En ces temps électoraux, voici deux poèmes de circonstance, extraits du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (1898) :

 

PEUPLE-ROI

 

Quand le despote était un homme, Hippias, Tibère,
Amourath, on pouvait s’en délivrer : un coup
De couteau, puis pousser la carcasse à l’égout —
(La soldatesque ou la canaille populaire

De sa charogne maçonnait un tyran neuf,
Mais il fallait du temps) — en cas d’échec, suicide,
Ou supplice, assuraient un dénouement rapide ;
Mais depuis l’égalitaire Quatre-vingt-neuf,

Le despote c’est toi, c’est moi, c’est Tout le Monde :
Essayez de frapper ! cent millions de bras
Et pas de tête : un nombre ! on ne le connaît pas,

Il est partout ! et plus la brute furibonde :
Grouillement d’anonymes bien doux, bien corrects,
Sans savoir s’étranglant d’échanges de respects !

28 mai 1898.

 

 

 

DOMINICALE QUARTE

Il pleure dans mon cœur comme
il pleut sur la ville.

 

Dimanche mariné dans du Protestantisme
Comme dans sa saumure un hareng saur en daube !
Il me pleut des versets de la Bible aux épaules,
Et cela me transit soudain dans mon lyrisme !

Percé jusques au fond du cœur par le muflisme
De ces contemporains navrants, et par la pluie
Grise comme un Calvin détrempé dans la suie,
Je m’immerge dans un lugubre maboulisme…

Notre faute, si le soleil latin abjure
À son tour et si son ciel bleu s’anglicanise
Et se vêt d’un waterproof d’eau maussade et grise,
O Zola ! De lui perpétuer cette injure :

Salir son printemps de luttes électorales,
Polluer ses couleurs aux affiches murales,
Il se résout, tout maculé, pour nous confondre,
Le soleil d’or, à se faire blanchir à Londres !

29 mai 98.

 

Ce dernier poème fut repris, augmenté et avec de nombreuses variantes, dans Jeunes Fleurs (1906), dans la partie « Paysages parisiens » :

 

Aimez, c'est venir Mai le mois sacré des roses !

À mon frère André

 

Dimanche mariné dans du Protestantisme
Comme dans sa saumure un hareng saur en daube !
Il me pleut des versets de la Bible aux épaules,
Oh, cela me transit soudain mon tout lyrisme !

Percé jusques au fond du cœur par le muflisme
De mes aqueux contemporains, et par la pluie
Grise comme un Calvin détrempé dans la suie,
J’immerge tout vif dans un âcre maboulisme…

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville,
Du papier sale, une eau jaune comme une urine,
Du vin poisseux, du vent avec des barbarismes,
Des hoquets, du civisme, et des sergents de ville !

Notre faute si le soleil gaulois abjure :
Aviner son printemps d'orgies électorales,
Ses fastes, les meurtrir aux cacades murales,
O Phébus qui s'enfuit en pleurant sous l'injure !

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville,
Mon cœur hurle à la lune, hélas et point de lune,
Mon cœur tout gros d'amour : ô les urnes, les urnes,
O les urnes d'amour dont nos grands cœurs sont pleins :
Mon cœur est plein de "caporal" !

D'une Section de vote.

 

Citons enfin ce poème paru, dans La Plume n°305 de janvier 1902, au milieu de sa chronique « Le Parloir aux images » (reparu, sous le titre « Suffrage universel » et remanié, en juillet 1910 dans Les Guêpes, comme nous pouvons le lire sur le blog Les Petites Revues) :

 

Anonyme acéphale au milliard de gueules
Béant au bout d'un milliard de tentacules,
Pieuvre flasque, elle s'étale, et pompe, avale,
Placidement l'énergie individuelle ;

Médailles pesamment accumulées, qui roulent
Toutes même effigie avec même module,
Bétail trottant avec son ombre en chef de file,
Administration, suffrage universel ;

Roi Tout-le-Monde ayant pour couronne royale
Un bandeau lui bouchant prunelles et cervelle,
Et pour scel un multiple chiffre matricule
Composé de zéros en gigantesque foule ;

Royaume où nul n'est roi ! et tous tyrannicules !
Tous serfs ! flétris de castration mutuelle,
Tous rayons d'une roue au centre qui recule
Et sans savoir pourquoi, tourne immense et stérile !