Articles publiés en août 2016


 

 

Monsieur N. a trouvé un ensemble de sept pages manuscrites de Fagus, présentant des aphorismes écrits vers 1931, et nous les offre généreusement sur son site La Porte Ouverte. Qu'il en soit grandement remercié.
Ces pages comportent environ soixante-dix aphorismes — nous sommes loin des plus de cinq cents pensées des Aphorismes (1908) ; l'ensemble est clos par la signature de Fagus. Aussi est-il difficile d'imaginer que nous avons là un projet de livre. Peut-être était-ce plutôt destiné à une publication en revue, voire à une plaquette.
Le titre — Silènes — rappelle bien sûr Rabelais, mais peut tout aussi bien procéder de Jarry qui titra ainsi sa traduction de Grabbe, parue à une époque ou Fagus et Jarry collaboraient pour l'Almanach illustré du Père Ubu. Les Silènes de Fagus pourraient aussi s'intituler Raillerie, satire, ironie, titre original de ce livre de Grabbe dont Breton disait qu'il était d'une « géniale bouffonnerie jamais dépassée ».
Cet ensemble inédit de réflexions est bien, par cette même bouffonnerie, dans la lignée des Aphorismes de 1908 qui commençaient par la formule « L'esprit de contradiction est le branle de l'univers » et qui effectivement étaient bourrés de contradictions relevant d'un principe d'équivalence tout pataphysique. Henri Martineau les disaient « ubuesques » : « Il y a dans ce petit livre, sous une truculence extrême, les réflexions d'un homme tour à tour peuple et aristocrate, jouisseur et mystique, délicat et grossier : l'homme complexe et partagé entre son rêve et son appétit. » (« Notes sur Fagus » in Le Divan n° 109, mai 1925, pp. 301-310)
L'esprit enrobé de burlesque, c'est bien le sens de ce titre Silènes. Rappelons-nous le prologue de Gargantua : « Silenes étaient jadis petites boîtes, telles que voyons de présent ès boutiques des apothicaires, peintes au-dessus de figures joyeuses & frivoles, comme de harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs limoniers & autres telles peintures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire (quel fut Silène, maître du bon Bacchus) ; mais au-dedans l'on réservait les fines drogues comme baume, ambre gris, amomon, musc, civette, pierreries & autres choses précieuses. »
C'est ce qu'avait bien compris, parmi quelques rares, Jean-Luc Maxence : « C'est surtout dans son recueil Aphorismes, un ouvrage de jeunesse, que Fagus nous semble une figure très vivante, un poète original à placer du côté de tous ceux qui rient pour ne point pleurer [...] Pour le Fagus des « aphorismes », tout est question, rien n'est tout à fait juste, rien n'est tout à fait faux. C'est, en définitive, le scepticisme dans la plus pure tradition des pyrrhoniens : l'Homme ne peut atteindre aucune vérité, le sage pratique — en dernier recours — la suspension du jugement. L'influence de Nietzsche est indiscutable ». (« Les aphorismes de Fagus et la poésie contemporaine » in Points et Contrepoints n° 105, décembre 1972, pp. 28-30)
Et Fagus est là aussi Silène, père nourricier de Bacchus : on peut se demander à quel degré d'éthylisme furent écrits ces aphorismes.
 

 

Enquête du Festin d'Esope, la revue de Guillaume Apollinaire, en février 1904 :

 

ENQUÊTE SUR L'ORCHESTRE

 

Il y a quelque temps, nous avions pensé qu’il serait intéressant d’adresser aux musiciens, aux littérateurs compétents et à tous ceux qu’intéresse le développement de la musique, le questionnaire suivant :

1° Que pensez-vous des transformations subies par l’orchestre depuis deux cents ans ?
2° Quelle a été l’influence de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical ?
3° Pensez-vous que la composition actuelle de l’orchestre se modifiera bientôt ?
4° Quelle a été l’influence de l’orchestre sur la littérature ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Depuis deux cents ans ? Hélas toute notre orchestration moderne est en puissance chez Rameau, plus précise même que chez Glück, son continuateur et spoliateur un peu. Cela se proclame aujourd’hui enfin avec tant d’enthousiasme que nous ressentirions quelque pudeur à faire chorus pour une assertion prenant figure de paradoxe à la mode, si nous-même ne l’avions émise quelque dix ans en çà, dans un travail auquel acquiescèrent seuls Willy, homme alors acerbe et chevelu, et Alfred Ernst. Les concerts de la Scola, les écrits de quelques critiques hardis, tels Jean Marnold au Mercure, attestent que c’est mieux qu’un paradoxe (il suffisait d’ouvrir Platée, Dardanus, voire Castor et Pollux : mais il était naguère encore de mauvais goût de le soutenir). Que cela prouve-t-il ? Que les maîtres ne doivent rien qu’à eux, que chacun d’eux se refait sa technique et se réinvente l’art, voilà tout.
Maintenant, que « l’évolution » de l’orchestre ait influé sur l’art musical ou sur la littérature ? nullement, et c’est impossible : elle est effet et non cause. L’extinction des écoles de chant, le délire du bel canto, l’invasion du piano avec le style qu’il provoque et celle, par suite, du virtuose ou vocal ou instrumental, déformèrent l’harmonieuse tragédie ou comédie lyrique en ce double monstre : ici l’orchestre-guitare, là le chanteur-instrument d’orchestre. Mais ces causes mêmes issuaient d’une plus profonde : l’invasion de la démocratie, c’est-à-dire de la vulgarité, le besoin d’émotions brutales. Cela dura tout le XIXe siècle, cela persiste. Ceci au théâtre : mais il a tout envahi ; depuis Beethoven, la musique de chambre végète misérablement, et nous en oserions dire autant de celle de concert, où Mendelssohn joua un aussi néfaste rôle que Meyerbeer à la scène. Le mauvais goût romantique introduisit mille préoccupations dramatiques, littéraires, pittoresques, absolument déplacées. Une des gloires de Franck et des siens sera de nous avoir rendus à la musique musicale.
La composition de l’orchestre se modifiera-t-elle ? Dès lors, oui ; comment ? il paraît au moins audacieux de le préciser ; on peut du moins présumer dans quel sens et prévoir cette scission : l’orchestre des musiciens, et celui du vulgaire, lequel plus que jamais énamouré des mélodramatiques sonorités des flasques cuivres à piston, par exemple, par l’autre éliminés (autant que faire se peut), les corroborera volontiers avec les orgues de Gavioli et le phonographe.
Dans tous les cas, encore un coup, pas d’influence sur la littérature non plus que sur l’« art » : un état d’esprit général. Tandis que les musiciens romantiques se départaient de la musique, à peu près aucun écrivain de ce démocrate romantisme, aucun artiste, sauf Delacroix, et ne l’aima, ni même ne la comprit. Cela est un signe. Au contraire, les écrivains « symbolistes », depuis Baudelaire, et les artistes (Rodin, Fantin-Latour, Odilon Redon, etc…) sentent musicalement. Mais il est élémentaire que ce ne leur vint pas d’écouter des sonates.
…A présent, si vous instituiez une enquête « sur l’Inutilité des enquêtes » et leur tyrannie ? Et les revues n’agiraient-elles pas sagement, et honnêtement, en abandonnant cet exaspérant jeu de société aux journaux amoureux de procurer de « la copie » gratis ?

 

FAGUS

 

Enquête du Mercure de France en novembre 1903 :

 

QUELQUES OPINIONS SUR PAUL GAUGUIN

 

Monsieur,
La mort de Paul Gauguin, un peu oublié depuis quelques années dans le lointain exil où il avait fui notre civilisation, rappelle à l’attention de tous son nom et son œuvre.
Il appartient à notre revue d’offrir à l’opinion les moyens d’apprécier justement, définitivement, un artiste discuté avec passion, comme fut celui-ci.
Ce sont les éléments de cette certitude que nous demandons à un petit nombre de personnes bien placées pour nous répondre.
Voulez-vous avoir la bonté de résumer en une page au plus ce que vous pensez de Paul Gauguin : de son talent, de sa doctrine, de son œuvre, de son influence, de son attitude ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Ce surgeon maudit des vieilles races étouffées harassa ses sèves à se débattre contre notre civilisation pour se dépêtrer d’elle, et se débattre contre lui-même pour s’y acclimater, usa toute sa vie à chercher dans les ténèbres et la nature et sa nature. Il retrouva à la fin la voie vers ses dieux authentiques : il eut le temps encore, il eut le temps tout juste de leur bâtir et se bâtir un temple, puis expira, épuisé, sur le seuil. Nous faisons allusion à ses derniers ouvrages connus ; une sérénité comme virginale, une aisance angélique les habite : ce sont vraiment les noces élyséennes d’Hercule avec Hébé.
Tout son œuvre antérieur, si indiciblement triste, représente le même Hercule peinant et saignant, si Puvis de Chavannes est Apollon. Les deux noms invinciblement s’appellent par une pareille sublimité d’harmonie atteinte au moyen des gestes les plus étonnamment, les plus providentiellement contradictoires. Puvis résume vingt siècles de culture ; Gauguin ne vient de personne, de Cézanne non plus que de nul autre ; Gauguin est un antédiluvien ramené à la lumière ; Gauguin est le barbare somptueux, véhément, tumultueux et sourd, avec quelque chose du sauvage et de l’enfant, et tout l’incurable désespoir des races condamnées. Têtu, fier, inquiet, volontaire plutôt que dominateur, il épanouit le primitif, le natif, dans toute sa rauque beauté. Mais en cage ; raison sans doute de son empire : par son œuvre, par sa vie, il fut un exemple et un enseignement. Sa peinture image dans l’individu humain une architecture mouvante qui trouve et son moteur dans quelque conscience obscurément surhumaine, et sa ramification décorative dans une nature torrentiellement vierge. Vers l’harmonie primaire elle fit rebrousser chemin aux yeux exténués d’art : c’est bien Hercule, celui qui déplace les montagnes barrant un autre monde. Ne parlons pas de doctrine, ne disons pas : il fomenta une école, quand des artistes qui le hantèrent aucun (de ceux du moins qui font voir un talent) n’a de sa manière absolument rien gardé. Il n’a pas fait de disciples ; directement, si non par contre-coup, pour toute une génération il a été le précurseur, le révélateur, le libérateur ; il a fait des tempéraments.

 

FAGUS

 

Enquête de La Plume en octobre 1902 :

 

ENQUÊTE SUR ÉMILE ZOLA

 

Que pensez-vous d’Émile Zola comme écrivain et comme homme ?


 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Symbolisme souverain et fait pour terrifier, dans la fin de ces lumières du commun des hommes ! Ottfried Muller frappé d’insolation après qu’il eut nié les divinités solaires ; Beethoven se dressant ses deux poings brandis contre ce ciel où éclate le prodige d’un orage en plein hiver ; Goethe appelant la lumière ; Zola en fait-divers mourant ; Zola qui expire asphyxié comme le rat qui ronge une conduite de gaz ! — Un rat, un rat ! crie le lamentable Hamlet, lamentable comme nous tous, et qui va mourir en pauvre rat percé par la broche empoisonnée de ce cuisinier sinistre et farceur, le destin ; Hamlet, bedonnant Hamlet, celui que décrit Shakespeare avec tant d’amour qu’on sent que c’était lui-même et nous tous, et qui meurt d’avoir compris que tout l’univers aussi est infecté, et de l’avoir crié : « Quelque chose est pourri en Danemark ! » Pauvre rat gigantesque, pauvre Hamlet ; Zola aussi cria : « Toute cette humanité est pourrie ! » Et le voyez-vous allongé de son long sur ce parquet ciré qui miroite, en chemise, jambes nues, inerte au milieu des vomissures et des déjections ? Grotesque et terrifiant ! Mort en refaisant le geste de toute sa vie ; il a pétri, mâché, repétri toute l’ordure qui nous submerge, toute l’ordure qui nous suffoque, toute l’ordure que nous sommes ; cette ordure, il a contraint à l’avouer notre hypocrisie anémique, et à nous la faire trouver belle en faisant d’elle ruisseler la toute-puissante vie ; et il est tombé en cherchant à ouvrir la fenêtre..

 

Étant à ce point homme de revues, Fagus était aussi homme d'enquêtes littéraires.
Nous allons tâcher de publier ici toutes les réponses qu'il fit à ces enquêtes qui pullulaient dans les revues durant le premier tiers du XXe siècle.
Pour commencer, voici sa réponse à une enquête de L'Ermitage en février 1902 :

 

LES POÈTES ET LEUR POÈTE

 

Dans le dernier numéro du Mercure de France, nous relevons les lignes suivantes signées de M. Rémy de Gourmont. (ÉPILOGUES : Brefs conseils à un journaliste touchant Victor Hugo, p. 769) :

« … On vient d’écrire : « Hugo fut toute la poésie et toute la pensée du XIXe siècle. » Ne répétez pas cela. De telles synthèses sont vraiment trop hardies. Est-ce que sans Vigny, Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine et quelques autres anciens ou récents, on a « toute la poésie » du siècle dernier ? Je voudrais que l’on demandât à deux cents poètes d’aujourd’hui : Quel est votre poète ? On verrait. Toute la poésie : non, pas plus que l’orgue n’est toute la musique. L’orgue n’est pas le violon… »

Il nous a semblé qu’il serait d’un intérêt certain pour l’histoire littéraire de réaliser l’enquête dont M. Rémy de Gourmont avait posé les termes.

Nous vous serions donc très obligés si vous vouliez bien répondre à la question suivante :


Quel est votre Poète ?


Il s’agit, bien entendu, du XIXe siècle ; et, pour éviter un double emploi avec de précédentes consultations (élection d’un prince des poètes, etc.), nous demandons que l’on n’indique ici aucun poète vivant.

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Il y a un jeu de jeunes filles : quelle est votre fleur préférée ? – Notre jugement peut bien aller jusqu’à élire avec quelque équité le bouquet Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Baudelaire, Verlaine, Mallarmé… parmi quoi c’est la nuance de notre teint qui choisit. Puisqu’il faut donc qu’interviennent les raisons personnelles, c’est-à-dire sentimentales, disons que notre cœur va vers ceux de qui l’œuvre est comme la cristallisation suprême d’une âme héroïque : Hugo, avocat avec indifférence de toutes les causes sonores, sous quoi, dénué de pensée réelle et de passion authentique, l’artiste se fait voir impur et incomplet, et bénisseur et vindicatif, l’homme se fait voir petit ; à notre admiration pour ses dons féeriques nous ne parviendrons à joindre ni sympathie ni estime. Et nous hésiterions entre les figures vénérables de Vigny et Stéphane Mallarmé, si le profond, multiforme et magnifique BAUDELAIRE en qui précisément tout son siècle se résume et qui ouvre un siècle nouveau (car tous ceux qui sont venus après lui et ceux qui viennent encore, datent de lui et « l’ont dans le sang »), si Baudelaire ne suffisait à combler notre esprit, notre cœur et nos sens.

 

FAGUS