Fagus, critique de Léon Bloy
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Voici deux articles parus dans La Plume en 1902 et 1903 et critiquant deux ouvrages de Léon Bloy (1846-1917), que Fagus ne tenait déjà vraiment pas en haute estime (vingt-cinq ans plus tard, ce sera bien pire) :
Léon Bloy : Exégèse des lieux communs (Mercure de France).
« Obtenir le mutisme du Bourgeois, quel rêve !… L'authentique et indiscutable Bourgeois… l'homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser, et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules… Ah ! si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor. Si tout à coup il lui était évident qu'il exprime sans le savoir des choses absolument excessives ? qu'il ne peut ouvrir la bouche sans secouer les étoiles ? un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé ! »
Belle envie, assez bourgeoise tout de même, d'ailleurs satisfaite au rebours. Aux deux cents lieux-communs (Dieu n'en demande pas tant, tous les chemins mènent à Rome, l'excès en tout est un défaut…) que l'autobiographe du Mendiant ingrat collectionne avec l'acharnement patient de n'importe quel bourgeois les timbres poste ou les boutons de culotte, les commentaires affrontent de plus rapetassés encore, et autrement patents lieux-communs, à la banalité triviale mise en valeur par les plus bourgeois, populacièrement et fanfaronnement bourgeois, coups de gueule : « Il est permis de se demander, et même de demander aux autres pourquoi un homme qui a vécu comme un cochon a le désir de ne pas mourir comme un chien ». « Un homme averti en vaut deux. Je vous préviens donc, cher Monsieur, que vous recevrez, à telle échéance, douze douzaines de claques et un nombre égal de coups de botte… Ce ne sera pas trop de la résignation de deux hommes pour porter ça… (Puis, nouveauté jugée jadis par Allais lui-même trop éculée :) Au fond, il y aurait peut-être là un moyen d'augmenter considérablement les effectifs en temps de guerre, ou du moins, de doubler la constance de nos soldats, voire même leur agilité, en cas de malheur… » Trois cent pages de vociférations sur le compte du bourgeois pour en somme s'avérer Bourgeois pur, essentiel, authentique et absolu, Dieu n'en demande pas tant, vraiment, et si tous les chemins mènent à Rome, il n'en est aucun qui plus explicitement voiture au béat royaume des cieux… Non : pour rester équitable, douze, quinze (les premiers écrits sans nul doute) sont beaux ; après quoi Léon Bloy « allongea la sauce », et d'un riche pamphlet, étira un médiocre volume.
[La Plume, 1er août 1902]
Léon Bloy : Les Dernières Colonnes de l'Eglise (Mercure de France).
Et j'ai compris, seulement alors, – étant d'intuition bovine et de discernement tartigrade.
Léon Bloy.
Wells a dans un roman pourtrait le veau lunaire : le tour de son corps mesure 80 pieds et sa longueur 200 ; ses flancs sont soulevés par une respiration laborieuse ; il pousse des beuglements terrifiés et terrifiants ; sa chair enfin porte un goût de meringue… M. Léon Bloy, lui, atteste le bœuf lunaire, un bœuf enragé, enragé non de nature mais par entraînement : le vociférateur professionnel.
Il emboucha voici vingt ans le « gueuloir » à bourgeois, un peu éreinté par l'usage, de Barbey d'Aurevilly et Flaubert ses pays ; les engueulés braillèrent, barrirent des spectateurs, et d'autres brâmèrent bis ! le gueuloir il fallut réemboucher, et puis encore, et puis sans fin, ô châtiment ! nul moyen de fuir : comment se fuir soi-même ?
Enragé par persuasion ! victime ravie de son frénétique apostolat, il marcha, superbe, portant sur son dos la pancarte avec écrits ces mots : « Je suis catholique exaspéré (points exclamatifs). O châtiment, châtiment où à l'heure suprême des sacrements il vénérera en pleurant le divin talion (Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés… Et pourquoi regardes-tu une paille qui est dans l'œil de ton frère… etc.), cette hurlerie monotone dont lui seul depuis longtemps s'effare et dont il sent bien au fond qu'il est seul à s'effarer. On subodore un brave homme dessous, sans méchanceté, très bourgeois, oh bourgeois, tout à fait bourgeois autant que les « cochons » que sans douleur pour eux il empale ingénuement. Ses pamphlets accumulent, élevés au cube du cube et fleuris de bonnes grosses injures bien triviales, les plus sulpiciards des lieux communs. Et pas une idée. À part que bellement écrit (mérite haut et rare qu'il faut saluer), en rien ce ne dissemble du coutumier de nos feuilles de sacristie provinciale : le goût de meringue un peu surie rapplique à travers les 200 pieds cubes d'énormité.
Et cela aussi peut-être bien le soupçonne-t-il, d'où de nouveaux sursauts de fureur, contre lui au fond. Cette fois, voyez quel — pour pasticher son verbe — tourbillon d'abîmes d'ingénuité à faire rougir de honte la face de lumière des séraphins, il éprouve la nécessité de démolir le père Didon, Bourget, Brunetière, Huysmans, et… et… et… et FRANÇOIS COPPÉE ! (1) Or, tout comme pour l'Exégèse des lieux communs, chaque éreintement se peut ramener à quelques phrases parfaites ; et le reste, redites et boursouflures : Non intrabit eunuchus, attristis vel amputatis testiculis et abscisso veretro, Ecclesiam Domini (Deut.). Sur la Bonne souffrance de Coppée : C'est un lavement rendu. Sur Huysmans, contre qui il s'acharne (est-ce parce que « le morphinomane de l'office » faillit le supplanter dans le simulacre du particulier qui vomit son siècle ?) « Dans la gueuserie incomparable de la littérature catholique… au milieu de tant de guenilles, ce rapiécé a l'air de marcher dans la pourpre… bon peintre de nature morte, il ne devrait pas prétendre à autre chose. »
Or tant de portes ouvertes enfoncées, déboulonnées tant de colonnes, M. Léon Bloy cherche la pierre de son église : Tu es Petrus…, et le Baptiste son Messie : il rencontre M. Jehan Rictus, il lui crie : Est-ce toi, nom de Dieu, l'agneau de Dieu qui tollit le péché du monde ? Et M. Jehan Rictus lui répond, grave et doux : C'est moi que j'suis son frère. Il faut humer l'échange de lettres qui clôt le volume sous le titre : Le dernier poète catholique.
— « C'est vous qui êtes le Revenant et c'est le Sauveur du monde vagabond et abandonné qui vous implore. Ne voyez-vous pas que c'est vous qui êtes son image et qu'il vous regarde en pleurant comme « une énigme dans un miroir » ?
— Oui : « je lutte sans relâche contre les préjugés convenables… j'ai conscience d'obéir à la mission traditionnelle de l'Aristocrate qui est de défendre le Peuple contre ses ennemis et, au besoin contre lui-même. L'histoire m'approuve, en la personne des Paladins et des Chevaliers. » — « … Comme vous êtes un enfant de Dieu, il est fort probable qu'un jour vous me guérirez de la lèpre ou de la paralysie par l'imposition de vos mains et voilà ce qui me console… » Pourtant, vous ne croyez pas suffisamment à la Sainte-Vierge : « Un prophète qui fut le Roi des Éblouissements annonçait, il y a trois mille ans, qu'Elle rira au dernier jour et je vous donne rendez-vous pour être les spectateurs, auprès d'Elle, de l'écartellement du Monde, tiré aux quatre chevaux de l'Apocalypse. Quand le moment sera venu et que les hommes agoniseront de terreur au fond d'un gouffre de silence, on entendra soudain l'éclat de rire colossal de l'Immaculée Conception ! »
Image grandiose, épique : que ridiculise un peu son usage ; ainsi des deux apôtres, soit dit avec les politesses que méritent des gens de talent, d'un certain talent, mais sur le propre de quoi ils s'illusionnent.
« — Soyez assuré, reprend le poète, qu'un jour j'aurai dans les mains, avec des moyens d'action, une force populaire terrible, et que si jamais cela m'arrive je m'arrangerai de façon à ne pas laisser debout un seul pan de l'édifice bourgeois… Je leur apprendrai à laisser crever de faim les artistes sincères, à exploiter les ouvrières de façon à les précipiter au trottoir… » — « Mon cher poète…, nous sommes, vous le savez, deux misérables, deux minables, deux anti-bourgeois, deux maudits… deux locataires… C'est vrai aussi que je suis pieds nus et que je n'ai ni bourse ni besace… »
Oserons-nous de part et d'autre, présumer quelque exagération ? que l'un et l'autre du moins se persuadent que maint « artiste sincère » et qui « crève de faim » en silence, volontiers troquerait son sort contre le leur. En tous cas les préoccupations personnelles s'accordent mal avec l'apostolat, et Jésus ni Jean-Baptiste ne revendiquèrent leur royaume de ce monde ; ils voulurent pauvres rester, et c'est pourquoi ils furent, eux, la Voix et le Messie des pauvres. M. Léon Bloy écrivit La Femme pauvre et Le Désespéré, deux beaux livres, et de ses pamphlets l'avenir extraiera un recueil choisi d'invectives. M. Jehan Rictus vient d'André Gill, Bruant, Laforgue, Verlaine, et du Chat Noir ; — il vient, de lui-même aussi, qui sur leurs chansons, réussit une mélodie personnelle.
Mais d'elle l'accent dolent et jusque larmoyant, par quoi elle procède de Verlaine, pour quoi il rejoint le fonds sulpicien, imagerie de la Vierge, qui stagne sous les coups de gueule de l'Archangias Léon Bloy, n'apparaît pas plus foncier chez lui que l'accent révolté si contradictoire à elle, et qu'il prête à ses propos de citoyen. Artiste, il reste désintéressé de ses thèmes, quoiqu'il en dise, et sans doute qu'il en croie ; s'il inventa leur « Marseillaise » aux avachis, — n'est-ce pas exactement le sens des Soliloques ? — c'est sans l'avoir voulu, et nous voyons mal cet homme du monde, barbe inculte et loqueteux, l'aller entonner aux foules des carrefours.
Non plus que M. Léon Bloy flanquer le père Didon à bas de sa chaire et clamer aux paroissiens sa frénétique Bonne Parole. Celui-ci enlumineur aux couleurs rauques, aquafortiste subtil celui-là, ils ne peuvent gagner rien à sortir de leurs talents.
(1) Nous disons bien : François Coppée.
[La Plume, 15 décembre 1903]

