Articles publiés en janvier 2012


 

 

Que Mikaël Lugan, maître, entre autres qualités, dans les études saint-pol-roussines et la bibliographie des petites revues, soit ici remercié d'avoir glané pour nous, dans un numéro du quotidien L'Intransigeant, celui du 1er juin 1914, cette mention de Fagus :

 

 

Précisons, avant de commenter, que l'information parut dans la rubrique d'échos littéraires de l'Intransigeant intitulée « Boîte aux lettres » et signée du pseudonyme collectif « Les Treize », parmi lesquels on comptait André Billy, Fernand Divoire, Ernest Gaubert, Jean Pellerin, Guillaume Apollinaire … et dont le nombre s'approchait plus certainement de la trentaine. Fagus lui-même l'alimenta plusieurs fois. En mai-juin 1914, les résultats d'une enquête sur les animaux des littérateurs y furent publiés sous le titre « Leurs amis ». Elle était ainsi présentée dans le numéro du 7 mai :

 

Est-ce que les historiens ne seront pas contents, plus tard, de connaître par leurs prénoms les chiens, chats, oiseaux qui eurent l'amitié de nos grands hommes de lettres ? Est-ce que, de ces noms simples ou littéraires, ils ne sauront pas tirer toute une psychologie, une classification des écrivains en « chiens » et en « chats » et des remarques sur le temps et les moeurs ? Travaillons donc avec soin et renseignons avec exactitude.

 

Nous sommes d'autant plus content que la réponse de Fagus nous apprend bien plus que sa façon de nommer les gentils compagnons.
Car si nous savions que la réelle rencontre de Fagus et Paul Léautaud se fit début août 1913 autour d'un chien, nous n'en connaissions pas les circonstances exactes. Il nous a donc suffi, grâce à l'extrait trouvé par Mikaël Lugan, de consulter les numéros de l'Intransigeant de cette période pour découvrir l'annonce, à la date du 6 août 1913 :

 

 

26, rue de Condé, c'était l'adresse du Mercure de France, où Paul Léautaud était secrétaire de rédaction depuis 1908. Comme nous le prouve la lettre ci-dessous, Fagus répondit à l'annonce le jour même de sa parution, par un courrier qu'il dut déposer au concierge puisque Paul Léautaud eut le temps d'y répondre ce même jour (Paul Léautaud, Correspondance (1878-1928), tome 1, 10-18, 2001. pp.413-414) :

 

Paris le 6 août 1913

Cher Monsieur,

Quel regret me donne votre lettre, et surtout parce que c'est vous. J'ai depuis longtemps une grande sympathie pour vous, pour ce que vous écrivez. Elle s'est augmentée aujourd'hui de vous voir ainsi vous intéresser à un malheureux vieux chien et être tout prêt à le cueillir. Il m'arrive, hélas ! un dur mécompte, le premier depuis que je m'occupe de recueillir et de placer, et de sauver des laboratoires de vivisection, les animaux errants, chiens et chats. Après avoir retiré ce chien de l'eau, je l'avais mis en garde chez un vétérinaire, comme je fais souvent, et voilà que tantôt, en m'y rendant, j'ai appris qu'un sous-ordre l'avait maladroitement laissé échapper. Avec moi, ce chien ne disait rien, se montrait très caressant, me suivait partout. Là-bas, à l'attache, au milieu du bruit de la forge, il n'a eu sans doute qu'une idée : ficher le camp. Je vais demain jeudi à la Fourrière. J'espère bien l'y trouver, et dans ce cas, je le retirerai. Ce ne sera (je mets un jour, car peut-être me le donnera-t-on de suite) qu'une question de jours, par obéissance au règlement. Patientez donc, je vous prie, jusqu'aux prochaines nouvelles que je vous donnerai. Je pense bien retrouver mon protégé, mais dans le cas contraire, et si décidément vous avez besoin d'un chien, confiez-moi le soin de vous en fournir un autre, grand ou petit à votre choix. Les malheureux recueillis et dans l'attente d'un bon maître sont, hélas ! nombreux. Vous n'aurez pas à vous déranger, pas le moindre souci à prendre. Le chien sera mené chez vous, muni d'un collier en règle, et c'est encore moi qui vous dirai merci.
Très cordialement à vous.

P. LEAUTAUD.

 

Finalement, le chien sauvé de la noyade ne fut pas retrouvé mais Paul Léautaud, comme promis, en dénicha (ce n'est pas vraiment le mot) un autre et fit le déplacement jusqu'à Verrières-le-Buisson, où Fagus habitait alors. Extrait de son Journal littéraire à la date du 9 août 1913. Mercure de France, tome 1. pp.878-879 :

 

Aujourd’hui, tout de suite après déjeuner, je suis allé à la Mairie de la rue de la Banque montrer à Fagus le chien trouvé hier rue de l’Ancienne-Comédie. Il l’a accepté, et nous avons convenu que je le mènerais moi-même chez lui, à Verrières-le-Buisson. Je suis parti avec le chien au Bon Marché pour acheter un collier, ensuite à la recherche d’un graveur pour en graver la plaque. Une pose chez le concierge du 28 de la rue de Condé, retour de la Fourrière pour le grand chien noir qui n’y est toujours pas. Puis achat de chocolat pour les enfants de Fagus, de rognures pour le dîner du chien, et nous avons pris le train pour Massy-Verrières. Là, vingt minutes à pied et nous sommes arrivés chez Fagus, à la Boulie. Accueil cordial au possible par Madame et les deux fils Fagus, l’un à demeure au lit, coxalgique. Fagus arrive à sept heures et demie. Nous bavardons encore un moment. Puis un fils Fagus descend au jardin avec le chien, et je me sauve, accompagné à la gare par Fagus, à travers un sentier de vraie campagne. Meilleure journée, celle-ci, quoique bien fatigante. […] Je ne regrette rien. Je suis bien trop heureux d’avoir pu placer cette bête perdue. Brave chien ! Sa tête sur mes genoux, affectueux et confiant, pendant tout le trajet en chemin de fer ! Si obéissant, pendant le chemin de la gare chez Fagus.

 

Est-ce un hasard si, une semaine plus tard, dans le n°388 du 16 août 1913, paraissait au Mercure de France la première salve des « Paysages parisiens » de Fagus (5 pages) ?

Répondons enfin aux voeux des Treize de l'Intransigeant et commentons les noms des animaux de Fagus :
Mascotte, Pelotte-de-velours, voilà les « noms simples ». Tom Pouce est à la fois simple et littéraire, c'est le personnage de P.J. Stahl, l'univers de l'enfance ; même chose pour Porthos : on sait que Fagus était friand de littérature populaire et particulièrement d'Alexandre Dumas. Le chat Murr, c'est bien sûr celui, qui savait lire et écrire, d'E.TA. Hoffmann. Noir-Diable est peut-être aussi une réminiscence de l'enfance puisque c'est ainsi que dans le folklore wallon on nomme le diable : nwère diale.
Ajoutons un autre nom : Miss Sultane, chatte à laquelle Fagus, dans ses dernières années, était très attaché.
Nous apprenons enfin que Fagus possédait un hérisson et ceci est particulièrement troublant puisque presque toute son oeuvre sera éditée dans les années 20, par l'éditeur Edgar Malfère, à l'enseigne de la « Bibliothèque du hérisson » dont les ouvrages étaient ornés de l'image que nous reproduisons en frontispice de ce billet. Son petit nom est bien mystérieux : Jabuti. D'où vient-il ? Des légendes d'Amazonie ! où il désigne un autre animal à déplacement très lent : la tortue, qui dans certains contes brésiliens symboliserait la ruse et la résistance. Nous n'avons aucune idée des sources de Fagus… Et pourquoi le poète appelait-il également son hérisson Louis XII ? Parce que ce roi, surnommé le « Père du peuple », avait pour emblème… le porc-épic.
Fagus alla jusqu'à s'identifier à l'animal, signant « Hérisson sanguinolent » ou parlant de lui comme du « hérisson Fagus ».

 

 

« Il n'est pas fréquent qu'une collection d'art contemporain survive pendant un siècle dans la demeure où elle a vu le jour. Tel est pourtant le cas de la collection rassemblée à Winterthour par l'ophtalmologue Arthur Hahnloser et son épouse Hedy Hahnloser-Bühler, éprise d'art et de culture. C'est en 1905, avec l'acquisition d'oeuvres de jeunes artistes suisses que tout commence. A cette époque, collectionner l'art contemporain ne s'inscrit dans aucune tradition, mais les Hahnloser sont des passionnés en quête des formes d'expression artistique de leur temps. »

Ainsi commence l'imposant catalogue, publié à la Bibliothèque des Arts, faisant suite à l'exposition « Van Gogh, Bonnard, Vallotton… La collection Arthur et Hedy Hahnloser » qui s'est tenue récemment à la Fondation de l'Hermitage. C'est souligner d'emblée la singularité de cette collection qui ne s'arrête pas là : l'histoire de la collection, qui réunit un ensemble unique de Nabis et de Fauves, constitue une véritable aventure, passionnée et obsessionnelle, élaborée grâce à des relations d'amitié peu communes entre artistes et collectionneurs.
Ambroise Vollard lui-même, l'excentrique marchand au flair infaillible, remarqua l'originalité de cette collection, s'exclamant après avoir visité en 1916 le domaine des Hahnloser :

« Quelle collection de Bonnard j'ai vue là ! Et les Renoir ! Et les Matisse ! Et les Roussel ! Et les Vuillard ! Enfin, tout notre art moderne. » (Ambroise Vollard, Souvenirs d'un marchand de tableaux, Albin Michel, 1937. pp.382-383).

 

 

Si tout commence, pour les Hahnloser, en 1905, avec l'acquisition de premières oeuvres d'artistes suisses, c'est en 1907-1908 que s'opère un grand tournant, grâce à la rencontre de Giovanni Giacometti. Celui-ci, en effet, leur vend un autoportrait, « leur premier tableau de la nouvelle peinture », mais surtout leur parle de Paul Cézanne, ce qui suscite en eux le profond désir de voir cette peinture qui a révolutionné le monde de l'art. Aussi font-il le voyage à Paris et découvrent-ils l'art contemporain en visitant le Salon des Indépendants, de nombreuses galeries dont celles de Bernheim-Jeune et d'Ambroise Vollard et l'atelier de Félix Vallotton où ils achètent leur première oeuvre de l'artiste. Vallotton séjourne dès 1908 chez les Hahnloser, dans leur villa Flora (qui est depuis 1995 ouverte au public), et devient un ami et un conseiller très avisé qui va même jusqu'à faire l'acquisition, pour eux, d'oeuvres de Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Kerr-Xavier Roussel…
Jusqu'en 1936, les époux Hahnloser, toujours plus passionnés d'art moderne, firent régulièrement des visites dans les galeries et ateliers parisiens et reçurent, à la villa Flora, leurs amis artistes. Au final, une incroyable collection de près de 300 oeuvres.

Le catalogue, richement et bellement illustré, est conçu avec originalité : après une introduction en quatre parties faisant l'historique de la collection à travers la biographie du couple et l'histoire des lieux, chaque artiste est présenté dans un chapitre à part montrant, notamment grâce aux lettres inédites échangées avec les collectionneurs, des relations d'amitié très étroites : Giovanni Giacometti, Ferdinand Hodler, Félix Vallotton, Henri Manguin, Pierre-Auguste Renoir, Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Kerr-Xavier Roussel, Albert Marquet, Georges Rouault, Odilon Redon, Henri Matisse, Aristide Maillol. Trois chapitres sont également consacrés aux « grands précurseurs » présents dans la collection : Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, Paul Cézanne, Honoré Daumier et Henri de Toulouse-Lautrec.

 

 

– présentation du catalogue sur le site de la Bibliothèque des Arts
– le dossier de presse pour l'exposition par la Fondation de l'Hermitage [pdf]
Articles sur l'exposition :
par Michèle Laird, sur swissinfo.ch
par Elisabeth Itti, sur son blog Une dilettante

 

 

La dernière publication de la collection d'ouvrages en fac-similés Sources – à laquelle sont associés la Fondation Martin Bodmer, le cabinet de dessins de Jean Bonna et les Presses Universitaires de France – est un petit bijou sobrement intitulé Danse macabre et reproduisant une danse des morts de la fin du XVe siècle : le Doten Dantz mit Figuren imprimé par J. Meydenbach à Mayence vers 1490-1495. Cette oeuvre très rare – il n'en existe que cinq exemplaires – présente plusieurs particularités qui la distinguent nettement des autres danses macabres. Ce sont tout d'abord les trois scènes qui encadrent l'ensemble : les premières montrent, dans un cimetière – « maison de danse » –, à l'exclusion de tout être vivant, des cadavres en décomposition, dont certains s'animent, commencent à danser devant un ossuaire et nous invitent à les rejoindre tandis qu'un resté inerte nous adresse son terrifiant memento mori ; dans la dernière, la danse est finie, des cadavres contemplent le tas de crânes de l'ossuaire tandis qu'une voix anonyme lance un bel appel à l'humilité. L'introduction de René Wetzel met parfaitement en valeur ce qui fait la singularité de cet incunable et est très instructif sur le genre de la danse macabre, ses traditions et ses sources littéraires et picturales.

Entre ces scènes-cadre, le corps de la danse macabre est constitué de 38 scènes dans lesquelles un personnage bien défini est confronté à la mort, à « son alter ego en décomposition ». Ainsi, du pape au marchand voyons-nous passer évêque, abbé, docteur, prêtre, moines, religieuse, médecin, empereur, roi, duc, comte, chevalier, gentilhomme, maire, bourgeois, avocat, scribe, usurier, brigand, joueur, voleur, artisan, hôtelier, jeune homme, jeune fille et même nourrisson. Chacun est alpagué par la Mort qui, engageant le dialogue avec mordant, critique leur train de vie passé. Chacun répond à sa manière : les plus humbles se révèlent être, le plus souvent, les petites gens… Texte, admirablement traduit par Anna Sziraky, et image sont particulièrement savoureux. Voici, pour exemple, le dialogue avec le médecin :

 

 

LA MORT
Monsieur le Médecin, vous avez toujours su faire de beaux discours aux gens / Sur la façon dont vous alliez chasser la mort loin d'eux. / Ne pouvez-vous rien trouver contre la mort ? / Vite, cherchez un remède, car vous en avez grand besoin. / Vous avez guéri les autres sans songer au salut de votre âme. Comment va-t-on la secourir / Puisque vous avez écourté la vie de maintes personnes ?

LE MÉDECIN
Dans toutes les situations médicales, je savais donner des conseils / Sur la façon de prolonger la vie d'un homme. / C'est uniquement contre la mort, cet ultime voyage, / Que je ne trouve aucune plante qui pourrait me préserver. / Ah, miséricorde divine ! / Je regrette mes péchés. / Accorde-moi ta bonté infinie, car toi seule tu peux me sauver !

Soulignons, enfin, un intérêt non négligeable de ces illustrations : ce qu'elle disent de l'univers musical du moyen âge, quasiment chacune représentant un instrument différent.

feuilleter l'ouvrage
catalogue de la collection Sources

 

 

L'un des cinq exemplaires de cette danse macabre, celui de la Bibliothèque de l'État de Bavière; coloré différemment, a été numérisé.
On peut également consulter, de la même bibliothèque, une édition antérieure (1488) et, de la même année, l'exemplaire de l'Université d'Heidelberg.

 

 

Fagus était – tout ceux qui l'ont connu y insistèrent – une figure de Saint-Germain-des-Prés. On ne manquait pas de le croiser, ainsi que Léautaud l'a souvent rappelé, dans ces vieilles rues du quartier : rue Saint-André-des-Arts, rue de Buci, rue de Seine…, et rue Visconti où il habitait et où il fut renversé par un camion. Lui-même aimait à se présenter comme inséparable de ce quartier ; ainsi signait-il « bourgeois du bourg Saint-Germain », « jongleur de Saint-Germain (des Prés) », et même « damné chien de papiste de la Paroisse Saint-Germain-des-Prés ».
De son appartement, il entendait les cloches de l'église, dont il était un fidèle des messes dominicales : « Voici que vient me trouver l'angélus de St-Germain-des-Près, pour me mettre en la présence de Dieu. Que faut-il de plus à un brave homme pour être heureux, vieil ami ? ».
C'est là qu'eurent lieu les obsèques de Fagus, le 17 novembre 1933 : « Très belle cérémonie, dans le chœur de l’église. Cierges nombreux, chants, grand service. Il aurait été ravi de voir et d’entendre tout cela. » (Paul Léautaud)

Un livre d'art, signé Alain Erlande-Brandenburg et Anne-Bénédicte Mérel-Brandenburg, vient de paraître aux éditions A. et J. Picard : Saint-Germain-des-Prés. An Mil. Remarquable ouvrage, consacré plus spécifiquement aux chapiteaux de l'église. Ceux-ci sont tous admirablement présentés par les photographies de Jean-François Amelot, qui permettent de révéler de nombreux détails artistiques et symboliques. Ces sculptures d'une grande beauté, réalisées aux alentours de l'an 1000 – les incunables de l'art roman, pourrait-on dire : nous ne sommes pas très éloignés de l'époque carolingienne et cela se voit – sont commentées une à une par les auteurs qui éclairent le sens de scènes d'inspirations bibliques, tandis que quelques chapiteaux représentant des monstres – sans doute liés au bestiaire carolingien – gardent tout leur mystère.

 

 

L'ouvrage comprend également une introduction très intéressante sur le contexte intellectuel et artistique de l'an mil ainsi que sur l'histoire de l'édifice, depuis le VIe siècle et en se penchant particulièrement sur le rôle de l'abbé Morard qui, entre 990 et 1014, fit construire un monastère, transforma la basilique en abbatiale, développa le culte de saint Germain et fut le maître d'ouvrage de ces chapiteaux.

Si le livre peut être commandé auprès de l'éditeur ou en librairie, signalons qu'il est également disponible à la paroisse, dont les bénéfices de la vente sont destinés au grand chantier de rénovation de l'église lancé par le père Benoist de Sinety, curé de Saint-Germain-des-Près qui signe d'ailleurs la préface du livre. Un site a même été créé pour présenter ce chantier.

– le site des éditions A. et J. Picard