Monsieur N. a trouvé un ensemble de sept pages manuscrites de Fagus, présentant des aphorismes écrits vers 1931, et nous les offre généreusement sur son site La Porte Ouverte. Qu'il en soit grandement remercié.
Ces pages comportent environ soixante-dix aphorismes — nous sommes loin des plus de cinq cents pensées des Aphorismes (1908) ; l'ensemble est clos par la signature de Fagus. Aussi est-il difficile d'imaginer que nous avons là un projet de livre. Peut-être était-ce plutôt destiné à une publication en revue, voire à une plaquette.
Le titre — Silènes — rappelle bien sûr Rabelais, mais peut tout aussi bien procéder de Jarry qui titra ainsi sa traduction de Grabbe, parue à une époque ou Fagus et Jarry collaboraient pour l'Almanach illustré du Père Ubu. Les Silènes de Fagus pourraient aussi s'intituler Raillerie, satire, ironie, titre original de ce livre de Grabbe dont Breton disait qu'il était d'une « géniale bouffonnerie jamais dépassée ».
Cet ensemble inédit de réflexions est bien, par cette même bouffonnerie, dans la lignée des Aphorismes de 1908 qui commençaient par la formule « L'esprit de contradiction est le branle de l'univers » et qui effectivement étaient bourrés de contradictions relevant d'un principe d'équivalence tout pataphysique. Henri Martineau les disaient « ubuesques » : « Il y a dans ce petit livre, sous une truculence extrême, les réflexions d'un homme tour à tour peuple et aristocrate, jouisseur et mystique, délicat et grossier : l'homme complexe et partagé entre son rêve et son appétit. » (« Notes sur Fagus » in Le Divan n° 109, mai 1925, pp. 301-310)
L'esprit enrobé de burlesque, c'est bien le sens de ce titre Silènes. Rappelons-nous le prologue de Gargantua : « Silenes étaient jadis petites boîtes, telles que voyons de présent ès boutiques des apothicaires, peintes au-dessus de figures joyeuses & frivoles, comme de harpies, satyres, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs limoniers & autres telles peintures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire (quel fut Silène, maître du bon Bacchus) ; mais au-dedans l'on réservait les fines drogues comme baume, ambre gris, amomon, musc, civette, pierreries & autres choses précieuses. »
C'est ce qu'avait bien compris, parmi quelques rares, Jean-Luc Maxence : « C'est surtout dans son recueil Aphorismes, un ouvrage de jeunesse, que Fagus nous semble une figure très vivante, un poète original à placer du côté de tous ceux qui rient pour ne point pleurer [...] Pour le Fagus des « aphorismes », tout est question, rien n'est tout à fait juste, rien n'est tout à fait faux. C'est, en définitive, le scepticisme dans la plus pure tradition des pyrrhoniens : l'Homme ne peut atteindre aucune vérité, le sage pratique — en dernier recours — la suspension du jugement. L'influence de Nietzsche est indiscutable ». (« Les aphorismes de Fagus et la poésie contemporaine » in Points et Contrepoints n° 105, décembre 1972, pp. 28-30)
Et Fagus est là aussi Silène, père nourricier de Bacchus : on peut se demander à quel degré d'éthylisme furent écrits ces aphorismes.