Articles publiés en décembre 2011


 

 

Disons d'emblée que si ce livre paraît – ou plutôt reparaît, car si l'éditeur ne le précise pas, c'est une réédition de Lire le symbolisme (Dunod, 1993) – dans une collection universitaire, il devrait intéresser quiconque se passionne pour cette période littéraire et, plus largement, pour la poésie moderne.
Bertrand Marchal – par ailleurs spécialiste de l'œuvre de Mallarmé sur lequel il a écrit quelques livres et dont il a dirigé l'édition en Pléiade – fait preuve, dans Le Symbolisme (Armand Colin, 2011), d'une qualité tout à fait adaptée au sujet : la synthèse. En 240 pages, nous avons en effet : une tentative de définition, très réflexive, du symbolisme, un exposé de l'histoire et des théories, une analyse des différents thèmes symbolistes, une anthologie de textes, un lexique des notions clés, des notices biographiques, un tableau chronologique, …

« Les symbolistes présumés adoraient les mots vagues, et le mot le plus vague qu'ils nous aient laissé est sans doute celui de symbolisme. Mot vague pour un mouvement introuvable. » Ainsi commence Bertrand Marchal qui se lance dans une « enquête » dont le but est de saisir un phénomène littéraire bien particulier de la fin du XIXe siècle. Pour cela il décortique le discours symboliste dans lequel il perçoit deux registres : spirituel, avec un antimatérialisme qui est aussi un antinaturalisme, la revendication d'un absolu littéraire, de la Beauté, enfin un élitisme qui trouve refuge dans l'ésotérisme ; et un registre proprement littéraire, avec l'invention du vers libre et une recherche musicale. Il dégage ensuite deux traits essentiels des œuvres symbolistes : un néo-romantisme et « une âme moderne », et explicite la « crise de vers » dont parlait Mallarmé et qui est non seulement une crise de la littérature mais aussi une crise de la société (des représentations et du sujet). Bertrand Marchal donne alors cette double définition du symbolisme : « une réaction idéaliste nourrie de nostalgies passéistes, une religion exclusive et ésotérique de l'art » et « une crise générale des représentations, l'avènement de la poésie comme art de la fiction ».

La deuxième partie de l'ouvrage, attachée à l'histoire et aux théories, commence par expliquer les grands changements qui perturbent au milieu des années 1880 le monde littéraire : l'essoufflement du naturalisme, l'arrivée sur la scène de deux nouveaux maîtres, Verlaine et Mallarmé, coïncidant avec la mort de Victor Hugo, un climat intellectuel marqué par le pessimisme et des évolutions artistiques majeures dans le domaine de la peinture et de la musique. Bertrand Marchal n'oublie pas de montrer que cette « évolution littéraire » est à l'œuvre depuis la fin du Parnasse, avec l'apparition de « marginaux et dissidents », que Verlaine appellera plus tard les « poètes maudits », puis avec l'éclosion de toute une bohème littéraire, fréquentant les cabarets et imprégnée d'un esprit décadent, « ce sentiment d'être venu trop tard dans un monde trop vieux, ce nouveau mal du siècle où se conjuguent tous les pessimismes et les hantises de la fin ». Puis, sont présentés quatre événements de 1886, qui font de cette année une date essentielle (peut-être aussi importante que 1912, par exemple) : la publication des Illuminations de Rimbaud, du Traité du Verbe de René Ghil, du Manifeste du symbolisme de Jean Moréas et l'invention du vers libre. L'évolution du symbolisme, de son apogée à son déclin, est ensuite étudiée à travers les autres genres – roman, théâtre, peinture, musique.

Enfin, la troisième partie analyse les thèmes majeurs du symbolisme. Ce sont d'abord les « correspondances » baudelairiennes, « l'alchimie du verbe » de Rimbaud, « l'initiative des mots » de Mallarmé. C'est ensuite l'exploration de l'inconscient, qui a créé toute une poétique, notamment chez Jules Laforgue. C'est aussi la musique (le fameux « De la musique avant toute chose » de Verlaine est alors devenu un mot d'ordre), avec le modèle wagnérien. Et enfin, le symbolisme-même, porté vers la mythologie : sont étudiés deux mythes essentiels du symbolisme, Salomé et Narcisse. L'essai de Bertrand Marchal se termine par une réflexion très intéressante sur la question des genres : le roman, le poème en prose et le théâtre.

L'anthologie qui suit offre un choix de textes répartis ainsi : « définition du symbolisme, « des correspondances au symbole », « vers et prose », « poésie et musique », « art de synthèse, synthèse des arts », « variations autour d'un mythe : Salomé et le saint ».

Si l'essai est passionnant, nous lui faisons quand même une critique, peut-être pas légère : l'omniprésence de Mallarmé. Si le poète fut bien pour la jeune génération symboliste un parrain, voire une sorte de dieu, était-il indispensable de le citer à chaque page ? (à considérer l'index, on s'amuse d'ailleurs à la pensée qu'il aurait été allégé en ne mentionnant, pour Mallarmé, que les pages où son nom n'apparaît pas) Même dans l'anthologie, Mallarmé domine : un tiers des textes sont de lui. La présence de Valéry est également écrasante. Cela ne serait peut-être pas si gênant si n'étaient pas occultés un bon nombre de figures du symbolisme : ainsi (quasi-) rien n'est-il dit – si ce n'est, pour peu d'entre eux, dans les notices biographiques finales – sur Charles Cros, Camille Mauclair, Alfred Jarry, Remy de Gourmont, Marcel Schwob, Sain-Pol-Roux, Francis Jammes, Albert Samain, Ephraïm Mikhaël et bien d'autres ; rien non plus sur les grandes revues ayant porté le mouvement : Lutèce, La Vogue, La Plume, La Revue Blanche, Le Mercure de France, etc. Cela serait encore moins gênant si, d'autre part, il n'y avait pas ces développements démesurés sur des écrivains très périphériques par rapport au sujet : Proust, Gide, Valéry et Claudel.
Peut-on vraiment appréhender un mouvement tel que le symbolisme seulement à travers ses maîtres ? La réponse se trouve peut-être finalement dans le genre de l'ouvrage : pourquoi, comment, s'adressant à des étudiants, parler d'auteurs que l'histoire littéraire ne retient pas ? La réponse est aussi dans l'avant-propos de Bertrand Marchal : « Si le symbolisme stricto sensu n'a pas de grand nom à alléguer, s'il n'a pas produit d'œuvre considérable, à la hauteur de celles d'un Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé, c'est peut-être que son œuvre unique, c'est précisément Baudelaire, Rimbaud et Mallarmé ». Propos que nous jugeons inquiétants, validant la routine de l'histoire littéraire qui ignorent ceux « qui ne peuvent guère susciter qu'une curiosité historique ».

- la présentation du livre sur le site de l'éditeur
- un extrait du livre [pdf]

 

 

Voici une collection de livres  – Archigraphy Poche aux éditions Infolio  – qui nous rappelle la collection 10-18 en ses heures de gloire, les années 70 : des livres de poche – pas cher, donc – aux sujets pointus. Avec cet avantage supplémentaire, ici, que le livre est abondamment illustré.

Les périodiques illustrés (1890-1940). Ecrivains, artistes, photographes réunit les études issues d'un colloque qui s'est tenu en 2008, sous la direction de Philippe Kaenel à l'Université de Lausanne.

Laurent Bihl nous décrit la relation tumultueuse entre le dessinateur Adolphe Willette et Jules Roques, directeur de l'hebdomadaire illustré Le Courrier français, tandem qui, malgré les frictions fonctionna durant 25 ans. Il n'était pas facile alors, même quand on s'appelait Willette, de vivre du dessin de presse, qui souffrait d'un grand discrédit. Ainsi les artistes satiriques cherchaient à se libérer de l'oppression des directeurs de presse et à fonder leur propre journal, voué quasi systématiquement à la faillite, comme le Pierrot de Willette.

Luce Abélès étudie les recueils illustrés des chansonniers, d'abord à travers les deux premières parutions (en 1886) du genre : Toute la gamme, de Marcel Legay et Poèmes mobiles de Maurice Mac-Nab, deux recueils très différents puisque le premier relève d'une veine sentimentale et lyrique tandis que le second se caractérise par l'ironie et le minimalisme. Dans le sillage de ces deux modèles, vont se développer trois genres pratiqués par les chansonniers et qu'étudie Luce Abélès : les chansons à rire (après Mac-Nab : Jacques Ferny, P. Niche, Fursy, Xanrof, Gabriel Montoya), les chansons sentimentales (dans la lignée de Legay : Paul Delmet et une incursion de Xanrof), enfin les chansons réalistes qu'inaugura Aristide Bruant.

Laurence Danguy tente un portrait du dessinateur jugendstil – l'Art nouveau d'Allemagne –, cette esthétique qui, entre 1892 et 1905, opéra une rupture avec l'art académique, dans un contexte où l'art était officiel, normé par l'empereur qui interdisait la nouveauté et imposait l'exaltation de la tradition et de la germanité. Pour comprendre au mieux ces dessinateurs transgressifs, Laurence Danguy limite son étude à la revue illustrée munichoise Jugend, qui se distinguait non seulement par une recherche ornementale très poussée (de la couverture à l'illustration de poème ou de Lied, en passant par les bandes et vignettes) mais aussi par un discours politique, social et esthétique. Le dessinateur jugendstill se révèle un artiste marginal qui a un idéal d'art total et qui entretient avec sa rédaction une relation ambiguë.

Hélène Védrine s'intéresse, quant à elle, à travers la revue L'Epreuve. Album d'art (1894-1895), à un formidable réseau de revues. Maurice Dumont (1869-1899), le créateur de la revue, était un personnage bien singulier, lui-même artiste qui expérimentait des procédés de gravures nouveaux. Sa revue avait pour principale ambition de publier des estampes originales et inédites mais se doublait d'une importante partie littéraire : la publication en était si ambiguë que la partie littéraire dut prendre son indépendance pour donner L'Epreuve littéraire qui, en s'émancipant, incorpora une partie d'une revue étrangère, Pan. C'est finalement Paul Fort, fondateur du Livre d'Art, qui prend en charge Pan, et l'on retrouve par la suite Dumond à la tête du Livre d'Art qui lui-même absorba une autre revue : la Revue rouge. Dans ce vaste réseau esthétique constitué autour de Dumont, nous croisons, outre Paul Fort, F.A. Cazals, Stéphane Mallarmé, Gustave Le Rouge, Henri Albert (traducteur de Nietzsche, fondateur de la revue Le Centaure), Charles Renaudie (imprimeur de quantité de revues : Pan, L'Epreuve littéraire, le Mercure de France, L'Ymagier de Jarry et Gourmont…) et, bien sûr, nombre d'artistes.

Evanghélia Stead se penche sur les illustrations des contes de Jean Lorrain parus dans la Revue illustrée. Jean Lorrain, passionné de peinture et critique d'art, était très sensible à l'image, à tel point qu'il adressait à ses illustrateurs des lettres regorgeant d'instructions précises quant au dessin, la mise en page, la décoration, les couleurs…, il pouvait même réaliser des croquis. Les illustrations de ses contes (par Henry Bellery-Desfontaines, Alfred Daguet, Henri-Patrice Dillon, Manuel Orazi) relèvent de styles bien définis qu'Evanghélia Stead met en relation avec des types de livres : le livre médiéval et ses enluminures ; le livre "comme espace spectaculaire" avec des mises en pages décoratives ; le livre coffret ; le livre tirant partie de l'ornement. Ces comparaisons avec le livre ne sont pas artificielles : la publication des contes en revue était avant tout, pour Jean Lorrain, un terrain d'expérimentation en vue du livre de luxe, qui permit entre autre de réaliser ce qu'on peut sans doute considérer comme le premier livre-objet.

Joëlle Beurier étudie l'apparition d'un nouveau métier durant la Grande Guerre : photocombattant, ancêtre du photoreporter des années 30. Les responsables des organes de presse illustrée – bien conscients que les peintre de guerre ne vont pas sur le front et ne font que de l'imagerie, et que les photographies officielles des services de l'armée sont aseptisées et relèvent de la propagande – vont s'adresser directement aux photographes amateurs sur le front, notamment en lançant des concours. Ainsi la figure de l'amateur est-elle propulsée à la une, tandis qu'avec cette recherche du sensationnel est inaugurée l'ère du scoop. Cette révolution de l'information entraîne également un changement dans la peinture de guerre : les peintres, suivant ce goût pour l'original, se mettent à singer maladroitement les sujets pittoresques de la photographie.

Enfin, Gianni Haver analyse la représentation, dans la presse, de l'acte photographique, du photographe photographié. Si les coulisses ne sont plus cachées, c'est que le photographe est devenu un héros moderne, dont on loue le sang-froid. D'autre part, représenter l'acte photographique ou des photographes permet également de montrer l'importance d'un événement. Gianni Haver étudie quelques exemples d'une mise en abîme de plus en plus poussée : les regards collectifs vers le photographe, le sujet qui mime le photographe, la présence dans l'image d'un autre objectif, l'acte photographique privé…

On peut compléter cette lecture avec un autre ensemble d'études aussi passionnantes, publié en 2008 sous la direction d'Evanghélia Stead et Hélène Védrine : L'Europe des revues (1880-1920), aux Presses de l'Université Paris-Sorbonne.

– le site des édition Infolio.

 

 

Tout ce que fait Blavier nous intéresse.
Raymond Queneau

 

Fagus, qui passa toute son enfance jusqu'à l'âge de 8 ans, en Belgique, entendit-il – parla-t-il – wallon ? Sans doute peu, n'étant apparemment pas sorti de Bruxelles, mais cela ne l'aurait sûrement pas empêché d'apprécier cet Ubu Rwè, « prononçable, supposons-nous, comme le Roué (le Roi) de nos ancêtres parisiens » (Noël Arnaud, « Ragueneau-Blavier, le pâtissier de l'Oulipo » in Les très riches heures d'André Blavier, Plein-Chant n°22-23, 1985. p.85).

Les éditions Yellow Now et l'Institut du Patrimoine wallon ont en effet eu la bonne idée d'éditer L'Ubu Rwè, métou è lidjwès par André Blavier, avou quéques Ubus språtchîs trovés d'vins lès corotes par André Stas, avou on pôrtêt da Pierre Kroll, èt quéques mots po-z-ataquer da Jacques Ancion, autrement dit :
Ubu Roi, d'Alfred Jarry, traduit en dialecte wallon de Liège par André Blavier, illustré d'Ubus aplatis trouvés par André Stas dans les caniveaux, ainsi que d'un portrait (double : Ubu en Blavier et Blavier en Ubu) par Pierre Kroll, et préfacé par Jacques Ancion, celui-là même qui, en 1976, lors des représentations de L'Ubu Rwè à Liège, actionnait les marionnettes et interprétait tous les rôles.

Si ce livre devrait intéresser en priorité les lecteurs de la communauté wallonne, il devrait ravir les passionnés – étrangers à la langue – de Jarry et ceux de Blavier (mais ces deux groupes ne forment-ils pas un seul ensemble ?), sans compter les amateurs d'André Stas dont la dizaine d'œuvres est chouettement reproduite.

Notons qu'il est particulièrement amusant qu'Ubu Roi ait été traduit dans la langue natale de Christian Beck – qui était, comme Blavier, de Verviers –, le meilleur ennemi de Jarry, que celui-ci caricatura, dans son Faustroll, en Bosse-de-Nage, « lequel ne savait de parole humaine que « ha ha » ».

Voyons le début de la fameuse scène liminaire :

 

PÉRE UBU. Minrdre !
MÉRE UBU. Hoho ! Vo-nnè-la dè fris', Pére Ubu, èt si-èstez-v'on fwért fameûs pourcê.
PÉRE UBU. Qui n'vis-assom'dju, Mére Ubu !
MÉRE UBU. Ci n'èst nin mi, Pére Ubu, c'è-st-ine ôte qui ti d'vreûs maksôder.
PÉRE UBU. Di par mi vète tchandèle, dji n'î so pus.

 

Et relevons quelques traductions des formules les plus emblématiques de la pièce : « Bougre de merdre, merdre de bougre » devient Boûgueû di minrdre, minrdre di boûgue ; « Jarnicotonbleu », Binamèye sinte-breûsse ; « Fi, le sagouin ! », Bâtch, que mourzouk ! ; « la trappe », l'tape-cou ; « Cornegidouille ! »,  Cwène-di-botroûle ! [le théâtre liégeois où fut représenté L'Ubu Rwè en 1976 s'appelle toujours "Al Botroûle"] ; « bâton à physique » : bordon al fisik ; « hibou à guêtres » : houprale a lècètes ; « torsion du nez, pénétration du petit bout de bois dans les oneilles, extraction de la cervelle par les talons, lacération du postérieur, suppression partielle ou même totale de la moelle épinière [...] », kitwèrdèdje dèl narène, rayemint dès tch'vès, èfonç'mint dè p'tit bokèt d'bwès divins lès onèyes, rayèdje dèl cèrvèle po lès bètchètes, hiyeûre dè cou, lavèdje partiél ou minme total dèl mèyole [...].

Le wallon liégeois semble tout à fait adapté, par son pittoresque, sa prononciation archaïque rappelant un haut moyen-âge ; il colle très bien à l'œuvre jarryque et en accentue même certains effets.  Nous lisons quelque part que le dialecte se distingue par le goût de la satire, une verve frondeuse, à tel point que la littérature qui en est issue est le plus souvent satirique et bouffonne. Pas étonnant donc que la pièce de Jarry ait été – bien plus qu'adaptée – adoptée. Une autre bonne raison à cela : il y a toute une tradition du théâtre à Liège, et même de la marionnette. Le personnage principal de la marionnette liégeoise se nomme Tchantchès : « Esprit frondeur, cœur généreux, amour éperdu d'indépendance, exubérance, paillardise et ivrognerie le caractérisent. On dit à Liège, pour définir très brièvement son caractère : Grande gueûye èt måle linwe mins bon coûr [grande gueule et mauvaise langue mais bon coeur]. Quand il surgit, le rire devient irrésistible car il interpelle le public et rien ne plaît autant au spectateur que d'être pris à partie. » (Claude Neven, La Marionnette liégeoise. Editions du Céfal, 2001. p.25). Ubu n'est pas si loin.

 

– les éditions Yellow Now
– une page sur André Blavier

 

 

Une exposition – que l'on peut encore visiter jusqu'au 31 décembre, au Musée Hector Berlioz de la Côte-Saint-André (Isère) –, intitulée Fantin-Latour interprète Berlioz, rassemble près de 80 œuvres que le musicien inspira au peintre qui, épris de musique, avait une véritable passion pour celle de Berlioz. À cette occasion, les éditions Libel ont publié un beau catalogue reproduisant et commentant toutes les œuvres exposées.

Le poète Fagus est un parfait exemple de ce qu'on peut appeler le « dialogue entre les arts » : non seulement il écrivit des articles critiques sur la musique et la peinture, mais celles-ci sont-elles incorporées à sa poésie et sans cesse, sous sa plume, revient l'idée de transposition d'un art en un autre.

Henri Strentz, dans « Fagus et la musique » (Le Divan n°109, mai 1925. pp.219-226) brosse le portrait d'un Fagus si passionné de musique qu'il aurait pu être compositeur (et il le fut un peu, apparemment) : « J'ai eu entre les mains quelques-uns de ses livres d'étude, notamment le Traité d'Instrumentation de Berlioz, et je puis attester, par les observations prodiguées sur toutes les pages, qu'il en avait dévoré et assimilé la nourrissante matière. » ; « Beethoven, Wagner, Berlioz étaient ses dieux ».
Le poème X du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (Société libre d'édition, 1898) rend hommage au musicien :

Chaque jour, quitté ton seuil, je fais halte
Square Vintimille, et là, je m'exalte
Et je renouvelle à mon vibrant cœur
Sa provision de chaude vigueur

À considérer la noble statue
D'Hector Berlioz – et je m'évertue
À m'incorporer l'héroïque effort
Qui l'a jusqu'au bout fait braver le sort, [...]

 


Roméo et Juliette : Confidence à la nuit (1888)

 

Fagus a écrit deux longs articles sur Fantin-Latour (1836-1904), « L'exposition Fantin-Latour » (Revue Blanche, 15 juillet 1899. pp.471-473) et « Notes sur les Dessins de Fantin-Latour » (La Plume, 1er janvier 1902. pp.61-62) qui montrent la fascination que le peintre exerçait sur le poète : « ses lithographies représentent l'expression suprême de son œuvre, l'essence d'elle, quelque chose, oserait-on avancer, comme les quatuors de Beethoven, comme les aquarelles de Rodin », « c'est construit et développé comme une musique ; jusqu'aux regrattages concentriques des pierres lithographiques et les estompages, et les retours du crayon gras, et les frottis, et les taches, sont ordonnancés à la manière d'un contre-point ; cela s'architecture par courbes qui s'enroulent, s'entrecroisent et se superposent, tel que les parties d'un orchestre ; à quiconque sont familières les pratiques musicales, flagrante se manisfesta l'identité » ; « l'art de Fantin-Latour présente le phénomène singulier et délicieux d'un être à qui se manifeste l'univers par des chiffres de mélodies, que spontanément un merveilleux tempérament de peintre lui fait picturalement transposer, ou, inversement mais contradictoirement non : qui voit en coloriste et exprime en musicien ».
Les études contenues dans le catalogue édité par Libel prouvent à quel point Fagus comprenait très justement l'art de son contemporain Fantin-Latour.

 


L'Anniversaire (1876)

 

Marianne Clerc y étudie un genre que pratiqua souvent Fantin-Latour : la commémoration, ou hommage aux grands hommes, de tradition très ancienne et que l'artiste renouvela. Ainsi la toile L'Anniversaire (1876) est une œuvre allégorique dans laquelle le musicien n'est pas représenté mais seulement évoqué par son nom gravé sur un tombeau et une liste de quelques-unes de ses plus belles compositions. Avant la réalisation sur toile, il y eut plusieurs étapes dont, démarche originale, le passage « par la lithographie dans un système complexe d'études qu'il grattait, estompait, rehaussait de gouache et qu'il modifiait ». Marianne Clerc s'intéresse ensuite aux différentes manières qu'eut l'artiste de faire le portrait du compositeur, et surtout aux difficultés qu'il rencontra quand il voulut « traduire » la musique de Berlioz : « La lithographie permettait un jeu subtil de clair-obscur que Fantin-Latour maniait avec une extrême finesse, griffant ses œuvres d'éclats lumineux et scintillants », créant « une atmosphère que ne renierait pas certains symbolistes ».

 


Béatrice et Bénédict : Acte 1er. Nocturne (1888)
Sara la baigneuse (au hamac) (1888)

 

Le chapitre de Sylvie Patry est consacré à la technique lithographique de Fantin-Latour, dont il fait « un art d'expérimentation, situé au cœur d'un processus créateur au gré d'incessantes allées et venues entre estampe, tableau, dessin et pastel », « variant les effets à l'aide du grattoir, de l'estompe, avant de passer à la couleur ». En somme, la lithographie est pour lui un « laboratoire d'images ».

Michèle Barbe étudie, quant à elle, ce que Fantin-Latour a lui même appelé la « traduction d'un art par un autre », et se penche, pour cela, sur la série d'œuvres, réalisées sur 27 ans, que lui inspira l'opéra des Troyens. Fantin-Latour, qui avait « un sens musical hors du commun », a choisi certaines scènes, dont il a tenté de rendre toute l'émotion, en imitant les effets musicaux. Pour chacune de ces scènes, il existe de nombreuses versions, qui montrent non seulement l'effort de traduction mais aussi la volonté de rendre les différentes émotions qu'exprime la musique. Ainsi les gravures du Duo d'amour de Didon et d'Enée, différentes par leur composition et leurs expressions, traduisent « la diversité des sentiments exprimés par Berlioz dans les trois refrains et cinq couplets », « la montée progressive du désir et l'évolution du sentiment amoureux, depuis l'hésitation, les jeux de l'amour, la querelle, le pardon… jusqu'à ce que Didon et Enée se reconnaissent enfin comme amants ».

 


Duo des Troyens (1894)

 

La dernière partie de l'ouvrage, « Interprétations, réinterprétations », recense les versions de chaque oeuvre, toutes reproduites et commentées.

– Le site des éditions Libel
– Le site du Musée Hector Berlioz
– Un autre compte-rendu du catalogue, par Gaëlle Loisel
– Un compte-rendu de l'exposition, par Alexandre Pham
 

 

 

Fagus, dans ses nombreux articles de critique artistique, n'a pas consacré beaucoup de lignes à Vincent Van Gogh. Mais, entre 1899 et 1902 dans la Revue Blanche, il l'évoque à quelques reprises, et toujours en des termes excessivement admiratifs. C'est le « sublime Van Gogh », « ce saint et ce martyr ». Il s'y montre particulièrement sensible à la lumière d'or de ses peintures : « l'accablant ensoleillement, irretrouvé, du vertigineux Van Gogh », « la flamboyante moisson de Van Gogh », « son soleil vertigineux », « ce soleil tellement de cuivre et d'or en feu ». Enfin, cette phrase magnifique : « L'inouï Van Gogh, ce Rimbaud tombant comme un météore, l'arracha [la couleur], lui, toute saignante, à toute la nature, à la lumière, au soleil même, s'en pétrit une langue inconnue pour exprimer la vie universelle et identique. »

Deux livres de Florence de Mèredieu, récemment parus aux éditions Blusson, offrent une lecture très originale de l'oeuvre de Van Gogh.
Dans le premier, Van Gogh. L'argent, l'or, le cuivre, la couleur, l'auteur, s'intéressant aux rapports de l'artiste à l'argent, nous donne au final un portrait de Van Gogh bien plus subtil, que celui, habituel et souvent simpliste, du fou et du maudit. Ainsi commence-t-elle par resituer le peintre non seulement dans le contexte historique d'un marché de l'art qui épouse le capitalisme naissant (voir, sur le sujet, le livre de Jean-Joseph Goux paru également chez Blusson), mais aussi dans son histoire familiale : Vincent est issu d'une famille de marchands d'art et de « tireurs d'or », lui-même fut un temps marchand d'art dans la maison familiale Goupil que son frère Théo, lui, ne quitta pas. Florence de Mèredieu, qui s'est plongée, pour cette étude, dans la correspondance parue en 2009 chez Actes Sud (6 volumes) nous montre à quel point Vincent était lucide sur le marché de l'art et savait parler son langage, surtout dans la relation avec son frère, qui l'entretient (lui achète ses tubes de peintures, ses toiles), avec lequel il passe un contrat moral qui est aussi un véritable contrat commercial (à la demande de Vincent), agrémenté d'un vocabulaire boursier : Van Gogh, qui sait pertinemment qu'il est pour l'instant invendable, est persuadé d'une gloire à venir, que ses toiles prendront une grande valeur et qu'en accumulant les peintures, il constitue un capital. Ce contrat étant motivé par le sentiment de dette qu'éprouve Vincent vis-à-vis de son frère, Florence de Mèredieu étudie la symbolique de « cette grande énigme du don et du contre-don », aux implications également spirituelles et religieuses.
« La rançon (positive) de la dette existe néanmoins : c'est la production d'une peinture solaire, d'une peinture riche et de riche. La quintessence de l'or. Le capital de Van Gogh, la richesse de son oeuvre résident tout entiers dans la couleur. Et dans cette transmutation qu'il opère de pigments ordinaires (et en tubes) en une explosion solaire. Son oeuvre, son Grand Oeuvre, représente le symbole et le paradigme de la « richesse ». Or. Argent. Cuivre. Couleur portée à son paroxysme. » : ainsi le jaune d'or, brillant, se répand dans ses toiles, le soleil divin louis d'or, mais aussi l'argent, le bronze et ce cuivre qui, comme l'or, contient toutes les couleurs, et une richesse de tons, véritable « science polychrome ». Van Gogh est autant orfèvre qu'alchimiste : l'auteur le montre aussi bien en commentant plusieurs toiles singulières qu'à la lumière d'Artaud et Lévi-Strauss, et, de manière fort passionnante dans la dernière partie « Le Christ rémunérateur » qui montre que Van Gogh s'inscrit dans une longue tradition religieuse, que sa démarche est toute spirituelle, celle d'un ascète, « ouvrier du Christ », qui a aussi une dette vis-à-vis de Dieu et qui « entretient la fournaise de la création de manière à faire remonter au jour cet or souterrain, ce trésor qui habite et la nature et la réalité ».

 

 

Je me souviens de la première fois que j'entendis (parler de) Florence de Méredieu, dont le nom alors me fit rire car il était question d'Artaud et que je le trouvais donc très approprié, bienheureux. C'était, en 1995, lors d'une retransmission sur France Culture d'une table-ronde intitulée « L'Affaire Artaud » : une universitaire exprimait, de manière très pertinente et véhémente, ses critiques de la retranscription par Paule Thévenin des manuscrits d'Artaud. Cette intervention m'avait alors empli d'enthousiasme, non seulement à cause de ce souci de vérité n'ayant pas peur de la polémique et qui donnait un ton si particulier de la part d'une universitaire, mais aussi parce qu'alors je lisais les Cahiers de Rodez publiés par Gallimard et que j'avais de sérieux doutes sur ce qui m'était donné à lire. Par la suite, je me rendis compte qu'elle était à ce point atypique et drôle pour oser titrer un livre Antonin Artaud, Les Couilles de l'Ange. Depuis, il y eut sa magistrale biographie d'Artaud parue chez Fayard en 2006, et… L'Affaire Artaud, journal ethnographique (Fayard, 2009), qu'il faut absolument lire et d'autant plus si on aime s'étonner des pratiques abjectes de certains intellectuels et si on aime rire.

Cet humour ravageur, nous le retrouvons dans ce livre au titre improbable : " l'être de l'étant " de la tatane de Van Gogh dans lequel Florence de Mèredieu s'intéresse au « phagocytage d'un tableau par ce qu'il est convenu d'appeler la « critique » (celle-ci fut-elle savante et d'ordre « philosophique ») », ce célèbre tableau de Van Gogh « Les Souliers » ou « Bottines noires » (1886). L'analyse se présente sous la forme d'une tragicomédie en deux actes, encadrée par un prologue et un épilogue. Les personnages : le professeur Heidegger, le Grand Gourou Derrida – que l'on a plaisir à retrouver après son grand rôle de décomposition dans L'Affaire Artaud -, l'historien Meyer Schapiro, Van Gogh bien sûr et ses godasses. Le décor est changeant, et toujours d'une grande force symbolique. J'apprécie particulièrement celui dans lequel Derrida fait son entrée fracassante : « Plusieurs cadres vides. Des cadres de tableaux, imbriqués les uns dans les autres à la manière d'une mise en abîme. – Le centre, au départ, est vide. Ce centre se meuble et se remplit peu à peu d'une foule d'images et de tableaux. – En fin de parcours, le centre de la scène est encombrée d'un amoncellement de cadres. »
On rit et on se lamente dans les « broussailles derridiennes », les « boursouflure de la glose », les « chemins qui n'arrivent nulle part » de Heidegger, on souffle un peu avec le « discours infiniment plus humble des historiens », celui de Schapiro, et avec les développements de Florence de Mèredieu qui arrive, elle, à nous parler de Van Gogh et de son oeuvre, bien mieux que le philosophe « entourloupeur » et « illusionniste ». Au passage on savoure une remarquable analyse sociologique et critique des souliers de ces grands philosophes.

— Le site des éditions Blusson
— Le blog de Florence de Mèredieu
— Deux critiques de Thierry Savatier : « Tout l'or de Van Gogh » et « Les godillots de Van Gogh »

Troisième partie de la deuxième livraison de la chronique « Quiquengrogne », parue dans Les Marges n°158 d'août 1927.

 

Vieillis-je ? je ne crois même plus à la Légion d’Honneur. J’ai pourtant loué cela que les sots qualifient hochets de la vanité [1]. Après Pascal et La Bruyère. Ils nous isolent de la canaille, même alors que la canaille en est pomponnée. Bref, la croix par exemple, ou bien nous l’honorons, ou bien elle nous déshonore. Au banquet fêtant un élu de la promotion Ronsard mais qui le méritait, je me surpris à regretter de ne m’être trouvé son frère d’armes, bien que d’ailleurs je n’eusse rien sollicité. [2]
L’étoile des braves a ses mérites ; sur un autre plan que la croix de guerre (avec : attention, l’étoile du régiment ou de la brigade, et autant que possible le ruban des blessés ; la palme est « à enquerre » pour parler la langue du blason). L’humble médaille de sauvetage, Auguste Rodin, fort décoré, dont il souriait, m’en disait un soir à Meudon. C’est curieux, c’est la seule décoration dont nul ne se montre ambitieux ni fier. Et il souriait davantage. Il avait beaucoup d’esprit, mon bon maître Rodin de qui j’appris comment un tailleur de vers est un artisan pareil à un tailleur de pierre. Rodin estimait ses nombreux rubans, pour ce qu’ils lui conservaient le respect, dans le temps que par exemple son Balzac prit si fort figure d’indécence que c’est tout juste si le fameux article 330, illustré par Courteline, ne fut pas invoqué. Et puis, quand on en a beaucoup, c’est joli comme une collection de timbres-poste.
En quoi Rodin rejoignait-il, bien que paradoxalement, le peintre Degas. Ambroise Vollard, précieux biographe de lui, et de Cézanne, accompagnait un soir le vieux maître bougon, furieux qu’une fois de plus Roujon l’eût sollicité d’accepter la croix. Les voilà place Pigalle. Celle-ci, en ces temps heureux, comportait une fontaine : en place de ce monument Gavarni dont Gavarni pleure au Purgatoire. [3] Un monsieur important, il sortait évidemment de très bien dîner, arrosait surrérogatoirement l’onde pure et même à côté (je ne sais si je me fais bien comprendre). Et un frère-flic aposté là contre

Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Tout de même, vous avez raison, avoua Degas : cela sert à quelque chose.
— Le monsieur important était-il donc décoré ? — On ne peut rien vous cacher, petits coquins.
Hé bien, cela ne sert plus même à cela.
Une nuit, à l’heure peu indue de une heure du matin, M. Paul Souday [4] traversait la vaste place du Carrousel, illuminée et déserte. Un brelan de flics, en bourgeois s’il est permis d’honnêtement dire, lui sautèrent dessus et lui firent exhiber ses papiers civiques.
Par bonheur pour lui, cet excellent républicain ne voyage ni sans guide Boedecker ni sans carte d’électeur (N’imprima-t-il pas un jour : « Nous autres critiques nous sommes tous en carte » ? — mais ce n’était pas dans le Temps). Sinon eût-il été traîné chez lui, et sa pipelette requise d’attester de ses bonne vie et moeurs.
Or ce confrère « mal frère de moi », et de plusieurs autres, ne ressemble par rien à Verlaine, ni Chodruc-Duclos [5]. Il porte beau. Presqu’autant que son (et mon) voisin, M. Jean de Bonnefon [6]. Il portait aussi une corpulente serviette en maroquin, bourrée de livres (où les miens ne figuraient certainement point). Et portait enfin (chanson de Malbrough, que me veux-tu ?) le macaron rouge à pleine boutonnière, la mienne ne portant rien. Alors ? Je déclare le procédé infect et odieux, et trouve vilain que des confrères s’en soient rigolé. N’oublions point qu’à deux pas, sous les bosquets des Tuileries, certaines églogues de Virgile sont mises en tableaux très vivants, à l’usage notoirement de MM. les étrangers. Seulement frère flic se garde d’aller y voir, crainte de déranger des délinquants considérables.
On se demande même si frère flic ne l’a pas fait exprès, histoire de manifester son omnipotence. Car enfin, quand les amis des Marges sortaient vers la même heure du même café de la Régence, les rive-gauchiers traversaient cette même place. Tous de mise modeste, parfois bizarre, et nul d’eux enrubanné ni surtout macaronné. Aucun n’essuya de rencontre désobligeante.
Cette orde plaisanterie envers les gens honnêtes semble partir d’un dessein général. Récemment encore, un jeune journaliste que je connais, à l’extérieur coquettement sévère qui est l’uniforme de la corporation, se vit à pareille heure arquepincé par les mêmes « bourgeois » aux nippes rarement faites pour eux. Ils lui intimeront ce « Haut les Mains ! » privilège d’autres gentilshommes, jadis. Leur excuse cette fois serait que le journaliste portait son ruban de guerre : peut-être les gentilshommes se voulaient-ils revancher, leur régiment, comme celui des gendarmes, n’ayant généralement approché le front qu’à des distances géographiques.
Ceci me remémore qu’aux temps où Paul Léautaud coiffait chapeau haut de forme, où Francis Carco préparait une édifiante première communion, où moi-même préparais mon baluchon pour le 2e Chasseurs-à-pied (quand je le retrouvai pas mal d’années plus tard, le 2e était promu 42e, ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres) et tout cela signifie 1892 (c’est égal, voici une phrase dont verdirait de jalousie Marcel Proust : si vous vous y retrouvez, mais moi je m’y retrouve fort bien et c’est l’essentiel) je fréquentais au Lapin Vengeur, vis-à-vis le Lac Saint-Fargeau, donc épaulant les fortifs, caboulot, fort décent où chaque samedi soir s’égosillait un café-concert d’amateurs : et j’y produisis même, et jouai la saynette Gueux, de qui le succès me révéla ma vocation dramatique. (La phrase est finie, et, j’ose dire, à son honneur dût Maurice Boissard en verdir de jalousie : voir ci-dessus).
Deux, trois camarades et moi, tous issus de l’école communale voisine, reconduisions après, en tout bien tout honneur autant de demoiselles du quartier, honnêtement munies de leurs appendices paterno-maternels,

Car ceci se passait en des temps très anciens.

Une minuit nous nous divertîmes, Durollet et moi (je crois qu’il est resté à la guerre) à nous entrepoursuivre le long de ce boulevard Sérurier, boulevard stratégique, et qui devait faire décor dans l’Équipe de Carco, déjà nommé.
Deux flics en patrouille me happèrent. Je leur, nous leur expliquâmes notre cas : et comme les nymphes du susdit Virgile, ils se contentèrent de rire. Autres temps, autres moeurs.
Remontons le cours, donc, des temps. Un Communard, mon père, m’a narré comme au 4 septembre le peuple-roi commença par envoyer les sergents de ville au Canal Saint-Martin. Comment ces malheureux eussent-ils pu défendre ? Au moyen de leurs coupe-choux ?
Quand, en 1826, M. de Rambuteau, bienfaiteur d’autre part de l’humanité souffrante, réorganisa la police il lui avait attribué pantalon et gilet bleu céleste avec habit à la française bleu-marine ; coiffure, un bicorne ; arme, une canne à pomme d’ivoire : littéralement l’équipement et vêture de nos « commissaires des morts ». Au cas de bagarres, c’était la Garde Nationale qui instrumentait. Et s’agit-il d’arrestation duriuscule, et alors seulement, entraient en scène les « en bourgeois » avec leurs cannes « à la Constitution ». Père Hugo, canonnant d’injures himalayennes l’opération de police du 2 décembre, se tait sur la police :

Les sbires les frappaient… de paroles bourrues.

donc ne frappaient-ils qu’en paroles. C’est bien pourquoi le 4 septembre les jeta à l’eau, et qu’ils s’y laissèrent jeter, à peu près en façon de ces pauvres invalides qui cent ans en çà se figuraient garder la Bastille. À présent, casse-tête et rigolo à remontoir font officiellement partie de l’uniforme à Frère Flic.

Ah, le Progrès !

 

PHILATÉLIE

 

Les gazettes ont relaté en son temps comment j’avais arraché au suicide un dystique plongeur, dans un bar de la rue de Buci (1). Mais j’avais omis un détail peut-être précieux pour la science. Ce coléoptère est un animal très féroce. Linné le qualifie pittoresquement de Tigre des Eaux (Tigrum fluvialis, sic). Il représente en effet pour nos paisibles cours d’eau l’équivalent du carabe ou plus exactement du calosome sycophante. Par bonheur, ses élytres soudés lui interdisent le vol : sinon il serait terrible. Le mien m’avait cruellement mordu au pouce. Aussi, quand, le lendemain matin j’allais le restituer, à quelque bassin tranquille, l’introduisis-je dans un cornet de papier. Seulement, afin qu’il se tint en repos, avais-je choisi une page de M. Auguste Dorchain (de l’Académie française moins le quart). Quand je parvins au bassin du square du chevet de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, il était plongé dans une léthargie si profonde qu’elle me donna des craintes pour sa vie. Alors, selon la méthode homéopathique, je lus à ce dytique les oeuvres complètes de mon ami Vincent Muselli : un distique. L’effet fut immédiat : la noble bête s’étira, frétilla. Malheureusement, la dose n’était pas assez puissante. J’ajoutai donc un quatrain de Philippe Chabaneix : il réouvrit ses beaux yeux, et me mordit derechef. Il était sauvé ! Pour parfaire la cure, j’eus l’idée d’y joindre quelque peu de Tristan Derême. Alors, ô phénomène, ô stupeur ! voici que le dytique décolla ses élytres, et s’envola comme un hanneton ! Je vous jure que je n’invente rien. Par malheur là passait une hirondelle, laquelle goba lâchement l’infortuné au passage. Ce qui fait que nul ne peut échapper à sa destinée.
Il s’entend que je ne veux ici qu’exprimer mon estime pour mes amis. Estime égale pour tous. Ainsi le lecteur, selon ses goûts, n’aura qu’à intervertir l’ordre des facteurs. Peu importe, puisque l’art est la région des égaux, selon que l’a promulgué le père (Victor Égaux… oh, pardon !).

(1). Nouvelles littéraires, Communication de l'anti-vivisectionniste bien connu Maurice Boissard, lauréat de la Société protectrice des Animaux et de l'Académie (prix Montyon), officier de l'Instruction publique, dignitaire de plusieurs ordres étranger.[7]

 

Notes :

[1] « hochets de la vanité » : expression dont se servit, le 2 juin 1848 à l'Assemblée Nationale, Clément Thomas (1809-1871), général de la Garde Nationale, pour désigner la Légion d'Honneur. Responsable de massacres en juin 1848, il sera fusillé le 18 mars 1871.

[2] « Promotion Ronsard » : au cours de l'année 1924, il fut décidé, à l'occasion du quatrième centenaire de la naissance de Ronsard d'accorder, pour le monde des lettres et des arts, un certain nombre de nominations et de promotions dans l'ordre de la Légion d'honneur : un grand officier, six commandeurs, dix-huit officiers et quarante-huit chevaliers. Les candidatures arrivant par centaines, la Promotion ne fut officielle que fin janvier 1925.
L'élu dont parle ici Fagus est très certainement son ami Tristan Klingsor, nommé chevalier. Parmi les autres décorés, citons : Georges de Porto-Riche, grand-officier ; Edmond Haraucourt, Henri de Régnier, Joseph Bédier, commandeurs ; la Comtesse de Noailles, Saint-Georges de Bouhélier, Paul Fort, Maurice Magre, Léo Larguier, Jean de Bonnefon, Gaston de Pawlowski, officiers ; Mme Catulle Mendès, Louis Le Cardonnel, Raoul Ponchon, Jules Romains, Jean Royère, Henri Longnon, chevaliers.

[3] La statue du caricaturiste Gavarni (1804-1866), signée Denys Puech et Henri Guillaume, ne se trouve pas Place Pigalle, mais Place Saint-Georges.
Paul Léautaud s'est amusé à relever l'erreur de son ami : « Je vais faire une surprise à Fagus. Je l'ai fait mettre au Sottisier pour le prochain numéro. Dans des pages qu'il a publiées dans le dernier numéro des Marges (15 août), il place le Monument Gavarni remplaçant le bassin de la place Pigalle, quand c'est le bassin de la place Saint-Georges. Lui, un vieux Parisien ! Je le lui ai dit hier soir, en le rencontrant : « Je vous ai fait une petite surprise, dans le prochain numéro du Mercure », mais je ne lui ai pas dit quoi. » (Paul Léautaud, Journal littéraire, 17 août 1927. Mercure de France, tome 1, p.1995). Et, en effet, le passage fautif de Fagus parut dans la rubrique « Le Sottisier universel » du Mercure de France (n° 701, 1er septembre 1927, p.512).
Léautaud partageait l'opinion de Fagus sur le monument. Ainsi écrit-il dans son Journal, à la date du 17 décembre 1904 : « J'ai vu le hideux monument à Gavarni, avec quoi on a abîmé la charmante vieille fontaine de la place Saint-Georges. » Le sujet semble avoir de l'importance pour lui à cette époque « J'écris un article sur le monument à Gavarni, avec lequel on vient d'abîmer la place Saint-Georges, le substituant au bassin où j'allais si souvent, quand j'étais enfant, faire marcher un petit bateau. Je le porte à Périvier. » (cet article, s'il fut achevé, semble n'avoir jamais paru). Il évoque encore la statue quarante-six plus tard dans ses entretiens radiophoniques : « Et puis, j'allais jouer aussi place Saint-Georges. Il n'y avait pas encore la statue de Gavarni, mais un bassin où je m'amusais avec un petit bateau. » (Entretiens avec Robert Mallet. Mercure de France, 1988. p.16).
Dans l'enquête des Marges de 1919 sur « le monument le plus laid de Paris », Pierre Lièvre évoque « le Gavarni qui encombre la place Saint-Georges » et Jacques Morland affirme : « La statue élevée au centre de la place Saint-Georges est plus gênante : il est difficile de ne pas la regarder quand on monte la rue Saint-Georges et il est irritant d'assister au supplice de ce pauvre Gavarni désespéré de ne pouvoir sortir ses jambes du gros mirliton où elles se trouvent probablement renfermées. Comme on regrette la vieille fontaine qui s'élevait jadis au même endroit ! ».

 

 

[4] Paul Souday (1869-1929), critique littéraire au Temps de 1912 à 1929. « Tout le peuple lettré attendait, commentait son article. Le mercredi était jour d'anxiété pour plusieurs. Cinq colonnes terribles parfois s'abattaient sur un livre. On doutait si le silence total eût été plus pénible. » (Paul Valéry, « Souvenir de Paul Souday » in Le Temps, 8 juillet 1929)
Fagus et Paul Souday ne pouvaient pas s'entendre : l'un était épris de moyen âge et monarchiste ; l'autre adorait le Romantisme et était républicain. Ainsi Paul Souday — qui, selon André Chaumeix, « s'enflamm[ait] aisément quand on touch[ait] aux hommes notoires de la troisième république » (in Le Gaulois, « Entretiens littéraires — Renan », 10 mars 1923) – s'énerve-t-il en lisant la réponse de Fagus à l'enquête des Marges sur le XIXe siècle : « Fagus traite Chateaubriand de « Narcisse-Néron », Lamartine de « cygne à cervelle de rossignol », Michelet de « vieille fille à passions », Renan de « sous-Michelet », Anatole France de « Renan sadique », Victor Hugo de « Jupiter-Medrano », de « Tartuffe-Père éternel », et de « dadais épique, mais pratique ». Jamais les romantiques n'ont parlé sur ce ton des classiques du dix-septième. M. Fagus, voulant, on ne sait pourquoi, faire grâce à Stendhal, déclare qu'il n'est pas du dix-neuvième siècle, parce qu'il a dit : « Je serai compris en 1880. ». Dans quel siècle l'an 1880 est-il logé par M. Fagus ? » (« L'Enquête sur le XIXe siècle », in Le Temps, 22 mai 1922).
Il eut, en 1925-1926, une querelle — dans laquelle Fagus intervint — avec l'abbé Bremond, à propos de la « poésie pure ».
Fagus se moquait souvent de lui dans ses articles et ses lettres. À propos de l'une d'entre elles, Léautaud écrit : « Une chose touchante, c'est la sorte de regret qu'il montre à propos de Souday : « Ce pauvre Souday, qui ne m'a jamais rien fait ! » ».
Nous n'avons pas trouvé à quel fait divers fait référence l'anecdote de Fagus, qu'il évoque également dans une lettre à Henri Béraud du 24 août 1924 : parlant de la rosette, il s'exclame « voyez comme elle a porté malheur à Paul Souday ! » (50 lettres de Fagus. Le Divan, octobre-novembre 1934 p.262 et Lettres de Fagus à Henri Béraud, Du Lérot, 1994. p.18).

 

 

[5] Chodruc-Duclos (1774 ou 1775-1842) : excentrique connu comme « l'homme aux haillons et à la longue barbe ». On peut lire son histoire dans Charles Yriarte, Les Célébrités de la rue (Dupray de la Mahérie, 1864. pp.33-62).

 

 

[6] Jean de Bonnefon (1867-1928) : écrivain et journaliste, polémiste, catholique et anticlérical, original qui frappait d'abord par sa stature très imposante et sa recherches vestimentaire. « Voici M. Jean de Bonnefon. Ses yeux bleus sont ceux d'une jolie fille du Rouergue, sa cravate est de satin rose et ses cheveux gris paraissent blonds, tant ils frisent gracieusement. C'est le dandy de la rue de Seine. » (André Billy, « Tableau de la rue de Seine » in Les Soirées de Paris n°15, août 1913. p.101).  Robert Desnos fut son secrétaire et gérant de sa maison d'édition.
Fagus (12, rue Visconti) et Jean de Bonnefon (34, rue de Seine) habitaient à moins de 100 m l'un de l'autre.

 

 

[7] Ce texte, « Philatélie » continue donc une fable que raconta Fagus dans la lettre du 2 juin 1924 à Paul Léautaud (in Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. pp.30-33), que ce dernier cita en juin 1925 dans les Nouvelles littéraires. Voici la fable :

 

L'autre soir, comme je me rendais boire mon demi-setier au tonneau du coin de la rue Grégoire-de-Tours : vous voyez d'ici ? j'avise, cheminant sur le trottoir, un diptyque plongeur ! Les traités d'entomologie impriment « dytique », ce qui ne veut rien dire, le diptyque (ainsi dénommé pour ses élytres en volets), qualifié aussi « hanneton d'eau », et tigre fluviatile par les pêcheurs, pour ce qu'il leur boulotte leurs asticots, prend ses ébats dans les eaux claires, modérément courantes. Il y fait mille tours, nonobstant sa corpulence, avec les gerris, les gyrins ou tourniquets, les hydromètres ou araignées d'eau, ses compères ; mais méprise si fort la rèpe cendrée ou punaise d'eau qui se tapit dans la vase, qu'il dédaigne de la croquer, crainte d'entérite.
Que faisait celui-ci en ces lieux fameux seulement parce que Triboulet-Quasimodo y tint l'échelle pour le rapt de sa fille, sous prétexte que, sans qu'il s'en fût aperçu (sic !) ce maraud de Marot lui avait adapté un bandeau sur les yeux et les oreilles !! Bref, mon diptyque plongeur plongea dans le Bar du Familistère, lui, cet hydropathe, et je pense, aux fins de se suicider soi-même. Déjà, les gens, le traitant de cafard (c'est eux qui l'avaient, le kaffar !), le voulaient écrabouiller. Sourd au respect humain et n'écoutant que mon courage, je le sauvai d'une mort ignominieuse. Pour ma récompense, il me mordit cruellement : comme un homme.
Si j'avais pratiqué l'héroïcité des vertus chrétiennes, je l'eusse ramené au lac de Verrières. Mais je ne suis pas encore un saint François d'Assise, ni même un Francis Jammes. Je me contentai de le conduire chez moi : je lui procurai une cuvette d'eau fraîche où il dormit confortablement.
Le lendemain matin, j'essayai de lui procurer quelque mouche (musca domestica) pour son petit déjeuner. Insuffisamment domestiquées, celles dont je jouis se refusèrent à comprendre que la charité chrétienne leur commandait de sacrifier leur vie à celle de leur frère diptyque.
J'insérai donc celui-ci dans une bouteille d'eau : en verre vert, afin de lui rappeler les herbages de son enfance. Je remontai le cours de la Seine. Au Vert-Galant, rien à tenter : les petits enfants, les becquants, l'eussent livré à un trépas affreux. Au petit bras du fleuve, le courant demeure malgré tout trop impétueux : c'était la noyade. Enfin parvînmes-nous au chevet de Notre-Dame, refugium peccatorum. Là s'élève, proche le triste buste de Goldoni, un monument gothique, pur style XIIIe selon Viollet-le-Duc, avec deux vasques superposées au pied. Olympiade VIIIe, tu me favorisas ! Je visai le cristal liquide, et d'un diptyque lancé d'une main sûre,
Je fis au cristal clair une large blessure.
Et voilà.
Et je pense que cela vaut bien l'hospitalisation d'un clebs ou deux !
Votre

JEAN GALÉAS DE VISCONTI-FAGUS

Deuxième partie de la deuxième livraison de la chronique « Quiquengrogne », parue dans Les Marges n°158 d'août 1927.

 

Ce 13 juillet : Saint Eugène patron de l’Eugénie vigile du 14, fête à Père Ubu.

 

« ET JE N’AI PAS TROUVÉ CELA SI RIDICULE » [1]

 

Je ne change rien, hors le nom. M. Forbas [2] était enfant de Besançon, tel M. Victor-Hugo, seulement lui tourna mieux. Sa triple religion était : Dieu, la France, le Roi. Forbas est mort chevalier de saint Grégoire le Grand. Il a donné seize enfants à son pays. Chaque année, il approchait son épouse une unique fois, pour la consommation nuptiale. La pénitente ouvrait à cette occasion une lucarne dans sa longue chemise. Chaque 14 juillet, il assemblait tous ses petits Forbas, et leur administrait à tous une scrupuleuse râclée : afin qu’ils apprissent à fêter à leur façon la Troisième Glorieuse. Traitement efficace : quatre filles se firent soeurs de charité, et trois fils tombèrent au champ d’honneur. Il me semble que voici un attardement d’âme de la Renaissance, pour ne pas dire : du Moyen Âge, où je salue mon contemporain.

 

QUEUE POUR L’AUTRE QUIQUENGROGNE

 

Un sympathique mouchard de mes amis me disait — comme nous vidions chopine au bar du Pont d’Arcole, situé près de « la boîte », et bien entendu lui payait : — Savez-vous, à la Préfectance, comment nous qualifions le coin où nous passons à tabac ? La chambre des aveux spontanés. Hein ? Nous en éclatâmes de rire tous deux. — En somme, c’est la fameuse chambre de question de jadis, à part que vous ne convoquez point de médecin ? — Quoi donc ? c’est le progrès. Et nous rîmes derechef.
— Bah, ajouta-t-il, nos collègues de New York sont moins spirituels et davantage hypocrites. Ils qualifient leur passage à tabac : « le 3e interrogatoire ».

 

LE PLI PROFESSIONNEL
[nous avons déjà publié ce chapitre, voir ici]

 

ON NE DEVRAIT FAIRE AUX ENFANTS NULLE PEINE,
et patati et patata
[3]

 

Naguère un homme d’esprit, mais à principes, fit voeu de dédier un livre aux garçonnets. Entendez donc un livre sérieux. Plus des dangereuses balivernes de Mmes d’Aulnoy et de Ségur, d’Andersen, de Perrault surtout ; tellement immorales celles-ci puisque image de la vie, que les apprentis hommes y reviendront toujours. Notre homme d’esprit mais apôtre, composa donc la cyropédie d’un affreux galopin, d’ailleurs d’excellente famille. Ce petit mal-peigné, détail caractéristique, fuit la villa paternelle, entraînant le fiston du portier. École buissonnière, vagabondage, maraude, saisie par le garde-champêtre et mise au bloc, horreur. Que dis-je, confisqués par des saltimbanques de la plus basse catégorie. — Mais c’est notre cher Jean-Paul Choppart ! — On ne saurait rien vous cacher. Ce conte moral rencontra en effet le succès le plus inattendu (à quoi il eût bien dû s’attendre), auprès de ses jeunes lecteurs. Le mal peigné passa automatiquement leur héros national. Le jeune gentilhomme buissonnier, promu saltimbanque : quelque chose comme Napoléon. Tel raisonnent les enfants : qui raisonnent souvent plus juste que nous, grâce à leur réalisme. Louis Desnoyers fut atteré. [4]
Mais homme à principes, donc indéfectibles, mais édifié par sa berne, il reprit valeureusement : il fabriqua Robert-Robert. Histoire laborieuse d’un courageux adolescent, cette fois bien peigné, pourvu de tous les mérites. L’auteur l’expédie aux Grandes-Indes, repêcher l’héritage d’un oncle prodigue. C’est sous Napoléon : sur une frégate appelée à remplir une mission instante, et vitale, pour l’empire. En repoussoir, Toussaint Lavenette, nom signalétique : le tuteur. Pour se mettre tous atouts en jeu, notre moraliste ajoute un couple de matelots rigolos et sympathiques : formule au père Dumas et à Paul Féval, ces admirables mécaniciens et pimenta du traître de rigueur. Aventures et mésaventures (on écrit aujourd’hui « avatars »). Fin-finalement, le petit jeune homme bien peigné délivre en retard son pli au gouverneur de l’île Bourbon. D’où lui décoré, le traître fusillé.
Cette platée de merveilles assorties, combinées par raison démonstrative, réussit à m’ennuyer aussi fort que Jean-Paul Choppart m’avait amusé. Mes petits contemporains de même.
C’est que, malechance congénitale, l’adolescent bien peigné n’accomplit rien du tout ; et rate exactement tout. Ce n’est pourtant pas moi, pas nous qui l’avons voulu. Mais quoi ! Encore une fois, les enfants ont des yeux, et quels ! Le double héros de ce gaffeur de Robert-Robert seraient plutôt deux jovials matelots pratiquant l’héroïsme sans le mettre en sautoir. Ou mieux, le grotesque poltron, Toussaint Lavenette. Oui, d’abord, oui, et comment ! un héros de poltronnerie fait un héros tout de même, et les futurs hommes préfèrent l’excès en tout, soit-ce en la frousse : c’est encore une énergie. Le fameux message de l’empereur, si fin-finalement l’adolescent bien peigné le remet en retard, c’est que dès le début, la poltronnerie grandiose du fantoche (— Et quel est ce Jean-foutre qui ose prétendre n’avoir jamais eu peur, a dit le Maréchal Ney ?), déclencha le chapelet de mésaventures, tribulations et catastrophes, qui font sa colonne vertébrale à cette odyssée : qui n’est pas même une retraite des Dix-Mille. Imagez-Thersite cheville ouvrière de l’Iliade. Sans parler des 1.001 digressions humanitaires presqu’aussi rasantes que chez la Philosophie dans le Boudoir, par M. le citoyen marquis de Sade. Ah, c’est un dur métier qu’écrire pour la jeunesse !
Aussi suis-je amusé, attendri au spectacle de nos vaillants et mignons Boys-Scouts, à qui rien ne défaut, même, espérè-je, le couteau à scalper. Et le totem, s’entend, bien que ce soit emblème mal catholique. Feri vultem ! Je vois moins ces Buffalo-Bills de bals d’enfants rencontrés par des apaches, des communistes, ou des camelots du roi, tous Jean-Paul Chopparts !
La seule excuse de cet homme d’esprit (Louis Desnoyers) est d’avoir peut-être eu l’honneur de fournir argument au Capitaine de 15 ans, du grand Jules Verne. Mais ceci sera une autre histoire.

 

Notes :

[1] « ET JE N’AI PAS TROUVÉ CELA SI RIDICULE » : le titre reprend le dernier vers du poème de François Coppée « Le Banc – idylle parisienne », racontant les confidences d'une servante et d'un militaire (François Coppée, Poëmes modernes. Alphonse Lemerre, 1869) :

 

[...]
Elle, les yeux baissés comme pour la prière,
Triste, joignant les mains sur son tablier blanc,
Resta longtemps rêveuse et seule sur le banc.
Lentement s'éloignait la fanfare importune ;
Et lorsque dans le ciel monta le clair de lune,
Je la vis, pâle encor du baiser de l'amant
Et les larmes aux yeux, écouter vaguement
La retraite s'éteindre au fond du crépuscule.

Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.

 

Par cet emprunt, Fagus s'inscrit dans une longue tradition parodique prenant Coppée pour cible et initiée par les Zutistes. Ainsi, le poème parodique « Oaristys » signé François Coppée par Charles Cros dans l'aujourd'hui célèbre Album zutique, reprend le même dernier vers  :

 

OARISTYS

 

La cuisine est très-propre, et le pot au feu bout
Sur le fourneau. La bonne attendant son troubade
Epluche en bougonnant légumes et salade.
Ses doigts rouges et gras, avec du noir au bout
Trouvent les vers de terre entre les feuilles vertes.
On bat des traversins aux fenêtres ouvertes.
Mais voici le pays ; après un gros bonjour,
On lui donne la fleur du bouillon, – par amour.
Il prend la bonne émue, il la baise, il l’encule…
Et je ne trouve pas cela si ridicule.
Fr. Coppée
C.C.

 

Ce poème sera repris, sous le titre « Vue sur la cour » dans Dizains réalistes par divers auteurs (Librairie de l'Eau-forte, 1876) et dans la seconde édition du Coffret de Santal (1879), en une version édulcorée :

 

[...]
Mais voici le pays. Après un gros bonjour,
On lui donne la fleur du bouillon, leur amour
S’abrite à la vapeur du pot, chaud crépuscule…
Et je ne trouve pas cela si ridicule.

 

Dans les Facéties de Jean de la Butte (Charpentier, 1893), Georges Courteline termine un long poème parodiant également François Coppée, « Le Coup de marteau », par le même vers… :

 

[...]
Or, j'ai vu ce pauvre être, hier, à Ville-Evrard.
Il est fou tout à fait, et se prend pour un disque !!!
Parfois une heure ou deux, droit comme un obélisque,
Il demeure immobile et sans un mot, tourné
Vers le mur de l'hospice, un mur illuminé
De soleil et qu'habille une frondaison verte,
Voulant dire par là que la voie est ouverte,
Puis, sur ses lourds talons évoluant soudain,
Le dos au mur, alors, et le nez au jardin :
« Je suis fermé, dit-il ; que le convoi recule ! »
Et je ne trouve pas cela si ridicule.

 

 

Dominique Bonnaud (1864-1943), chansonnier collaborateur du Chat-Noir, composa ce sonnet « qu'il improvisa un soir en collaboration avec Montoya dans la boutique d'un potard montmartrois » (Léon de Bercy, Montmartre et ses chansons. H. Daragon, 1902, p.189)  :

 

CHOSES VUES DANS UNE PHARMACIE

 

Entre les deux bocaux, ces phares du codex,
Près d'un ver solitaire accordéoniforme,
Long comme un jour sans pain, long comme Hugues Delorme,
Le Potard a surgi, solennel pontifex.

De ses doigts fuselés tachés d'iodoforme,
Pieusement entre son pouce et son index,
Il saisit dans la montre un clysopompe énorme
Et le remplit jusques au bord d' « aqua simplex ».

Narquois observateur, aussitôt je devine
Qu'une femme, là-bas, au fond de l'officine,
Rougissante, retrousse un coin de son jupon

Et découvre l'envers de son minois fripon
Pour l'offrir au baiser pointu de la canule,
Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.

 

Signée « Esope fils » (Alphonse Allais), une fable-express parue dans Le Sourire du 20 août 1904 reprend encore le fameux vers :

 

ANNA ET JULES

 

Anna se promenait avec son cousin Jules
Qui lui pinça le bas du dos.
Et je n’ai pas trouvé cela si ridicule :
Pince Anna in corpore, salaud !

 

Attribué à Germain Nouveau et publié pour la première fois dans les Cahiers du Collège de Pataphysique (n°1, 1949), sous le titre « Vieux Coppée (avec un vrai) », voici le dizain « A l'église » :

 

A L'EGLISE

 

Elle était à genoux et montrait son derrière
Dans le recueillement profond de la prière.
Pour le mieux contempler j'approchai de son banc :
Sous la jupe levée il me sembla si blanc
Que dans le temple vide où nulle ombre importune
N'apparaissait au loin par le bleu clair de lune,
Sans troubler sa ferveur je me fis son amant.
Elle priait toujours. Je perçus vaguement
Qu'elle bénissait Dieu dans le doux crépuscule.
Et je n'ai pas trouvé cela si ridicule.

 

Enfin, de Cami, ce poème qui mérite d'autant plus que nous le citions intégralement qu'il n'est lisible que dans le Cami de Michel Laclos (Seghers/Humours, 1976) :

 

PIERRE TOMBALES

Poésie trouvée dans les manuscrits d'un fou

 

J'aime les soirs d'hiver quand vient le crépuscule
Errer seul et sans bruit dans le champ du Repos.
Là, je lis tous les noms de ceux qui fond dodo
Et je ne trouve pas cela si ridicule.

Je prends mon rat-de-cave, et je lis sur les croix
Le nom d'un inconnu, peut-être une fripouille ?
Cela importe peu. Seigneur, je m'agenouille,
Qu'il s'appelle Durand, Duval ou bien Dubois !

Je connais maintenant par cœur dix cimetières
Les morts sont mes amis, je les nomme en passant.
Ici c'est un vieillard, ici c'est un enfant,
Ici c'est un cercueil, et là ce sont des bières.

Celui qui n'a plus rien qu'une croix de bois noir
Sans couronnes, sans noms, et sans sexe, ni date
J'aime l'identifier, et je grave à la hâte
Un nom sur ce tombeau, à l'aide d'un grattoir.

Le jour de la Toussaint, traînant une brouette
Pleine de fleurs des champs, je vais voir mes amis
Et je donne à chacun une branche de buis
Et je donne à chacun une chaste fleurette.

Mais je sens qu'il me faut un peu de changement.
J'ai soif de découvrir d'autres funèbres pierres.
Paris, je connais trop tes vastes cimetières
Et je pars explorer ceux des départements !

 

[2] M. Forbas : il pourrait s'agir de Jules Challamel (1853-1927), mais un détail nous fait douter. Jules Challamel meurt le 28 août 1927, alors que ce n°158 des Marges est normalement sorti le 15 août. Et cet autre détail – mais c'est peut-être une erreur de Fagus : il n'était pas originaire de Besançon, mais, par son père, de Savoie. Pour le reste, presque tout y est :
Jules Challamel fut décoré en 1920, par le pape Benoît XV, de la croix de chevalier de Saint-Grégoire-le-Grand. Il fut président des comités royalistes de Savoie. Pendant la Guerre, il tenait une rubrique dans L'Action Française : « L'Action Française au champ d'honneur », qui rendait hommage aux royalistes morts au combat. Avocat, il défendit souvent l'Action Française devant les tribunaux. Quant à sa descendance, nous n'avons su approcher le décompte de Fagus mais, effectivement, un certain nombre des enfants de Challamel rentrèrent dans les ordres et moururent de la Guerre :
- Etienne (1897-1996) était prêtre du diocèse de Paris.
- Juliette (1887-1917) était religieuse du Cénacle à Paray-le-Monial.
- Léon (1892-1914), entré en septembre 1913 au séminaire d'Issy-les-Moulineaux fut porté disparu dès les premiers combats de la Grande Guerre.
- Jean (1895-1915) est mort au combat en Argonne.
Charles Maurras, dans un article sur « Le Duel » du 29 novembre 1911, en parle comme l'un des « exemples connus et honorés de la stricte observance » : « Il nous est arrivé de la nommer héroïque, en raison des combats difficiles et obscurs que cette conduite suppose au fond des consciences, notamment chez tels hommes pénétrés d'une longue tradition militaire ». Ainsi Jules Challamel faisait-il partie de ceux ayant un sentiment net de « leurs obligations religieuses, et ce scrupule est assez fort pour les déterminer à tout subir, des injures ou des voies de fait, plutôt que d'enfreindre la prohibition de l'église. [...] cela est beau en soi ».

[3] « ON NE DEVRAIT FAIRE AUX ENFANTS NULLE PEINE » : le titre reprend le début d'une vieille romance de 1881 qui connut un grand succès, « Les Enfants » (Georges Boyer/Jules Massenet) :

 

On ne devrait faire aux enfants
Nulle peine, même légère.
Ils sont si doux, ces innocents,
Suspendus au sein de leur mère!

Dieu mit dans leurs yeux caressants
Comme un rayon de sa lumière.
Quand ils vont à pas chancelants,
Le lys s'incline jusqu'à terre,
Et les voyant passer si blancs,
Le tourtereau se croit leur frère!

Ils tiennent des propos touchants
A la nature tout entière,
Aux animaux, aux fleurs des champs,
Qui répondent à leur manière.

Vous dites: Ce sont des tyrans!
Mais leur empire est débonnaire,
Et savent-ils, les ignorants!
Que leur chanson peut vous déplaire.
Ingrats! leur clairs gazouillements
Sont comme un baume salutaire.

Ce sont eux qui dans vos tourments
Arrivent seuls à vous distraire.
Aussi, soyez leurs indulgents,
Pour eux jamais de front sévère,
Les chérubins ont bien le temps
De connaître notre misère.

 

[4] Louis Desnoyers (1802-1869) : auteur des Mésaventures de Jean-Paul Choppart (1832) et des Aventures de Robert-Robert et de son fidèle compagnon Toussaint Lavenette (1839).