Articles publiés en octobre 2011


 

Voici la première partie de la deuxième livraison de la chronique « Quiquengrogne », parue dans Les Marges n°158 d'août 1927. Un récit de rêve, genre dans lequel Fagus a commencé à s'illustrer bien avant la « révolution surréaliste ».

 

Ce 11 juillet 1927, saint Norbert Pinochet : consulter le calendrier.

 

C’était une lumineuse nuit d’été ineffablement bleue. Une Tour Eiffel rose, translucide comme un corail, filait vers les étoiles ainsi qu’un projectile, on ne pouvait deviner jusqu’où. Je guidais mon minuscule auto, avec deux passagers en tape-cul. L’un, Lucien Dubech, l’autre, un autre homme de lettres, je ne pouvais deviner qui, et se querellant et gesticulant tant que je tremblais pour l’équilibre. Car nous nous engagions (ou la force nous menant) sur l’une des arêtes de l’obélisque, aiguille de corail, ou sucre d’orge. Nous engagions ainsi : mes deux roues gauches sur la face, l’arête, le rail sud-est, et les deux roues droites sur le rail est. Ainsi, jugez ! Mais, quelle splendeur à mesure qu’on grimpait, s’envolait autant dire, le long du flanc de l’aiguille translucide ! Si, à gauche, tout m’était dérobé par l’enchevêtrement, monotone à la nausée, des croisillons, à droite, s’évasait tout le panorama… de Marseille ! Oui, Marseille, que je n’ai jamais vue. De toutes parts, à perte de regard, un étoilement, croissant à mesure, de prairies, de bois, de parcs, villas, rivières, — tout bleu et vert — traversés (ou pour plus exactement dire) ayant, cette feuillaison géométrique, topographique, ayant pour branchages et rameaux, jaillissant de quelque tronc central masqué par la Tour, une irradiation d’avenues illuminées par des régularités de globes d’électricité.
Et nous gravissions sans fin, la topographie se faisait géographie, cosmographie bientôt. Et nous parvînmes à la pointe de l’aiguille, je dirais presque : sidérale. Il y tournait une monstrueuse sphère bleu azur : un astre ! En cet instant, à je ne pus évaluer quelle prodigieuse altitude ou profondeur, la lune apparut, éblouissante, au Zénith même. Le vertige me saisit, cependant que nous roulions — dès lors tête en bas — à l’assaut de la sphère : — Il va falloir redescendre, le centre de gravité se déplacera, que le sang-froid me lâche, qu’une fraction de seconde faiblissent mes poignets, dégringolade, et quelle ! cul par-dessus tête. Et pendant ce temps, mes deux bonshommes de passagers d’arrière-train, disputaient et gesticulaient de plus belle ! Oh, quelle angoisse ! une ceinture de fer m’étranglait les reins, je me sentais des picotements partout, et l’estomac me tombait dans le ventre comme un boulet. Et voici que tout à coup une voix me dit : — Ne crains rien : tu vois bien, c’est un gyroscope ! Effectivement la gigantesque sphère, virant sur ses pôles, nous aspira dans sa révolution. D’où nous nous retrouvâmes redescendant à reculons le long du pilier ouest. Dès lors, le panorama fut la mer, une mer plane, lumineusement bleu sombre sous l’azur lunaire, sillonnée d’un étoilement de bateaux illuminés filant vers tous les points de l’Orient-Occident (les rhumbs, eût traduit M. Paul Valéry). Puis, enfournement dans le noir. Et je me retrouvai sur mes jambes, à Paris, près du canal Saint Martin, quai de la Villette. Mes insupportables compagnons ? Évanouis. Mais, quel pouvait être le second ? Je compris à l’instant que c’était Léon Deffoux ! Et la même voix m’expliqua : — Naturellement : L. D. les mêmes initiales, c’est bien plus commode pour marquer le linge (!!). Sur une muraille d’usine, je lus : Établissements Marseille et Cie. C’en était trop sans doute : je m’éveillai. O Casteldor ! Mais si c’eût été Léon… Daudet !

 

Léon Daudet, à cette époque, a disparu… Léon Daudet (1867-1942), fils d'Alphonse et directeur de L'Action Française, est un évadé. Il convient de rappeler l'affaire :

 


L'Action Française du 15 juillet 1927
"Vu et approuvé. Léon Daudet. Juin 1927
Par monts et par vaux. Joseph Delest. Juin 1927."

 

Suite à la mort de son fils Philippe en 1923, Léon Daudet porte plainte pour homicide volontaire contre des fonctionnaires de la sécurité générale et accuse de faux témoignage le chauffeur du taxi dans lequel son fils avait été trouvé mort. Le 14 novembre 1925, Léon Daudet est condamné à 5 mois de prison pour diffamation envers le chauffeur Bajot. Le 13 mai 1927, c'est la révision du procès. Thèse de Léon Daudet : son fils est mort assassiné, victime des ennemis de son père. Son pourvoi est rejeté. Il est alors invité à se constituer prisonnier le 10 juin pour purger sa peine, ce qu'il refuse : « Un père qui a défendu la mémoire de son enfant lui ferait un affront en se prêtant bénévolement à l'accomplissement de l'iniquité. » Quelques personnalités des arts et des lettres, dont Anna de Noailles, Paul Bourget, Paul Valery, Henry Bernstein, protestent contre l'emprisonnement de Léon Daudet « dont le crime est d'avoir été désespéré par la mort atroce d'un enfant » et demandent sa grâce. Il est finalement arrêté le 13 juin.
Le 25 juin 1927, il sort de prison lors d'une évasion involontaire orchestrée par les Camelots du Roi : une mystification téléphonique dans laquelle un faux Ministre de l'Intérieur appelle le directeur de la Prison de la Santé pour lui apprendre la décision de faire libérer immédiatement Daudet, son collaborateur Delest et le secrétaire général du Parti Communiste Semard.

 


L'Humanité du 26 juin 1927

 

Voici le récit qu'en fait Le Gaulois dans son édition du lendemain :

 

Hier, à midi un quart, M. Catry, directeur de la prison de la Santé, était appelé au téléphone. « Allo ! ne quittez pas, lui disait une voix. M. le ministre de l'intérieur désire vous parler. » M. Catry attendait durant quelques secondes, et bientôt : « C'est le ministre qui est à l'appareil. Voici. Nous venons de décider, en conseil des ministres, la libération immédiate de MM. Léon Daudet, Delest et Semard. Vous accomplirez votre mission à l'égard des détenus royalistes d'abord, puis à l'égard du communiste. Veuillez agir vite, car nous désirons prévenir toute manifestation sur la voie publique. Dans une demi-heure vous voudrez bien faire téléphoner à mes services pour le rapport. Je pars déjeuner, mais les renseignements que vous communiquerez me seront transmis d'urgence. » M. Catry, perplexe et quelque peu méfiant, patientait pendant une dizaine de minutes et demandait, à son tour, le ministère de l'intérieur. La communication s'établit aussitôt. « Je désire parler à M. Sarraut. C'est le directeur de la Santé. » Attente brève, puis, au bout du fil : « J'écoute. C'est M. Catry ? » « Oui. » « Ici, un attaché du cabinet. » « Est-il vrai, monsieur, que je doive libérer sans retard MM. Daudet, Delest et Semard ? L'ordre étant inattendu, je tiens à me le faire confirmer. » « Mais agissez vite, monsieur le directeur ! Le ministre, qui vient de partir, vous a téléphoné devant moi. La décision ne fait aucun doute. Procédez à la levée d'écrous sans papiers, comme pour Girardin. » En effet, il y a huit jours, le communiste Girardin, qui faisait la grève de la faim, fut libéré par un ordre transmis téléphoniquement, et sans les formalités usuelles… Alors M. Catry, rassuré, raccrocha le récepteur, coiffa son képi galonné d'argent et alla aviser de la bonne nouvelle MM. Daudet et Delest, qui étaient à table, puis M. Semard. Les préparatifs furent prompts, les adieux, cordiaux, abrégés, et les portes de la prison s'ouvrirent toutes grandes. Les deux agents qui sont habituellement de service non loin arrêtèrent un instant la circulation. Le chauffeur d'une automobile qui stationnait non loin fut hélé, les libérés prirent place dans la voiture et, précédant M. Semard — qui (respect scrupuleux des instructions officielles) devait partir une demi-heure plus tard — MM. Daudet et Delest roulèrent dans une direction… demeurée inconnue. M. Catry téléphonait aux services pénitentiaires que sa mission était accomplie. Un fonctionnaire aimable prenait note et remerciait. Le tout n'avait pas demandé une heure.
Peu après, M. Catry était convoqué au ministère de la justice, où M. Mouton, directeur des affaires criminelles, lui faisait connaître qu'aucune mesure de libération n'avait été prise en faveur des prisonniers.

Une mystification organisée

Or, le ministère de l'intérieur et la Sûreté générale n'étaient pour rien dans toute cette affaire. D'après ce qu'on nous dit à l'Action Française, les camelots du Roi s'étaient assuré de onze lignes téléphoniques, parmi les douze qui fonctionnent au ministère de l'intérieur, et s'étaient partagé la besogne de telle sorte que nulle d'entre elles pût être libre pendant le laps de temps nécessaire, à l'exception d'une seule. Cette dernière devait évidemment jouer entre des comparses, dont l'un brancherait la communication sur celui — ou ceux — qui figurerait tour à tour le ministre de l'intérieur et l'un de ses collaborateurs. Ainsi la place Beauvau et la rue des Saussaies se trouvaient placées téléphoniquement, pendant une heure, sous la surveillance discrétionnaire d'adversaires habiles et facétieux [...]

 


Dessin de Jacques Sennep paru dans
L'Action Française
du 1er juillet 1927

 

Ainsi Léo Daudet, tout en continuant à écrire chaque jour dans L'Action Française, reste introuvable. Sous le titre « À la recherche de Léon Daudet », le journal royaliste, rend compte quotidiennement, et narquoisement, des déploiements de police sur tout le territoire et à l'étranger, des contrôles d'automobiles opérés dans des dizaines de villes. « Décidément, cette auto fantôme aura été vue par des visionnaires, dans tous les coins de la France. Attendons-nous à apprendre que le Mont-Blanc a été assiégé par la force armée, pour cerner nos amis réfugiés dans un des sous-marins de la Mer de glace », s'amuse-t-on le 14 juillet. Ailleurs on évoque le fil télégraphique comme moyen d'évasion.
L'un des compte-rendus (le 3 juillet) de la traque des deux fugitifs évoque, comme Fagus, les initiales L. D. … :

 

Nous avons dit hier que l'on avait mis toute la police sur pied à Cherbourg pour l'arrestation éventuelle de Léon Daudet. C'est qu'il s'agissait d'une piste sérieuse ! Qu'on en juge :
De Carentan était signalée une auto marquée des initiales L. D. Cette auto transportait un monsieur et une dame. Nul doute qu'il ne s'agit de M. et de Mme Daudet.
L'auto fut repérée à son arrivé à Cherbourg et filée dans les rues de la ville. À l'hôtel où elle s'arrêta, on laissa M. et Mme L. D. descendre tranquillement et entrer. Quand on eut la satisfaction de les savoir dans la souricière, on prit toutes les dispositions pour l'arrestation. Mais quand la police se présenta au contrôle de l'hôtel, elle apprit que M. L. D. était tout simplement M. L. Duboyle, employé de la White Star Line, très connu à Cherbourg dans les milieux maritimes. Les policiers étaient si dépités qu'ils ont attendu que M. Duboyle sortit de sa chambre pour s'assurer qu'il n'était pas Léon Daudet.
Mais le garagiste de Carentan, qui a signalé la voiture L. D., va-t-il être poursuivi pour mystification ?

 

Exilé à Bruxelles, Léon Daudet ne rentrera en France qu'en janvier 1930…

Au moment de cette affaire, quelques journaux rappelèrent un précédent du 24 avril 1912 : un autre camelot du Roi, Norbert Pinochet — dont Fagus, en ouverture de son texte, fait un saint — usa également du téléphone et prit l'identité du Président du Conseil Raymond Poincaré auprès du Ministère de la Justice pour faire libérer Gabriel de Baleine, alors prisonnier depuis quatorze mois pour avoir injurié M. Ausset, président du tribunal correctionnel de la Seine. Cette mystification fut racontée en détails, dès le lendemain, lors d'une réunion des Camelots du Roi, par Bernard de Vesins.

 

 

Nous n'avons trouvé que peu d'informations sur Norbert Pinochet (1890-1966) : lointain cousin, semble-t-il, du chef d'état chilien, il fut, en 1910-1911, gérant du Coup de fouet, organe de la jeunesse de l'Action Française. Il est candidat « anticollectiviste » aux élections municipales du 3 mai 1925, pour le quartier de la Roquette du 11e arrondissement de Paris ; il ne recueille que 2,4% des suffrages. La veille de ces élections, il avait été agressé (apparemment projeté dans une vitrine) et blessé en sortant d'une réunion de propagande. Entre 1925 et 1927, il fréquente la Conférence Mollé-Tocqueville, où il s'exprime sur des sujets bien sérieux : la politique financière du gouvernement, les complicités dont bénéficie Abd-El-Krim, les zoniers, les élections sénatoriales, le communisme… Le 28 juin 1927, il fait parvenir à Raymond Poincaré une lettre demandant la grâce de Daudet, Delest et Sémard :

 

Le précédent de 1912 a forcé la loi ; les trois libérés de samedi doivent, eux aussi, bénéficier de votre clémence, sinon mon devoir m'ordonne de me tenir à votre disposition pour occuper sans délai la cellule réservée à M. Léon Daudet.

 

Le 30 juin 1927, il donne, au Club du Faubourg, en la salle des Sociétés savantes, une conférence intitulée : « Comment j'ai remplacé M. Poincaré ».
Le 6 mai 1929, il est à nouveau candidat aux élections municipales, toujours quartier de la Roquette et fait le même faible score qu'en 1925.
Pour compléter le portrait de cet extravagant, citons encore ce filet paru dans l'hebdomadaire satirique Cyrano du 14 février 1926 :

 

 


Joris-Karl Huysmans

 

Deuxième partie de la première chronique « Quiquengrogne » (Les Marges n°157, juillet 1927) :

 

HYPOCRITE LECTEUR, MON SEMBLABLE…

 

Je feuilletais rue d’Arcole le Adolphe Van Bever de Paul Léautaud, que venait de « lancer dans le peuple » Champion à l’intention des Amis d’Édouard. Un quidam me rencontre et dit : Comment osez-vous garder quelque sympathie, vous qui… (ici l’énuméré de mes nombreux mérites) pour cet individu qui… (ici l’énuméré de ses horreurs inclytes) ?
Or je revenais d’assister à la messe dite pour le repos de l’âme de Joris-Karl Huysmans. Je passe en somme pour bon chrétien, honnête homme, et, à titre d’écrivain, gendelettre fort peu. Voici cependant l’itinéraire moral de ma matinée, tel que, le samedi suivant, mon confesseur n’en connut pas le quart (1).
9 h. 1/2. Je lâche le bureau, sous couleur d’aller à l’Hôtel-Dieu mener panser ma patte : mensonge. Je prends soin d’ailleurs de côtoyer l’Hôtel-Dieu : hypocrisie. J’entre à Notre-Dame faire un bout de prière, puis me hâte vers Saint-Séverin. C’est œuvre pie, pensè-je, qu’ont accomplie Léon Deffoux par ses opuscules, Henri Martineau par son numéro du Divan : car moi-même m’étais demandé si la conversion de Huysmans avait été vraiment sincère et non littéraire, ébranlé que je restais par les horreurs vomies par le « Mendiant Ingrat » ? Ah, ce Léon Bloy, faux grand écrivain, faux bonhomme, faux pauvre, faux chrétien !… — Eh eh, Fagus, et cette vieille charité chrétienne ? C’est égal, je me dois d’autant plus d’aller prier pour Huysmans, que je fus un dévot de Là-Bas et À Rebours, devant même qu’ils parussent en librairie. — Parfait. En outre, je rencontrerai des confrères. Messes de mort, mieux que banquets, onéreux et gastralgiques, cela ne nous représente-t-il pas les derniers salons où l’on cause ? De plus, nous entendrons du pur chant grégorien. Toujours pour rien. Dix heures vont sonner : juste, Léon Deffoux ; certitude de ne pas être omis au palmarès. Bavardage bref. Sur tout, sauf Huysmans. Spécialement sur les amis. Je trouve le temps d’y loger au moins deux médisances, dont l’une constitue peut-être une calomnie. Sans l’avoir trop fait exprès. Je pénètre. Eau bénite. Prière : Très Sainte et très Auguste Trinité… Cependant à la fois je me baigne avec gourmandise dans la délice des verrières flamboyantes et des piliers splendides. L’horloge tinte : — À 10 heures comme à toute heure, et comme à ma dernière heure, béni soit le Nom du Seigneur. À la fois les officiers d’église achèvent de tendre le parvis de l’autel : tiens, pas de catafalque ? Il faudra donc nous (me) exempter de l’aspersion, geste décoratif où je réussis. Plusieurs confrères, arrivés déjà, ou survenant, s’installent aux tous premiers rangs, en évidence, et d’où prestement on se dégage, lors de l’interminable défilé. Non : moi je me place modestement au milieu, dans une rangée encore solitaire. Orgue. Clergé. M. le Chanoine Mugnier expose sur son crâne un duvet blanc pareil à un capitule de pissenlit s’envolant :

Voici le soir charmant où vibrant sur sa tige,
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir…

Ah, ce Baudelaire !… Tout le monde s’est levé : tiens, X…, il est d’Israël, pourvu que se trompant de temple il ne s’aille point coiffer. Non. Je m’absorbe dans l’office. Des confrères incessamment opèrent leur entrée. Tout ce qui demeurait de libre se meuble. Poignées de mains. Les en-avant se retournent… excepté X qui est d’Israël. André Thérive intercale contre ma droite son profil de jeune doctrinaire dodu. J’ai précisément à lui demander… Non ! je ne veux pas même l’apercevoir. Je suis l’office avec une réelle ponctualité, tout à la pensée de Huysmans. Seulement, à l’Agnus Dei, je ne puis me retenir d’évoquer le cadavéreux Dona eis requiem des églises bretonnes, (où le « tombeau » est en permanence) en faveur des péris en mers. L’absoute : l’abbé Brémond. Tiens, plus jeune que je ne croyais. Va-t-il se souvenir du rituel ? Méchant : et sa messe de chaque matin. L’abbé Brémond a prononcé l’absoute avec une onction et une autorité qui émeuvent… Moment de désarroi : puisque pas de goupillon. Mais un défilé. Tiens, moins d’affluence que je n’eusse cru : hé, les confrères se réservent pour le clouage de plaque de dimanche, où fonctionneront les cinémas. Seulement, des fillettes du catéchisme nous dévisagent : je me remémore le vers de Laurent Tailhade.

Il savoure l’orgueil de voir des gens de lettres.

Ce n’est qu’enfant de 12 ans : je n’en savoure pas moins l’orgueil réciproque. Pour me punir de tant de pensées profanes, je m’impose de réintégrer le Bureau sans m’attarder. Oui, mais, devant le porche, voici Pierre Lièvre qui me remercie, venant de recevoir ma récente plaquette. Poignée de mains à Zavie, qui ne l’a pas reçue encore, et à Louis Dimier, à qui je demande son adresse actuelle afin de la lui envoyer. Ah ! Thérive ! en grande conférence avec François Fosca, mais où Huysmans n’entre pas en cause. J’essaie en vain de le retenir : — Ils sont tous distraits ! me lâche cette bonne rosse de Zavie. De plus en plus honteux, je m’esquive. Au coin de la rue du Petit-Pont, je songe aussi, que naguère, nous croisions-nous là, sortant de nos bureaux, ce délicieux poète Georges Périn, mort, lui, dans une si injuste obscurité. Mais j’aperçois — parole ! un passant — ouvrant une plaquette timbrée de la rose rouge de Bernouard. Si c’était la mienne ! Honteux plus que jamais, je repasse devant Notre-Dame, cette fois sans y oser pénétrer.

(1) Parce qu’il faut déblayer, d’abord. Puis, comme on n’a généralement, faute d’occasion, ni assassiné, ni faux-monnayé (le gouvernement s’en charge, par bonté d’âme), on oublie un tas de broutilles. Dont immédiatement après on se ressouvient pour apercevoir leur importance. Et ceci fait bien voir l’orgueilleuse erreur des jansénistes en leur horreur de la fréquente communion.

 

Cette messe pour le vingtième anniversaire de la mort de Joris-Karl Huysmans, à laquelle Fagus assista, eut lieu le jeudi 12 mai 1927 à l'église Saint-Séverin de Paris.

Le « clouage de plaque de dimanche » : l'inauguration, le 15 mai 1927, de la plaque commémorative sur la maison de Huysmans.

La « plaquette timbrée de la rose rouge de Bernouard » : Le Sacre des Innocents de Fagus, imprimé « dans les ateliers de François Bernouard le vingtième jour d'Avril mil-neuf-cent-vingt-sept ».

Le « Adolphe Van Bever de Paul Léautaud, que venait de « lancer dans le peuple » Champion à l’intention des Amis d’Édouard » : Paul Léautaud, Adolphe Van Bever. Editions Champion, coll. Les Amis d'Edouard n°114, 1927.

« Léon Deffoux par ses opuscules » : le dernier en date à ce moment, Léon Deffoux, J.-K. Huysmans sous divers aspects. Editions G. Crès & Cie, 1927.

« Henri Martineau par son numéro du Divan » : le n°129 du Divan du 12 mai 1927, Le souvenir de J.-K. Huysmans (contributions de Henri Brémond, Paul Valéry, Lucien Descaves, Léon Deffoux, Rachilde, l'abbé Mugnier, etc).

 


Le Gaulois des 13 et 16 mai 1927

 

 

 

Ainsi commençait la chronique « Quiquengrogne » de Fagus, dans le n°157 des Marges de juillet 1927 :

 

On palabre fort des « droits d’auteur ». J’observe tout d’abord qu’il ne semble pas qu’on ait évoqué Les Majorats Littéraires, de Proudhon. Nul doute que, sorti d’un tel cerveau, ce livre ne soit capital en la matière. Hélas, je ne l’ai pas lu, sinon peut-être mon opinion eût-elle changé. Les autres l’ont-ils lu davantage ?
À mon avis, la propriété littéraire est la seule qui ne soit pas. Dévot de l’héritage sous toutes ses formes (j’ai d’ailleurs renoncé aux miens, mais ceci est une autre histoire). Puisque nous héritons de tous nos ancêtres, toutes tares comme toutes vertus. C’est même ce que les catholiques qualifient de péché originel, et réversibilité des fautes et mérites, mais ceci aussi est une autre histoire.
L’écrivain, spécialement le poète, n’est pas un citoyen pareil aux autres. Je spécifie le poète parce que, à l’encontre du romancier, du peintre, des artistes en général, il sait n’avoir rien à attendre matériellement de son génie.
Du moins de son vivant.
Même dans la Société cul par dessus tête à travers quoi nous tourneboulons, le paysan hérite loyalement du champ de son père : il l’a retourné dès l’enfance. Le fils du typographe apprit de son père comment lever la lettre, et, désertât-il son art, toujours lui en demeure-t-il certaine méthode indestructible. Le fils du financier, à la fois que les millions de papa baron, recueille l’art et la manière de les faire encore multiplier. Le romancier même, et l’écrivain en général, son fils ou sa fille, fait sinon du roman, du moins de la littérature.
Mais le poète arrive en accident. Baudelaire a écrit : en catastrophe, avec à peine quelque exagération. Inutile d’en détailler les exemples ; ils sont aussi notoires qu’innombrables, et Théophile Gautier notait déjà que l’un des rares (il dit : le seul, mais exagère aussi) poètes que ses parent aient voulu résolument poète aura été Chapelain, le Chapelain de la Pucelle. Non, le poète ne doit rien à ses parents, hors ce que tous les enfants doivent.
Quant à ses enfants à lui, on compte les Guy-Charles Cros, les Léon Daudet, les Louis Racine. Les rares qui ne finissent pas misérablement de par quelque obscure Némésis (par bonheur les poètes ont rarement des enfants), c’est dans des terroirs adjacents ou extérieurs qu’ils prospèrent. Baudelaire, fils de Baudelaire, essayez de supposer ce blasphème ! Ainsi les enfants du poète n’auraient-ils droit, équitablement, qu’à ses meubles, quand il en laisse. Même ses livres devraient être vendus, ou, mieux, légués aux héritiers licites, les étudiants par exemple.
Nous reçûmes naguère la pénible leçon d’un fils de grand homme, venant, certes dans les plus filiales intentions, au cours d’une monographie tout apologétique, nous révéler que son père avait fini alcoolique : ce que nous ignorions tous et nous reste bien indifférent. Parallèlement, les héritiers de George Sand prétendent interdire la mise au jour de tous papiers donnant à entendre que la bonne dame de Nohant ne fut pas exactement une typesse dans le genre de la Pucelle d’Orléans. Main-mise intolérable.
L’écrivain, le poète, est un homme public, il l’a voulu ainsi : donc son héritier est le public. Je rends au public ce qu’il ma prêté, écrivait La Bruyère, parole plus profonde qu’il ne pensait lui-même.
Et qui me ramène à mon point de départ. Nul n’ignore que La Bruyère fit cadeau de son manuscrit à la fillette de son éditeur pour sa dot. En ce temps, les éditeurs n’avaient rien du nouveau riche (1). La Bruyère pouvait être généreux, le prince de Condé lui assurait largement la matérielle. Et il ne nous en faut pas plus et nous n’avons pas droit à davantage.
Je m’évoque en effet dans ces époques logiques. Avec du génie, je me fusse appelé La Fontaine : la suave existence, d’ailleurs familiale en rien : et La Fontaine en nos tristes temps s’appelle Paul Verlaine ou Maurice de Faramond — Parallèlement, pouvu, lui, de goûts bourgeois, Jean Racine, historiographe du roi, ne laissa pas à ses enfants l’héritage d’un fermier-général, et c’eût été indécent,

Parmi de si grands noms je n’ose me placer

À mon ambition eût suffi la fortune de ces autres enfants du peuple, Marmontel, académicien avant 30 ans, Gresset, et ce Gilbert si barbouillé par le menteur Alfred de Vigny, et qui périt des suites d’une chute de son cheval en son appartement de la rue de la Jussienne, le quartier chic d’alors, à moins que ce ne soit dans nos vide-bouteilles de la barrière Montparnasse : on n’est pas fixé. Aucun d’eux ne laissèrent d’héritage, que je crois. Le poète doit-il laisser héritage ? Un des durs reproches à Victor Hugo, c’est d’être décédé millionnaire. Pouah !
J’écris ceci de façon désintéressée, et par quelque sorte ironique. Il me reste un fils. Il n’est pas poète, Dieu soit loué ! Je lui ai passé en consigne de venger la vie plutôt misérable de son père. Et, persuadé qu’une fois icelui mort ses écrits et tout ce qui s’y rattache fructifiera, il est bien décidé, d’autant qu’il est obéissant, à faire suer de l’or — et qui ne soit pas papier — aux éditeurs, biographes, monographes, photographes : et ce sera justice, et ainsi soit-il.

(1) « Et toi ton éditeur à l’hôpital réduit ! »

 


Tour Qui qu'en grogne de Bourbon-l'Archambault. Photo : Jean-Louis Zimmermann

 

Nous nous apprêtons à rééditer en ce blog la chronique « Quiquengrogne » que Fagus tint, durant le second semestre 1927 puis de septembre 1932 à novembre 1933, dans la revue Les Marges d'Eugène Montfort.

Il convient tout d'abord d'expliquer cette expression « Qui qu'en grogne », renvoyant à ce Moyen-âge que Fagus aimait tant.

@ Elle fut popularisée par Victor Hugo, ou plutôt par ses éditeurs : en septembre 1832, ceux-ci annoncent, à paraître pour l'automne, un roman intitulé La Quiquengrogne et citent une lettre que leur a adressée Hugo :

La Quiquengrogne est le nom populaire de l'une des tours de Bourbon-l'Archambault. Ce roman est destiné à compléter mes vues sur l'art du moyen âge dont Notre-Dame de Paris a donné la première partie.
Notre-Dame de Paris, c'est la cathédrale ; Quiquengrogne, ce sera le donjon. L'architecture militaire, après l'architecture religieuse. Dans Notre-Dame, j'ai peint plus particulièrement le moyen-âge sacerdotal ; dans La Quiquengrogne, je peindra plus précisément le moyen-âge féodal [...]

Annoncée longtemps, cette œuvre ne vit jamais le jour. Son titre fut finalement repris par un certain Emile Chevalet en 1846 pour un roman qu'accompagnait une lettre-préface de… Victor Hugo.
Voir à ce sujet la très intéressante étude de Françoise Chenet : « La Quiquengrogne : histoire d'un titre ».

 

 

Le terme se mit alors à désigner, dans le milieu des lettres, une œuvre annoncée mais qui ne sera jamais écrite ou publiée.
C'est ainsi que Théophile Gautier explique en 1863 dans son Avant-propos au Capitaine Fracasse :

Voici un roman dont l'annonce figurait, il y a une trentaine d'années déjà, — le temps marche si vite ! — sur la couverture des livres de Renduel, l'éditeur à la mode alors. La publicité naïve encore se servait de ces moyens primitifs pour attirer l'attention sur les œuvres futures, et inscrivait au revers des œuvres présentes des titres qu'on choisissait retentissants ou bizarres, suivant le goût de l'époque, sans que l'auteur eût toujours un plan bien arrêté et fût en mesure de tenir immédiatement  cette vague promesse. On dresserait un curieux catalogue de ces romans qui n'ont pas été faits et dont le plus célèbre est La Quiquengrogne de Victor Hugo. Il faudra désormais rayer Le Capitaine Fracasse de cette liste. 

Robert de Montesquiou, en 1911, dans sa préface à La Petite Mademoiselle,  prévient :

Ce qui suit, toutes proportions gardées, à moi, modeste, ce fut longtemps ma Quiquengrogne.

Encore en 1923, Henri de Régnier, fait du titre de Hugo le principal représentant des œuvres fictives :

Tous les poètes ont ainsi laissé des œuvres en projet et dont il ne nous reste guère qu'un plan ou un titre. Hugo a son Quiquengrogne. Qu'est-il advenu de Le Spirale de Flaubert, ou du Vieux de la Montagne de Villiers de l'Isle-Adam ?

Tous les poètes, et même Fagus dont Lucifer, annoncé durant trente ans, ne parut jamais. Frère Tranquille, La Guirlande à l'épousée, sa traduction des Eglogues de Virgile mirent, depuis leur premier avis d'une parution prochaine, près de vingt ans à voir le jour…

@ Pourquoi la tour de Bourbon-l'Archambault, à laquelle fait référence Hugo, fut-elle nommée Qui qu'en grogne ? Tout simplement parce que le duc Louis II, qui la fit construire vers 1385, répondit aux bourgeois qui s'opposaient au projet : « On la bâtira, qui qu'en grogne ! ».
On rencontre presque la même histoire pour la tour Quiquengrogne de Saint-Malo (construite vers 1498), dont il est question dans le roman d'Emile Chevalet. Ainsi la reine Anne de Bretagne aurait déclaré aux Malouins qui s'y opposaient : « Quic en groigne, ainsi sera : c'est mon plaisir », mots qu'elle fit même graver sur la tour et qui furent effacés à la Révolution.
Quelques autres constructions furent ainsi baptisées, dont une que Fagus a très certainement visitée : le château de Moyen, dit Qui qu'en grogne, situé à une quinzaine de kilomètres de Lunéville, où Fagus fit son service militaire. Ce château fut inscrit aux monuments historiques quelques mois seulement avant le début de la chronique de Fagus…

 


gravure du château de Moyen, par François Collignon

 

@ Quand le duc Louis II emploie l'expression de bravade, elle existe certainement depuis longtemps et est devenue familière. Ainsi trouvons-nous chez nos trouvères de nombreuses formules en qui qui… :

Qui qu'en groigne = Tant pis pour qui s'en fâche
Qui qu'en grousse < du verbe grousser (< crocitare) = Tant pis pour qui gronde/murmure
Cui qu'en peist < du verbe poiser = À qui que cela puisse peser/ennuyer/déplaire > expression à l'origine du nom Quincampoix plusieurs fois donné à un moulin ou une rue…
Qui qu'en rie, Qui qu'en grumelle, Qui qu'en die, Qui qu'en tonne etc.

Plusieurs de ces expressions se rencontrent par exemple dans la Chanson de Roland, que Fagus traduisit.

Citons, parmi les auteurs du XIXe siècle qui reprirent l'expression, l'un des maîtres de Fagus, Paul Verlaine :

Prince ou princesse, honnête ou malhonnête,
Qui qu'en grogne et quel que soit son niveau,
Trop su poète ou divin proxénète,
Je suis pareil à la grande Sappho.

(in Parallèlement, envoi de la « Ballade Sappho »)

Bonne et belle, n'importe qui
Qu'en grogne
Et m'en sais gré, quiriquiqui
Oui qui qu'en grogne.

(« Je suis un poète entre deux Femmes… » in Lettres inédites de Verlaine à Charles Morice)

Tristan Corbière commence ainsi son poème « Le Douanier » des Amours Jaunes :

Quoi, l'on te fend l'oreille ! est-il vrai qu'on te rogne,
Douanier ?… Tu vas mourir et pourrir sans façon,
Gablou ?… — Non ! car je vais t'empailler — Qui qu'en grogne ! —

Jules Barbey d'Aurevilly paraît avoir été un habitué de l'expression :

Ah ! le temps nous mutile toujours ! mais comme je n'ai que ma parole et que je vous ai promis une Dominicale, vous l'aurez, vrai Dieu ! qui qu'en grogne.
(Lettre à Trébutien in Correspondance générale IV (1854-1855. Annales Littéraires de l'Université de Besançon, volume 298. 1984.)
[...] il fallait ce lunatique irrésistible qui finit par les emporter dans sa nuée, les plus récalcitrants, les plus lourds à soulever, les plus attachés à la terre, et qui fait jouer un jour, et qui qu'en grogne, sa tragédie devant dix villages rassemblés !
(in Les Oeuvres et les Hommes, 4e partie : Les Romanciers. Amyot, 1865)
Je ne suis pas un pamphlétaire, je suis un critique de littérature qui dit la vérité qui qu'en grogne…
(Lettre à Bourdilliat, 1874, Corr. 7, p.251)
M. Henri Becque, le joueur, c'est le cas de le dire, fait jouer sa pièce, depuis huit jours, à ses frais, risques et périls, et qui qu'en grogne ?
(in Théâtre contemporain. Tresse & Stock, 1892)
[...] il n'ya plus qu'à savoir si nous avons, malgré l'horreur de son livre, un poète de plus dans M. Richepin.
Eh bien, je dis sans sourciller — et qui qu'en grogne — que nous l'avons.

(in Les Poètes. A. Lemerre, 1893)
Oui ! c'est cette conception chrétienne, devenue une fatalité en littérature, et qui force le poète athée à être chrétien qui qu'en grogne (et il en grogne toujours !), le temps qu'il y touche, qu'a essayé d'entamer Maurice Bouchor [...]
(in Poésie et Poètes. A. Lemerre, 1906)

Enfin, de Fagus lui même, citons intégralement la dédicace à Gandilhon Gens d'Armes parue dans la Muse Française en 1930 et contenant le mot :

Je, Fagus,
Lègue, nonobstant qui qu'en grogne ou s'en gendarme
Et qu'en die Aristote ou le docte Epicharme :
À Vénus Astarté les amoureuses armes,
Aux belles nos serments, nos transports et nos larmes,
Au trop placide époux les salubres alarmes,
Au tribun gonflé d'air les fastueux vacarmes,
Aux Suisses papalins les farouches guisarmes,
L'odeur forte des pieds aux vertueux gendarmes,
À Monsieur de Stendhal la Chartreuse de Parme,
À feu Barrés l'hôtel de sa rue de Viarmes,
Versailles à Nolhac, à Valéry les Charmes,
La Chanson de Roland à Gandilhon Gens d'Armes:
Et je signe « Fagus » et timbre de mes armes.