Une exposition – que l'on peut encore visiter jusqu'au 31 décembre, au Musée Hector Berlioz de la Côte-Saint-André (Isère) –, intitulée Fantin-Latour interprète Berlioz, rassemble près de 80 œuvres que le musicien inspira au peintre qui, épris de musique, avait une véritable passion pour celle de Berlioz. À cette occasion, les éditions Libel ont publié un beau catalogue reproduisant et commentant toutes les œuvres exposées.

Le poète Fagus est un parfait exemple de ce qu'on peut appeler le « dialogue entre les arts » : non seulement il écrivit des articles critiques sur la musique et la peinture, mais celles-ci sont-elles incorporées à sa poésie et sans cesse, sous sa plume, revient l'idée de transposition d'un art en un autre.

Henri Strentz, dans « Fagus et la musique » (Le Divan n°109, mai 1925. pp.219-226) brosse le portrait d'un Fagus si passionné de musique qu'il aurait pu être compositeur (et il le fut un peu, apparemment) : « J'ai eu entre les mains quelques-uns de ses livres d'étude, notamment le Traité d'Instrumentation de Berlioz, et je puis attester, par les observations prodiguées sur toutes les pages, qu'il en avait dévoré et assimilé la nourrissante matière. » ; « Beethoven, Wagner, Berlioz étaient ses dieux ».
Le poème X du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (Société libre d'édition, 1898) rend hommage au musicien :

Chaque jour, quitté ton seuil, je fais halte
Square Vintimille, et là, je m'exalte
Et je renouvelle à mon vibrant cœur
Sa provision de chaude vigueur

À considérer la noble statue
D'Hector Berlioz – et je m'évertue
À m'incorporer l'héroïque effort
Qui l'a jusqu'au bout fait braver le sort, [...]

 


Roméo et Juliette : Confidence à la nuit (1888)

 

Fagus a écrit deux longs articles sur Fantin-Latour (1836-1904), « L'exposition Fantin-Latour » (Revue Blanche, 15 juillet 1899. pp.471-473) et « Notes sur les Dessins de Fantin-Latour » (La Plume, 1er janvier 1902. pp.61-62) qui montrent la fascination que le peintre exerçait sur le poète : « ses lithographies représentent l'expression suprême de son œuvre, l'essence d'elle, quelque chose, oserait-on avancer, comme les quatuors de Beethoven, comme les aquarelles de Rodin », « c'est construit et développé comme une musique ; jusqu'aux regrattages concentriques des pierres lithographiques et les estompages, et les retours du crayon gras, et les frottis, et les taches, sont ordonnancés à la manière d'un contre-point ; cela s'architecture par courbes qui s'enroulent, s'entrecroisent et se superposent, tel que les parties d'un orchestre ; à quiconque sont familières les pratiques musicales, flagrante se manisfesta l'identité » ; « l'art de Fantin-Latour présente le phénomène singulier et délicieux d'un être à qui se manifeste l'univers par des chiffres de mélodies, que spontanément un merveilleux tempérament de peintre lui fait picturalement transposer, ou, inversement mais contradictoirement non : qui voit en coloriste et exprime en musicien ».
Les études contenues dans le catalogue édité par Libel prouvent à quel point Fagus comprenait très justement l'art de son contemporain Fantin-Latour.

 


L'Anniversaire (1876)

 

Marianne Clerc y étudie un genre que pratiqua souvent Fantin-Latour : la commémoration, ou hommage aux grands hommes, de tradition très ancienne et que l'artiste renouvela. Ainsi la toile L'Anniversaire (1876) est une œuvre allégorique dans laquelle le musicien n'est pas représenté mais seulement évoqué par son nom gravé sur un tombeau et une liste de quelques-unes de ses plus belles compositions. Avant la réalisation sur toile, il y eut plusieurs étapes dont, démarche originale, le passage « par la lithographie dans un système complexe d'études qu'il grattait, estompait, rehaussait de gouache et qu'il modifiait ». Marianne Clerc s'intéresse ensuite aux différentes manières qu'eut l'artiste de faire le portrait du compositeur, et surtout aux difficultés qu'il rencontra quand il voulut « traduire » la musique de Berlioz : « La lithographie permettait un jeu subtil de clair-obscur que Fantin-Latour maniait avec une extrême finesse, griffant ses œuvres d'éclats lumineux et scintillants », créant « une atmosphère que ne renierait pas certains symbolistes ».

 


Béatrice et Bénédict : Acte 1er. Nocturne (1888)
Sara la baigneuse (au hamac) (1888)

 

Le chapitre de Sylvie Patry est consacré à la technique lithographique de Fantin-Latour, dont il fait « un art d'expérimentation, situé au cœur d'un processus créateur au gré d'incessantes allées et venues entre estampe, tableau, dessin et pastel », « variant les effets à l'aide du grattoir, de l'estompe, avant de passer à la couleur ». En somme, la lithographie est pour lui un « laboratoire d'images ».

Michèle Barbe étudie, quant à elle, ce que Fantin-Latour a lui même appelé la « traduction d'un art par un autre », et se penche, pour cela, sur la série d'œuvres, réalisées sur 27 ans, que lui inspira l'opéra des Troyens. Fantin-Latour, qui avait « un sens musical hors du commun », a choisi certaines scènes, dont il a tenté de rendre toute l'émotion, en imitant les effets musicaux. Pour chacune de ces scènes, il existe de nombreuses versions, qui montrent non seulement l'effort de traduction mais aussi la volonté de rendre les différentes émotions qu'exprime la musique. Ainsi les gravures du Duo d'amour de Didon et d'Enée, différentes par leur composition et leurs expressions, traduisent « la diversité des sentiments exprimés par Berlioz dans les trois refrains et cinq couplets », « la montée progressive du désir et l'évolution du sentiment amoureux, depuis l'hésitation, les jeux de l'amour, la querelle, le pardon… jusqu'à ce que Didon et Enée se reconnaissent enfin comme amants ».

 


Duo des Troyens (1894)

 

La dernière partie de l'ouvrage, « Interprétations, réinterprétations », recense les versions de chaque oeuvre, toutes reproduites et commentées.

– Le site des éditions Libel
– Le site du Musée Hector Berlioz
– Un autre compte-rendu du catalogue, par Gaëlle Loisel
– Un compte-rendu de l'exposition, par Alexandre Pham