Tour Qui qu'en grogne de Bourbon-l'Archambault. Photo : Jean-Louis Zimmermann

 

Nous nous apprêtons à rééditer en ce blog la chronique « Quiquengrogne » que Fagus tint, durant le second semestre 1927 puis de septembre 1932 à novembre 1933, dans la revue Les Marges d'Eugène Montfort.

Il convient tout d'abord d'expliquer cette expression « Qui qu'en grogne », renvoyant à ce Moyen-âge que Fagus aimait tant.

@ Elle fut popularisée par Victor Hugo, ou plutôt par ses éditeurs : en septembre 1832, ceux-ci annoncent, à paraître pour l'automne, un roman intitulé La Quiquengrogne et citent une lettre que leur a adressée Hugo :

La Quiquengrogne est le nom populaire de l'une des tours de Bourbon-l'Archambault. Ce roman est destiné à compléter mes vues sur l'art du moyen âge dont Notre-Dame de Paris a donné la première partie.
Notre-Dame de Paris, c'est la cathédrale ; Quiquengrogne, ce sera le donjon. L'architecture militaire, après l'architecture religieuse. Dans Notre-Dame, j'ai peint plus particulièrement le moyen-âge sacerdotal ; dans La Quiquengrogne, je peindra plus précisément le moyen-âge féodal [...]

Annoncée longtemps, cette œuvre ne vit jamais le jour. Son titre fut finalement repris par un certain Emile Chevalet en 1846 pour un roman qu'accompagnait une lettre-préface de… Victor Hugo.
Voir à ce sujet la très intéressante étude de Françoise Chenet : « La Quiquengrogne : histoire d'un titre ».

 

 

Le terme se mit alors à désigner, dans le milieu des lettres, une œuvre annoncée mais qui ne sera jamais écrite ou publiée.
C'est ainsi que Théophile Gautier explique en 1863 dans son Avant-propos au Capitaine Fracasse :

Voici un roman dont l'annonce figurait, il y a une trentaine d'années déjà, — le temps marche si vite ! — sur la couverture des livres de Renduel, l'éditeur à la mode alors. La publicité naïve encore se servait de ces moyens primitifs pour attirer l'attention sur les œuvres futures, et inscrivait au revers des œuvres présentes des titres qu'on choisissait retentissants ou bizarres, suivant le goût de l'époque, sans que l'auteur eût toujours un plan bien arrêté et fût en mesure de tenir immédiatement  cette vague promesse. On dresserait un curieux catalogue de ces romans qui n'ont pas été faits et dont le plus célèbre est La Quiquengrogne de Victor Hugo. Il faudra désormais rayer Le Capitaine Fracasse de cette liste. 

Robert de Montesquiou, en 1911, dans sa préface à La Petite Mademoiselle,  prévient :

Ce qui suit, toutes proportions gardées, à moi, modeste, ce fut longtemps ma Quiquengrogne.

Encore en 1923, Henri de Régnier, fait du titre de Hugo le principal représentant des œuvres fictives :

Tous les poètes ont ainsi laissé des œuvres en projet et dont il ne nous reste guère qu'un plan ou un titre. Hugo a son Quiquengrogne. Qu'est-il advenu de Le Spirale de Flaubert, ou du Vieux de la Montagne de Villiers de l'Isle-Adam ?

Tous les poètes, et même Fagus dont Lucifer, annoncé durant trente ans, ne parut jamais. Frère Tranquille, La Guirlande à l'épousée, sa traduction des Eglogues de Virgile mirent, depuis leur premier avis d'une parution prochaine, près de vingt ans à voir le jour…

@ Pourquoi la tour de Bourbon-l'Archambault, à laquelle fait référence Hugo, fut-elle nommée Qui qu'en grogne ? Tout simplement parce que le duc Louis II, qui la fit construire vers 1385, répondit aux bourgeois qui s'opposaient au projet : « On la bâtira, qui qu'en grogne ! ».
On rencontre presque la même histoire pour la tour Quiquengrogne de Saint-Malo (construite vers 1498), dont il est question dans le roman d'Emile Chevalet. Ainsi la reine Anne de Bretagne aurait déclaré aux Malouins qui s'y opposaient : « Quic en groigne, ainsi sera : c'est mon plaisir », mots qu'elle fit même graver sur la tour et qui furent effacés à la Révolution.
Quelques autres constructions furent ainsi baptisées, dont une que Fagus a très certainement visitée : le château de Moyen, dit Qui qu'en grogne, situé à une quinzaine de kilomètres de Lunéville, où Fagus fit son service militaire. Ce château fut inscrit aux monuments historiques quelques mois seulement avant le début de la chronique de Fagus…

 


gravure du château de Moyen, par François Collignon

 

@ Quand le duc Louis II emploie l'expression de bravade, elle existe certainement depuis longtemps et est devenue familière. Ainsi trouvons-nous chez nos trouvères de nombreuses formules en qui qui… :

Qui qu'en groigne = Tant pis pour qui s'en fâche
Qui qu'en grousse < du verbe grousser (< crocitare) = Tant pis pour qui gronde/murmure
Cui qu'en peist < du verbe poiser = À qui que cela puisse peser/ennuyer/déplaire > expression à l'origine du nom Quincampoix plusieurs fois donné à un moulin ou une rue…
Qui qu'en rie, Qui qu'en grumelle, Qui qu'en die, Qui qu'en tonne etc.

Plusieurs de ces expressions se rencontrent par exemple dans la Chanson de Roland, que Fagus traduisit.

Citons, parmi les auteurs du XIXe siècle qui reprirent l'expression, l'un des maîtres de Fagus, Paul Verlaine :

Prince ou princesse, honnête ou malhonnête,
Qui qu'en grogne et quel que soit son niveau,
Trop su poète ou divin proxénète,
Je suis pareil à la grande Sappho.

(in Parallèlement, envoi de la « Ballade Sappho »)

Bonne et belle, n'importe qui
Qu'en grogne
Et m'en sais gré, quiriquiqui
Oui qui qu'en grogne.

(« Je suis un poète entre deux Femmes… » in Lettres inédites de Verlaine à Charles Morice)

Tristan Corbière commence ainsi son poème « Le Douanier » des Amours Jaunes :

Quoi, l'on te fend l'oreille ! est-il vrai qu'on te rogne,
Douanier ?… Tu vas mourir et pourrir sans façon,
Gablou ?… — Non ! car je vais t'empailler — Qui qu'en grogne ! —

Jules Barbey d'Aurevilly paraît avoir été un habitué de l'expression :

Ah ! le temps nous mutile toujours ! mais comme je n'ai que ma parole et que je vous ai promis une Dominicale, vous l'aurez, vrai Dieu ! qui qu'en grogne.
(Lettre à Trébutien in Correspondance générale IV (1854-1855. Annales Littéraires de l'Université de Besançon, volume 298. 1984.)
[...] il fallait ce lunatique irrésistible qui finit par les emporter dans sa nuée, les plus récalcitrants, les plus lourds à soulever, les plus attachés à la terre, et qui fait jouer un jour, et qui qu'en grogne, sa tragédie devant dix villages rassemblés !
(in Les Oeuvres et les Hommes, 4e partie : Les Romanciers. Amyot, 1865)
Je ne suis pas un pamphlétaire, je suis un critique de littérature qui dit la vérité qui qu'en grogne…
(Lettre à Bourdilliat, 1874, Corr. 7, p.251)
M. Henri Becque, le joueur, c'est le cas de le dire, fait jouer sa pièce, depuis huit jours, à ses frais, risques et périls, et qui qu'en grogne ?
(in Théâtre contemporain. Tresse & Stock, 1892)
[...] il n'ya plus qu'à savoir si nous avons, malgré l'horreur de son livre, un poète de plus dans M. Richepin.
Eh bien, je dis sans sourciller — et qui qu'en grogne — que nous l'avons.

(in Les Poètes. A. Lemerre, 1893)
Oui ! c'est cette conception chrétienne, devenue une fatalité en littérature, et qui force le poète athée à être chrétien qui qu'en grogne (et il en grogne toujours !), le temps qu'il y touche, qu'a essayé d'entamer Maurice Bouchor [...]
(in Poésie et Poètes. A. Lemerre, 1906)

Enfin, de Fagus lui même, citons intégralement la dédicace à Gandilhon Gens d'Armes parue dans la Muse Française en 1930 et contenant le mot :

Je, Fagus,
Lègue, nonobstant qui qu'en grogne ou s'en gendarme
Et qu'en die Aristote ou le docte Epicharme :
À Vénus Astarté les amoureuses armes,
Aux belles nos serments, nos transports et nos larmes,
Au trop placide époux les salubres alarmes,
Au tribun gonflé d'air les fastueux vacarmes,
Aux Suisses papalins les farouches guisarmes,
L'odeur forte des pieds aux vertueux gendarmes,
À Monsieur de Stendhal la Chartreuse de Parme,
À feu Barrés l'hôtel de sa rue de Viarmes,
Versailles à Nolhac, à Valéry les Charmes,
La Chanson de Roland à Gandilhon Gens d'Armes:
Et je signe « Fagus » et timbre de mes armes.