Troisième partie de la deuxième livraison de la chronique « Quiquengrogne », parue dans Les Marges n°158 d'août 1927.

 

Vieillis-je ? je ne crois même plus à la Légion d’Honneur. J’ai pourtant loué cela que les sots qualifient hochets de la vanité [1]. Après Pascal et La Bruyère. Ils nous isolent de la canaille, même alors que la canaille en est pomponnée. Bref, la croix par exemple, ou bien nous l’honorons, ou bien elle nous déshonore. Au banquet fêtant un élu de la promotion Ronsard mais qui le méritait, je me surpris à regretter de ne m’être trouvé son frère d’armes, bien que d’ailleurs je n’eusse rien sollicité. [2]
L’étoile des braves a ses mérites ; sur un autre plan que la croix de guerre (avec : attention, l’étoile du régiment ou de la brigade, et autant que possible le ruban des blessés ; la palme est « à enquerre » pour parler la langue du blason). L’humble médaille de sauvetage, Auguste Rodin, fort décoré, dont il souriait, m’en disait un soir à Meudon. C’est curieux, c’est la seule décoration dont nul ne se montre ambitieux ni fier. Et il souriait davantage. Il avait beaucoup d’esprit, mon bon maître Rodin de qui j’appris comment un tailleur de vers est un artisan pareil à un tailleur de pierre. Rodin estimait ses nombreux rubans, pour ce qu’ils lui conservaient le respect, dans le temps que par exemple son Balzac prit si fort figure d’indécence que c’est tout juste si le fameux article 330, illustré par Courteline, ne fut pas invoqué. Et puis, quand on en a beaucoup, c’est joli comme une collection de timbres-poste.
En quoi Rodin rejoignait-il, bien que paradoxalement, le peintre Degas. Ambroise Vollard, précieux biographe de lui, et de Cézanne, accompagnait un soir le vieux maître bougon, furieux qu’une fois de plus Roujon l’eût sollicité d’accepter la croix. Les voilà place Pigalle. Celle-ci, en ces temps heureux, comportait une fontaine : en place de ce monument Gavarni dont Gavarni pleure au Purgatoire. [3] Un monsieur important, il sortait évidemment de très bien dîner, arrosait surrérogatoirement l’onde pure et même à côté (je ne sais si je me fais bien comprendre). Et un frère-flic aposté là contre

Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Tout de même, vous avez raison, avoua Degas : cela sert à quelque chose.
— Le monsieur important était-il donc décoré ? — On ne peut rien vous cacher, petits coquins.
Hé bien, cela ne sert plus même à cela.
Une nuit, à l’heure peu indue de une heure du matin, M. Paul Souday [4] traversait la vaste place du Carrousel, illuminée et déserte. Un brelan de flics, en bourgeois s’il est permis d’honnêtement dire, lui sautèrent dessus et lui firent exhiber ses papiers civiques.
Par bonheur pour lui, cet excellent républicain ne voyage ni sans guide Boedecker ni sans carte d’électeur (N’imprima-t-il pas un jour : « Nous autres critiques nous sommes tous en carte » ? — mais ce n’était pas dans le Temps). Sinon eût-il été traîné chez lui, et sa pipelette requise d’attester de ses bonne vie et moeurs.
Or ce confrère « mal frère de moi », et de plusieurs autres, ne ressemble par rien à Verlaine, ni Chodruc-Duclos [5]. Il porte beau. Presqu’autant que son (et mon) voisin, M. Jean de Bonnefon [6]. Il portait aussi une corpulente serviette en maroquin, bourrée de livres (où les miens ne figuraient certainement point). Et portait enfin (chanson de Malbrough, que me veux-tu ?) le macaron rouge à pleine boutonnière, la mienne ne portant rien. Alors ? Je déclare le procédé infect et odieux, et trouve vilain que des confrères s’en soient rigolé. N’oublions point qu’à deux pas, sous les bosquets des Tuileries, certaines églogues de Virgile sont mises en tableaux très vivants, à l’usage notoirement de MM. les étrangers. Seulement frère flic se garde d’aller y voir, crainte de déranger des délinquants considérables.
On se demande même si frère flic ne l’a pas fait exprès, histoire de manifester son omnipotence. Car enfin, quand les amis des Marges sortaient vers la même heure du même café de la Régence, les rive-gauchiers traversaient cette même place. Tous de mise modeste, parfois bizarre, et nul d’eux enrubanné ni surtout macaronné. Aucun n’essuya de rencontre désobligeante.
Cette orde plaisanterie envers les gens honnêtes semble partir d’un dessein général. Récemment encore, un jeune journaliste que je connais, à l’extérieur coquettement sévère qui est l’uniforme de la corporation, se vit à pareille heure arquepincé par les mêmes « bourgeois » aux nippes rarement faites pour eux. Ils lui intimeront ce « Haut les Mains ! » privilège d’autres gentilshommes, jadis. Leur excuse cette fois serait que le journaliste portait son ruban de guerre : peut-être les gentilshommes se voulaient-ils revancher, leur régiment, comme celui des gendarmes, n’ayant généralement approché le front qu’à des distances géographiques.
Ceci me remémore qu’aux temps où Paul Léautaud coiffait chapeau haut de forme, où Francis Carco préparait une édifiante première communion, où moi-même préparais mon baluchon pour le 2e Chasseurs-à-pied (quand je le retrouvai pas mal d’années plus tard, le 2e était promu 42e, ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres) et tout cela signifie 1892 (c’est égal, voici une phrase dont verdirait de jalousie Marcel Proust : si vous vous y retrouvez, mais moi je m’y retrouve fort bien et c’est l’essentiel) je fréquentais au Lapin Vengeur, vis-à-vis le Lac Saint-Fargeau, donc épaulant les fortifs, caboulot, fort décent où chaque samedi soir s’égosillait un café-concert d’amateurs : et j’y produisis même, et jouai la saynette Gueux, de qui le succès me révéla ma vocation dramatique. (La phrase est finie, et, j’ose dire, à son honneur dût Maurice Boissard en verdir de jalousie : voir ci-dessus).
Deux, trois camarades et moi, tous issus de l’école communale voisine, reconduisions après, en tout bien tout honneur autant de demoiselles du quartier, honnêtement munies de leurs appendices paterno-maternels,

Car ceci se passait en des temps très anciens.

Une minuit nous nous divertîmes, Durollet et moi (je crois qu’il est resté à la guerre) à nous entrepoursuivre le long de ce boulevard Sérurier, boulevard stratégique, et qui devait faire décor dans l’Équipe de Carco, déjà nommé.
Deux flics en patrouille me happèrent. Je leur, nous leur expliquâmes notre cas : et comme les nymphes du susdit Virgile, ils se contentèrent de rire. Autres temps, autres moeurs.
Remontons le cours, donc, des temps. Un Communard, mon père, m’a narré comme au 4 septembre le peuple-roi commença par envoyer les sergents de ville au Canal Saint-Martin. Comment ces malheureux eussent-ils pu défendre ? Au moyen de leurs coupe-choux ?
Quand, en 1826, M. de Rambuteau, bienfaiteur d’autre part de l’humanité souffrante, réorganisa la police il lui avait attribué pantalon et gilet bleu céleste avec habit à la française bleu-marine ; coiffure, un bicorne ; arme, une canne à pomme d’ivoire : littéralement l’équipement et vêture de nos « commissaires des morts ». Au cas de bagarres, c’était la Garde Nationale qui instrumentait. Et s’agit-il d’arrestation duriuscule, et alors seulement, entraient en scène les « en bourgeois » avec leurs cannes « à la Constitution ». Père Hugo, canonnant d’injures himalayennes l’opération de police du 2 décembre, se tait sur la police :

Les sbires les frappaient… de paroles bourrues.

donc ne frappaient-ils qu’en paroles. C’est bien pourquoi le 4 septembre les jeta à l’eau, et qu’ils s’y laissèrent jeter, à peu près en façon de ces pauvres invalides qui cent ans en çà se figuraient garder la Bastille. À présent, casse-tête et rigolo à remontoir font officiellement partie de l’uniforme à Frère Flic.

Ah, le Progrès !

 

PHILATÉLIE

 

Les gazettes ont relaté en son temps comment j’avais arraché au suicide un dystique plongeur, dans un bar de la rue de Buci (1). Mais j’avais omis un détail peut-être précieux pour la science. Ce coléoptère est un animal très féroce. Linné le qualifie pittoresquement de Tigre des Eaux (Tigrum fluvialis, sic). Il représente en effet pour nos paisibles cours d’eau l’équivalent du carabe ou plus exactement du calosome sycophante. Par bonheur, ses élytres soudés lui interdisent le vol : sinon il serait terrible. Le mien m’avait cruellement mordu au pouce. Aussi, quand, le lendemain matin j’allais le restituer, à quelque bassin tranquille, l’introduisis-je dans un cornet de papier. Seulement, afin qu’il se tint en repos, avais-je choisi une page de M. Auguste Dorchain (de l’Académie française moins le quart). Quand je parvins au bassin du square du chevet de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, il était plongé dans une léthargie si profonde qu’elle me donna des craintes pour sa vie. Alors, selon la méthode homéopathique, je lus à ce dytique les oeuvres complètes de mon ami Vincent Muselli : un distique. L’effet fut immédiat : la noble bête s’étira, frétilla. Malheureusement, la dose n’était pas assez puissante. J’ajoutai donc un quatrain de Philippe Chabaneix : il réouvrit ses beaux yeux, et me mordit derechef. Il était sauvé ! Pour parfaire la cure, j’eus l’idée d’y joindre quelque peu de Tristan Derême. Alors, ô phénomène, ô stupeur ! voici que le dytique décolla ses élytres, et s’envola comme un hanneton ! Je vous jure que je n’invente rien. Par malheur là passait une hirondelle, laquelle goba lâchement l’infortuné au passage. Ce qui fait que nul ne peut échapper à sa destinée.
Il s’entend que je ne veux ici qu’exprimer mon estime pour mes amis. Estime égale pour tous. Ainsi le lecteur, selon ses goûts, n’aura qu’à intervertir l’ordre des facteurs. Peu importe, puisque l’art est la région des égaux, selon que l’a promulgué le père (Victor Égaux… oh, pardon !).

(1). Nouvelles littéraires, Communication de l'anti-vivisectionniste bien connu Maurice Boissard, lauréat de la Société protectrice des Animaux et de l'Académie (prix Montyon), officier de l'Instruction publique, dignitaire de plusieurs ordres étranger.[7]

 

Notes :

[1] « hochets de la vanité » : expression dont se servit, le 2 juin 1848 à l'Assemblée Nationale, Clément Thomas (1809-1871), général de la Garde Nationale, pour désigner la Légion d'Honneur. Responsable de massacres en juin 1848, il sera fusillé le 18 mars 1871.

[2] « Promotion Ronsard » : au cours de l'année 1924, il fut décidé, à l'occasion du quatrième centenaire de la naissance de Ronsard d'accorder, pour le monde des lettres et des arts, un certain nombre de nominations et de promotions dans l'ordre de la Légion d'honneur : un grand officier, six commandeurs, dix-huit officiers et quarante-huit chevaliers. Les candidatures arrivant par centaines, la Promotion ne fut officielle que fin janvier 1925.
L'élu dont parle ici Fagus est très certainement son ami Tristan Klingsor, nommé chevalier. Parmi les autres décorés, citons : Georges de Porto-Riche, grand-officier ; Edmond Haraucourt, Henri de Régnier, Joseph Bédier, commandeurs ; la Comtesse de Noailles, Saint-Georges de Bouhélier, Paul Fort, Maurice Magre, Léo Larguier, Jean de Bonnefon, Gaston de Pawlowski, officiers ; Mme Catulle Mendès, Louis Le Cardonnel, Raoul Ponchon, Jules Romains, Jean Royère, Henri Longnon, chevaliers.

[3] La statue du caricaturiste Gavarni (1804-1866), signée Denys Puech et Henri Guillaume, ne se trouve pas Place Pigalle, mais Place Saint-Georges.
Paul Léautaud s'est amusé à relever l'erreur de son ami : « Je vais faire une surprise à Fagus. Je l'ai fait mettre au Sottisier pour le prochain numéro. Dans des pages qu'il a publiées dans le dernier numéro des Marges (15 août), il place le Monument Gavarni remplaçant le bassin de la place Pigalle, quand c'est le bassin de la place Saint-Georges. Lui, un vieux Parisien ! Je le lui ai dit hier soir, en le rencontrant : « Je vous ai fait une petite surprise, dans le prochain numéro du Mercure », mais je ne lui ai pas dit quoi. » (Paul Léautaud, Journal littéraire, 17 août 1927. Mercure de France, tome 1, p.1995). Et, en effet, le passage fautif de Fagus parut dans la rubrique « Le Sottisier universel » du Mercure de France (n° 701, 1er septembre 1927, p.512).
Léautaud partageait l'opinion de Fagus sur le monument. Ainsi écrit-il dans son Journal, à la date du 17 décembre 1904 : « J'ai vu le hideux monument à Gavarni, avec quoi on a abîmé la charmante vieille fontaine de la place Saint-Georges. » Le sujet semble avoir de l'importance pour lui à cette époque « J'écris un article sur le monument à Gavarni, avec lequel on vient d'abîmer la place Saint-Georges, le substituant au bassin où j'allais si souvent, quand j'étais enfant, faire marcher un petit bateau. Je le porte à Périvier. » (cet article, s'il fut achevé, semble n'avoir jamais paru). Il évoque encore la statue quarante-six plus tard dans ses entretiens radiophoniques : « Et puis, j'allais jouer aussi place Saint-Georges. Il n'y avait pas encore la statue de Gavarni, mais un bassin où je m'amusais avec un petit bateau. » (Entretiens avec Robert Mallet. Mercure de France, 1988. p.16).
Dans l'enquête des Marges de 1919 sur « le monument le plus laid de Paris », Pierre Lièvre évoque « le Gavarni qui encombre la place Saint-Georges » et Jacques Morland affirme : « La statue élevée au centre de la place Saint-Georges est plus gênante : il est difficile de ne pas la regarder quand on monte la rue Saint-Georges et il est irritant d'assister au supplice de ce pauvre Gavarni désespéré de ne pouvoir sortir ses jambes du gros mirliton où elles se trouvent probablement renfermées. Comme on regrette la vieille fontaine qui s'élevait jadis au même endroit ! ».

 

 

[4] Paul Souday (1869-1929), critique littéraire au Temps de 1912 à 1929. « Tout le peuple lettré attendait, commentait son article. Le mercredi était jour d'anxiété pour plusieurs. Cinq colonnes terribles parfois s'abattaient sur un livre. On doutait si le silence total eût été plus pénible. » (Paul Valéry, « Souvenir de Paul Souday » in Le Temps, 8 juillet 1929)
Fagus et Paul Souday ne pouvaient pas s'entendre : l'un était épris de moyen âge et monarchiste ; l'autre adorait le Romantisme et était républicain. Ainsi Paul Souday — qui, selon André Chaumeix, « s'enflamm[ait] aisément quand on touch[ait] aux hommes notoires de la troisième république » (in Le Gaulois, « Entretiens littéraires — Renan », 10 mars 1923) – s'énerve-t-il en lisant la réponse de Fagus à l'enquête des Marges sur le XIXe siècle : « Fagus traite Chateaubriand de « Narcisse-Néron », Lamartine de « cygne à cervelle de rossignol », Michelet de « vieille fille à passions », Renan de « sous-Michelet », Anatole France de « Renan sadique », Victor Hugo de « Jupiter-Medrano », de « Tartuffe-Père éternel », et de « dadais épique, mais pratique ». Jamais les romantiques n'ont parlé sur ce ton des classiques du dix-septième. M. Fagus, voulant, on ne sait pourquoi, faire grâce à Stendhal, déclare qu'il n'est pas du dix-neuvième siècle, parce qu'il a dit : « Je serai compris en 1880. ». Dans quel siècle l'an 1880 est-il logé par M. Fagus ? » (« L'Enquête sur le XIXe siècle », in Le Temps, 22 mai 1922).
Il eut, en 1925-1926, une querelle — dans laquelle Fagus intervint — avec l'abbé Bremond, à propos de la « poésie pure ».
Fagus se moquait souvent de lui dans ses articles et ses lettres. À propos de l'une d'entre elles, Léautaud écrit : « Une chose touchante, c'est la sorte de regret qu'il montre à propos de Souday : « Ce pauvre Souday, qui ne m'a jamais rien fait ! » ».
Nous n'avons pas trouvé à quel fait divers fait référence l'anecdote de Fagus, qu'il évoque également dans une lettre à Henri Béraud du 24 août 1924 : parlant de la rosette, il s'exclame « voyez comme elle a porté malheur à Paul Souday ! » (50 lettres de Fagus. Le Divan, octobre-novembre 1934 p.262 et Lettres de Fagus à Henri Béraud, Du Lérot, 1994. p.18).

 

 

[5] Chodruc-Duclos (1774 ou 1775-1842) : excentrique connu comme « l'homme aux haillons et à la longue barbe ». On peut lire son histoire dans Charles Yriarte, Les Célébrités de la rue (Dupray de la Mahérie, 1864. pp.33-62).

 

 

[6] Jean de Bonnefon (1867-1928) : écrivain et journaliste, polémiste, catholique et anticlérical, original qui frappait d'abord par sa stature très imposante et sa recherches vestimentaire. « Voici M. Jean de Bonnefon. Ses yeux bleus sont ceux d'une jolie fille du Rouergue, sa cravate est de satin rose et ses cheveux gris paraissent blonds, tant ils frisent gracieusement. C'est le dandy de la rue de Seine. » (André Billy, « Tableau de la rue de Seine » in Les Soirées de Paris n°15, août 1913. p.101).  Robert Desnos fut son secrétaire et gérant de sa maison d'édition.
Fagus (12, rue Visconti) et Jean de Bonnefon (34, rue de Seine) habitaient à moins de 100 m l'un de l'autre.

 

 

[7] Ce texte, « Philatélie » continue donc une fable que raconta Fagus dans la lettre du 2 juin 1924 à Paul Léautaud (in Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. pp.30-33), que ce dernier cita en juin 1925 dans les Nouvelles littéraires. Voici la fable :

 

L'autre soir, comme je me rendais boire mon demi-setier au tonneau du coin de la rue Grégoire-de-Tours : vous voyez d'ici ? j'avise, cheminant sur le trottoir, un diptyque plongeur ! Les traités d'entomologie impriment « dytique », ce qui ne veut rien dire, le diptyque (ainsi dénommé pour ses élytres en volets), qualifié aussi « hanneton d'eau », et tigre fluviatile par les pêcheurs, pour ce qu'il leur boulotte leurs asticots, prend ses ébats dans les eaux claires, modérément courantes. Il y fait mille tours, nonobstant sa corpulence, avec les gerris, les gyrins ou tourniquets, les hydromètres ou araignées d'eau, ses compères ; mais méprise si fort la rèpe cendrée ou punaise d'eau qui se tapit dans la vase, qu'il dédaigne de la croquer, crainte d'entérite.
Que faisait celui-ci en ces lieux fameux seulement parce que Triboulet-Quasimodo y tint l'échelle pour le rapt de sa fille, sous prétexte que, sans qu'il s'en fût aperçu (sic !) ce maraud de Marot lui avait adapté un bandeau sur les yeux et les oreilles !! Bref, mon diptyque plongeur plongea dans le Bar du Familistère, lui, cet hydropathe, et je pense, aux fins de se suicider soi-même. Déjà, les gens, le traitant de cafard (c'est eux qui l'avaient, le kaffar !), le voulaient écrabouiller. Sourd au respect humain et n'écoutant que mon courage, je le sauvai d'une mort ignominieuse. Pour ma récompense, il me mordit cruellement : comme un homme.
Si j'avais pratiqué l'héroïcité des vertus chrétiennes, je l'eusse ramené au lac de Verrières. Mais je ne suis pas encore un saint François d'Assise, ni même un Francis Jammes. Je me contentai de le conduire chez moi : je lui procurai une cuvette d'eau fraîche où il dormit confortablement.
Le lendemain matin, j'essayai de lui procurer quelque mouche (musca domestica) pour son petit déjeuner. Insuffisamment domestiquées, celles dont je jouis se refusèrent à comprendre que la charité chrétienne leur commandait de sacrifier leur vie à celle de leur frère diptyque.
J'insérai donc celui-ci dans une bouteille d'eau : en verre vert, afin de lui rappeler les herbages de son enfance. Je remontai le cours de la Seine. Au Vert-Galant, rien à tenter : les petits enfants, les becquants, l'eussent livré à un trépas affreux. Au petit bras du fleuve, le courant demeure malgré tout trop impétueux : c'était la noyade. Enfin parvînmes-nous au chevet de Notre-Dame, refugium peccatorum. Là s'élève, proche le triste buste de Goldoni, un monument gothique, pur style XIIIe selon Viollet-le-Duc, avec deux vasques superposées au pied. Olympiade VIIIe, tu me favorisas ! Je visai le cristal liquide, et d'un diptyque lancé d'une main sûre,
Je fis au cristal clair une large blessure.
Et voilà.
Et je pense que cela vaut bien l'hospitalisation d'un clebs ou deux !
Votre

JEAN GALÉAS DE VISCONTI-FAGUS