Articles publiés en avril 2011


 


Wagner, par A. Gill in L'Eclipse n°65, 18 avril 1869

 

Quand Fagus publie ses premiers recueils poétiques en 1898, il commence également une carrière de critique artistique et littéraire. Mais on sait moins que sa première apparition remonte en fait à 1892 et relève de la critique musicale : Fagus n'a que vingt ans quand paraît, dans la Plume de Gaston Deschamps (n°82, décembre 1892), son premier article, signé de son vrai nom — Georges Faillet. Il est intitulé « Les Protestants de la musique » et a pour sujet le wagnérisme. 
Comme nous l'apprend la « Lettre à Willy » de 1929 [« Cher parrain [...] Votre reconnaissant filleul »], c'est l'auteur des Claudines qui introduisit Fagus à la Plume : Fagus exprima aussitôt sa reconnaissance en dédiant son article « à Willy ». Cette entrée dans le monde des Lettres fut aussitôt interrompue par son service militaire et l'on ne retrouvera sa signature, changée, qu'en 1898.
Pour accompagner cet article, voici ce que Henri Strentz, qui fréquentait Fagus à cette époque, disait de ses rapports à Wagner :

« Beethoven, Wagner, Berlioz étaient ses dieux, et il se serait privé de nourriture pour aller saluer au diable Vauvert le vol de l'archange Mozart. Toutefois, son admiration avait des limites et ne l'empêchait pas de s'esclaffer aux lourdeurs du maître de Bayreuth, ainsi qu'à maints passages de la Symphonie fantastique confinant trop à la littérature. Aucune faute de goût ne trouvait grâce devant lui. [...] Wagner, surtout, était l'objet de sa critique impitoyable ; sans cesse, il cherchait les défauts de l'armure du géant ; et, quand il les avait trouvés, il se délivrait par quelques chants d'alouette de l'envoûtement du musicien allemand. »

(Henri Strentz, « Fagus et la musique ». Le Divan n°109, mai 1925, pp.219-226)

 

LES PROTESTANTS DE LA MUSIQUE

 

A Willy.

 

     La France se meurt de protestantisme. On dirait d'une atmosphère malsaine qui s'infiltre en nous — qui obscurcit le génie de la nation.
Le dogme n'a rien à voir, ici : bien moins une religion que la manière d'être d'un peuple, le Protestantisme est l'incarnation de l'esprit des races du Nord — anglicanes ou saxonnes — et l'expression de leur antagonisme avec les races latines, méridionales. Nullement dû à l'influence de la Réforme, c'est lui, au contraire, qui transforma celle-ci, et de ce qu'elle était à son début : une émancipation de l'esprit — la fit ce qu'elle est : une réaction obstinée.
     C'est un mélange de raideur intolérante, issue de la prétention de détenir, malgré tout, toute vérité — de byzantinisme étroit, conséquence même de cette prétention — de lourdeur nébuleuse et glacée, fille du climat.

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     Le Wagnérisme est une forme de cet esprit.
     Ceci non du fait de Wagner lui-même, qui constamment proclama l'absolue indépendance de l'art, et jamais n'entendit être le pontife d'une école. La cause en réside à la fois dans son œuvre et dans le caractère français.
     L'œuvre wagnérien tire et de son caractère profondément germanique, et de sa sublimité même, quelque chose d'absolu, de définitif, tel qu'on ne le peut discuter, et qu'il faut l'admettre ou le rejeter sans réserve.
     Il s'impose tout d'une pièce, tyranniquement, réclame une admiration intolérante et sans partage. Demain, surgirait-il l'œuvre la plus évidemment géniale, les Wagnériens ne pourraient ni l'admettre, ni même admettre la possibilité de son existence. L'avenir est clos pour eux. Les plus tolérants veulent bien concéder qu'en France « l'œuvre d'art de l'avenir » doive différer de la conception wagnérienne, mais dans les détails extérieurs seulement, et sous la condition qu'elle en adopte l'esprit : — nos musiciens ne seront point tenus, par exemple de ressasser les légendes scandinaves, pourvu qu'ils exhument nos vieux romans de chevalerie. (Voyez Catulle Mendès et Alfre Ernst).
     C'est tout le rigorisme protestant. — Et tout son byzantinisme : les commentateurs discutent gravement la genèse de tel leit-motiv, ainsi que des anglicans une phrase de la Bible. Est-ce le « motif de la Nature » qui engendra le « motif de l'angoisse des Dieux » ou celui « de l'épieu » ? et de quelle manière ?… on découvre un « motif du regard de Tristan », un « motif de l'impétuosité de Siegfried ».
Toutes ces prodigieuses oeuvres sont transformées en charades.

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     Puis le caractère français.
     Chez nous, en Art comme en Politique, on a besoin de sentir la poigne d'un maître. Cela évite le souci des initiatives et des responsabilités ; permet les lignes de conduite toutes tracées, les opinions toutes faites, toutes mâchées.
     En musique nous avons niaisement discuté Gluck, Mozart, Rossini, Beethoven ; et quand ils réussirent à l'imposer par la force de leur génie, nous en avons fait des demi-dieux.
     Il était donc naturel, il était fatal que l'aventure se renouvelât à l'égard de Wagner, et que l'ayant conspué tout d'abord, on se servit de son nom pour barrer l'avenir.
     Cela n'empêchera pas le premier tempérament musical assez puissamment organisé de renverser le temple de cette dernière idole — de sortir l'art de l'ornière où s'enlise le wagnérisme et de le pousser en avant. — Mais ne sera-t-il pas trop tard ? le mouvement wagnérien est d'autant plus redoutable que son caractère rétrograde, réactionnaire, est masqué sous des apparences d'émancipation, de rénovation. — Ne serons-nous pas déjà complètement prostestantisés, morts à l'avenir ?

Georges FAILLET

 


in John Grand-Carteret, Richard Wagner en caricatures.
Larousse, 1892.

 

 

Dans son bien estimable blog consacré aux Petites revues, Mikaël Lugan décrit depuis quelques semaines le contenu de la revue Les Guêpes [1909-1912], dirigée par Jean-Marc Bernard et Maurice de Noisay. Aussi a-t-il pu offrir, pour illustrations de certains numéros, quelques collaborations de Fagus aux Guêpes : un poème, « Suffrage universel » (sur lequel nous reviendrons) ; une réponse à une enquête sur Boileau ; enfin, un hommage à Willy, très important pour la biographie de Fagus (et celle de Willy, d'ailleurs François Caradec ne manqua pas cet article) puisqu'il nous révèle qu'il fut l'un des nègres de Willy :

 

[...] Il nous arriva de collaborer à une ou deux Lettres de l'Ouvreuse. Ayant écouté avec attention le concert où nous étions délégué, nous rapportâmes une analyse scrupuleuse… que Willy se borna à truffer de traits d'esprit… Oui, mais, voilà : ce qui n'était que le compte rendu de n'importe quel dilettante exercé et soigneux, ce judicieux truffage l'avait doué du je ne sais quoi d'inimitable qui caractérise les Lettres de l'Ouvreuse. Ç'avait été du Quiconque, ce devenait du Willy. [...]

 

Ce passage, et quelques autres du même article, Fagus les réadapta presque 30 ans plus tard dans sa « Lettre à Willy » parue dans Le Divan (n°52, septembre-octobre 1929) :

 

LETTRE À WILLY

 

     À l’auteur des Claudines.

 

               CHER PARRAIN WILLY-MAUGIS (1)

 

Gauthier-Villars, je pense à vous ! ce royal fleuve,
La Seine, est eau croupie alors que de vous veuve :

 

     Vers 1892, ce ne vous rajeunit (2), je mourais d’envie d’entrer dans la confrérie des plume-pattes (est-ce bête les enfants !). Une chiragre congénitale m’interdisait ces polissages de pieds de biche cousins des polissages de colonne : imbu des Trois Mousquetaires (3) je conçus, d’Artagnan tout neuf, d’aller quereller quelque personnage illustre : vous. D’où missive bien insolente. Et j’attendais vos témoins. Je reçus 3 lignes de pattes de mouche goguenardes me conviant à vous aller serrer la main. Ô quai des Grands-Augustins ! jamais te pourrai-je faufiler sans une humide oeillade ? Je vous y trouvai dans l’exigu réduit de la librairie G.-V. d’où « l’homme au bordsplats » rinçait ses oeils plus céruléens que glaucopides, avec le sublime paysage séquanien aériennement aquarellé dans l’inimitable Maîtresse d’Esthètes. Fruit : peu de matins après, les peuples lisaient dans La Plume (oui : LA PLUME !!) un article (oh, si mauvais ! et que fallait-il donc que vous fussiez puissant !) intitulé Les Protestants de la Musique ; signé : G. Faillet. Bientôt partais-je pour le quartier-Stanislas, à Lunéville… qu’importe ? j’étais la proie du virus. Peu d’ans passent (4), je vous revois (je faisais dans la critique d’art, aussi la musicale) à « un vernissage » ; vous jouiez aux 4 coins, entre d’un côté, Jean Lorrain et son jeune et beau secrétaire, de l’autre : Colette, Polaire, et vous formosum ipse. Peu après, rue de Courcelles… (Ceci me remembre la tactique rossarde vous accusant d’être surtout signataire de vos livres. Une jeune personne (5) a même exhibé (6) aux Nouvelles Littéraires — après narré avec quel labor improbus 20 fois remettait-elle sur le métier — ses vieux cahiers de brouillons, que maculaient rari nantes in gurgite vasto, à peine quelques corrections vôtres. Ce sceptique endurci : moi, présume des cahiers antérieurs. Eh, ma Doué ! n'en dit-on pas autant de Pierre Benoît, Daudet (7), qui plus ? et le sus-nommé H. d'Alméras nous rafraîchit l'histoire du prestigieux créateur promu négrier sous prétexte qu'il naquit nègre !). Bref l'Ouvreuse ne pouvant ubiquiter chez Lamoureux, Colonne, d'Harcourt… il vous avint de me confier un de vos coupons : j'écoutai avec zèle, vous rapportant le c.-r. qu'eût aussi bien rédigé tout autre écouteur zélé. Vous le truffiez d'un je ne sais quoi : magie ! ç'avait été de M. Quiconque : ce devenait de l'authentique Willy. Que je vous en remercie ! moins pour mon nom effrontément inséré entre ceux de Debussy ou d'Indy, que pour la leçon de style.
     Mais à quoi bon perdre le temps ? Oui, Willy est Willy, qui jamais ne sera que Willy (8), et Willy, un être délicieux. Pas seulement un délicieux écrivain, puisque sans fin l'homme y transparaît (9). Qui aiguise à l'exquis toutes qualités françaises : sens du proportionné, de la mesure dans celui du réel, décence : oui, et convenance : ce qui convient, et contient la propriété du terme, bonne humeur justifiant la licence monumentale, probité de l'artisan, et, pour tout résumer : le goût. Sous quoi l'homme, bon, brave, loyal, chevaleresque : Agathon, contribuable français.
     Ainsi joint-il les purs classiques. Soit ce thème : La neuve épouse qu'un mari amoureux mais benêt (10) n'a su faire vibrer, quête çà et là des vibrateurs, mais en vain : revient à son mari, le retrouve devenu idoine. Confiez cette matière aux pattes de X ou Y : quelle ordure, ou quelle platitude ! Vous en tirez, Willy, cette exquisité : Les Egarements de Minne. L'épisode, par exemple, où l'égarée se va déshabiller devant ce gros vieil alcoolique de Maugis : c'eût dû produire une immondice, vous en sortez une élégiaque églogue : Virgile l'eût voulu versifier.
     Bornons-nous. En 1911, les Guêpes de Jean-Marc Bernard vous tressèrent une guirlande votive : par lui, Maurice de Noisay, Charles Rey, Raymonde Delaunois, Henri Martineau, Raoul Monier, Henri Clouard, Jean de Tinan, Lucien Jean, Eug. Marsan, Louis Thomas, Francis de Miomandre, Emile Picard, moi-même. En diptyque à un Hommage à Boileau. Ainsi êtes-vous de ceux, chez Willy, pour qui la postérité commença dès leur vivant. Et, donc, pas besoin même de l'immortalité académique : et encore, qui sait ?

 

Votre reconnaissant filleul,
                    FAGUS.

 

     P.-S. — On me turlupinenthérive ! Eug. Marsan me mande — perseverare diabolicum — s'obstiner sur tranvoie (Tram, M. !) L. Dubech doit perplexer pis que jamais : traduit smoquin ou smoque : veston du soir, ou vêtement à fumer (sic) ; accepte tramway ; mais, 3e p. de l'A. F., déclare (bravo !) comingman « un barbarisme, qui n'existe pas en anglais »… en 1re, Daudet y persévère, comme à breakfast (casse-croûte), loch (estuaire), camping, mail coach… agressivement, Fagus se tord. On me certifie par ailleurs que « notre » autocar (ottocar !), les godons le nomment… char-à-bancs ! Et je traduis jamboree (jambonnerie ?) : frairie ; f.-b. association : assoce ; f.-b. rond : ballon, motocyclette : moto ; bicyclette, bécane ; pull-over (poulet vert ?) ; pardessus ; kiss not me : quichenote, ou pichenette (Cf. J. Christian : Autorité) ; tractionner : traire. 2° Le svastika (« Ainsi soit-il ! ») qui sera la croix gammée, exprime à la fois la rotation du bois mâle dans le creux du bois femelle, engendrant le divin Feu et la révolution de la Terre et celle des mondes. Signe favorable. Une pierre préhistorique écossais le joint à d'autres signes (Mercure de France, 1er septembre : chronique de Glozel). Orienté à rebours : harpons vers « la gauche sinistre », il devient funeste. La czarine Alexandra (sous quelle suggestion ? grava ce dernier sur sa fatale chambre d'Ekatérinbourg. — 3° La lampe antique, crucibulum, creuset à l'huile au centre d'une croisée de bras d'où convergeaient 4 chaînettes de suspens, subsiste dans nos vieilles campagnes : croisien, creusiou, creuse-yeux (Lamartine) : c'est le svastika. — 4° Credere, credero, creux, faits cruciaux, crédit, crédibilité, même origine, que l'ainsi soit-il du svastika.

     2e P. S. L'autre semaine, à une enquête de l'Intran, ma réponse closait sur le nom de M. (suivait le nom d'un éminent confrère). La direction, par discrétion, biffa le nom, conserva l'M. D'autres confrère me demandant si ce M. ne représentait pas une initiale, je me vois obligé de rétablir la réponse intégrale : — « J'eus comme chacun de durs chagrins, sans me souvenir de 8 jours heureux, du moins se suivant. Mais je ne me connais pas, Dieu aidant, une heure d'angoisse ou de tristesse. Pourtant, voici 5 ou 6 ans, une dépression nerveuse (j'avais essayé de traduire Marcel Proust en français) : le docteur Henri Martineau usa d'un traitement héroïque, par deux poisons conjugués : des granules de tétanos (strychnine en grec) et 2 douzaines de bouteilles d'eau de Vittel. 6 semaines après, je chantais comme pinson, et comparais à Pindare les vers de M. Henry Charpentier. »

FAGUS

 

     (1) Descendant direct de l'enchanteur des Quatre fils Aymon.
     (2) Ni moi.
     (3) Voir Alexandre Dumas et Les Trois Mousquetaires, Henri d'Alméras, Malfère, éd.
     (4) Fugit irreparabile tempus.
     (5) Ne serions-nous point nés même en 1872 ?
     (6) L'art. 330 n'est d'ailleurs pas en cause, cette fois.
     (7) Alphonse.
     (8) Tel qu'en lui-même enfin l'éternité… et patati et patata.
     (9) Voir La Bruyère.
     (10) « Un mari fort amoureux, Fort amoureux de sa femme,
     Bien qu'il fût jouissant ne semblait pas heureux… »

 

 

Poème paru dans la Revue Bleue (Revue Politique et Littéraire) n°19 du 4 octobre 1924.

 

EXAMEN DE CONSCIENCE

 

Rêves de fraternités,
Fols désirs entre-heurtés,
Ambitions amputées,
C'est donc vrai que vous mentez ?

J'ai donc vidé toutes bourses,
J'ai desséché toutes sources
Et me réveille indigent,
Gros-Jean plus Gros-Jean qu'avant.

Gaspillé rêves sur rêves
Sans qu'enfin m'ait donné trêve
Le démon qui me soulève :
Ah, qu'il se lasse et m'achève !

        D'autres s'amusent,
        Moi sans envie
        Je flâne et muse,
        Et ainsi s'use
        Pour rien ma vie.

Les fanfares, je m'en moque,
Et pourtant, mon Dieu, pourtant,
Ce cœur sot bat la berloque
Pour tout vendeur d'orviétan
Dont le bon peuple s'éprend.
(Et, le Diable : — Si pourtant
Tu savais en faire autant !)
        Enfant, enfant !

Je ne crois à rien, puis à tout ;
Gobeur comme un vrai sceptique,
Sincère en plein, je m'applique
À me jouer jusqu'au bout :
        Quoi donc ? Mon rôle !
        Mon rôle ! C'est drôle :
Je m'imagine absolument
Être un comédien qui débite
Pour lui tout seul un boniment ;
Je ne me crois pas, je n'habite
Pas en moi ; littéralement
Je me perçois le parasite
D'un autre… Mais lequel, lequel ?
Je forme un produit composite,
La caricature sans sel
De l'autre : moi irréel
Et cependant le seul vrai.
        C'est le maître
        De mon être :
Pourras-tu chasser l'intrus
Et dire à l'époux rêvé :
Ecce, ecce, ecce Deus,
Pauvre, pauvre, pauvre Fagus ?