Articles publiés en octobre 2012


 

En mai 1921, la revue Les Marges lançait une « Enquête sur la critique » ainsi présentée :

 

Nous avons adressé à quelques amis des Marges, la lettre suivante :

Monsieur,

Il apparaît que l’esprit critique s’est développé depuis quelques années. En comparant, par exemple, les revues et les journaux d’aujourd’hui avec ceux d’il y a quinze ans, il semble qu’un effort critique supérieur à celui d’hier se développe à présent.
Cependant, on rencontre encore de gens pour nous dire : Ce qui nous manque, c’est un Sainte-Beuve… – Alors ce n’est donc que de la poussière de critique que nous possédons maintenant ?
Nous croyons important d’éclaircir cette question, et nous vous serions reconnaissant de nous y aider. Nous vous prions donc de vouloir bien nous donner votre opinion sur ces points :
1° Y a-t-il aujourd’hui un renouveau de la critique, ou, au contraire, la critique française est-elle en décadence ?
Notre époque favoriserait-elle encore le labeur d’un Sainte-Beuve ? Les journaux du jour et le public du jour l’autoriseraient-ils ?
2° Quel est votre idéal de la critique ? Est-il pratiquement réalisable ? Comment, selon vous, les journaux et les revues devraient-ils exercer la critique littéraire ?
3° Lequel préférez-vous, et lequel jugez-vous le plus utile d’un critique dogmatique ou d’un critique impressionniste, d’un académique ou d’un indépendant, d’un universitaire ou d’un artiste ?

LES MARGES

 

Voici la réponse de Fagus, parue dans le n°83 des Marges (15 mai 1921):
 

– Ces soirs nous ont voués, gens de lettres à voir
Charle-Ernest ou Souday [1] brandir, pantins sinistres
Leurs noirs ongles plus noirs que leurs âmes de cuistres !

 

Mais les Brunetière, les Sarcey et les Mendès d’hier (leur nom est légion) furent ni plus ni moins malsains. Un critique, à quoi cela rime-t-il ? L’Eglise en sa sagesse ferme le sacerdoce aux eunuques : par quelle aberration les créateurs attribuent-ils on ne sait quelle magistrature à des impuissants ? Tout créateur possède, avec le don d’imaginer, c’est-à-dire de voir, le don de critiquer, c’est-à-dire de situer à son plan ce qu’il a vu. – Pour quoi le succulent gnômique de l’Art poétique et délicieux chanteur du Lutrin ; pour quoi l’immense Baudelaire réalisent des critiques de premier ordre ; pour quoi tant d’extravagances dans le Shakespeare de ce dadais épique de Hugo, n’empêchent qu’on ne le déguste avec plus de plaisir et de fruit que l’œuvre entier du petit bonhomme envieux, Saint-Beuve, consacré tout à rapetisser les Lettres. Qui révéla Maeterlinck ? Mirbeau ; qui Pierre Louys ou Samain ? François Coppée ; qui Verlaine ? Barrès ; qui Mistral ? Lamartine [2]. Un des rares critiques intelligents dont nous jouissions vient d’attaquer les « petites chapelles ». Fort bien. Seulement, à qui s’en prend-il ? A Claudel, à Francis Jammes ! Cela dit tout, n’est-ce pas ?[3]
Un critique qui n’est pas créateur n’apprend rien aux créateurs, cela lui demeure interdit ; et rien au public, par conséquence. On me dira qu’il faut bien que tout le monde vive ; cependant, Alfred Jarry est mort de misère à la Charité, Léon Deubel s’est dû jeter à la Seine (etc…) ; et Gérard de Nerval, et Louis Bertrand (etc…) ? Et l’insolence du buste de Larroumet tutoyant la statue d’Alfred de Musset ! [4] Non, vraiment, les nécrophores exagèrent : jusqu’au soleil des pauvres morts !

 

Notes :

 

[1] Charles-Ernest : il doit s'agir de Paul Renaison (1875-1953), dit Jean Ernest-Charles, critique littéraire et auteur des Samedis littéraires (1903-1907)/
Paul Souday (1869-1929), critique littéraire au Temps de 1912 à 1929. Nous en avons déjà parlé en note [4] de cet article.

[2] voir :
- l'article d'Octave Mirbeau, paru le 24 août 1890 dans Le Figaro.
- les articles élogieux de François Coppée sur Aphrodite (Le Journal, 15 avril 1896) et Au jardin de l'infante (Le Journal, 18 mars 1894).
- l'étude que Maurice Barrès publie dans sa revue Les Taches d'encre : « La Sensation en littérature. La Folie de Charles Baudelaire ». La deuxième livraison de cette étude, publiée dans le n°2 de la revue (5 décembre 1884), est en grande partie consacrée à Verlaine.
- le quarantième entretien du Cours familier de Littérature de Lamartine (1859).

[3] Il s'agit du livre de Paul Lasserre, Les Chapelles littéraires : Claudel, Jammes, Péguy (Garnier frères, 1920). Claudel caricaturera Pierre Lasserre dans le Soulier de satin sous le nom de Pedro de las Serras.

[4] Gustave Larroumet (1852-1903), critique de théâtre au Temps. Son buste, sculpté par Paul Roussel (1867-1928), se trouve à la Comédie-Française, dans la galerie du Théâtre-Français au Palais-Royal.
La statue de marbre d'Alfred de Musset,  sculptée par Antonin Mercié (1845-1916), se trouvait (jusqu'en 1964) effectivement à deux pas de celle de Larroumet, à l'angle du Théâtre-Français. Elle est aujourd'hui au Parc Monceau.

 

Réponse de Fagus, le 15 août 1926, à l'enquête de L'intransigeant : De tous les clichés littéraires quel est celui qui vous choque davantage ? :

 

Tout est cliché. Nous ne saurions pas plus nous passer de clichés que des lettres de l'alphabet. Seulement, l'écrivain pourvu d'un génie donne un sens inédit aux clichés de la tribu. Ainsi La Bruyère : « Vous voulez faire entendre qu'il pleut, écrivez : il pleut. » La Fontaine : « Il pleut du sang… », « Il pleut, le soleil luit. » Deux siècles plus tard, l'intervalle étant sans intérêt : Rimbaud : « Il pleut doucement sur la ville. » Verlaine : « Il pleut dans mon coeur, etc… » Et Baudelaire, simplement : « Brumes et pluies. »