Articles publiés en novembre 2011


 

 

Celui qui vient de mourir, si sa perte nous déchire tous, si en lui
c'est comme un morceau de notre coeur qui s'est arraché de nous [...]

Fagus

 

Il y a bientôt trois semaines, Bruno Leclercq, libraire spécialisé « fin-de-siècle » et animateur de Livrenblog, nous a quittés. C'est une immense tristesse pour ses amis et, plus largement, pour tous ceux qui, férus de cette littérature dite aussi de « l'avant-siècle », ou tout simplement, comme lui, grands curieux, découvraient à travers son blog les documents rares qu'il avait l'art de dénicher et de partager.
Nous eûmes l'occasion de le rencontrer, une fois, et ce fut une vraie rencontre, Bruno nous apparaissant tel, et plus encore, qu'on pouvait le percevoir à travers son blog : érudit et modeste, généreux et discret. Nous aurions tant aimé avoir à nouveau le plaisir de serrer sa main.

Les hommages sur la toile sont déjà là : sur l'Alamblog, Les Féeries intérieures, Les Âmes d'Atala, La Porte ouverte, le blog Han Ryner, Le Visage Vert, Les Frivolités poignantes, le site Jean Lorrain

Concernant Fagus, nous nous rappelons que Bruno fut le premier à signaler notre blog et à nous encourager. Il attendait avec impatience notre réédition depuis longtemps annoncée du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (qui ne paraîtra sans doute jamais sur papier). Il fut d'une aide appréciable pour compléter notre bibliographie. Signe encore de sa grande générosité, un jour qu'il apprit notre anniversaire, il nous offrit les Aphorismes de Fagus dédicacés à « l'Abbaye ».

Parmi la somme des 858 billets de Livrenblog (qui, nous assure-t-on pour notre bonheur, n'est pas destiné à disparaître), signalons les textes de Fagus offerts à la lecture :

- l'article sur « Durio, Bocquet, Maillol, etc. » (1902)
- l'opinion sur Gauguin (1903)
- l'article « L'Invasion espagnole », sur Pablo Picasso (1901)
- l'article « Lorenzaccio bureaucrate », sur Albert Samain (1925)
- l'article sur l'Exposition Lévy-Dhurmer (1900)
- la réponse à l'enquête sur les Ecrivains et le vote (1914)
- l'article « Remy de Gourmont critique » (1903)
- la tribune libre au sujet du service de presse (1903)
- la réponse à l'enquête sur les Tendances de la littérature (1906)

 

 

Vient de reparaître par les soins d'Eric Dussert chez Mille et Une Nuits, et agrémenté d'une très instructive préface, le premier recueil d'haïku français, Au fil de l'eau, de Paul-Louis Couchoud, André Faure et Albert Poncin, initialement publié en 1905 [voir cette très bonne recension de Jean-Paul Dubost].
L'occasion pour nous de relire deux pièces de Fagus qui, sans être de ces précurseurs, se montre tout de même en avance sur la mode puisque c'est dans le Mercure de France n°597 de mai 1923 que paraissent, sous sa signature, des vers relevant du genre. Nous les publions ci-dessous dans la version très légèrement différente de Clavecin (Cité des Livres, 1926), recueil que Fagus accompagnait de cette note : « Celui qui fait profession de poésie doit s'efforcer dans tous les genres, apportant même soin au madrigal, au sonnet sans défaut, qu'à construire un long poème. C'est la meilleure méthode, sinon la seule, pour se rendre maître du plus sublime des instruments. » On remarquera comme Fagus dépasse la tradition pour fabriquer de drôles de monstres.

 

RYTHMES

 

1. HAÏ-KAÏ TRIPLE

 

Une cloche tinte,
Le jour lutte, l'ombre monte,
Tout sombre, tout sombre.

Quelle cloche tinte ?
Oh mon cœur, il bat si fort :
Quoi donc va mourir ?

La nuit dans mon cœur
Et la nuit sur les campagnes ;
Rien ne tinte plus.

 

II. PANTOUM = HAÏ-KAÏ

 

— Il pleure dans mon cœur…
— Il pleut doucement sur la ville…
— Hélas, quelle langueur !

— SOUS UNE AVERSE DE LUMIÈRE
LA VILLE BOUT DANS SA POUSSIÈRE…
                                               — Tout sombre, tout sombre…

Mon cœur émigre, où, le sait-il ?
Vers tout delta d'or et d'avril…

                                              — Une cloche tinte…

— DANS LE CIEL DE BRAISE ET DE CENDRE
JE VOIS L'AIR CUIT MONTER, DESCENDRE…
                                              — Le jour lutte, l'ombre monte…

Loin du noir soleil dessécheur,
Me dissoudre, être une fraîcheur ?…

                                              — Tout sombre, tout sombre…

— DES NUES DE CUIVRE S'ACCUMULENT
OU L'ÉLECTRICITÉ CIRCULE…
                                              — Une cloche tinte…

Dans l'eau, fébrile et d'or, mouiller
Mes bras : comme un chien patouiller !

                                       — C'est mon cœur qui bat si fort…

— LE CIEL EST PLOMB SUR PLOMB, IL PÈSE,
TOUT RISSOLE, TROMBE ET FOURNAISE…
                                              — Qui donc va mourir ?

M'endormir, brute et bienheureux,
Au revers d'un vieux chemin creux…

                                              — La nuit en mon cœur…

— L'ORAGE ÉCLATE, CROULE, ÉCUME,
BAT L'UNIVERS COMME UNE ENCLUME…
                                       — Et l'ombre dans les campagnes…

Dans la campagne sans un bruit,
Entendre s'approcher la nuit,
Mourir ainsi…

                                              — Rien ne tinte plus…

— SOUDAIN L'ARC-EN-CIEL,
L'ARC-EN-CIEL, VOICI :
O, MERCI, MON DIEU !