Bien après les deux articles consacrés à Léon Bloy en 1902-1903, Fagus exprima à diverses reprises une véritable aversion pour « le Mendiant ingrat ». Le sommet en est atteint avec sa « Lettre à l'ectoplasme de feu Léon Bloy », parue dans le Divan n°150 de juin 1929 (pp.269-270), que vous pouvez lire ci-dessous.
Quelques mois avant, dans une autre de ses fameuses lettres qu'il faisait régulièrement paraître dans le Divan, Fagus avait déjà incriminé « l'oeuvre abominable, exaltée par tous les mécréants, du malheureux qui se proclamait seul apôtre de la loi, étrange apôtre, flagellant de ses frères, prônateur, au prix d'un sacrilège jeu de mots, du Salut par les Juifs, mélange de fiel et de vinaigre coulé dans les plaies mêmes du Christ à travers les plaies des plus endoloris de ses enfants, du malheureux s'inventant pour cri de guerre atroce : Le Mendiant ingrat ! » (« Lettre à l'abbé Mollière », Le Divan n°145, janvier 1929).
Suite à cette saillie, Paul Léautaud apprit à Fagus « que les Cahiers Léon Bloy, relevant le dernier Divan où je disais son fait à Léon Bloy, épiloguaient que quand j'avais écrit cela, j'étais indubitablement schlass, selon mon ordinaire (Chacun sait que le Mendiant ingrat ne buvait que de l'eau… sale : pour se conformer à St Labre). J'étais heureux : ma légende s'étoffe. Je leur répliquerai, à l'occase, mais du diantre si je commets la sottise de les démentir sur ce point. » (lettre à André Billy du 13 février 1929)
La lettre à Léon Bloy fut annoncée quelques semaines avant par « le Directeur du Divan » (mais on suppose qu'il s'agit de Fagus) : « Fagus avait, au Divan de janvier, sévèrement apprécié Léon Bloy. Depuis, le Mendiant ingrat montait chaque nuit lui tirer les pieds. Fagus, terrifié, obtint de l'obligeance du Mercure de France ses principaux ouvrages, dont il écrivit un éloge dithyrambique, l'adressant par T.S.F. à « Léon Bloy, au séjour des Bienheureux ». Il lui fut répondu par des S.O.S réitérés, émanés on ne sait d'où. » (Le Divan n°147, mars 1929. pp.108-109).

 

LETTRE À L’ECTOPLASME
DE FEU LÉON BLOY

BOURGEOIS DE BOURG-LA-REINE

 

Dona ei requiem, Domine !

 

    Seigneur, priait le maréchal Bassompierre, mes ennemis je m’en charge : sauve-moi de mes amis ! Vos amis prirent feu sur quelques sévérités anodines : la charité m’enjoint de répondre à vous. — Où, hélas ? Non au Paradis, certes, où les âmes béates frissonnent de l’éternelle sérénité,

Justes comme un nombre juste, lumière et danse,
Par delà les fureurs et les transports humains…

    Enfer ? horreur : nécessairement avant tout l’exil de Dieu, le capitaine Hatteras au pôle désertique : le suprême froid, la suprême nuit, le suprême silence : la folie, et pas le droit de devenir fou ! Et pour l’Éternité ! Comment même se figurer cela ? et cela même n’est encore rien !
— Vous mijotez donc au Purgatoire : comme moi ce soir, ou dans une heure. Que ceci soit donc d’abord une prière pour votre pauvre bougresse d’âme.
    Votre vocation date de votre adolescence, ainsi celle de saint François d’Assise. Ce n’est pas exactement le Christ qui vous apparut, mais des comédiens ambulants : incontinent bombardâtes-vous leur directeur d’un drame, apostillé de cette oraison jaculatoire : Jouez-le, cela fera tant plaisir à maman ! Ce ne rend que plus émouvant votre ultérieure invective à François Coppée : — Donnez-lui donc deux sous puisqu’il aime sa mère (1) ! Infâme bourgeois, le directeur ne marcha pas ! De ce jour, ce bourgeois-né : vous, exécra les bourgeois.
    Vous participâtes à la guerre de 70, pataugeâtes dans la boue froide. D’autres aussi ; ils en extrayirent de lugubres procès-verbaux. Vous en sortîtes Sueur de sang : si intempestivement grandiloque que cela communique l’envie autant de rire que de pleurer… sur vous : d’Esparbès chez le bistro. Aussi bien, rêviez-vous les palmes non du martyre, mais de la renommée, telle la dispensent et monnayent les journaux. Hélas, tout était pris, tout encombré. Un poète, lui, se réinvente chaque fois l’univers.
    Mais le prosateur, et qui n’a pas d’imagination, ne voit que cet épiderme : lui ? Il se rachètera par le naturel, la modeste bonhomie, la véracité dans le constat ou la confession : ainsi, votre fils spirituel Léautaud. Mais vous, vous n’aviez rien à dire, et persuadé d’autant plus de votre génie, vindicatif contre tous ces frères glorieux qui vous volaient la gloire, orgueilleux, rancuneux et jusques à l’envie, tel votre maître et compatriote Vallès, cul-terreux déraciné comme lui, ou votre autre concitoyen Poil-de-Carotte, et tel le Satan baudelairien « à qui l’on a fait tort » ? À la fois qu’un style, vous vous fabriquâtes une attitude. Le réalisme naturaliste, scientificard et mécréant prospérait : vous prîtes son contre-pied, conservant sa trivialité, d’ailleurs. À l’âcreté hargneuse de Vallès vous ajoutâtes le gueuloir à Flaubert, l’emphase à Barbey d’Aurevilly, la véhémence prophétique à Hello, son rocailleux à Cladel, sa familiarité à Veuillot, bref, vous adaptant des ailerons mécaniques.
    L’attitude, elle, fut celle, non du catholique tout court, comme Drumont ou Coppée, mais du « catholique exaspéré ». Nécessairement contre vos frères en N.-S., plus tous vos confrères. Plus cet autre frère, le Bourgeois, qui trahissait son devoir : de vous entretenir. Et, autant que ces bourgeois de Naturalistes qui osaient gagner de l’argent, contre les Symbolistes qui le méprisaient, purs fils de saint François.
    Votre oeuvre, plus copieuse que considérable, aura été votre autobiographie au jour-le-jour, à la petite semaine, « Journal » du « mendiant ingrat », finalement retiré des affaires en votre villa de Bourg-la-Reine, ainsi votre voisin André Theuriet de l’Académie. Autobiographie romancée, magnifiée, sublimée, héroïsée, poursuivie avec la ponctualité de l’épicier pour son livre de caisse, de la cuisinière répertoriant sa danse de l’anse du panier. Un mien proche ami, me souvient-il, vous transcrivit sa juste admiration pour la Femme pauvre. Huit jours après, calligramme d’excuses : — Je ne pus vous remercier plus tôt, faute de 3 sous pour affranchir… L’ami comprit, trop : y fût-il allé de sa thune, il bénéficiait devant la postérité, d’un lot d’injures bien tassées, kif-kif Paul Bourget ou Zola. À quoi tient la gloire !
    Deux appendices furent deux légitimes réussites : le Désespéré (2), la Femme pauvre, presque un chef-d’oeuvre ; tel à votre maître Vallès la rage de demeurer un médiocre inocula, dans le Réfractaire, une manière de génie.
    Vous prétendîtes vous surhausser, confrère, jusqu’à Ezéchiel, ou le saint homme Job sur son fumier. — On se souvient comme la France Juive ayant épouvanté Israël, Israël sonda Villiers de l’Isle-Adam, lequel répliqua : — Le prix est fixé depuis 1900 ans : 30 deniers. Vous ne pouviez, vous, ne pas exécrer le paladin catholique Drumont : vous composâtes le Salut par les Juifs ; Rothschild, qui était assez rat, vous tendit vingt et quelques deniers : vous le traitâtes de voleur. Hélas : et plus même la ressource de vous naturaliser antisémite !
    Puis, l’Âme de Napoléon. « L’histoire de N. est certainement la plus ignorée de toutes les histoires… » avant moi : Dieu m’a commis pour révéler en lui « le Préfigurateur de CELUI qui doit venir et qui n’est peut-être pas bien loin. » Sur quoi un indescriptible bafouillage d’ignorant convulsionnaire vaniteux. Ç’avait été « préfiguré » par la révélation du Révélateur du Globe : Christophe Colomb, avec l’annonciation aux peuples de vos futures béatifications.
    Puis, les Dernières Colonnes de l’Église. Ce « pamphlet » ouvre sur une engueulade à Léon XIII qui venait de mourir, et plus loin cette humble déclaration :
    « Je suis le plus catholique des hommes, bien humblement soumis aux décrets de l’Église, quels que soient les mufles ou les sacripants qui portent à leur doigt indigne l’anneau de saint Pierre. S’il y a sur le triste globe un seul catholique, c’est moi. »
    Parmi les autres frères en N.-S. que vous suppliciez à la chinoise figurent Coppée et Huysmans, dont nul n’ignore l’héroïcité des atroces trépas ; mais au passage vous qualifiez Bossuet : « l’homicide du Discours sur l’Histoire universelle. »
    L’Exégèse des Lieux communs (3). Le moraliste des Épilogues eût sorti du sujet une brochure, souriante et caustique, ou bien quelque compendium philosophique. Ici, laborieux pensum de bureaucrate. Bouvard et Pécuchet ? pas même : M. Prudhomme à Pathmos. Il semble d’ailleurs que vous n’ayez vu d’abord qu’une grosse farce à épater, exaspérer le Bourgeois votre frère. Mais quoi : attrapé le procédé, il n’y a qu’à poursuivre : Clément Vautel ; le commerçant avisé de l’Invendable étire ses 310 vérités premières ou proverbes en 530 pp. : 2 vol. L’unique agrément de cette interminable lugubre scie est que le bourgeois de Bourg-la-Reine s’y confesse le plus bourgeois de tous.
    Et voilà à quoi se ramène votre pile de bouquins, extase des pauvres gens prenant le grandiloque pour le grandiose, le plaqué pour le plein bois, le boursouflé pour les foudres du lyrisme ; jubilation pour tous les ennemis de la religion.
    Pour ne pas même reposer puissant et solitaire, à la façon de MM. de Vigny et de Chateaubriand, si supérieurs en génie, mais autant rapetissés par l’orgueil vaniteux ! Vous provignâtes des petits, et qui vous surpassent, confrère, et valent mieux que vous. Notre confrère Georges Anquetil : je l’estime, ce capitaine d’aventures qui fait oraison. Je sors de lire, édité par Figuière, son Reliquaire de la mort, si édifiant que je travaille à en rimer certain Frère Tranquille à Elseneur, qui lui sera dédié, et où, en préface, je justifieraisa guerre de course. « Guitariste » le nomme-t-on ? Eh bien, et vous confrère ? Victrix causa diis placuit
    Et Léautaud, qui abhorre le lyrisme du point-et-virgule, tel vous celui des adverbes. Mais arbore en épigraphe à son Passe-Temps : « les bons ouvrages ne se vendent pas », réplique à votre titre : L’Invendable. En vue de la vente, lui aussi. — Ne vous impatientez donc pas en votre villégiature purgative d’outre-monde : moi qui prie pour vous trois, je prie spécialement pour vous, qui en éprouvez les plus immédiat besoin. Parce, Domine !

Votre frère en N.-S.,

FAGUS.

 

(1) Elle n’était même pas de vous.
(2) Quel titre ! Satan, Caïn et Judas sont les seuls désespérés mais, ne signâtes-vous pas, un jour, Caïn Marchenoir ?
(3) Je tiens ces divers ouvrages de la gracieuseté du Mercure de France.

 

 

Relevons encore quelques propos acerbes de Fagus sur Léon Bloy :

Dans une lettre à Jean de Gourmont, en laquelle il se moque amicalement de Paul Léautaud, il compare celui-ci au « Mendiant ingrat » : « Au lieu que tant d'autres, Léon Bloy ou Mirbeau, pour ne citer aucun nom, furent au moins aussi vils, mais cauteleusement et se donnant les gants d'être de grands coeurs. » (in Mercure de France n°645, mai 1925. p.860).
Découvrant cette lettre, Léautaud aura la même réaction que les Cahiers Léon Bloy plus haut évoqués : « Dumur m'a donné ce matin à lire la lettre de Fagus. C'est de la folie. A un endroit, il me traite d'un des trois meilleurs prosateurs d'aujourd'hui, et à un autre il me trouve plus vif, ou autant, que Mirbeau et que Bloy. Il a encore dû écrire cela étant saoul. J'ai dit à Dumur, comme hier, qu'il peut publier s'il le veut. Le plus curieux, c'est que les gens croiront que je suis mal avec Fagus, alors que nous sommes très bien ensemble. » (Journal de Léautaud, 17 avril 1925)
Fagus réitérera la comparaison deux ans plus tard : « Bref, nous apprenons que vous possédez toutes les vertus que Léon Bloy honnissait, — tout en les pratiquant du reste à sa façon, qui fut fructueuse. Les vertus bourgeoises, que vous honnissez de même.» (Fagus, Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. p.59)

Dans l'une de ses chroniques, il dit s'être « demandé si la conversion de Huysmans avait été vraiment sincère et non littéraire, ébranlé que je restais par les horreurs vomies par le « Mendiant Ingrat » ? Ah, ce Léon Bloy, faux grand écrivain, faux bonhomme, faux pauvre, faux chrétien ! » (« Quiquengrogne », Les Marges, juillet 1927).
Quelques semaines avant sa mort, il ironise encore sur l'érection d' « une chapelle à Léon Bloy, pour le prochain jour de sa béatification ». (« Quiquengrogne », Les Marges, octobre 1933).