authentique disciple spirituel de Verhaeren : à une date malheureusement non identifiée, il fit une conférence sur son oeuvre. Avec emphase, il appelait l'écrivain « Maître des Verbes Souverains » et lui vouait un véritable culte [...] »
Henri Béraud, qui était de Lyon comme La Roussarie, s'en souvient dans Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? (Les Editions de France, 1943) :
« Mais entre tous ces mélomanes, le plus digne de mémoire fut assurément le poète La Roussarie, qui était en même temps pâtissier et rond comme une boule, en raison de quoi nous l'avions surnommé Ragueneau. Il fit plus tard une heureuse carrière dans l'opérette. En attendant, il régnait sur les quatrièmes galeries, où son fausset puissant ameutait les ennemis du vieux répertoire. Aux beaux soirs de La Roussarie, il fallait appeler la garde. Imaginez les jeux du cirque, une foule sombre suspendue sur le vide, les cris, les poings tendus de la plèbe romaine. En bas, dans leurs fauteuils, les soyeux bien cois et bien ronds, qui n'en menaient pas large. A la fin, il fallait rendre la lumière. La police envahissait l'amphithéâtre, et le pâtissier-poète, en veste blanche, acclamé et rubicond, prenait la porte entre deux sergents de ville. »

 

Poème paru originellement, en une version plus courte, dans L'Occident n°72 (1907 ; article « Alfred Jarry », pp.197-204) puis, complété, dans La Phalange du 20 juillet 1913 (pp.23-24) ; reparu en partie dans Les Marges n°91 (1922 ; article « Le Noyé récalcitrant », pp.8-17), puis, intégralement, dans l'Anthologie des poètes du Divan (Le Divan n°92, septembre-octobre 1923, pp.84-85), dans Fagus, Vers et Prose (L'Amitié par le livre, 1946, pp.36-38) et enfin dans le blog de L'Éditeur singulier (mars 2010) :

 

LES SPECTRES

 

Hodie tibi, cras mihi.

 

— Grands frères qui dormez sous la calme bruyère
Tandis que les fourmis vous travaillent les yeux ;
La chair pleine de plomb, plein la bouche de terre
Où tremble la poussière auguste des aïeux.
          Dormeurs de la guerre.
          Dormez, les heureux !

Dans les plis sinueux des vieilles capitales
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
Je suis, obéissant à mes humeurs fatales,
Des êtres singuliers, sublimes et navrants.

Ces spectres dont plus tard on fera des statues
Ont un nom dérisoire à force d'être grand :
Poètes ! leur génie les soulève et les tue,
Demi-dieux égarés dans des cerveaux d'enfants.

J'ai vu Alfred Jarry dans la rue Mazarine
Dîner de quatre sous de schnick et pas toujours ;
Laforgue par morceaux qui crache sa poitrine,
Samain agonisant et Guérin à son tour.

J'ai vu Jean Lorrain mort ; vu Charles Baudelaire
Retroussant en avare un pantalon limé,
Et Paul Verlaine, hélas, ivre à rouler par terre,
Que soutenait, pleurant, Stéphane Mallarmé :
          Dormants de la guerre.
          Dormez, nos aimés !

J'ai vu Léon Deubel sur la dalle gluante
Que baisa le front blanc de Gérard de Nerval,
J'ai vu Francis Latouche, amas de chair fumante,
Aplati contre un mur par l'autobus trivial.

Albert Fleury traîner jusqu'à Dieu son squelette,
Moréas accueillant la mort parmi les fleurs,
Charles-Louis Philippe, Henri Degron, Lafayette,
Et tous ceux que j'oublie ou qui sont morts ailleurs :
          Dormants de la guerre,
          Bercez les dormeurs !

Signoret lapidé par le voyou des rues,
Barbey d'Aurevilly risée du cocodès,
Rimbaud en quarantaine ainsi qu'un incongru,
Villiers de l'Isle-Adam tutoyé par Mendès !

Et je me suis vu, moi, hagard et famélique,
Qui racle son génie, ulcère après son flanc.
Me complaire au métier de la fille publique
Pour apporter du pain à mes petits enfants :
          Dormeurs angéliques,
          Soyons vos enfants !

Qu'importe ! ridicules martyrs que nous sommes,
Cœurs infirmes d'amour dévorés, dieux proscrits,
Pour nous saigne au delà de la ruée des hommes,
La face pleine de rayons de Jésus-Christ.

 

Notes :

Hodie tibi, cras mihi : aujourd'hui ton tour, demain le mien.
– le premier quatrain fut intégré à Frère Tranquille (Edgar Malfère, 1922, p.126), voir ici.
Où tremble la poussière auguste des aïeux (v.4) : peut-être réminiscence de ce vers de Leconte de Lisle dans les Poèmes barbares : « Tressaillir la demeure auguste des aïeux. »
Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
Où tout, même l'horreur, tourne aux enchantements,
etc. (v.7-10) : on aura reconnu, légèrement remanié, le premier quatrain du poème « Les Petites Vieilles », de Charles Baudelaire. Ces vers seront à nouveau utilisés dans les « Nocturnes parisiens » parus dans le Mercure de France du 1er décembre 1925 : un certain Paul Cochet se plaindra d'y reconnaître Baudelaire (voir l'un de nos précédents articles, « Fagus, plagiaire et fier de l'être »).
quatre sous de schnick (v.16) : dans l'article de Fagus, « Le Noyé récalcitrant » (Les Marges n°91, janvier 1922, pp.8-17), un extrait du poème est cité avec la variante quatre sous d'alcool.
– la première version de L'Occident comprend quelques variantes :
o Laforgue par caillots au lieu de Laforgue par morceaux (v.17)
o Carrière agonisant près de Samain qui meurt; au lieu de Samain agonisant et Guérin à son tour. (v.18) : remplacé par Charles Guérin (1873-1907), Eugène Carrière (1849-1906) était, parmi tous ces noms, le seul peintre ; il peignit une huile représentant Albert Samain sur son lit de mort (1900).
o Et j'ai vu Paul Verlaine ivre à rouler par terre, au lieu de Et Paul Verlaine, hélas, ivre à rouler par terre, (v.21)
o Tenu par, qui pleurait, Stéphane Mallarmé; au lieu de Que soutenait, pleurant, Stéphane Mallarmé : (v.22)
– la strophe commençant sur Léon Deubel et la suivante (v.25-34) furent écrites suite à la mort de Deubel en juin 1913 et constituent donc l'apport principal de la nouvelle version de La Phalange. La majorité des poètes ici évoqués sont morts autour de la trentaine.
Il est troublant que Francis Latouche (1885?-1913), poète auquel peu d'autre confrères ont rendu hommage, soit mort dans des circonstances très similaires à celles qui tueront Fagus. Albert Fleury (1875-1911) était un poète naturiste. Charles-Louis Philippe (1874-1909) fut, comme Fagus, non seulement poète mais modeste fonctionnaire à l'Hôtel-de-ville de Paris. Henri Degron (1871-1906), poète – et critique dans la revue La Plume – créa avec Tristan Klingsor la revue Les Ibis.. Olivier Calemard de La Fayette (1877-1906), poète symboliste, auteur délicat, ayant fréquenté le fameux Caveau du Soleil d'Or, d'un recueil remarqué, Le Rêve des jours (Sansot, 1904). Emmanuel Signoret (1872-1900) : André Gide témoigna beaucoup d'intérêt pour ce poète et préfaça ses oeuvres complètes qu'il fit rééditer au Mercure de France en 1908.
– à l'avant-dernier vers, Vers et Prose (L'Amitié par le livre, 1946) donne Pour tous au lieu de Pour nous.