Articles publiés en septembre 2016


 

Enquête de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, en juillet 1906 :

 

ENQUÊTE SUR LES TENDANCES DE LA LITTÉRATURE

 

Quelle est, selon vous l’expression la plus juste des aspirations littéraires contemporaines, et sous quelle forme doit-elle se manifester : vers libre ou classique, poésie ou prose, théâtre, poème ou roman ?

Êtes-vous pour l’art de la construction, des lignes sobres et des paroles essentielles, ou pour l’art de l’anecdote lyrique, intuitive, chargée d’images, d’inversions et d’adjectifs ?

Est-ce la raison qui doit bâtir le portique clair et aéré de l’art moderne, ou est-ce la passion qui fera surgir la cathédrale de rêve, d’encens et de pénombre ?

Êtes-vous pour l’art de la lumière et de la précision distribuées avec science, ou pour l’art de la pénombre et de la mélopée, créé par la mystique intuitive ?

Le renouveau occidental doit-il naître par la raison ou par la mystique ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Tout élan est plus ou moins mystique, et ceux mêmes que la raison semble pousser. Le culte de la Raison est d’ailleurs inculte comme les autres et ni plus ni moins raisonnable ; il peut même se faire cléricalisme, et c’est ce que nous voyons à cette heure.

Mais comme lui façonne un glaive de géant ;
Car le reste n’est pas, car le reste est néant,
Car l’art sans rage aux reins, c’est morne apostasie
Entends ce seul avis, il semble insane, que :
L’unique arcane pour fleurir en Poésie,
C’est se sentir Poète, et le reste un beau jeu !


Pour bâtir portique ou cathédrale, pour élancer un mouvement : pour se mouvoir enfin, il faut pareillement la foi et se poussant jusqu’au mysticisme ; qui suppute le pour et le contre, qui raisonne, les reconnaît égaux, et s’abstient.
Et, cathédrale ou parthénon, vers libre ou bien contraint, tout se vaut qui est beau, et rien n’est beau que ce qui prend figure de temple.
Foi et loyauté est la devise nécessaire de tout ouvrier digne de ce nom, quelle que soit l’œuvre..

 

FAGUS

 

Les réponses étaient accompagnées  « chacune d’une page significative de vers ou de prose ». Celle de Fagus :

 

PRINCIPES (1)

À P.-N. Roinard.


Il me semble pourtant que j’oublie quelque chose.
Quoi, je ne sais pas dire, et pourtant je sens bien,
Ce recueil-là n’est pas complet ! quelle donc chose
Lui peut manquer pour être bien, tout à fait bien ?

Malheureux, tu n’as point promulgué la technique !
Voilà l’âpre hiatus ! le voilà le souci
Qui ce cœur dévastait ! Seulement, de technique,
Il faut donc l’avouer, je n’eus jamais souci.

Il urge cependant que je m’en découvre une,
Tant de héros, jamais n’ayant produit rien plus
N’en sont héros que plus ! je vais en bâtir une,
Fais-lui, Lecteur, accueil : quoi te faut-il de plus ?

TECHNIQUE

Tu veux naître Poète ? eh donc, baise ta plume,
Tes brosses, ton burin, ton ébauchoir ; écris,
Ou peins, vers blancs, vers carrés, proses ; sois tout gris
Ou tout resplendissant ; mastique de la brume

Ou travaille l’azur ; mais que ton cerveau fume
D’un intérieur feu, cher amour ! aux esprits
Peignés songe, ou bien sois un ange malappris,
Comme l’enfant Siegfried bête et Dieu, fends l’enclume.

 

(1) Extrait de Jeunes Fleurs, recueil qu’en ce moment édite La Revue Littéraire de Paris et de Champagne.

 

Enquête de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, en mai 1905 :

 

ENQUÊTE UNIVERSELLE SUR L'ADOPTION DU LATIN

COMME LANGUE INTERNATIONALE

 

Jean-René Aubert, directeur de la revue, envoya ce questionnaire aux « personnalités les plus autorisées du monde humaniste, quelques-uns de nos plus notoires contemporains et aux meilleurs d’entre les jeunes qui me soient connus déjà »  :

 

Monsieur,

Grâce au développement de l’internationalisme qui semble devoir caractériser les temps prochains, le problème — posé depuis le XVIe siècle — d’une langue universelle sollicite à nouveau et plus que jamais les esprits du monde entier. Aussi, dans le but de le résoudre enfin, permettez-moi, Monsieur, de soumettre à votre haute compétence les questions qui suivent :

Quel est votre avis sur la question du latin langue universelle ?
Est-il possible d’établir une prononciation uniforme du latin ?
Quels seraient les moyens à employer pour faire adopter la langue latine comme instrument de communication entre les peuples civilisés ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur, etc.

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Votre seconde question résoud la première : la langue universelle sera possible le jour où prononceront de même tous les hommes. — Aussi peut-être fut-il une fois une telle langue : à l’âge de pierre ; nous y redescendons, c’est pourquoi on resonge à elle. Tout ce qui s’élève se différencie. — Le noble Latin d’ailleurs serait excellent, il saurait tout exprimer ; le plastique Français vaudrait mieux encore : il est le Latin même continuement remodelé par tous les gosiers d’Europe.
Mais de par justement cette régression qu’un tel désir signifie, la langue universelle représentera quelque hideux sabir, confluent informe de tous ces sabirs que peu à peu deviennent tous idiomes, le français en tête.

 

FAGUS

 

Enquête du Beffroi, en novembre-décembre 1904 :

 

ENQUÊTE SUR LES POÈTES ET LA POÉSIE

 

Si, pour compléter l’Académie des Goncourt et sur son modèle, un homme bien renté instituait une Académie indépendante de poètes :

1° Quels seraient, selon vous, les dix nouveaux immortels à élire ? (Les femmes sont admises et aussi les poètes français de Belgique.)

2° A quel volume de vers paru cette année décerneriez-vous le prix ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Je me figure au seuil les marbres de Baudelaire et Stéphane Mallarmé ; dans la salle, sous les bustes de Villiers de l’Ile-Adam, Verlaine, Laforgue, Rimbaud, Emmanuel Signoret, Samain, prennent place Maurice de Faramond, Paul Fort, Francis Jammes, Maurice Maeterlinck, Jean Moréas, Péladan, Henri de Régnier, Paul Roinard, Saint-Pol-Roux, Stuart Merrill, Emile Verhaeren, Francis Viélé-Griffin. L’heureux instant où nous sommes ! pour dix que vous demandez, d’emblée en voici douze.

 

FAGUS