Les animaux de Fagus
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Que Mikaël Lugan, maître, entre autres qualités, dans les études saint-pol-roussines et la bibliographie des petites revues, soit ici remercié d'avoir glané pour nous, dans un numéro du quotidien L'Intransigeant, celui du 1er juin 1914, cette mention de Fagus :
Précisons, avant de commenter, que l'information parut dans la rubrique d'échos littéraires de l'Intransigeant intitulée « Boîte aux lettres » et signée du pseudonyme collectif « Les Treize », parmi lesquels on comptait André Billy, Fernand Divoire, Ernest Gaubert, Jean Pellerin, Guillaume Apollinaire … et dont le nombre s'approchait plus certainement de la trentaine. Fagus lui-même l'alimenta plusieurs fois. En mai-juin 1914, les résultats d'une enquête sur les animaux des littérateurs y furent publiés sous le titre « Leurs amis ». Elle était ainsi présentée dans le numéro du 7 mai :
Est-ce que les historiens ne seront pas contents, plus tard, de connaître par leurs prénoms les chiens, chats, oiseaux qui eurent l'amitié de nos grands hommes de lettres ? Est-ce que, de ces noms simples ou littéraires, ils ne sauront pas tirer toute une psychologie, une classification des écrivains en « chiens » et en « chats » et des remarques sur le temps et les moeurs ? Travaillons donc avec soin et renseignons avec exactitude.
Nous sommes d'autant plus content que la réponse de Fagus nous apprend bien plus que sa façon de nommer les gentils compagnons.
Car si nous savions que la réelle rencontre de Fagus et Paul Léautaud se fit début août 1913 autour d'un chien, nous n'en connaissions pas les circonstances exactes. Il nous a donc suffi, grâce à l'extrait trouvé par Mikaël Lugan, de consulter les numéros de l'Intransigeant de cette période pour découvrir l'annonce, à la date du 6 août 1913 :
26, rue de Condé, c'était l'adresse du Mercure de France, où Paul Léautaud était secrétaire de rédaction depuis 1908. Comme nous le prouve la lettre ci-dessous, Fagus répondit à l'annonce le jour même de sa parution, par un courrier qu'il dut déposer au concierge puisque Paul Léautaud eut le temps d'y répondre ce même jour (Paul Léautaud, Correspondance (1878-1928), tome 1, 10-18, 2001. pp.413-414) :
Paris le 6 août 1913
Cher Monsieur,
Quel regret me donne votre lettre, et surtout parce que c'est vous. J'ai depuis longtemps une grande sympathie pour vous, pour ce que vous écrivez. Elle s'est augmentée aujourd'hui de vous voir ainsi vous intéresser à un malheureux vieux chien et être tout prêt à le cueillir. Il m'arrive, hélas ! un dur mécompte, le premier depuis que je m'occupe de recueillir et de placer, et de sauver des laboratoires de vivisection, les animaux errants, chiens et chats. Après avoir retiré ce chien de l'eau, je l'avais mis en garde chez un vétérinaire, comme je fais souvent, et voilà que tantôt, en m'y rendant, j'ai appris qu'un sous-ordre l'avait maladroitement laissé échapper. Avec moi, ce chien ne disait rien, se montrait très caressant, me suivait partout. Là-bas, à l'attache, au milieu du bruit de la forge, il n'a eu sans doute qu'une idée : ficher le camp. Je vais demain jeudi à la Fourrière. J'espère bien l'y trouver, et dans ce cas, je le retirerai. Ce ne sera (je mets un jour, car peut-être me le donnera-t-on de suite) qu'une question de jours, par obéissance au règlement. Patientez donc, je vous prie, jusqu'aux prochaines nouvelles que je vous donnerai. Je pense bien retrouver mon protégé, mais dans le cas contraire, et si décidément vous avez besoin d'un chien, confiez-moi le soin de vous en fournir un autre, grand ou petit à votre choix. Les malheureux recueillis et dans l'attente d'un bon maître sont, hélas ! nombreux. Vous n'aurez pas à vous déranger, pas le moindre souci à prendre. Le chien sera mené chez vous, muni d'un collier en règle, et c'est encore moi qui vous dirai merci.
Très cordialement à vous.
P. LEAUTAUD.
Finalement, le chien sauvé de la noyade ne fut pas retrouvé mais Paul Léautaud, comme promis, en dénicha (ce n'est pas vraiment le mot) un autre et fit le déplacement jusqu'à Verrières-le-Buisson, où Fagus habitait alors. Extrait de son Journal littéraire à la date du 9 août 1913. Mercure de France, tome 1. pp.878-879 :
Aujourd’hui, tout de suite après déjeuner, je suis allé à la Mairie de la rue de la Banque montrer à Fagus le chien trouvé hier rue de l’Ancienne-Comédie. Il l’a accepté, et nous avons convenu que je le mènerais moi-même chez lui, à Verrières-le-Buisson. Je suis parti avec le chien au Bon Marché pour acheter un collier, ensuite à la recherche d’un graveur pour en graver la plaque. Une pose chez le concierge du 28 de la rue de Condé, retour de la Fourrière pour le grand chien noir qui n’y est toujours pas. Puis achat de chocolat pour les enfants de Fagus, de rognures pour le dîner du chien, et nous avons pris le train pour Massy-Verrières. Là, vingt minutes à pied et nous sommes arrivés chez Fagus, à la Boulie. Accueil cordial au possible par Madame et les deux fils Fagus, l’un à demeure au lit, coxalgique. Fagus arrive à sept heures et demie. Nous bavardons encore un moment. Puis un fils Fagus descend au jardin avec le chien, et je me sauve, accompagné à la gare par Fagus, à travers un sentier de vraie campagne. Meilleure journée, celle-ci, quoique bien fatigante. […] Je ne regrette rien. Je suis bien trop heureux d’avoir pu placer cette bête perdue. Brave chien ! Sa tête sur mes genoux, affectueux et confiant, pendant tout le trajet en chemin de fer ! Si obéissant, pendant le chemin de la gare chez Fagus.
Est-ce un hasard si, une semaine plus tard, dans le n°388 du 16 août 1913, paraissait au Mercure de France la première salve des « Paysages parisiens » de Fagus (5 pages) ?
Répondons enfin aux voeux des Treize de l'Intransigeant et commentons les noms des animaux de Fagus :
Mascotte, Pelotte-de-velours, voilà les « noms simples ». Tom Pouce est à la fois simple et littéraire, c'est le personnage de P.J. Stahl, l'univers de l'enfance ; même chose pour Porthos : on sait que Fagus était friand de littérature populaire et particulièrement d'Alexandre Dumas. Le chat Murr, c'est bien sûr celui, qui savait lire et écrire, d'E.TA. Hoffmann. Noir-Diable est peut-être aussi une réminiscence de l'enfance puisque c'est ainsi que dans le folklore wallon on nomme le diable : nwère diale.
Ajoutons un autre nom : Miss Sultane, chatte à laquelle Fagus, dans ses dernières années, était très attaché.
Nous apprenons enfin que Fagus possédait un hérisson et ceci est particulièrement troublant puisque presque toute son oeuvre sera éditée dans les années 20, par l'éditeur Edgar Malfère, à l'enseigne de la « Bibliothèque du hérisson » dont les ouvrages étaient ornés de l'image que nous reproduisons en frontispice de ce billet. Son petit nom est bien mystérieux : Jabuti. D'où vient-il ? Des légendes d'Amazonie ! où il désigne un autre animal à déplacement très lent : la tortue, qui dans certains contes brésiliens symboliserait la ruse et la résistance. Nous n'avons aucune idée des sources de Fagus… Et pourquoi le poète appelait-il également son hérisson Louis XII ? Parce que ce roi, surnommé le « Père du peuple », avait pour emblème… le porc-épic.
Fagus alla jusqu'à s'identifier à l'animal, signant « Hérisson sanguinolent » ou parlant de lui comme du « hérisson Fagus ».


