Articles publiés en janvier 2011


 

 

     Dans son livre de souvenirs Au beau temps de la Butte, Roland Dorgelès évoque quelques figures de la bohème artistique et littéraire du début du siècle. L'un des premiers dont il fait le portrait est Fagus (Roland Dorgelès, Au beau temps de la Butte, Albin Michel, 1963, pp. 81-85) :

 

     Peut-on, avec de simples mots, ressusciter les morts ? Je l'ai souvent tenté et je le tente encore. C'est pour les arracher un instant à l'oubli que je crie les noms de Franconi, de Drouard, de Gaston Coûté, de Depaquit, comme on appelle des enfants égarés dans la nuit. Je les revois sous les traits du bel âge et nous reprenons gaiement nos entretiens là où le sort les a interrompus.
     Il en est un surtout dont l’apparition me met en joie. Coiffé d’un drôle de chapeau tromblon et une pèlerine à capuchon sur les épaules, Fagus avait l’air de sortir de la foire du Landit ou du Petit-Châtelet plutôt que de la mairie où il noircissait du papier.
     Bateleur ou petit clerc de la basoche, voilà à quoi il faisait penser. Il signait volontiers ses lettres : « Homme du Moyen Age. » Ces mots résumaient sa vie et son œuvre. Visiblement il s’était trompé de siècle. Un jour de grand vent je l’ai rencontré sur le Pont-au-Double, sa cape battant des ailes ; je me suis demandé si la bourrasque ne l’avait pas arraché au portail de Notre-Dame.
     — Je vous vois très bien siégeant parmi les prophètes, les mages et les bergers, ai-je blagué.
     — C’est vrai, m’a-t-il répondu en riant. Au milieu d’eux, je me sentirais à l’aise.
     Sujet de Philippe Auguste, contemporain des cathédrales, voilà ce qu’il était. Notre siècle de progrès lui faisait horreur, et même les précédents. « La Réforme a gangrené la France, la Renaissance l’a enlaidie, posait-il en principe. Depuis Bouvines, tout a dégénéré. » Ce n'est pas assez dire qu'il méprisait la République : il l'abhorrait. Aussi, comme fonctionnaire, la servait-il le moins possible. Dans son bureau du deuxième arrondissement, service de l'état civil, il passait le plus clair de son temps à écrire des vers au dos des avis de décès. Peut-être ce papier mortuaire l’a-t-il aidé à composer cette admirable Danse macabre, brûlante de luxure et embrasée de foi, qui allait l'élever au rang des grands poètes chrétiens. Pourtant si on lui donnait ce titre, il protestait :
     — Je ne suis pas poète, tout bonnement un jongleur.
     Peut-être, mais pareil à ceux qui chantaient de ville en ville et de château en château. Ses strophes affranchies passaient en gambadant de la priapée au cantique :

Et ma raison hennit après la bacchanale,
Le désir m'écartèle et danse dans mon sang.

     Puis, soudain, tombant en extase :

Vierge, Mère de Dieu, sauvez-moi du démon !

     Pour lui, tout devenait poésie. Ses amours, ses angoisses, ses plaisirs. Jusqu'à ses opinions politiques :

O Marie-Antoinette, reine entre les reines,
O martyre au cou blanc, qu’êtes-vous devenue ?

     Ne croit-on pas reconnaître la voix douloureuse de Villon évoquant les dames du temps jadis ? Ses lettres — il en écrivait tant et plus — prenaient naturellement un ton de ballade, il s'ingéniait même à rédiger les suscriptions en vers. Les dédicaces de ses livres, il ne les concevait que rimées et quand il publia sa juteuse transcription de la Chanson de Roland, où il rendait le rude accent de l'œuvre originale, j'eus droit, moi aussi, à un quatrain :

« Nous avons tous au pays une payse »,
A Madelon la belle Aude a dit antan
Et qu'elle soit paysanne ou soit marquise
Chacun pour elle a le cœur d’un Roland.

     Il venait alors de sortir de la guerre qu’il avait faite, disait-il, « dans les coulisses de l’Épopée », maniant la pelle et la pioche plus que le fusil. Entre deux corvées de gabionnage, voire deux bombardements, il retouchait sa Danse macabre et commençait à tresser la Guirlande de l’épousée. Pourquoi se serait-il alarmé ? « La guerre fait considérer toutes choses en fonction de l’Éternité, ce qui convient particulièrement à la poésie », écrivait-il philosophiquement.
     Démobilisé, il avait repris sans déplaisir maintenant à l'Hôtel de Ville — ses modestes fonctions d'expéditionnaire. Il jouissait d'assez de loisirs et disposait d’assez de papier pour achever tranquillement son Frère Tranquille :

Grands frères qui dormez sous la haute liane,
Conquérants, voyageurs, ou saints des missions
Ou forçats qui semez les sables des Guyanes,
Décapités cherchant vos têtes à tâtons.

     Quand il ne rimait pas il s’endormait, la conscience en repos. Un après-midi le nouveau préfet, poète amateur, parcourant les services, remarqua son absence. On lui apprit avec des ménagements, que l'homme du Moyen Age, ayant largement arrosé son repas, devait somnoler sur son rond-de-cuir. « Laissez-le dormir, fit le bon préfet. Il ne faut jamais empêcher les poètes de rêver… » Fonctionnaire et bohème, bon époux et bambocheur, assidu aux offices et pilier de café, Fagus s'accommodait de toutes les contradictions. Conscient de la place effacée qu’il occupait dans les Lettres, il s’empressait d’en rire.
     — Je suis de ceux qui ne se sont pas réalisés, répondait-il à un enquêteur.
     Il trouvait normal de vivre dans un pauvre logement de la rue Visconti. Sans doute cela manquait de confort, mais un verre ou deux de vin rouge, du beaujolais de préférence, le consolaient à l'instant. Il s'était fait ainsi une réputation de biberonneur dont il tirait gloire. Un matin, un poète bouquinant du Divan, librairie fameuse de Saint-Germain-des-Prés, le surprit emplissant un gobelet à la fontaine Wallace. Le rencontrant le soir, il le railla :
     — Je vous ai pris sur le fait, imposteur ! Vous buviez de l’eau !
     Fagus se raidit sous l'outrage :
     — Ce n'est pas vrai ! Je me rinçais la bouche avant d'entrer au café !
     Maintenu en belle humeur par la purée « septembrale » chère à l'autre « Maître François » il allait le nez en l'air, souriant aux nuages. Mais le Paris encombré n’aime pas les rêveurs et comme il regagnait son modeste logis, il ne prit pas garde à un camion qui fonçait. On l’a ramassé, broyé, dans les ailes rougies de sa pèlerine. Comme un oiseau abattu en plein vol.
     En dépit des apparences, Fagus avait toujours mené une existence très régulière ; on ne pouvait en dire autant de François Bernouard, devenu son ami au retour de la Grande Guerre. A part leur amour de la poésie et de la bouteille, ils n'avaient rien de commun ; mais dans les cafés de Saint-Germain-des- Prés, c'était un lien suffisant. Si le bohème fonctionnaire représentait une espèce assez rare, le bohème homme d’affaires était encore plus surprenant. [...]

 

     Roland Lecavelé, dit Roland Dorgelès (1885-1973), écrivain, journaliste, membre de l'Académie Goncourt, célèbre auteur des Croix de bois (prix Fémina 1919), maître du canular (il est notamment l'inventeur du peintre excessiviste Boronali)…

     ou, selon Fagus (Lettre à Francis Carco du 7 avril 1929 in Le Divan n°148, avril 1929, p.204) :

 

M. Roland d’Orgelès-Nasica (vieille noblesse bigourdane (1) issue de Scipion lui-même, le poilu de Roncevaux sort de la branche cadette). En 89 ils abandonnèrent la particule, à l’exemple du baron des Aix, le vainqueur de Marengo, et de mon aïeul maternel, le général marquis de Chalain. Ce Dorgelès ! on le croit parti pour la Syrie, ou sur la Route Mandarine, quêtant le fameux bouton de jade : celui qu’il suffit de presser…, et vlan ! il foisonne à la S. d. G. d. L., revendiquant avec des cris de hérisson en furie, un prix : hier pour Erlande, avant-hier pour moi.

     (1) Venue d’Organ en Bigorre près Castelnau (83 h., fête patronale le 30 novembre, à la Saint-André), une de ses colonies fonda la ville forte d’Orgelès, qui devint Argelès.

 

     Ce prix — le Prix Balzac de la Société des Gens de Lettres —, d'un montant de 1.000 francs (le plus modique des prix de la Société), fut attribué, fin décembre 1926, à Fagus « dont le dernier livre [sic], Frère Tranquille, a fait dire à trois critiques à la fois qu'ils venaient de sentir le frisson des grandes choses, et qui a composé de beaux poèmes où les petits vers bien couplés s'associent harmonieusement à des alexandrins pleins de souffle. » (Le Petit Parisien, « La S.G.L. décerne quelques grands prix », 21 décembre 1926)
     Fagus remercia dans la foulée Roland Dorgelès par cette lettre (reproduite dans 50 Lettres de Fagus, Le Divan n°189, octobre-novembre 1934., pp.273-274) :

 

Ce 26 décembre 1926.

Confrère Roland Dorgelès,

     Merci pour le pavé de Noël ! Précisément (je vous expliquerai) mes souliers étaient dans la cheminée depuis quelques jours…
     Je suis touché deux et trois fois.
     D'abord, bien entendu, de voir des écrivains, tous notoires, chevronnés, et dont hors Thierry Sandre je n'ai jamais aperçu un seul, distinguer le confrère lointain et obscur.
     Mais surtout parce que je n'ignore pas que le metteur en branle, le secoueur, a été celui qui nous donna Les Croix de bois. Je le remarquais à propos du Feu, un beau livre justicier, il s'est délimité nettement deux peuples : ceux qui ont fait la guerre, — et les autres. Ceux-ci n'ont vu qu'un cinéma héroïque. Certes oui, cela aussi, mais autre chose surtout. Le fait, quand on se retrouvait classe 18 ou classe 90, d'échanger d'abord un : — Hein, vieux, on pourra dire qu'on a vu de la misère ? — D'où une indissoluble fraternité, et qui ne demandait qu'à s'épancher sur tous, sur ceux qu'ils avaient défendus. — Hélas, ceux-ci n'ont jamais compris, tricolores, rouges ou blancs, et même ont gardé une espèce de sourd et invétéré remords, à forme de rancune…
     Je n'ai rapporté comme trophée que des pieds à moitié gelés, qui redeviennent de pâté de foie à chaque anniversaire : c'est précisément pourquoi j'ai tardé à vous écrire – (variante au : j'ai tellement froid aux pieds que la plume m'échappe des doigts !) Eh bien, j'en prends quelque fierté, et c'est mon garçon de bureau, un mutilé de guerre qui, tout joyeux, me brandit l'autre matin le Petit Parisien, relatant ce qui était bonne nouvelle à son cœur autant qu'à moi !
     Enfin, moi qui préconise et préconisait toujours envers les vieux l'épreuve du cocotier, bien secoué, il me ravit que ce soit un jeune authentique qui ait donné au vieux que je commence d'être l'accolade et l'apostille devant nos pairs.

     Fraternellement vôtre,

FAGUS

 

Fagus rappelle encore à Léautaud, dans sa lettre du 19 mai 1927 (Fagus, Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928, p.67), le rôle qu'eut Dorgelès dans ce couronnement :

 

[...] récemment, Roland Dorgelès, que je n'ai jamais vu, ne verrai peut-être jamais, réclame pour moi, à la Société des Gens de Lettres, dont je ne suis pas, qui m'ignore, le prix Balzac.

 

Roland Dorgelès, dessin non signé
paru dans L'Européen (27/11/1929)

 

 

TESTAMENT
DE SA VIE PREMIĖRE

recueilli et expurgé
par FAGUS

 

Édité en 1898 chez Léon Vanier : 19, quai St Michel. Paris.
Tours, imprimerie Deslis Frères, 6, rue Gambetta.

Le dessin de couverture est signé Fernand Gottlob.

 

Après la page de titre :

 

SOUS

L'INVOCATION

DE SON GRAND FRĖRE

A R T H U R   R I M B A U D

EXPLORATEUR FRANCAIS

récemment massacré

 

Ensuite, un avertissement :

 

L'auteur de cet intéressant florilège est mort ; c'était un bon garçon, très adolescent d'âge et plus adolescent de caractère, comme vous verrez ; des liaisons funestes l'amenèrent à se consacrer aux besognes d'art, et une logique trop juvénilement rigoureuse l'obligea de conformer sa vie à l'Esthétique ; de sorte qu'il sombra dans le pire Anarchisme, comme vous verrez aussi (Barrès n'avait pas découvert encore l'antinomie de la pensée avec l'action). Compromis, il obtint cependant son pardon en échange de son repentir et de la dénonciation de quelques camarades, et sous la stipulation de ne se plus commettre avec la littérature, inconciliable, en effet, avec une conversion sincère à une société égalitaire et démocratique, assise sur le suffrage universel. Il se fit, en conséquence, incorporer dans un journal patriote, et, aussitôt la condamnation d'Émile Zola, sans forfanterie comme sans faiblesse, il est allé chaque matin dans sa boite aux lettres insérer une lettre d'injures anonymes, nous proposant ainsi le consolant exemple :

d' « Un poète mort jeune à qui l'homme survit ».

Juin 1898.

 

Quand Fagus publie son premier livre, il a 25 ans, évolue dans les milieux anarchistes, fréquente le journal L'Aurore. En ce mois de juin 1898, il écrit encore à Zola les lettres en vers qu'il rassemblera dans Colloque sentimental entre Émile Zola.
Fagus a raconté, en 1927, dans une lettres à Paul Léautaud, les circonstances de cette publication (Fagus, Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. pp.65-67) :

 

Le premier fut Vanier, ou pour mieux dire sa veuve, et plus exactement son commis, Martin-Donos. J'avais d'abord, en toute innocence, présenté mon hérisson au Mercure. Je fus reçu, dans le réduit de la rue de l'Échaudé-Saint-Germain, précisément par Van Bever, flanqué de vous-même, alors beau et quelque peu galantin. (Ceci se passait en 1898.) Van Bever me dit, d'un ton péremptoire et définitif : « Monsieur, il faut avoir énormément de talent pour être édité par le Mercure de France ! » Je ne sais trop ce que je bafouillai, cependant que vous me considériez d'un œil si dédaigneux qu'il semblait auréolé d'un monocle, kif kif celui de Monsieur Henri de Régnier. Mon manuscrit n'en fut pas moins lu, fit l'objet d'un rapport. Qu'il ait été retoqué, je le conçois. Le procédé n'en fut pas moins d'une correction cérémonieuse dont je n'ai retrouvé l'exemple qu'à la Comédie-Française, tout récemment. […]
Bref, je portai mon manuscrit à la maison Vanier. Elle me demanda trois cent cinquante francs pour trois cents exemplaires : me faisant valoir l'honneur de figurer aux côtés de Verlaine, au prix fort, et qui est bien mauvais : châtiment de ma polissonnerie. Mais je refusai Hommes.
Un fragment de ce Testament de sa vie première a reparu ces jours-ci dans le Sacre des Innocents, édité par Bernouard, ce qui n'empêche pas Charles Derappe de promulguer, certes sans malice, que j'y avais imité cet Aristide Bruant pleurard de Jehan Rictus (Bruant, je l'admire).

 

Testament de sa vie première est d'emblée présenté par son auteur comme une « œuvre de jeunesse ». C'est ce que soulignent également la couverture et la page de titre, celle-ci insinuant même que nous avons là le premier volume d'une série.
La plupart des poèmes seront repris – comme nous le montrons ci-dessous en commentant le sommaire – dans des livres ultérieurs : Jeunes Fleurs, La Danse macabre, La Guirlande à l'Épousée, Rythmes, et toujours en les corrigeant, les transformant.

 

SOMMAIRE

commenté par nous

 

[« Sonnet : c'est un sonnet ; il vaut un long poème... »]

 

DEVOIRS D'ÉCOLIERS

 

Prière fervente avant d'entrer

Repris, dans une version différente, en ouverture de Jeunes Fleurs (Édition de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, 1906, pp.13-14).
Une autre version est parue dans le numéro du Divan consacré à Fagus (n°109, mai-juin 1925, p.197-198), sous le titre « À tâtons ».

[« Le printemps m'a percé le coeur... »]

Le poème « Printemps », présenté comme fragment du Massacre des Innocents, paru dans les Marges en avril 1927 (pp.267-269), est écrit à partir de celui-ci.

Hymne nuptial

Repris avec variantes dans la Guirlande à l'Épousée (Malfère, 1921, pp.92-93), sous le titre « Élévation ». Cette nouvelle version est également paru dans le Monde Nouveau, juillet 1921, p.946. La réédition de la Guirlande à l'Épousée en 1932 corrige encore une expression.

Obéron

Les trois premières strophes sont citées, morcellées, dans sa chronique « Pas perdus et nez au vent » de juin 1921 (Les Marges n°84, pp.120-124). Cet article – repris dans les Éphémères (Le Divan, 1925, pp.135-141) – est intitulé « Autobiographie » et met en scène un fonctionnaire de mairie, préposé aux décès, constamment interrompu dans l'écriture de son poème par les visites de la veuve et la mère d'un suicidé. La fin : « L'employé compulse son papier poétique : – Je n'y comprends plus rien ! Il le déchire par menus morceaux, se ravise, les fourre en poche. Le représentant de M. de Borniol fait sont entrée… etc… ».

Paysage lorrain

Repris, en une version légèrement différente, dans Jeunes Fleurs (ibid., p.80), sous le titre « Lorraine », avec l'indication de lieu finale : « Lunéville », ce qui date donc ce poème de son service militaire, qu'il fit dans cette ville.

Variation autre sur le vieux thème

Repris, avec nombreuses variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.101-104), sous le titre « Entre deux averses ».
Repris, avec d'autres variantes, dans Rythmes (Éditions des Cahiers libres, 1926, non paginé).

[« La Lune dispersant ses blancheurs ingénues... »]

Paru, avec variantes, dans la Revue Bleue (Revue politique et littéraire) n°8 (août 1905, p.247), sous le titre « Soir d'été ».
Cette nouvelle version est reprise, avec quelques variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.123-124), sous le titre « Soir sur la terrasse » et suivi de l'indication de lieu « Belleville ».
Celle-ci est intégrée, avec le même titre et très peu de variantes, à la Guirlande à l'Épousée (ibid., pp.172-173). La réédition de ce recueil en 1932 ajoute un dernier vers au poème.

[« Baisers d'eau, baisers verts de la Lune fluide,... »]

Paru, dans une version très différente, dans la Plume n°361 (1er août 1904, p.500) sous le titre « Quand le clocher sonnait douze » et avec l'indication contextuelle « Place de la Concorde, minuit. » : il y est présenté comme faisant partie des « Paysages parisiens : fragment du poème LUCIFER. »
Cette nouvelle version est reprise, avec encore des variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.133-134).

Vesper

Repris sous le même titre – et avec l'indication « Forêt de Vitrimont » – dans Jeunes Fleurs (ibid., p.81), arrangé et augmenté.

La Symphonie en si b de Robert Schumann

Repris dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.31-33) avec de nombreuses variantes.
Repris, avec d'autres variantes, dans Rythmes (ibid.).

Evening at ten o'clock

repris, avec quelques variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., p.118) sous le titre « Dix heures du soir » et avec la mention finale « Belleville. ».

[« – Je chéris ma Main gauche parce qu'elle est la main oisive [...] »]

Repris, en une version très différente, dans la Guirlande à l'Épousée (ibid., pp.149-150), sous le titre « Les Mains ».
Paru, avec d'autres variantes, dans le Monde Nouveau, juillet 1921, p.946.
Paru, en une version allégée, dans la Revue de Bourgogne n°2 (février 1923, p.115).
La réédition de la Guirlande à l'Épousée de 1932 reprend la version du recueil de 1921, en lui appliquant une seule variante.

Barcarole en nocturne

Repris, avec variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.129-132), sous le titre « Nocturne parisien » et avec la mention finale « Pont de la Concorde ».
Repris, avec d'autres variantes, dans Rythmes (ibid.).

Acte de contrition

Vanité

Repris, avec multiples variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.41-42), sous le titre « Ecclésiaste ».

Convictions politiques

Vision d'un midi d'Été

 

POTION POUR ÉVACUER

 

Cantique à la plus jolie

Repris, complètement transformé, dans Jeunes Fleurs (ibid., p.61), sous le titre « La plus jolie ».

En gratitude du joli bonsoir et du plus joli sourire

Repris, avec quelques variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., p.59), sous le titre « En gratitude du joyeux bonsoir et du joli sourire ».

Dévergondage d'Été

Cette litanie des gorges sera reprise, avec variantes, dans la Danse macabre (Malfère, 1920, pp.83-95).

Dionysia

Intégré, avec variantes, dans le corps de la Danse macabre (ibid., pp.105-106)

Vierge nubile

Intégré, avec variantes, dans le corps de la Danse macabre (ibid., p.26).

[« Une aube. Au délicieusement harassé réveil de l'amoureuse nuit [...] »]

Poème en prose.

Idylle

Repris, avec variantes, dans le poème « Amour tyran des Dieux et des Hommes », paru dans la Plume n°363 (15 juin 1904, pp.678-679) et présenté comme « fragment du poème Lucifer ».
Intégré, avec d'autres variantes, dans le corps de la Danse macabre (ibid., p.110).

[« Je passais hier soir place de la Bastille ; [...] »]

Repris, avec variantes, dans le poème « Amour tyran des Dieux et des Hommes », paru dans la Plume n°363 (15 juin 1904, pp.678-679) et présenté comme « fragment du poème Lucifer ». Cette version est reproduite dans le Mercure de France n°177 (septembre 1904, pp.784-785).
Sonnet intégré, avec d'autres variantes, dans le corps de la Danse macabre (dans la bouche d'Alfred de Musset) (ibid., p.109).

Veille amoureuse

Intégré, avec variantes, dans le corps de la Danse macabre (dans la bouche de Baudelaire) (ibid., pp.111-112).

HG

Intégré, avec variantes, dans le corps de la Danse macabre (ibid., p.122).

Romance objurgative et comminatoire

Dysenterie

 

ONGUENT CONTRE LA GALE

 

Thalassa ! Thalassa !

Paru, arrangé et augmenté, dans le Mercure de France n°597 (mai 1923, pp.677-679)

[« – Je me révolte contre la chose précisément que révèrent tous mes frères : [...] »]

Poème en prose

Complainte des pauv' gosses qui veulent pas aller à l'école

Reparu, avec variantes, dans les Marges n°122 (août 1924, pp.259-261), présenté comme « fragment du Massacre des Innocents ».
Repris, avec variantes, dans le Sacre des Innocents (François Bernouard, 1927), sous le titre « Complainte des pauvres gosses qu'à l'école veulent pas aller ».

Ex-voto aux petites raffineuses de la rue de Flandre

Chanson de route à mes futurs frères d'armes

[« Ma sœur, le vent pleure à la vitre [...] »]

Repris, avec quelques variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., pp.53-54), sous le titre « Grand'garde ».
Repris, sous le même titre et avec quelques autres variantes, dans la Guirlande à l'Épousée (ibid., pp.76-77).

Aristocratie

[« Quand on fut toujours vertueux [...] » ]

Chanson de route

Carnaval Rouge

Daté « Matin du Lundi gras du  94, exécution de Vaillant. »

Vigile de fête Nationale

Morale

Repris, avec variantes, dans Jeunes Fleurs (ibid., p.46).
Sonnet reproduit, pour une critique de Jeunes Fleurs, dans la Revue bleue (Revue politique et littéraire) de mars 1906, p.282

 

Nous ne connaissons que deux critiques de Testament de sa vie première.
La première, signée Gustave Kahn, est parue dans la Revue Blanche (mai 1899, pp.158-159) :

 

Voici un jeune poète qui se réclame d’Arthur Rimbaud et se place sous son invocation. Si l’on peut lui reprocher d’avoir un peu suivi son modèle sur une pente un peu dan­gereuse et d’avoir trop tenté d’extraire de la littérature de sujets qui ne la comportent guère, si ces sous-titres sont inu­tilement criards, et s’il y a là bien d’inutiles excès de parole, on conviendra qu’ils témoignent d’une certaine verve. Mais à ces truculences, je préfère de beaucoup les pièces simples de M. Félicien Fagus, celles où le satyrique désarme, pour simplement noter un paysage, un moment de l’heure qui le charme. Il a des instants de lune empreints de nostalgie en même temps et de bien-être physique qui sont d’un poète, et des vers sur Obéron qui montrent qu’il peut écrire des cho­ses de rêve d’une plume agile avec des mots non prévus.

 

La seconde, parue dans Polybiblion (juillet 1899, p.129) sous la plume de P. Saint-Marcel, se contente de citer deux extraits agrémentés de la phrase : « Cela est pris parmi les vers qu'on peut citer. ».

 

 

Dans un précédent article où nous présentions différentes versions d'un « poème de Noël », nous indiquions que l'une d'elle – la plus connue, parce que diffusée par l'école – était en fait une adaptation (mais rarement présentée comme telle), conçue par Marcelle Drouin, inspectrice générale des écoles maternelles. Nous remarquions que cette version, expurgeait laïquement l'originale de toutes ses références religieuses, et qu'elle avait été très certainement fabriquée à partir d'une autre version du poème de Fagus, parue dans l'un des cahiers de la Poèmeraie, poésies modernes choisies pour les enfants (1927), par Armand Got, instituteur.
Celle-ci, bien que plus longue, n'en était pas moins exempte de traits religieux. Contrairement à nombre de publications pédagogiques ultérieures, ici l'adaptation était désignée par un « d'après Fagus », mais, étant contemporaine du poète et de son livre le Sacre des Innocents, nous ne savions l'expliquer : Fagus avait-il permis cette transformation ?
La réponse se trouve dans un passage, que nous avions oublié, de sa chronique « Quiquengrogne » (revue Les Marges, août 1927) :

 

     LE PLI PROFESSIONNEL. — M. Armand Got est instituteur à Bordeaux, métropole de la Guyenne. Il a constaté que les morceaux choisis à l’usage de nos dauphins sont aussi navrants que les cantiques de l’Armée du Salut. Remettant sur sa base l’oeuf dur à Colomb, il jugea que pour la poésie populaire et enfantine il faut s’adresser aux poètes. Il s’adressa à tous, et voici son dixième cahier, que chacun croit appelé à autant de succès que les neuf autres. C’est La Poèmeraie, 1e partie : la Souris verte. Il me convoqua aussi (je présume que ce fut par le confraternel intermédiaire de Guy Lavaud).
     Ici, parenthèse. Je ne veux pas médire des « primaires ». Certains instituteurs mènent (tel celui-ci) bonne et modeste besogne. Seulement, il faut bien reconnaître à la corporation une tare à quoi elle était soumise dès La Fontaine et Alfred de Musset. Cette tare professionnelle, le régime en fit quelque chose de tel qu’un cancer. À la laïque on nous faisait apprendre par coeur l’ode d’Eugène Manuel.
     Chapeau bas, citoyen, c’est le maître d’école ! (1). On conçoit dès lors que ces honnêtes citoyens aient déduit (et de tant de choses à ne dire ici) qu’enseigner aux bambins l’histoire de France et la règle de 3 ne représentait que l’infime de leur mission. Laquelle les rendait, — équitablement — supérieurs aux professeurs de lycées ou de Sorbonne.
     Bref, j’adressai à ce confrère, car il l’est aussi, quelque chose du Massacre des Innocents. Hélas, on y parlait du bon Dieu : et mes fragments subirent (par ma lâcheté peut-être) le sort du fameux Abélard. M. Armand Got s’excusa tout gentiment. Et me commanda un pot-pourri sur le thème de Cadet Rousselle. Il n’était plus cette fois question du bon Dieu. Mais, horreur sur horreur, à ces marmots qui pourtant prennent tant de plaisir à rosser le commissaire, je me prenais à plus haut que le bon Dieu : le fisc, et le monopole des tabacs. Il me riposta du reste par une contre-pièce supérieurement tournée. J’ai le regret de ne la pouvoir produire aussi ; faute de place. Et voici ma pièce à moi.

 


SÉRÉNADE DE CADET-ROUSSELLE

 


Malbroug s’en va-t-en guerre :
Il pleut, il pleut, bergère,
Vos beaux yeux vont pleurer,
Je n’ai pas d’parapluie :
En revenant de noces
J’étais bien fatigué
Pour l’amour d’une brune
Je me suis engagé
Au clair de la lune.
Quand Biron voulut danser,
A mis sa culotte à la mode,
Et le bon roi Dagobert
A mis sa culotte à l’envers
Au clair de la lune.
Qu’est-c’ qui passe ici si tard
Au clair de la lune ?
C’est la mèr’ Michel
Qu’a perdu son chat,
C’est le chien de Jean de Nivelle
Qui s’enfuit quand on l’appelle :
Si mon coquin d’percepteur
Il pouvait en faire autant
Au clair de la lune !
Ma chandelle est morte,
Je n’ai plus de feu
Car mes allumettes
Vienn’t de la régie,
Et Monsieur Malbroug est mort,
Mais il reviendra-z-à-Pâques,
Car le bon roi Dagobert
Il l’a dit à Saint-Éloi,
J’ai du bon tabac
Dans ma tabatière,
C’est du tabac d’contrebande
L’percepteur n’en aura pas !

 

     1. « Avec autorité » Sic.

 

 

Parmi les nombreuses interventions de Fagus dans L'Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux – revue étonnante sur laquelle nous reviendrons – nous extrayons la suivante, parce qu'elle montre l'admiration et l'affection qu'il portait à Jarry et que nous la trouvons émouvante, jusque dans sa sécheresse bibliographique.
Situons-la : au cours de l'année 1910 une question sur l'origine du nom Gargantua fit évoquer celui d'Ubu ; un certain Jacques Renoux, dans le numéro 1268 du 20 septembre 1910, pp.428-429, après avoir retracé la genèse d'Ubu-Roi, conclue :

     « Alfred Jarry qui depuis ne produisit rien de notoire, a pu se croire un auteur de grand poème héroï-comique, grâce au tapage d'Ubu roi. »

Fagus répliqua aussitôt, dans le numéro 1269 du 30 septembre 1910, p.480 :

 

     Puisque l'auteur d'Ubu vient en cause, il ne s'agit que de s'entendre, et voir en quoi Alfred Jarry, en effet, « ne donna rien de notoire » au regard de cette pièce : le héros de cette génial guignolade dépasse la littérature ; il entre dans l'histoire, dans l'humanité comme Hamlet, ou Panurge. On voit couramment (sans parler des applications fatales à tel ou tel personnage, généralement politique) des gazettes baptisant, à la suite de Jean Lorrain, Drumont, Willy ou Daudet, l'époque actuelle « époque Ubu ». De cette fortune qu'écrivain ne réalise guère deux fois, heureux quand il la réalise une, les ouvrages subséquents nécessairement souffrirent : d'autant plus qu'une science, une érudition universelles s'y cristallisent dans une écriture un peu hermétique à force d'être adamantine : ce qui éloigne le commun des lecteurs ; ce qui précisément les fera durer autant que la langue française. Ces ouvrages sont nombreux pour la courte vie de l'auteur : Les Minutes de sable mémorial ; César-Antéchrist ; Ubu-Roi (Mercure, 1897, repr. En 1896) ; Les Jours et les Nuits (Mercure, 1897) ; L'Amour en visites (P. Fort, 1898) ; L'Amour absolu (Mercure, 1899) ; Ubu enchaîné (Revue Blanche, 1900) ; Messaline, son chef-d'œuvre (Revue Blanche, 1901) ; les Almanachs du Père Ubu (1899 et 1902) ; Le Surmâle (Revue Blanche, 1902) ; Le Moutardier du Pape (Mercure, 1907) ; la traduction des Silènes de Christian Grabbe (parue dans la Revue Blanche, 1898), la traduction de La Papesse Jeanne, en coll. av. Jean Saltas (Fasquelle, 1908) ; le poème de Pantagruel, opéra, mus. d'Alfred Terrasse ; La Dragonne, et Gestes et Opinions du Dr Faustroll, pataphysicien (inachevés) – ; Spéculations, et Le Périple des Arts et de la Littérature (publiés dans la Revue Blanche, la Plume, le Canard Sauvage, etc.). Alfred Jarry, « venu au monde le jour de la Nativité de la Vierge, le 8 septembre 1873 », est mort à l'hôpital de la Charité en 1907, le jour de la Toussaint. Les seuls articles importants donnés sur lui parurent, à L'Occident (Fagus, novembre 1907), et aux Marges (Gme Apollinaire, 1910).

FAGUS

 

Et reproduisons cet article admirable parue à la mort de Jarry – mais dans sa version augmentée de 1922 (dans la revue Les Marges n°91, janvier, pp.8-17) – article que Patrick Besnier eut le bon goût de reproduire en appendice à sa biographie de Jarry (Fayard, 2005), Patrick Besnier qui est l'un des rares – saluons-le – à reconnaître, aujourd'hui, l'importance de Fagus (cette même biographie comprend un très bon « Portrait de Fagus », pp. 516-519).

 

LE NOYÉ RÉCALCITRANT

 

Aotrou Doué, opet truez ouzomp ! (1)

     Les écrivains français sont les prédestinés de la malchance ; ceux vraiment français : on ne leur pardonne pas leur authenticité. Qui : on ? Qui vous voudrez : je m'entends. Vous aussi. Contre Jean Lorrain – exemple entre cent – joua pour prétexte… ceci et cela… cela même qui sera tourné en couronne épineuse au profit de tel poeta minor étranger. Contre Alfred Jarry joua – et joue – la légende d'un Jarry-Ubu. Son maître Rabelais a chanté saint Godegrin martyrisé à coups de pommes cuites (supplice plus affreux que celui de saint Sébastien) ; celui qui demeure l'illustre inconnu d'Ubu-Roi se sera vu martyrisé à coups de balai à moutarde.
     Les bénéficiaires, par droit d'aubaine, de son génie : nombreux, et d'autres considérables, car son influence fut profonde, prirent généralement la précaution de le représenter un mélange de Glatigny, François Villon, Clopin Trouillefou et Bibi la Purée, propre à le disqualifier : « Mes ennemis sont des gens sérieux », disait Verlaine, pour lui et pour quelques autres.
Parallèlement, l'œuvre, astucieusement, a été immédiatement restreinte, à un chef-d'œuvre d'ailleurs, en effet, mais unique, avec le sous-entendu que ce n'était là que farce de jeunesse, péché de collégien, et collective, d'ailleurs fort grossière pour ne dire plus. Conspiration non exactement du silence, mais d'un murmure mi d'apitoiement, mi de dégoût, pire que le silence. Enterrement dès avant la mort ; puis, silence, cette fois absolu. Ah, cela aura été bien joué : « bravo pour l'amateur »… les confrères, quoi. La presque totalité des ouvrages de Jarry, depuis longtemps épuisés, n'ont jamais été réédités (le seront-ils jamais ?) ou même, dispersés dans les périodiques, pas publiés. Enfin, voici qu'après vingt ans un éditeur hardi remet en montre la capeline de Père-Ubu, (capeline de Nessus, et non pour son inventeur seul, car elle est devenue mieux que jamais de la plus effrayante, effarante actualité : mieux que la chape de plomb de certains damnés de Dante, c'est la chape de… d'autre chose, qui coiffe… autre chose aussi). Aussitôt, un bon ami publie charitablement que le seul ouvrage valable d'Alfred Jarry est tel recueil de fantaisies auquel lui-même ne tenait guère (2) ; un autre, qu'Ubu-Roi est décidément une mystification aussi inepte qu'ignoble ; un autre enfin, – inconscient du ridicule énorme – que c'est « l'élucubration de deux polissons de dix et quatorze ans » : qu'il a par conséquent plagiés. Ce trait suprême manquait.

     Mais la piété du Dr Saltas vient déjà – on espère : en attendant mieux – de relater la fin de l'existence de la victime ; ce froid et brûlant procès-verbal révèle soudain une âme et un cerveau si grands et singuliers, et différents de la légende, que le passant loyal s'inquiète. Il exigera de connaître l'œuvre ensevelie d'un étonnant ouvrier des Lettres. Ces écrivains français, on les « tue un peu », beaucoup, on les noie, et profite sur eux, mais ils reparaissent toujours :

               Tels qu'en eux-même enfin l'éternité les change.

*
*  *

     Et je revois deux images : Alfred Jarry, puis le cadavre d'Alfred Jarry. Je ne puis réussir encore à les superposer. A nous, à tous ceux qui hantèrent cet être exceptionnel et délicieux, il apparut qu'un morceau d'eux-mêmes les précéda en terre, lui, le seul écrivain en notre temps qui ne dénigra nul confrère jamais.
     En la salle des morts de l'hôpital de la Charité, étiré dans sa boîte de chêne, sa ronde tête bretonne ou bien d'empereur romain creusée, ivoirine, aux yeux renfoncés et clos, la chevelure accrûe, les fines moustaches noyées dans une barbe soudaine, il imageait un martyre paisible. Il le fut. La malignité et la niaiserie l'avaient depuis dix ans enfermé dans un papier magnifiquement breneux : le cercueil fut rien plus qu'un emblème. Il avait dans l'intervalle donné les Minutes de sable mémorial, César Antéchrist, Les Jours et les Nuits, l'Amour en visite, l'Amour absolu, Ubu enchaîné, Messaline, les deux Almanachs du Père Ubu (auxquels nous sommes glorieux d'avoir collaboré), le Surmâle, les Spéculations, outre, inédits : Gestes et opinions du D' Faustroll, la Dragonne, le livret d'un Pantagruel
     Un triomphe à scandale, et impardonné, infecta tout. La suave époque – la nôtre, – en Ubu symbolisée, s'y reconnut incontinent ; elle affecta d'en uniquement retenir la gaminerie de surface, sans, la sotte, s'apercevoir ainsi ratifier sa propre ignominie : et que toute son horreur la doit faire prendre au dégoût, la peut faire prendre au tragique, et ne saurait la faire prendre au sérieux. A chaque siècle le cauchemar qu'il mérite : or celui-ci vraiment n'eut osé prétendre au dantesque Satan, tricéphale et trismégiste ; Croquemitaine-Ubu seul congrue, qui lui décerne son seul enfer adéquat : une tinette, conchie tout ce qu'il approche, assassine à coups de balai à pot, superpose Karagouz, M. Prudhomme (ou bien M. Thiers) et le citoyen Coupeau, Harpagon et Pipelet, Polyphème et Jean Hiroux, Caliban avec Falstaff, Lucifer et Panurge, le hideux Panurge. Non gourmand : goulafre ; lâche et sanguinaire, imbécile mais rusé, cupide et fainéant, félon, traître, ignare, monstre double par sa femelle, et à eux deux ne concevant rien outre ceci : tuer tout le monde, ramasser toute la finance et s'en aller. Bon démocrate : nous l'avons connu dans l'histoire de France et le reconnaissons ; et hors de France. Égalitairement il fait passer par son croc à moutarde : histoire, légende, religion, et Sophocle par Ubu-Roi, avec Eschyle par Ubu-enchaîné, Richard III et ses spectres, et la piété d'Hamlet, et Rabelais et Homère, et Henry Monnier, et jusqu'au Pater : que dis-je ? jusqu'à la Déclaration des Droits de l'Homme ! déforme parallèlement les mots, pour l'apparition d'accessoires moins saugrenus encore qu'apeurants : le cheval à phynances et le bâton à physique, les palotins explosifs, la gidouille et la giborgne, la grande chandelle verte, le croc à nobles, le démanche-comanche, et l'affreuse Machine-à-Décerveler, – et le mot, le MOT par excellence, endenté de six lettres pour cinq afin de se faire mieux mâcher ! Et lui-même, tel que l'a pétri son père, face à la fois en groin de porc et pince de homard sur un corps en figure d'étron, lui, ahurissant et grotesque et effrayant certes, mais abject par-dessus tout, ni humain ni bête ni tout à fait démon, fantôme et marionnette, lui, LUI enfin, notre digne hypostase, GUIGNOL-ANTÉCHRIST ou le PÈRE UBU ! (3).
     « M. Ubu, commente Jarry avec déférence, est un être ignoble, ce pourquoi il nous ressemble à tous par en bas ». Il est nous tous, il est Jarry, Jarry si pleinement de son époque, qu'ingénûment il en prolonge les inavoués désirs jusqu'à leur limite rigoureuse : l'infini. Propre des êtres vraiment exceptionnels, ils le sont à force d'être naturels, et jettent le pont d'Azraël entre l'actuel et l'éternel.
     L'actuel présent est un bas-ventre, ou bien une machine (cela s'équivaut). Spéculations, titre d'un des ouvrages de Jarry, conviendrait à tous. Chacun, moment de sa vie intérieure, envisage et dévisage l'humanité, réduite à ce dénominateur central : l'auteur, posté, araignée lucide, au centre de la toile. Dans l'Amour absolu, il se découvre mathématiquement être Dieu, Dieu fils de la Vierge ; le Surmâle démontre ce Dieu équivaloir le point mathématique ; selon le même Surmâle, cet humain ironiquement déifié devient idoine, fût-il décédé, à toute prouesse : soit, bicyclant, battre à la course un train express, soit prouver par l'exemple que « l'amour » est un « acte sans importance, puisqu'on peut le faire indéfiniment. » Bref la machine idéale : ou l'homme idéal tel que le rêve l'humanité présente, l'humanité-Ubu. Quel soufflet ! quel tranquille mépris !
     (Autre part, il s'amuse à reconstruire la machine à voyager à travers le temps : devant quoi avait reculé ce sous-Verne : Wells).
     En tout ceci, Jarry fut-il sérieux ? Absolument. Sérieux autant que le savant, ou l'enfant, qui pareillement vivent dans l'absolu. Sa conversation – hélas, si délicieuse et succulente ! – poussait négligemment, ainsi ses livres, la logique à sa naturelle conséquence : l'absurde. Le vertige lui était aussi familier qu'à l'astronome supputant par milliards les myriamètres, et l'ébahissement où nous plongent les fantasmagories d'Einstein, il l'eût pris en pitié autant que ces fantasmagories elles-mêmes. Fut-il sérieux ? Nullement : puisque ce lui indifférait autant qu'au savant qui n'y voit que prétexte à symphonies mathématiques, au policier qui devant quelque charcuterie atroce conclut avec calme : Voilà un beau crime ; à l'enfant qui se fait poursuivre en avant par son cerceau afin de se fournir prétexte à courir après. De par ce désintéressement admirable d'une raison, également peu nous révoltent les gros mots d'Ubu-Roi, les paradoxes d'Ubu enchaîné, les obscénités du Surmâle, ou l'hallucination historique de Messaline. Ce qui lui restait indifférent, puisqu'irréalisable dans la vie, comme indifférente la vie, puisqu'inapte à réaliser les absolus. Nul n'eût moins de besoins que lui. Entre les spectacles les plus apparemment distants, purement s'amusait-il, comme le savant, comme l'enfant, à découvrir une infinité de rapports indiscernables pour le vulgaire, de surprenantes identités, fût-ce par même les assonances verbales, le choc des couleurs, des dates, la correspondance des étymologies. Il se sustentait de logique. Il en mourut.
     Aussi son chef-d'œuvre est-il cette Messaline, belle et pure comme du Mallarmé. Le tour de force l'amusa : découvrir (ou inventer) l'Antiquité : après tant d'autres, dont Châteaubriand, Flaubert, le cardinal Wisemann, et l'auteur de Quo Vadis, ou plutôt, ce qui pour tous les autres constituait un pénible tour de force, apparut un beau jeu à cette érudition universelle multipliée par une imagination térébrante. Le mérite de Flaubert s'est vu impitoyablement attaqué ; or, a-t-on pris attention à un argument de première importance en faveur de ce mérite : de tous les ouvrages de reconstitution antique, nul qui réussisse à s'évader du sillage de Flaubert, qu'ils soient de Jean Lombard, Paul Adam, Anatole France, lequel y mêle un adroit pastiche du Taureau blanc de Voltaire, ou Pierre Louys, lequel ne peut chasser l'obsession de quelque chose qu'on crucifie, ni du vol et l'ostension du Zaïmph. Nul : sauf la Messaline d'Alfred Jarry. Et si le grand décorateur de Salammbô lui-même procède du poète des Martyrs, le visionnaire de Messaline procède de son seul démon.
     Ce lui apparut un beau jeu, scientifique à la fois que magique, ressusciter dans un cadre inattendu, une figure autant inattendue à la fois que périlleuse, d'avoir été tellement ressassée, galvaudée : l'impératrice de Suburre. Il lui plut, il décida que mourrait vierge, et presque déesse – Vénus elle-même, Vénus mère de César, Vénus qui est Rome elle-même – celle dont à la fois, avec l'obscène chasteté d'un traité d'anatomie, il fait, la maîtresse ? non : la vestale de Priape dieu des jardins de l'auguste Palatin. Cette mort virginale est une facette de splendeur noire, entre tant d'autres, dans cette œuvre, diamant étrange où cristallisent toutes les vertus d'Alfred Jarry : style éblouissamment lucide, jusqu'à l'obscurité, tel chez Mallarmé, chez Rimbaud, écriture d'algébriste sachant si parfaitement ce qu'il doit dire qu'il accumule l'abréviation, sereinement indifférent aux émois et suées des profanes, déroutés par ce sens déconcertant des correspondances, indice de tous les grands esprits.
Il en mourut ; mort de logique, mort d'absolu, comme ceux de sa famille, Edgar Poë, Baudelaire, Mallarmé, Rimbaud, Villiers de l'Isle-Adam, Laforgue. Je pourrais, comme Laforgue, l'autre Breton, le définir selon Mallarmé :

                    La chair est triste… et j'ai lu tous les livres…
                    … Lys est l'un de vous tous pour l'ingénuité…

ou selon Baudelaire excommuniant

                    Un monde où l'action n'est pas la sœur du rêve,

(ce qui est vrai de tous les mondes, hors le miraculeux Moyen-âge).

     L'impuissance à Mallarmé tant reprochée (comme à eux tous) est réelle ; impuissance par toute-puissance. Martyrs de leur perfection ; à part que chez ceux-ci fruit d'une sisyphale hypertension, elle était machinale chez lui à qui ne coûtait rien une langue merveilleuse, lui qui, ne se relisant ni ne raturant jamais, sauf dans Ubu, écrivait sous la dictée de son démon.
Or, que faire, l'absolu surmonté ? Brouter l'herbe comme Rimbaud ? demeurer, stylite, son lys entre les doigts (Fénéon) ? Ou suivre la voie que suivirent Ignace de Loyola, l'abbé de Rancé, et, plus simplement encore, tant d'autres simples braves gens ? Il y songea, et se ressouvint des Pardons de Sainte-Anne-d'Auray, et sérieusement, car tout était sérieux chez lui ; cela peut étonner plusieurs, et pourtant, de la part d'un tel logicien – et, disait-il, de ce Breton – était tout indiqué. A fort peu, le confia-t-il : à nous, du moins, qui en témoignons.
     Trop tard : le quotidien, le relatif, avaient vaincu le jongleur d'absolu. Barbey d'Aurevilly écrivit à un autre téméraire qu'il lui fallait opérer entre la croix et le suicide. Sa destinée avait déjà choisi pour lui, et fastueusement : à la façon du duc de Clarence. L'homme ne se baigne pas impunément dans le vertige et, ce cerveau supérieur, l'époque quotidienne le décervela. Par deux fois, trois fois, il avait chanté, prophète, la Machine, la Machine qui décervèle. Ah, cette chanson d'Ubu-Roi, hymne national de l'Époque, hymne international ! refrain du « brave ouvrier ébéniste » (Deibler aussi est ébéniste) qui, au bras de « son épouse qui exerce la profession de modiste » et « ses deux marmots chéris », s'en vont, « quand l' dimanche s'annonce sans nuage », s'en vont voir décerveler les Rentiers ! (les Rentiers, et le reste).

                         On s' précipite en foule à la barrière,
                         On s' fich' des coups pour être au premier rang ;
                         Moi je m' mettais toujours sur un tas d' pierres
                         Pour pas salir mes godillots dans l' sang…

     On « trépigne d'aise en voyant les blessures », les « marmots boulottent de la cervelle », on mitraille (Saint-Godegrin !), mitraille les bourgeois avec des paquets de bouse :

                         … Voyez, voyez, la machine tourner,
                         Voyez, voyez la cervelle sauter…

     Pour satisfaire l'immanente justice, le Peuple-Roi y passe après ses victimes… « Vive le Père Ubu ! »
     Au dénouement du Surmâle, ce Surmâle est soumis à la « machine-à-inspirer-l'amour » car : « si l'homme devenait une mécanique, il fallait bien, par un retour nécessaire à l'équilibre du monde, qu'une autre mécanique fabriquât… de l'âme ». Ceci rejoint – comme à l'infini se rejoignent deux parallèle – rejoint l'Eve future de Villiers de l'Isle-Adam. Mais, « en ce temps où le métal et la mécanique sont tout-puissants, il faut bien que l'homme, pour survivre, devienne plus fort que les machines, comme il a été plus fort que les fauves… Simple adaptation au milieu » (Observez, lecteur, comme ceci coïncide avec l'humanité – Ubu devenant machine intestinale, et l'humanité Messaline redevenant vierge à la limite (4). Donc : « c'est la machine qui devint amoureuse de l'homme… elle devenait réceptrice et tournait à l'envers à une vitesse inconnue et formidable ». Et, « le premier homme de l'avenir », sidéré, électrocuté, foudroyé, vulcanisé, finit, lamentable et tragique, entortillé, métal, autour des barreaux de notre grille de métal, Prométhée puni, dans et par son triomphe : on ne jongle pas impunément avec le vertige.
     Pour Jarry, l'opération dura des mois ; elle se manifesta par une croissante lassitude. Et cette lassitude avait aussi une raison plus directe. Son effort, sauf rarissimes exceptions, n'avait suscité qu'indifférence. Et une autre encore, immédiate : son métier ne lui donnait pas de quoi manger. Sa fierté de Breton, secrète et intraitable, le faisait se sous-entendre avare, voire thésauriseur, afin d'éluder les dîners qu'on offre, et toute aumône. Sa logique à la Descartes, son orgueil à la Gauguin (ses compatriotes), résolurent le problème comme l'explique le Surmâle. L'alcool représentant théoriquement l'aliment supérieur comme le moins onéreux – il s'en nourrit, je ne dis point : s'en enivra – rationnellement : il se fût aussi bien sustenté d'essence minérale. Et sa machine fonctionna le minimum de temps indispensable à un admirable rendement d'œuvres ; après quoi se ralentit, après quoi s'arrêta. C'est très simple, et assez horrible ; il est un Francis Jammes pour les ânes et les chiens, il n'en est pas pour les écrivains. Le sournois achèvement de Jarry est leur destin, avec variantes : un décervelage lent. Plus de cloîtres : Ubu-Roi y a mis bon ordre ; ni même de maisons de fous : lieux d'asile pour gens considérables ayant eu des malheurs. Il reste le cimetière ; chacun son tour : sauve qui peut.
     Nous écrivons ceci les yeux sur la nécrologie que nous lui vouâmes, au lendemain de sa mort, dans feu l'Occident, de feu Adrien Mithouard. Quatorze ans ont passé, et nous n'avons trouvé rien à retrancher de nos admirations d'alors : notre piété a crû encore… Nous avions alors entrepris quelques vers, les laissâmes là : la noyade de Léon Deubel nous les firent achever, et, bien qu'ils aient paru alors, dans la Phalange de Jean Royère, nous croyons que c'est l'occasion d'en exhumer une partie :

                         Dans les plis sinueux des vieilles capitales
                         Où tout, même l'horreur tourne aux enchantements,
                         Je suis, obéissant à mes humeurs fatales,
                         Des êtres singuliers, sublimes et navrants.

                         Ces spectres dont plus tard on fera des statues
                         Ont un nom désinvolte à force d'être grand :
                         Poètes ! leur génie les soulève et les tue,
                         Demi-dieux égarés dans des cerveaux d'enfants ;

                         J'ai vu Alfred Jarry dans la rue Mazarine
                         Dîner de quatre sous d'alcool et pas toujours,
                         Laforgue par caillots qui crache sa poitrine,
                         Samain agonisant, puis Guérin à son tour ;

                         J'ai vu Jean Lorrain mort ; vu Charles Baudelaire
                         Retroussant en avare un pantalon limé,
                         Et j'ai vu Paul Verlaine ivre à rouler par terre,
                         Que soutenait, pleurant, Stéphane Mallarmé ;

                         J'ai vu Léon Deubel sur la dalle gluante
                         Qui baisa le front mort de Gérard de Nerval ;
                         J'ai vu Francis Latouche, amas de chair saignante,
                         Aplati contre un mur par l'autobus trivial ;

                         Albert Fleury traîner jusqu'à Dieu son squelette,
                         Moréas saluant la mort parmi les fleurs,
                         Charles-Louis Philippe, Henri Degron, La Fayette…
                         Et tous ceux que j'oublie, et qui sont morts ailleurs !

                         Signoret lapidé par le voyou des rues,
                         Barbey d'Aurevilly risée du cocodès,
                         Rimbaud en quarantaine ainsi qu'un incongru,
                         Villiers de l'Isle-Adama tutoyé par Mendès,

                         Et je me suis vu, moi ………………………………

     Ceux du moins d'entre nous qui moururent au champ d'honneur, on ne connaît pas leur bonheur. N'importe, qu'il était beau, tout fleuri, ce cimetière de Bagneux, où il allait rejoindre Laforgue, attendre Deubel, qu'il était beau, ce cimetière de Bagneux, le Jour des Morts de 1907 ! Et, « vive le Père Ubu ! »

                         Qu'importe ! ridicules martyrs que nous sommes,
                         Coeurs infirmes, d'amour dévorés, dieux proscrits :
                         Pour nous saigne au-delà de la ruée des hommes,
                         La face pleine de rayons de Jésus-Christ.

« Vive le Père Ubu ! »

FAGUS

11 novembre 1921.

 

1. En breton : – «  Seigneur Dieu, ayez pitié de nous ! » (A. J. L'Amour absolu).
2. L'Amour en visite.
3. Le fureteur qui s'efforce à établir qu'Ubu-Roi est purement une charge de deux galopins contre leur pion, recopiée par Jarry… avec quelques changements, relate nonobstant l'impression vertigineuse, presque terrifiante, ressentie par les spectateurs à la représentation – qu'il compare à celle d'Hernani – ce dont d'ailleurs témoignent tous les compte-rendus…
4. Et, si Jarry a décalqué Ubu, où a-t-il décalqué Messaline et le Surmâle ?

 

 

Fagus était encore à l'honneur, dernièrement, dans Livrenblog : après avoir offert en lecture l'article « Remy de Gourmont critique » (La Plume n°330, 15 janvier 1903), Bruno Leclercq cite cette  « Tribune libre » de Fagus (La Plume n°334, 15 mars 1903) :

 

 

Parmi les lettres de Fagus à Karl Boès, directeur de La Plume – conservées à la bibliothèque Jacques Doucet –, celle du 14 décembre 1901 peut nous donner quelques explications sur ce choix exprimé bien ironiquement :

 

MCMI
De Paris le quatorze décembre

 

Monsieur Karl Boès

Conformément aux conclusions de notre conversation du treize :
La Plume édite cinq cents exemplaires du poème Ixion, tiré sur 108 pages in 18 de papier courant d’édition, ou vergé ordinaire, qu’elle met en vente au plus tard fin février 1903.
De quoi l’auteur assume les frais selon le tarif courant des Editions de la Plume, soit cinq cents francs payables
moitié en espèces (réparties sur plusieurs versements dont le dernier au plus tard un mois après la mise en vente) – ou deux cent cinquante francs, et moitié par sa collaboration à La Plume pendant l’année 1903.
Il recevra moitié du prix fort de chaque exemplaire vendu et reste propriétaire de l’édition qu’il pourra retirer à son gré en provoquant un règlement de compte définitif : cependant, jusque là, le service de presse une fois établi, il paiera son prix fort tout exemplaire qu’il retirera séparément, avec obligation semblable pour l’éditeur, et cela pour le mieux de leurs communs intérêts ; et, lors du règlement de compte définitif, du nombre d’exemplaires à restituer à l’auteur, ceux détériorés, égarés ou détournés par des tiers seront défalqués, l’auteur s’engageant à n’en pas réclamer le remboursement. Si l’auteur publie d’autre part ou édite tout ou fragment du poëme, avec ou sans illustrations, il mentionnera l’édition présente.

En toute bonne foi et cordialité


Fagus

 

On comprend ainsi pourquoi Fagus utilise le terme, très rare, de « service d'auteur ». Selon le contrat proposé, le service de presse semble être assuré par la maison d'édition, mais ce que Fagus appelle « service d'auteur » doit correspondre aux livres offerts par l'auteur aux amis et connaissances littéraires, hors service de presse. Ces exemplaires-là étaient achetés, par l'auteur, au prix fort.
Précisons que la somme de 250 francs que Fagus devait avoir réglée avant la fin de ce mois de mars 1903 équivaut aujourd'hui à 916 euros et qu'un exemplaire d'Ixion coûtait 3 francs, soit 11 euros.

Une lettre à Paul Léautaud du 19 mai 1927 nous prouve que cela ne se passa pas tout à fait comme prévu (Lettres à Paul Léautaud. La Connaissance, 1928. p.69) :

 

« Mon troisième livre, Ixion, fut pris par Karl Boès, et magnifiquement présenté. Je ne sais plus combien il me demanda, mais ce que je sais bien, c'est que je lui suis débiteur pour une large part. Quoi d'étonnant qu'il ait dû fermer boutique ? Le plus rare est que nous ne nous en voulons ni l'un ni l'autre. ».

 

Fagus indique, dans cette lettre, que ses deux précédents livres furent également édités à compte d'auteur, et cite des chiffres précis : il dut payer à Léon Vanier 350 francs pour Testament de sa vie première et 320 francs à Henri Rainaldy pour le Colloque sentimental…

Une autre des lettres à Karl Boès nous montre Fagus demandant, le 11 février 1903, à « faire parvenir à Jarry une des épreuves sur quoi il écrira le compte-rendu destiné à la Revue Blanche ».
Et voici cette critique d'Alfred Jarry sur Ixion (Revue Blanche, 15 mars 1903) :


Il y a, à coup sûr, une coïncidence naturelle entre les gestes notables. C'est pour préciser ce rapport de temps dans le moment immédiat, qui nécessairement évoque l'éternité, que nous avons cru utile d'écrire, à une demi page de distance sur le vertigineux looping the loop et sur un poème qui a le courage aussi (nous ne pensons pas que « courage » ait d'autre sens que « conscience de sa force) de s'intituler Ixion. M. Fagus, nous semble-t-il, voit volontiers, et nous ne trouvons guère non plus d'autre définition, – le beau dans la fusion d'une mathématique inexorable avec un geste humain, seule façon qu'ait vraisemblablement l'homme de faire des conserves d'absolu. Nous avons rêvé autrefois d'un théâtre où les personnages seraient matériellement fixés aux dents d'un engrenage visible et où les scènes éclateraient, comme des étincelles électriques, des combinaisons attendues de paroles isochrones. M. Fagus a rythmé ce qu'il annonce en sa préface : « une infinie montée et redescente d'êtres à même un infini tournoiement de mondes… un esprit bête de manège… le vertige géométrique. » On a eu la preuve déjà, par quelques pages d'Ixion publiées par La revue blanche, que le souffle du poète n'échoue pas à mouvoir la roue éternelle. Nous formulerons, non une critique, mais une préférence : il nous semble que les strophes les plus « régulières » s'adaptent avec plus de précision et plus métalliquement au sujet, et que les dents d'une roue lancée par un ouragan mathématique doivent être équidistantes entre elles et du centre. Mais peut-être est-ce l'humanité du torturé cambrant ses muscles contre l'instrument de sa torture qui fait crier tout son désespoir au moyeu. Si même le livre ne s'était proposé que de présenter « une guirlande des mois avec cul-de-lampe mythologique » tressée par un citadin de Paris avec l'herbe du talus des fortifications et des rayons arrachés à quelques étoiles, il nous semblerait que ce n'est déjà pas là la besogne de tout le monde.

 

Le même jour que cet article, paraissait dans La Plume, une spéculation de Jarry sur le thème d'Ixion que lui inspira le livre de son ami, avec à sa suite la « Tribune Libre » de Fagus.
Voir l'article de Paul Edwards, « La Danse d'Ixion », dans l'Etoile-Absinthe n°91-92 (2001, pp. 61-64).