On pourrait s'étonner que le premier tome des Œuvres complètes de Gérard de Nerval édité dernièrement chez Classiques Garnier, collection Bibliothèque du XIXe siècle, soit une anthologie de poèmes, certes réunis par Monsieur Gérard (qui ne signait pas encore Nerval) en 1830, mais appartenant à la Renaissance : Choix des poésies de Ronsard, Du Bellay, Baïf, Belleau, Du Bartas, Chassignet, Desportes, Régnier. On pourrait se dire que si un tel volume est certes intéressant pour l'étude de l'oeuvre de Nerval, nous ne sommes pas encore dans l'oeuvre de Nerval, qu'un travail d'anthologiste n'est pas vraiment une oeuvre. Et pourtant…

L'anthologie de Nerval paraît en plein triomphe du Romantisme français, qui après l'avoir méprisé, fait de Ronsard le porte-drapeau de sa révolution. Elle participe de cette redécouverte, par toute une génération, de la poésie de la Renaissance, jusqu'alors bien oubliée. C'est dans ce contexte que Nerval choisit des poèmes du XVIe siècle pour les présenter comme des modèles : d'après lui, il faut créer une poésie nouvelle et, pour y arriver, « retirer quelque fruit » des anciens, passer par l'imitation, et la surpasser.
Dans leurs introductions – « Nerval, poète renaissant » et « Le travail de l'anthologie » –, ainsi que dans l'appareil critique très abondant, les éditeurs, Jean-Nicolas Illouz et Emmanuel Buron, nous montrent à quel point Nerval fait déjà oeuvre, par le choix des poésies. C'est d'abord qu'on y entraperçoit son oeuvre future, non seulement ses odelettes et ses sonnets, mais aussi sa prose. Dans ses choix, se perçoivent ses obsessions et des motifs fondamentaux que l'on retrouvera plus tard : le motif floral, le carpe diem, le regret d'un paradis perdu, la métempsychose, la renaissance, les « thèmes bucoliques qui sont la préfiguration de la construction mythique du Valois »… Nerval est présent dans chacun des poèmes compilés : certains sont de véritables « palimpsestes où Nerval écrira ses propres scènes obsédantes ». On pourrait dire qu'il se les approprie, d'autant plus qu'on peut remarquer, dans cette anthologie, que de nombreux poèmes sont montés, découpés : Nerval recompose, inaugurant la pratique – qu'il développera plus tard – de construction d'une oeuvre à partir d'oeuvres antérieures, sélectionnant chez les autres, et montant.

On peut lire également avec beaucoup d'intérêt cette anthologie en lien avec le contexte socio-historique. Nerval valorise la restauration en poésie à la fin d'une Restauration politique. Ses choix anthologiques ne se portent pas seulement sur des poèmes bucoliques mais également sur des poèmes satiriques sur la place du poète dans la société du XVIe siècle : ainsi propose-t-il une comparaison, qui est une réflexion politique, avec la situation du poète en 1830. Mais, c'est surtout dans tous ces poèmes de la nature que l'on peut percevoir une analyse politique de l'anthologiste : le motif du printemps, de la reverdie, le végétal – sève, greffe, etc – permet souvent, métaphoriquement, de parler de la situation politique de 1830. Enfin, il n'est pas anodin en 1830 – alors que la Révolution de Juillet chasse les Bourbons que la Restauration avait ramenés sur le trône – de se tourner vers la poésie de l'époque des derniers Valois, hostiles aux Bourbons. Et c'est donc dès ses débuts d'anthologiste que Nerval commence à élaborer le mythe du Valois de son oeuvre future.

« Preuve que si, en 1830, les grands thèmes de l'imaginaire nervalien n'étaient pas encore parvenus à leur état définitif, ils étaient déjà latents, sous forme de sensibilité ou de fascination, et qu'ils pouvaient se révéler au travers d'une lecture, forme première d'appropriation des textes, préparatrice des livres futurs. Le Choix des poésies [...] est bel et bien, au sens fort du terme, un recueil de Nerval. » (Emmanuel Buron dans son introduction)

– voir la présentation du livre sur le site des éditions Classiques Garnier
– voir la table des matières sur le site Fabula