Étant à ce point homme de revues, Fagus était aussi homme d'enquêtes littéraires.
Nous allons tâcher de publier ici toutes les réponses qu'il fit à ces enquêtes qui pullulaient dans les revues durant le premier tiers du XXe siècle.
Pour commencer, voici sa réponse à une enquête de L'Ermitage en février 1902 :

 

LES POÈTES ET LEUR POÈTE

 

Dans le dernier numéro du Mercure de France, nous relevons les lignes suivantes signées de M. Rémy de Gourmont. (ÉPILOGUES : Brefs conseils à un journaliste touchant Victor Hugo, p. 769) :

« … On vient d’écrire : « Hugo fut toute la poésie et toute la pensée du XIXe siècle. » Ne répétez pas cela. De telles synthèses sont vraiment trop hardies. Est-ce que sans Vigny, Lamartine, Musset, Baudelaire, Verlaine et quelques autres anciens ou récents, on a « toute la poésie » du siècle dernier ? Je voudrais que l’on demandât à deux cents poètes d’aujourd’hui : Quel est votre poète ? On verrait. Toute la poésie : non, pas plus que l’orgue n’est toute la musique. L’orgue n’est pas le violon… »

Il nous a semblé qu’il serait d’un intérêt certain pour l’histoire littéraire de réaliser l’enquête dont M. Rémy de Gourmont avait posé les termes.

Nous vous serions donc très obligés si vous vouliez bien répondre à la question suivante :


Quel est votre Poète ?


Il s’agit, bien entendu, du XIXe siècle ; et, pour éviter un double emploi avec de précédentes consultations (élection d’un prince des poètes, etc.), nous demandons que l’on n’indique ici aucun poète vivant.

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Il y a un jeu de jeunes filles : quelle est votre fleur préférée ? – Notre jugement peut bien aller jusqu’à élire avec quelque équité le bouquet Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Baudelaire, Verlaine, Mallarmé… parmi quoi c’est la nuance de notre teint qui choisit. Puisqu’il faut donc qu’interviennent les raisons personnelles, c’est-à-dire sentimentales, disons que notre cœur va vers ceux de qui l’œuvre est comme la cristallisation suprême d’une âme héroïque : Hugo, avocat avec indifférence de toutes les causes sonores, sous quoi, dénué de pensée réelle et de passion authentique, l’artiste se fait voir impur et incomplet, et bénisseur et vindicatif, l’homme se fait voir petit ; à notre admiration pour ses dons féeriques nous ne parviendrons à joindre ni sympathie ni estime. Et nous hésiterions entre les figures vénérables de Vigny et Stéphane Mallarmé, si le profond, multiforme et magnifique BAUDELAIRE en qui précisément tout son siècle se résume et qui ouvre un siècle nouveau (car tous ceux qui sont venus après lui et ceux qui viennent encore, datent de lui et « l’ont dans le sang »), si Baudelaire ne suffisait à combler notre esprit, notre cœur et nos sens.

 

FAGUS