Nous avons la bonne surprise de découvrir – grâce à Gallica – un écrit de jeunesse de Fagus qui nous était jusqu'alors inconnu. Publié le 22 septembre 1898 dans le supplément littéraire de La Lanterne – revue radicale, anticléricale et populaire fondée en 1877 par Eugène Mayer, à laquelle collaborèrent Jean Jaurès et Aristide Briand (qui en fut aussi quelques années le directeur) –, c'est un conte humoristique de tonalité allaisienne (et d'ailleurs, « Défense nationale », d'Alphonse Allais, paraît dans le même numéro).

 

LOGIQUE

 

Les bleus tirent à la cible ; Goiodeau, dit Deux ronds d'beurre (de Paris, bien entendu), vient de tirer ; le caporal Terrier, gros Beauceron, aux jurons emphatiques, – pour la faire au vieux brisquard, – lui arrache l'arme :
– Tônnerre de Brest ! Malheureux soldat, vous êtes ignare ! Voilà comment on arme !
En parlant, il manoeuvre la culasse sans s'assurer que le magasin est vidé ; Goiodeau observe en se contentant de déclarer :
– Dites ce que vous voudrez, ce n'est pas logique !
– Ah ! Tônnerre de Brest ! (Cric !) Ça n'est pas logique ? (Crac !) Regardez donc si ça n'est pas logique ! (Clac !… Pan !…)
Le coup a jailli presque sous le nez du caporal ; Goiodeau pousse un cri horrible et se roule par terre…
– Tônnerre de Brest ! J'ai tué un homme de mon escouade !
Mais Goiodeauu persiste à se rouler, tordu par un rire vertigineux.
– Vous avez manqué de respect à votre caporal ! vous vous êtes f… de votre supérieur ! Je devrais vous faire passer en Conseil de guerre !… Vingt dieux, le lieutenant !
Goiodeau se relève, bien tranquille : Terrier a trop peur lui-même d'avoir été pincé… Rien…
Mais, le lendemain, revue d'installage ; tous les hommes s'affairent à architecturer sur leurs lits l'édifice de leur paquetage… les dernières minutes, hourvari, bousculades. Goiodeau, seul, stationne, impassible, cigarette au bec.
– Tônnerre de Brest ! Qu'est-ce que vous foutez là à ne rien foute ? Et votre fourbi, malheureux soldat ? Vous voyez pas tous les camarades qui s'esquintent sur leur fourbi ? Eh bien, si le lieutenant m'engu… rapport à votre installage, vous aurez quinze jours à faire la chambre !… ça vous fait rigoler ? eh bien, vous les avez…
– Mais si n' vous dit rien ?
– Eh bien, si n' me dit rien, je vous en mets trente, pour vous apprendre à répliquer à votre caporal ! et commencez tout de suite.
– Ah ! c'est pour le coup que c'est pas logique !
Et Goiodeau riant plus fort, empoigne le balai ; il fait la chambre ! il balaie, balaie, balaie, la poussière envahit ces paquetages si invraisemblablement blancs, ces doublures neigeuses, parfois, un faux mouvement envoie le manche du balai écorner l'un d'eux : les lésés hurlent ; mais Goiodeau, devenu sérieux comme un croque-mort qui fonctionne, ne voit, n'écoute rien : il fait la chambre ; en vain le caporal effaré essaye d'enrayer ce délirant zèle… voici qu'on entend les « fixe ! » venir des chambres prochaines…
– Vingt dieux de vingt dieux ! le lieutenant ! voulez-vous lâcher ce balai et vous mettre en tenue !
Goiodeau ne veut rien savoir ; sans répondre, il frictionne avec rage le sapin… le lieutenant apparaît :
– Eh bien ? comme ça qu'on crie : fixe, caporal ? Et puis, qu'est-ce que je vois, chambre pas faite ? balai en éclaireur ? revue pour deux heures, caporal, le savez-vous ? vous le savez !
– Mon lieutenant… c'est Goiodeau… il veut faire la chambre.
– Comment, vous l'empêchez faire chambre ?… Mais, a raison, c' garçon, dégoûtante, c' chambre ! Goiodeau ! c'est vrai, ça, v' caporal, v's'empêche faire la chambre ?
– Oui, mon lieutenant !
– Mon lieutenant, je l'empêche de balayer parcequ'i n' veut pas en foute un coup…
– C'ment ? l'empêchez de travailler parce que… qu'est-ce que c'est que cette comédie-là ? Etes-vous fou ou saoul ?…
– Mon lieutenant, j'ai dû le punir… parce qu'il ne voulait rien faire…
– Hein ? Alors vous empêchez vos hommes de travailler et vous les punissez ?? mais il faut aller à l'infirmerie, mon ami !… tenez, vous, là-bas, qu'est-ce que le caporal a dit à Goiodeau ?
– Mon lieutenant, il lui a dit : si le lieutenant m'engueule, vous ferez la chambre quinze jours…, et puis si n'm'engueule pas, vous la ferez trente !
– Mais c'est de la frénésie ! C'est de l'aliénation mentale ! Caporal, vrai, ça ?
– …
– Non, n'essayez pas de vous disculper, inutile ; d'abord, vous Goiodeau, il est bien entendu que vous n'aurez pas à faire la chambre quinze jours ni trente !… bien mieux, je vous en exempte pendant un mois, en faveur de votre bonne volonté…
Sergent' semaine… allez me porter motif-là au bureau : Caporal Terrier, quatre jours de salle de police – motif : a entravé le bon fonctionnement du service par un ensemble d'ordres contradictoires, hétéroclites et saugrenus… Et je me charge d'en causer au capitaine… et puis, tenez, tout de suite !
– Ça au moins, c'est logique, conclut Goiodeau pendant que le lieutenant fait cavalcader son sabre sur les marches de l'escalier.

 


peinture d'Adriaen Brouwer (ca. 1605-1638)

 

Aujourd'hui avait lieu le XVIe Colloque des Invalides, sur le thème, cette fois, de l'alcool. A l'heure où les conférenciers doivent être bien imbibés de cocktails beaujolais-absinthe, j'en profite pour publier la première partie d'une étude sur les rapports de Fagus avec l'alcool.

 

FAGUS ET L'ALCOOL (1)

 

L'alcoolisme de Fagus était, de son vivant, aussi connu que sa foi. Ainsi n'était-il pas rare de le présenter par ces deux traits (parmi d'autres) de sa personnalité : « mystique et bon biberon » [1], « assidu aux offices et pilier de café » [2], « un homme qui se rend à l'office ou au bar le plus proche » [3]

Quel alcool affectionnait Fagus ? Selon son ami Tristan Klingsor, c'était le « vin familier » : « Je dis familier car notre Fagus qui ne buvait pas d'alcool adorait l'écarlate boisson.  » [4] Ainsi lors des séances de pose pour le portrait de Fagus, l'épouse de Klingsor « prit l'habitude de lui apporter régulièrement un verre de Bourgogne. » [5] D'après Francis Carco, sa préférence allait au vin blanc d'Anjou [6]. Pour Roland Dorgelès, c'était le beaujolais [7]. Selon Paul Léautaud, c'était un autre vin rouge de table : « En me quittant, il me dit : « Tel que vous me voyez, je vais aller, en continuant à corriger ces épreuves, boire un verre d'Aramon, (je crois que c'est un vin rouge très commun) » [8]

Fagus fréquentait de très nombreux bars : « Je crois bien qu'il avait son verre préparé au-dessus de tous les comptoirs depuis l'Hôtel de Ville où il travaillait jusqu'à la rue Visconti où il demeurait.  » [9] Parmi eux, les « cafés du boulevard Saint-Germain » [10]  et surtout le « Bouchon » de la rue de Buci : « pilier des plus bas et crapuleux estaminets, comme ce « bouchon » de la rue de Buci, où il boit sur le zinc près d'individus les plus malpropres » [11], peut-être celui où le poète sauva de la noyade un dyptique plongeur alors qu'il allait « boire [s]on demi-setier au tonneau du coin de la rue Grégoire-de-Tours » [12] ; « on pouvait le rencontrer tous les jours à midi aux environs du carrefour de Buci. C’est là qu’il venait trinquer, très démocratiquement, sur le comptoir, avec des ouvriers, des employés, de braves gens dont il appréciait le bon sens et la finesse » [13]. Mary Dormoy le décrit « picolant dans tous les bars qu'il rencontrait »…  [14] La probabilité de rencontrer Fagus dans ces lieux était très grande : « Il suffit de l’avoir entendu au café, même à trois tables de distance, et sans lui avoir été présenté, ou d’avoir lu de lui dix lignes, pour s’assurer que Fagus est un homme original.  » [15]

Lorsqu'on le croisait dans Paris, son apparence était souvent, d'après certains témoignages, celle d'un homme ivre. Paul Léautaud indique qu'on peut « le rencontrer, vers six heures du soir, au carrefour Buci, quelque peu zigzaguant et la langue embarrassée » . [16] Le souvenir de Henri Brémond est similaire : « Sa conversation était heurtée, embarrassée, difficile »[17] Auriant : « Il s'était abreuvé dans un bistrot du voisinage et son haleine sentait le vin.  ». [18]
René-Louis Doyon, racontant la signature du contrat pour la correspondance Léautaud-Fagus : « Fagus timide et bafouillant un peu, heureux ou surpris mais content, et Léautaud rogue et presque muet tandis que Fagus enclin pour sûr à bavarder et au besoin arroser l'événement, signait son reçu. Léautaud me prit à part et avec vigueur me dit : « Ne le retenez pas, il pue le vin ! ». Soit ! La cérémonie fut écourtée et Fagus partit. Il ne devait survivre que 5 années. ». [19]
 

Certains, comme Paul Æschimann, n'ont pas su résister à la moquerie : « Fagus parlait tout seul en faisant des gestes, et il ne voyait pas la porte, bien qu’il fût juste devant. Sans aucun doute, il était en pleine inspiration poétique. J’avais envie de le réveiller, mais je craignis de troubler le « colloque sentimental » qu’il poursuivait avec son démon intérieur. Et puis je savais bien qu’il finirait par trouver son chemin. Il le trouvera toujours, malgré le généreux désordre de sa poésie. Comme diraient les braves gens, il y a un bon Dieu pour les poètes comme Fagus.  » [20]
Cela peut aller jusqu'à la plus basse caricature : « Tous les matins, vers dix heures, et aussi toutes les après-midi, vers cinq heures, on voit sortir, d’un bar voisin de la rue de Rivoli, un petit homme au visage rougeaud, embroussaillé d’une barbe poivre et sel, qui s’en va, le regard flou et la démarche mal assurée. C’est le poète Fagus, l’auteur de Frère Tranquille et d’une vingtaine d’autres recueils de vers, qui vient de refaire son plein de Vouvray et regagne l’administration, maternelle aux hommes de lettres, où il est employé.
À petits pas, il va, s’arrêtant parfois devant un réverbère pour lui réciter un de ces poèmes diffus dont il a le secret, et où l’on trouve quelquefois un bon vers.
Un coup de blanc jamais n’abolira le hasard, comme eût dit Mallarmé. »
[21]

L'alcoolisme de Fagus a pu s'inspirer de quelques modèles. Ainsi ces jeunes années anarchistes furent-elles marquées par le contact, tout de camaraderie, avec ce grand alcoolique que fut Alfred Jarry :

J’ai vu Alfred Jarry dans la rue Mazarine
Dîner de quatre sous de schnick et pas toujours

(le poète remplaça plus tard le terme argotique schnick – alcool de mauvaise qualité – par le plus compréhensible alcool) [22]

Fagus avait son idée sur l'alcoolisme de Jarry :

« L'alcool représentant théoriquement l'aliment supérieur comme le moins onéreux – il s'en nourrit, je ne dis point : s'en enivra – rationnellement : il se fût aussi bien sustenté d'essence minérale. »  [23]

Autre modèle : Verlaine, que Fagus admirait, autant que le pochard Villon :

Et Paul Verlaine, hélas, ivre à rouler par terre,
Que soutenait, pleurant, Stéphane Mallarmé ;
[24]

La plus ancienne ivresse de Fagus qui fut relatée est peut-être celle de cette soirée qu'il passa, en 1900, en compagnie de Paul-Napoléon Roinard et Henri Strentz chez Auguste Rodin, dans sa villa de Meudon : « La réception fut magnifique. Le Maître ne ménageait point les vins, si bien que l'enthousiasme des buveurs s'élevait à des hauteurs vertigineuses. Ce fut du délire lorsque Rodin apporta sur la table, au milieu des bouteilles, une de ses oeuvres en guise de surtout. [...] Méprisant les contingences, les trois poètes décidèrent de rentrer à pied et finirent par se trouver, après un chemin fantastique, sur le pont de Suresnes où Fagus entreprit de réciter sa Danse Macabre :
Tourne, tourne, ma cervelle
Viens et va, et bats mon cœur !… »
[25]

L'ivresse suivante, de 1903, est la plus connue, car elle est liée à toute une génération de poètes et d'artistes. C'est André Salmon qui rapporta le mieux l'événement : « ce soir qu'au plus bel instant de la soirée apparut Fagus : un Fagus un peu bu, vacillant légèrement sur l'avant-dernière marche de l'escalier de la cave, portant une main au mur pour se mieux équilibrer, jeter sur l'assistance une projection de désespoir et, de toute sa voix, à vrai dire pas trop considérable, faire profiter tout le monde d'une nouvelle tenue pour assurément fâcheuse :
La Revue blanche va crever !
Y prit-on garde si vite ? Pas au gré de Fagus franchissant le pas pour, cette fois, hurler :
La Revue blanche va crever !… La Revue blanche va crever ! La…» [26]

Salmon raconte une autre soirée de la même époque, au cours de laquelle Fagus, sous l'emprise de l'alcool, faillit bien tuer un hydropathe : « Un soir que sous la présidence du long Charles Morice, on fêtait je ne sais plus qui peut-être Eugène Carrière ça tourna mal. Le poète Fagus qui avait beaucoup bu, sans avoir toutefois beaucoup plus bu que de coutume, entendit, si j'ose ce rapport burlesque, ne pas entendre Emile Goudeau. Il protesta très haut. Sans aucune intention méchante, pour rire, faut-il croire, il marcha, de travers, sur Goudeau, et il tenait en sa dextre une lame brillante.
Oh ! que l'ennuyeux Goudeau eut peur ! Il voulut se saisir de ce qui lui paraissait une arme digne de ce nom, et s'écorcha le bout d'un doigt. Et de hurler « Fagus m'a donné un coup de couteau ! »
C'était drôle, ce géant écorché devant l'assez minuscule, le chétif Fagus gloussant sa rectification « A dessert… à dessert. »»
[27]

Le souvenir du peintre Pierre GIrieud est légèrement différent : « ce fameux soir où le poète Hydropathe Gondeau [sic] (Emile), il a sa place au propre et au figuré à Montmartre – nous débitait un poème tout en alexandrins, bien césurés aussi Ce pauvre Fagus légèrement ivre, (il avait une petite place et une nombreuse famille où le vin devait être transformé en abondance) se plaçant contre la muraille et derrière le récitant scandait chaque fin d’hémistiche d'un « très beau »  « très bien ».
Gondeau de forte taille, agacé et légèrement ivre lui aussi, ce qui convient parfaitement à un hydropathe, appuyait sa majestueuse personne sur le misérable Fagus, et d’un grand coup de reins l’aplatissait comme une crêpe à la Chandeleur. A la fin du poème, (il était très long) Fagus retrouve son souffle, s’empare d’un couteau qui traînait sur la table et se précipite sur son Goliath de poète montmartrois. Celui-ci saisit l’instrument par la lame et s’entaille la main qui saigne abondamment.
Madame Paul Fort (la 1°) belle personne émue au plus haut point tire la nappe à elle, criant à Fagus « sortez Monsieur, je vous chasse ». Patatras ! toute la vaisselle fout le camp avec la nappe dans un bruit indescriptible. C’était d’un comique irrésistible, bien davantage que la scène entre Vadius et Trissotin. »
[28]

La première mention de Fagus dans le journal de Léautaud, antérieure de quatre ans à leur véritable rencontre est relative au Banquet Saint-Pol-Roux de 1909 où Fagus se montre encore bien aviné : « Pendant la conférence de Saint-Pol-Roux, Fagus se tenait debout à deux pas, criant de temps à autre : « Bravo, c’est très bien, vive le symbolisme », vidant tous les verres qu’il trouvait à sa portée, déjà saoul au possible, et à la fin tenant à peine sur ses jambes. » [29] Léautaud se souviendra encore de cette scène vingt-quatre ans plus tard, au moment de la mort de Fagus : « Je parle à Vallette du banquet littéraire (celui de Saint-Pol) où j’ai connu Fagus et comme je le vis là, le banquet terminé, tout le monde partant, faisant le tour des tables et vidant tous les fonds de verre. Il se rappelle très bien cela, dont il s’était aperçu aussi. » [30]

[à suivre...]

 

[1] D. P. in Vient de paraître n°81 (janvier 1929). p.9
[2] Roland Dorgelès, Au beau temps de la Butte. Albin Michel, 1963. pp. 81-85 : nous en reproduisons ici les pages concernant Fagus.
[3] Francis Carco, Nostalgie de Paris. Editions du Milieu du monde, 1942.  p. 208
[4] Tristan Klingsor, « Le Divan et mes portraits » in Le Divan n°307 (juillet-décembre 1958). p.132
[5] Tristan Klingsor, « Fagus modèle » in Le Divan n°109 (mai 1925). p.271
[6] Francis Carco, op.cit.
[7] Roland Dorgelès, op.cit.
[8] Paul Léautaud, Journal Littéraire, volume I. Mercure de France. pp. 1138-1139
[9] Tristan Klingsor, « Le Divan et mes portraits » in Le Divan n°307 (juillet-décembre 1958). p.132
[10] Sylvain Bonmariage, L'Automne des feuilles de vigne : souvenirs. L'Edition littéraire internationale, 1935. p.148
[11] Paul Léautaud, op.cit., p. 1726
[12] voir le passage titré « Philatélie » dans la troisième livraison de sa chronique « Quiquengrogne », in Les Marges n°158 (août 1927) que nous reproduisons ici (et voir la note 7)
[13] « Frère Tranquille », article non signé in L’Oeil de Paris, 11 novembre 1933. p. 5
[14] Mary Dormoy, Léautaud. Gallimard, 1958. p.117
[15] Pierre Leguay in Les Marges, 15 août 1923. pp.259-261
[16] Adolphe van Bever & Paul Léautaud, Poètes d'aujourd'hui. Mercure de France, 1929. p. 186-187
[17] Henri Brémond, Manuel de la littérature catholique en France de 1870 à nos jours. Editions Spes, 1939. pp. 30-31
[18] Auriant, Une vipère lubrique. p.111
[19] René-Louis Doyon, Les Livrets du mandarin. La Connaissance, 1959. pp. 19-22
[20] Paul Æschimann in Les Marges n°153, mars 1927. pp.219-220
[21] « Frère tranquille », article non signé in L’Oeil de Paris, février 1929. p. 8
[22] Fagus, poème « Les Spectres » (1907 et 1913), que nous reproduisons ici.
[23] Fagus, in « Le Noyé récalcitrant », article paru dans Les Marges n°91, janvier 1922, pp.8-17, et que nous reproduisons ici.
[24] Fagus, « Les Spectres », op.cit.
[25] Emmanuel Aegerter et Pierre Labracherie, Au temps de Guillaume Apollinaire, Julliard, 1945. p. 195
[26] André Salmon, Souvenirs sans fin [1955]. Gallimard, 2004. p.81
[27] Ibid., p.47
[28] Pierre Girieud, Souvenirs d'un vieux peintre [1936-1948]. Manuscrit inédit mis en ligne sur le site de l'Association Pierre Girieud.
[29] Paul Léautaud, op.cit., p. 726
[30] Paul Léautaud, Journal Littéraire, volume II. Mercure de France. p. 1355

 

En mai 1921, la revue Les Marges lançait une « Enquête sur la critique » ainsi présentée :

 

Nous avons adressé à quelques amis des Marges, la lettre suivante :

Monsieur,

Il apparaît que l’esprit critique s’est développé depuis quelques années. En comparant, par exemple, les revues et les journaux d’aujourd’hui avec ceux d’il y a quinze ans, il semble qu’un effort critique supérieur à celui d’hier se développe à présent.
Cependant, on rencontre encore de gens pour nous dire : Ce qui nous manque, c’est un Sainte-Beuve… – Alors ce n’est donc que de la poussière de critique que nous possédons maintenant ?
Nous croyons important d’éclaircir cette question, et nous vous serions reconnaissant de nous y aider. Nous vous prions donc de vouloir bien nous donner votre opinion sur ces points :
1° Y a-t-il aujourd’hui un renouveau de la critique, ou, au contraire, la critique française est-elle en décadence ?
Notre époque favoriserait-elle encore le labeur d’un Sainte-Beuve ? Les journaux du jour et le public du jour l’autoriseraient-ils ?
2° Quel est votre idéal de la critique ? Est-il pratiquement réalisable ? Comment, selon vous, les journaux et les revues devraient-ils exercer la critique littéraire ?
3° Lequel préférez-vous, et lequel jugez-vous le plus utile d’un critique dogmatique ou d’un critique impressionniste, d’un académique ou d’un indépendant, d’un universitaire ou d’un artiste ?

LES MARGES

 

Voici la réponse de Fagus, parue dans le n°83 des Marges (15 mai 1921):
 

– Ces soirs nous ont voués, gens de lettres à voir
Charle-Ernest ou Souday [1] brandir, pantins sinistres
Leurs noirs ongles plus noirs que leurs âmes de cuistres !

 

Mais les Brunetière, les Sarcey et les Mendès d’hier (leur nom est légion) furent ni plus ni moins malsains. Un critique, à quoi cela rime-t-il ? L’Eglise en sa sagesse ferme le sacerdoce aux eunuques : par quelle aberration les créateurs attribuent-ils on ne sait quelle magistrature à des impuissants ? Tout créateur possède, avec le don d’imaginer, c’est-à-dire de voir, le don de critiquer, c’est-à-dire de situer à son plan ce qu’il a vu. – Pour quoi le succulent gnômique de l’Art poétique et délicieux chanteur du Lutrin ; pour quoi l’immense Baudelaire réalisent des critiques de premier ordre ; pour quoi tant d’extravagances dans le Shakespeare de ce dadais épique de Hugo, n’empêchent qu’on ne le déguste avec plus de plaisir et de fruit que l’œuvre entier du petit bonhomme envieux, Saint-Beuve, consacré tout à rapetisser les Lettres. Qui révéla Maeterlinck ? Mirbeau ; qui Pierre Louys ou Samain ? François Coppée ; qui Verlaine ? Barrès ; qui Mistral ? Lamartine [2]. Un des rares critiques intelligents dont nous jouissions vient d’attaquer les « petites chapelles ». Fort bien. Seulement, à qui s’en prend-il ? A Claudel, à Francis Jammes ! Cela dit tout, n’est-ce pas ?[3]
Un critique qui n’est pas créateur n’apprend rien aux créateurs, cela lui demeure interdit ; et rien au public, par conséquence. On me dira qu’il faut bien que tout le monde vive ; cependant, Alfred Jarry est mort de misère à la Charité, Léon Deubel s’est dû jeter à la Seine (etc…) ; et Gérard de Nerval, et Louis Bertrand (etc…) ? Et l’insolence du buste de Larroumet tutoyant la statue d’Alfred de Musset ! [4] Non, vraiment, les nécrophores exagèrent : jusqu’au soleil des pauvres morts !

 

Notes :

 

[1] Charles-Ernest : il doit s'agir de Paul Renaison (1875-1953), dit Jean Ernest-Charles, critique littéraire et auteur des Samedis littéraires (1903-1907)/
Paul Souday (1869-1929), critique littéraire au Temps de 1912 à 1929. Nous en avons déjà parlé en note [4] de cet article.

[2] voir :
- l'article d'Octave Mirbeau, paru le 24 août 1890 dans Le Figaro.
- les articles élogieux de François Coppée sur Aphrodite (Le Journal, 15 avril 1896) et Au jardin de l'infante (Le Journal, 18 mars 1894).
- l'étude que Maurice Barrès publie dans sa revue Les Taches d'encre : « La Sensation en littérature. La Folie de Charles Baudelaire ». La deuxième livraison de cette étude, publiée dans le n°2 de la revue (5 décembre 1884), est en grande partie consacrée à Verlaine.
- le quarantième entretien du Cours familier de Littérature de Lamartine (1859).

[3] Il s'agit du livre de Paul Lasserre, Les Chapelles littéraires : Claudel, Jammes, Péguy (Garnier frères, 1920). Claudel caricaturera Pierre Lasserre dans le Soulier de satin sous le nom de Pedro de las Serras.

[4] Gustave Larroumet (1852-1903), critique de théâtre au Temps. Son buste, sculpté par Paul Roussel (1867-1928), se trouve à la Comédie-Française, dans la galerie du Théâtre-Français au Palais-Royal.
La statue de marbre d'Alfred de Musset,  sculptée par Antonin Mercié (1845-1916), se trouvait (jusqu'en 1964) effectivement à deux pas de celle de Larroumet, à l'angle du Théâtre-Français. Elle est aujourd'hui au Parc Monceau.

 

Réponse de Fagus, le 15 août 1926, à l'enquête de L'intransigeant : De tous les clichés littéraires quel est celui qui vous choque davantage ? :

 

Tout est cliché. Nous ne saurions pas plus nous passer de clichés que des lettres de l'alphabet. Seulement, l'écrivain pourvu d'un génie donne un sens inédit aux clichés de la tribu. Ainsi La Bruyère : « Vous voulez faire entendre qu'il pleut, écrivez : il pleut. » La Fontaine : « Il pleut du sang… », « Il pleut, le soleil luit. » Deux siècles plus tard, l'intervalle étant sans intérêt : Rimbaud : « Il pleut doucement sur la ville. » Verlaine : « Il pleut dans mon coeur, etc… » Et Baudelaire, simplement : « Brumes et pluies. »

 

On pourrait s'étonner que le premier tome des Œuvres complètes de Gérard de Nerval édité dernièrement chez Classiques Garnier, collection Bibliothèque du XIXe siècle, soit une anthologie de poèmes, certes réunis par Monsieur Gérard (qui ne signait pas encore Nerval) en 1830, mais appartenant à la Renaissance : Choix des poésies de Ronsard, Du Bellay, Baïf, Belleau, Du Bartas, Chassignet, Desportes, Régnier. On pourrait se dire que si un tel volume est certes intéressant pour l'étude de l'oeuvre de Nerval, nous ne sommes pas encore dans l'oeuvre de Nerval, qu'un travail d'anthologiste n'est pas vraiment une oeuvre. Et pourtant…

L'anthologie de Nerval paraît en plein triomphe du Romantisme français, qui après l'avoir méprisé, fait de Ronsard le porte-drapeau de sa révolution. Elle participe de cette redécouverte, par toute une génération, de la poésie de la Renaissance, jusqu'alors bien oubliée. C'est dans ce contexte que Nerval choisit des poèmes du XVIe siècle pour les présenter comme des modèles : d'après lui, il faut créer une poésie nouvelle et, pour y arriver, « retirer quelque fruit » des anciens, passer par l'imitation, et la surpasser.
Dans leurs introductions – « Nerval, poète renaissant » et « Le travail de l'anthologie » –, ainsi que dans l'appareil critique très abondant, les éditeurs, Jean-Nicolas Illouz et Emmanuel Buron, nous montrent à quel point Nerval fait déjà oeuvre, par le choix des poésies. C'est d'abord qu'on y entraperçoit son oeuvre future, non seulement ses odelettes et ses sonnets, mais aussi sa prose. Dans ses choix, se perçoivent ses obsessions et des motifs fondamentaux que l'on retrouvera plus tard : le motif floral, le carpe diem, le regret d'un paradis perdu, la métempsychose, la renaissance, les « thèmes bucoliques qui sont la préfiguration de la construction mythique du Valois »… Nerval est présent dans chacun des poèmes compilés : certains sont de véritables « palimpsestes où Nerval écrira ses propres scènes obsédantes ». On pourrait dire qu'il se les approprie, d'autant plus qu'on peut remarquer, dans cette anthologie, que de nombreux poèmes sont montés, découpés : Nerval recompose, inaugurant la pratique – qu'il développera plus tard – de construction d'une oeuvre à partir d'oeuvres antérieures, sélectionnant chez les autres, et montant.

On peut lire également avec beaucoup d'intérêt cette anthologie en lien avec le contexte socio-historique. Nerval valorise la restauration en poésie à la fin d'une Restauration politique. Ses choix anthologiques ne se portent pas seulement sur des poèmes bucoliques mais également sur des poèmes satiriques sur la place du poète dans la société du XVIe siècle : ainsi propose-t-il une comparaison, qui est une réflexion politique, avec la situation du poète en 1830. Mais, c'est surtout dans tous ces poèmes de la nature que l'on peut percevoir une analyse politique de l'anthologiste : le motif du printemps, de la reverdie, le végétal – sève, greffe, etc – permet souvent, métaphoriquement, de parler de la situation politique de 1830. Enfin, il n'est pas anodin en 1830 – alors que la Révolution de Juillet chasse les Bourbons que la Restauration avait ramenés sur le trône – de se tourner vers la poésie de l'époque des derniers Valois, hostiles aux Bourbons. Et c'est donc dès ses débuts d'anthologiste que Nerval commence à élaborer le mythe du Valois de son oeuvre future.

« Preuve que si, en 1830, les grands thèmes de l'imaginaire nervalien n'étaient pas encore parvenus à leur état définitif, ils étaient déjà latents, sous forme de sensibilité ou de fascination, et qu'ils pouvaient se révéler au travers d'une lecture, forme première d'appropriation des textes, préparatrice des livres futurs. Le Choix des poésies [...] est bel et bien, au sens fort du terme, un recueil de Nerval. » (Emmanuel Buron dans son introduction)

– voir la présentation du livre sur le site des éditions Classiques Garnier
– voir la table des matières sur le site Fabula

 

La dernière liste de livres anciens et d'autographes du libraire William Théry contient de nombreuses lettres à Léon Deffoux (1881-1945), qui fut un grand ami de Fagus.
William Théry le présente très bien ainsi :

 

Qui se souvient, qui se soucie de Léon Deffoux ? Dévoué corps et âme à la seule littérature, ce bénédictin des lettres avait constitué sur les sujets les plus divers, mais surtout sur le naturalisme et l’Académie Goncourt — auxquels il avait consacré plusieurs livres —, et sur l’histoire de Paris, des archives monumentales qu’il entassait dans son appartement parisien du 268, rue des Pyrénées. Deffoux ne pratiquait pas la rétention ; c’est très volontiers qu’il mettait ses milliers de fiches et de coupures de journaux à la disposition des chercheurs pressés, trop heureux de faire l’économie de fastidieux dépouillements en bibliothèque. Chef des informations à l’Agence Havas, collaborateur de l’Intransigeant, de l’Œuvre et du Mercure de France, Deffoux ne manquait aucune occasion de rendre service à ses amis, saluant la parution de leurs livres, intervenant auprès des éditeurs, allant même jusqu’à intriguer pour qu’un ministre vînt fleurir leur boutonnière. Il ressort des quelque 400 lettres qui suivent, que Deffoux avait le culte de l’amitié autant que celui de la littérature. Mais le lui a-t-on rendu comme il le méritait ? Comment se fait-il qu’à la Libération, le modeste et dévoué Deffoux fut convoqué devant une Commission d’enquête et que sa carte de presse, qui le faisait vivre, lui fut confisquée ? On sait que, désespéré, il se jeta dans la Seine et que son corps ne fut retrouvé que plusieurs jours plus tard. Certes, ses relations faisaient (politiquement) le grand écart, puisqu’on y trouve aussi bien d’anciens Communards que des militants de l’Action Française. Plus de trente ans après sa mort, deux écrivains qui l’avaient fréquenté et apprécié, Pascal Pia, le « vieil anarchiste » comme disait de Gaulle à Malraux et Auriant, l’« anarcho-maurrassien », continuaient de voir dans cette fin tragique une grande injustice.

 

Relevons dans cette liste ce qui concerne Fagus :

 

6.- Maxime BRIENNE [?- ?], écrivain, il est l’auteur des paroles de La Royale, hymne des Camelots du Roi, la musique ayant été composée par le musicien aveugle René de Buxeuil. Deux lettres sur papier à en-tête de l’Action Française (1921) ; 3 pp. ½ in-8°. Toutes deux sur leur ami commun Fagus.

« Il y a deux ans, comme vous le dites à notre bon Fagus, en novembre, ma femme et moi étions séparés de fait. Dès lors, nous avons décidé un double déménagement chacun chez sa mère. Or, la veille de ce déménagement, avec une voiture à bras, il enleva les livres qui lui appartenaient, mais en emportant des miens (dont les vôtres) tout en oubliant les siens. »… (s.d.) – « Je l’ai vu le même jour [Fagus]. Il me paraît traverser une crise. Comment l’empêcher de s’y enfoncer trop ? Les difficultés matérielles actuelles, particulièrement exaspérantes quand il s’agit du logement, paraissent le presser spécialement. Surtout par la privation de ses meubles et de ses livres. Evidemment ce n’est pas ce pou de Souday qu’on ficherait en meublé, ni ses nippes au garde-meubles. Bon dieux ! Dans cet hostel tant magnifique dont votre agence déploie les blancheurs rue de Richelieu […] il n’y a donc place pour cette chose peu cubante qu’est le mobilier d’un poète catholique dont l’indépendance farouche n’a d’égale que son intransigeante et orthodoxe soumission ? »… (25 juillet 1921)*  40 €

 

et surtout :

 

L’AFFAIRE DU JOURNAL DES GONCOURT ET LA COMMUNE VUS PAR FAGUS

16.- Georges Faillet dit FAGUS [1872-1933], poète. Trois lettres (1921-1932) ; 11 pp., plusieurs écrites au verso d’imprimés de la Préfecture de la Seine.

15 août 1921 : Après avoir évoqué dans son style inimitable des souvenirs de guerre, il taquine son ami Deffoux en lui demandant si sa gloire ne le gêne pas quelque peu : « Je ne songe pas au Prix Goncourt : si Zavie ou vous commettez quelque roman de réelle valeur, ex aequo, les Acadégoncourts seront moralement forcés de vous choisir pour ne pas s’entendre taxer de rancune. Mais enfin, je vous vois tel que l’apprenti sorcier déchaînant le déluge, ou le cavalier Croquebol dégringolant un gouvernement. Il y a certainement, probablement au moins, des dessous littéraires, des haines de chapelles ou d’individus, soit contre l’Académie, soit contre tel de ses membres, soit contre tel de ses lauréats, et votre fièvre de reporteur, votre flamme de chasseur de documents a bouté le feu à ce bel amas de poudre… et de poudrette ! Moi, spectateur, m’en amuse, et persuadé que les horreurs qu’on cèle se réduisent à des ragots sans intérêt, m’en amuse, mais regrette un peu de vous voir innocemment mêlé à ces cuisines. »…
3 septembre 1921 : « Eh oui, « l’affaire Goncourt » se présente, ainsi que vous le dites, si peu compliquée, que, moi, qui n’y connais rien, la démêlai promptement. Cela n’a rien de tragique, parbleu ! mais ce ne m’apparaît pas « burlesque » selon que vous envisagez. […] Moi aussi, qui lus, feuilleton par feuilleton, le Journal [des Goncourt] dans l’Echo de Paris, voici trente ans, qui l’achetai volume à volume, je ne désire rien tant que le déguster en son intégral. Nous sommes au plus quelques centaines ainsi : qui attendrons bien volontiers jusqu’en 1925 ! Mais il reste le reste, et qui se sont, au fur et à mesure, dénudés avec une candeur de singes… Les furieux de ne pas être de l’Académie-Goncourt, ou bien l’un de ses lauréats ; les malfaiteurs de lettres pour qui la gentilhommerie du Maréchal de Lettres est un soufflet : l’article dans quoi un Marcel Prévost, oui : un Marcel Prévost ! ose infliger à Edmond de Goncourt sa leçon de dignité posthume représente un monument. Il y a enfin les anti-patriotes, escomptant le « coup de pied en vache » contre Clemenceau. (Comptez que Clemenceau m’est autant que n’importe quel autre politicien ; je le considère comme une fille soldée par la finance juive durant sa p… d’existence. Mais enfin — est-ce parce que, servant la France il servait le gouvernement anglais enjuivé, peu importe ici — mais enfin, il a fait la guerre française. Et surtout, les anti-français ont peur qu’il ne revienne. […] Son public était restreint ; mais aussi, quel public ! Celui qu’il avait voulu. Or, à présent, qu’allons-nous voir ? […] Coupeau, Lantier, tous les Rougon-Macquart s’y vont ruer pour chercher de la rosserie gendelettreuse, du scandale politique, des cochonneries « bien gratinées ». Est-ce cela qu’on qualifie de respect de la volonté des Goncourt ? »…
6 mars 1932 : Longue lettre de 5 pages écrite après la lecture des souvenirs de Pipe-en-Bois publiés par Deffoux et la biographie de Napoléon de Jacques Bainville : « le hasard vous flanque parfois des confrontations d’une renversante ironie. Car, à travers l’horreur des incendies et la férocité des divers massacres, votre « dernière ( ??) des révolutions romantiques » n’exhibe rien plus qu’un Guignol sanguinolent, digne de Père Ubu, de chaque côté. (Vous avez d’ailleurs — et moi donc ! — suffisamment ausculté de survivants pour pleine édification). Le seul intérêt serait de démêler qui a voulu la Commune (de tels mouvements sont toujours fomentés) ? Pas les Communards certes, les pauvres gens ! […] Ce qui importait est une histoire de la Commune fin-finalement racontée par Pipe-en-Bois. Elle arrive à son heure, nécessaire, sur un plan différent, au Napoléon raconté dans une grange, par Balzac ! »…

On joint :

1) Copies dactylographiées d’une lettre à Deffoux (17 février 1924), d’une Grande complainte de Père Dupanloup, sur l’air de Henri Béraud  (6 strophes), et de diverses fantaisies rimées.
2) Brouillon de réponse de Deffoux à Fagus, 15 avril 1916 ; 1 p. ½ in-8°.
3) Brouillon autographe de la Guirlande de l’Epousée 2 pp. in-folio, avec transcription par Léon Deffoux.
4) Manuscrit autographe signé : La Marche des Gardes-Voies, sur l’air de la Marche des Gardes Municipaux ; 2 pp. in-8° ; 5 strophes de 8 vers.* 
350 €

 

Pour toute information :

LIBRAIRIE WILLIAM  THÉRY
1 bis, place du Donjon
28800   -   ALLUYES
Tél. 02 37 47 35 63
E.mail : williamthery [at] wanadoo.fr

 

 

En ces temps électoraux, voici deux poèmes de circonstance, extraits du Colloque sentimental entre Emile Zola et Fagus (1898) :

 

PEUPLE-ROI

 

Quand le despote était un homme, Hippias, Tibère,
Amourath, on pouvait s’en délivrer : un coup
De couteau, puis pousser la carcasse à l’égout —
(La soldatesque ou la canaille populaire

De sa charogne maçonnait un tyran neuf,
Mais il fallait du temps) — en cas d’échec, suicide,
Ou supplice, assuraient un dénouement rapide ;
Mais depuis l’égalitaire Quatre-vingt-neuf,

Le despote c’est toi, c’est moi, c’est Tout le Monde :
Essayez de frapper ! cent millions de bras
Et pas de tête : un nombre ! on ne le connaît pas,

Il est partout ! et plus la brute furibonde :
Grouillement d’anonymes bien doux, bien corrects,
Sans savoir s’étranglant d’échanges de respects !

28 mai 1898.

 

 

 

DOMINICALE QUARTE

Il pleure dans mon cœur comme
il pleut sur la ville.

 

Dimanche mariné dans du Protestantisme
Comme dans sa saumure un hareng saur en daube !
Il me pleut des versets de la Bible aux épaules,
Et cela me transit soudain dans mon lyrisme !

Percé jusques au fond du cœur par le muflisme
De ces contemporains navrants, et par la pluie
Grise comme un Calvin détrempé dans la suie,
Je m’immerge dans un lugubre maboulisme…

Notre faute, si le soleil latin abjure
À son tour et si son ciel bleu s’anglicanise
Et se vêt d’un waterproof d’eau maussade et grise,
O Zola ! De lui perpétuer cette injure :

Salir son printemps de luttes électorales,
Polluer ses couleurs aux affiches murales,
Il se résout, tout maculé, pour nous confondre,
Le soleil d’or, à se faire blanchir à Londres !

29 mai 98.

 

Ce dernier poème fut repris, augmenté et avec de nombreuses variantes, dans Jeunes Fleurs (1906), dans la partie « Paysages parisiens » :

 

Aimez, c'est venir Mai le mois sacré des roses !

À mon frère André

 

Dimanche mariné dans du Protestantisme
Comme dans sa saumure un hareng saur en daube !
Il me pleut des versets de la Bible aux épaules,
Oh, cela me transit soudain mon tout lyrisme !

Percé jusques au fond du cœur par le muflisme
De mes aqueux contemporains, et par la pluie
Grise comme un Calvin détrempé dans la suie,
J’immerge tout vif dans un âcre maboulisme…

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville,
Du papier sale, une eau jaune comme une urine,
Du vin poisseux, du vent avec des barbarismes,
Des hoquets, du civisme, et des sergents de ville !

Notre faute si le soleil gaulois abjure :
Aviner son printemps d'orgies électorales,
Ses fastes, les meurtrir aux cacades murales,
O Phébus qui s'enfuit en pleurant sous l'injure !

Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville,
Mon cœur hurle à la lune, hélas et point de lune,
Mon cœur tout gros d'amour : ô les urnes, les urnes,
O les urnes d'amour dont nos grands cœurs sont pleins :
Mon cœur est plein de "caporal" !

D'une Section de vote.

 

Citons enfin ce poème paru, dans La Plume n°305 de janvier 1902, au milieu de sa chronique « Le Parloir aux images » (reparu, sous le titre « Suffrage universel » et remanié, en juillet 1910 dans Les Guêpes, comme nous pouvons le lire sur le blog Les Petites Revues) :

 

Anonyme acéphale au milliard de gueules
Béant au bout d'un milliard de tentacules,
Pieuvre flasque, elle s'étale, et pompe, avale,
Placidement l'énergie individuelle ;

Médailles pesamment accumulées, qui roulent
Toutes même effigie avec même module,
Bétail trottant avec son ombre en chef de file,
Administration, suffrage universel ;

Roi Tout-le-Monde ayant pour couronne royale
Un bandeau lui bouchant prunelles et cervelle,
Et pour scel un multiple chiffre matricule
Composé de zéros en gigantesque foule ;

Royaume où nul n'est roi ! et tous tyrannicules !
Tous serfs ! flétris de castration mutuelle,
Tous rayons d'une roue au centre qui recule
Et sans savoir pourquoi, tourne immense et stérile !

 

 

« Quant à Mallarmé, il subit toute sa vie la hantise de la femme. [...]
Tout poème mallarméen est une incantation féminine. »
Jean Royère in Mallarmé. Kra, 1927. pp.60 et 116

 

Une exposition ayant pour thème les « Femmes de Mallarmé », organisée par le Conseil général de Seine-et-Marne, s'est tenue l'année dernière au Musée départemental Stéphane Mallarmé de Vulaines-sur-Seine. Ce sont les éditions Lienart qui en ont réalisé le catalogue, avec en couverture la belle photographie d'Edouard Vuillard représentant Misia Natanson.

De la famille aux figures littéraires, en passant par les amies et l'amante Méry Laurent, ce sont toutes les femmes qui ont entouré Mallarmé sa vie durant qui sont évoquées ici.

Dans la famille, c'est d'abord Fanny Desmolins, la grand-mère, mère de substitution (Mallarmé perdit sa mère alors qu'il n'avait que cinq ans), l'entourant de soin, jusqu'à s'endetter. C'est sa soeur, Maria, qui mourut à 13 ans et dont le souvenir l'obséda : « Depuis que Maria m'a quitté pour aller dans une autre étoile [...] j'ai toujours chéri la solitude. [...] depuis que la blanche créature n'est plus, [...] j'ai aimé tout ce qui se résumait en ce mot : chute. ». C'est Anna, la seconde épouse de son père, qui faisait des copies de tableaux. C'est Maria, qu'il épousa à Londres. C'est surtout Geneviève, sa fille qui devint très tôt sa complice et collaboratrice, recopiant les poèmes destinés à la publication, partageant avec lui le goût du jardinage. Ce sont aussi toutes ces tantes et cousines qu'il avait l'habitude de visiter, et Fanny Dubois-Davesne, « presque une parente », qui lui apprit à lire, l'initia à l'art et reçut les premiers vers du poète.

Les amies de Stéphane Mallarmé étaient toutes artistes. La plus grande d'entre elles, c'est bien sûr Berthe Morisot, amie et modèle d'Edouard Manet, épouse du frère de celui-ci, Eugène Manet, peintre elle-même. Ils correspondirent longtemps et furent si proches que le poète fut par elle désigné tuteur de sa fille, la belle Julie Manet. Mary Cassatt, américaine, était une autre de ses amies peintres. Parmi les musiciennes, pianistes de préférence, il y avait l'excentrique et bohême Nina de Callias, amie de Verlaine, maîtresse de Charles Cros, qui tint elle aussi salon ; Augusta Holmès, qui passait pour être la fille naturelle d'Alfred de Vigny et se maria avec Catulle Mendès ; Misia Natanson, la muse des Nabis, femme de Thadée Natanson, le directeur de la Revue Blanche, …

Et puis son grand amour, Méry Laurent, qui fut aussi la maîtresse de Coppée, Régnier, Manet, également modèle de ce dernier, et de Gervex, Blanche, Nadar, inspiratrice de nombreux poètes et écrivains, dont, outre Mallarmé et Régnier, Zola et Proust. Personnage haut en couleurs de cette fin du XIXe siècle, que Mallarmé appelait son « Paon » ou sa « Meringue ».

Enfin, les nombreuses « femmes littéraires » qui traversent l'oeuvre : la danseuse, qui était pour Mallarmé « poème dégagé de l'appareil du scribe », et particulièrement la révolutionnaire Loïe Fuller ; les Nymphes de l'Après-midi d'un faune ; la belle et cruelle Salomé, sur le mythe de laquelle il travailla toute sa vie au projet d'Hérodiade, resté inachevé ; et tant d'autres apparitions féminines, dont de nombreuses créatures mythologiques ou fantastiques (nixe, sirène, fée, chimère…).

Le parcours se termine par l'évocation d'Ettie Yapp, morte à seulement vingt-huit ans et qui fut, pour Mallarmé, assez importante pour qu'il voulut faire d'un poème à elle consacrée, « Apparition », « [s]on chef-d'euvre ». Dans une lettre à Cazalis, le poète dit d'elle :
« Oui, elle se rangera dans mes rêves à côté de toutes les Chimènes, les Béatrices, les Juliettes, les Régina, et, qui mieux est, dans mon coeur à côté de ce pauvre jeune fantôme, qui fut treize ans ma soeur, et qui fut la seule personne que j'adorasse, avant de vous connaître tous : elle sera mon idéal dans la vie. Comme ma soeur l'est dans la mort. »

Le catalogue est abondamment illustré de peintures, dessins, gravures, photographies de personnes mais aussi d'objets liés à toutes ces figures féminines : manuscrits divers, poupées, robes, éventails,…
Les textes sont signés par Anne Borrel et les notices par Hélène Oblin.

- le site des éditions Lienart

 


Stéphane Mallarmé et Méry Laurent
par Paul Nadar (1896)

 

 

Que Mikaël Lugan, maître, entre autres qualités, dans les études saint-pol-roussines et la bibliographie des petites revues, soit ici remercié d'avoir glané pour nous, dans un numéro du quotidien L'Intransigeant, celui du 1er juin 1914, cette mention de Fagus :

 

 

Précisons, avant de commenter, que l'information parut dans la rubrique d'échos littéraires de l'Intransigeant intitulée « Boîte aux lettres » et signée du pseudonyme collectif « Les Treize », parmi lesquels on comptait André Billy, Fernand Divoire, Ernest Gaubert, Jean Pellerin, Guillaume Apollinaire … et dont le nombre s'approchait plus certainement de la trentaine. Fagus lui-même l'alimenta plusieurs fois. En mai-juin 1914, les résultats d'une enquête sur les animaux des littérateurs y furent publiés sous le titre « Leurs amis ». Elle était ainsi présentée dans le numéro du 7 mai :

 

Est-ce que les historiens ne seront pas contents, plus tard, de connaître par leurs prénoms les chiens, chats, oiseaux qui eurent l'amitié de nos grands hommes de lettres ? Est-ce que, de ces noms simples ou littéraires, ils ne sauront pas tirer toute une psychologie, une classification des écrivains en « chiens » et en « chats » et des remarques sur le temps et les moeurs ? Travaillons donc avec soin et renseignons avec exactitude.

 

Nous sommes d'autant plus content que la réponse de Fagus nous apprend bien plus que sa façon de nommer les gentils compagnons.
Car si nous savions que la réelle rencontre de Fagus et Paul Léautaud se fit début août 1913 autour d'un chien, nous n'en connaissions pas les circonstances exactes. Il nous a donc suffi, grâce à l'extrait trouvé par Mikaël Lugan, de consulter les numéros de l'Intransigeant de cette période pour découvrir l'annonce, à la date du 6 août 1913 :

 

 

26, rue de Condé, c'était l'adresse du Mercure de France, où Paul Léautaud était secrétaire de rédaction depuis 1908. Comme nous le prouve la lettre ci-dessous, Fagus répondit à l'annonce le jour même de sa parution, par un courrier qu'il dut déposer au concierge puisque Paul Léautaud eut le temps d'y répondre ce même jour (Paul Léautaud, Correspondance (1878-1928), tome 1, 10-18, 2001. pp.413-414) :

 

Paris le 6 août 1913

Cher Monsieur,

Quel regret me donne votre lettre, et surtout parce que c'est vous. J'ai depuis longtemps une grande sympathie pour vous, pour ce que vous écrivez. Elle s'est augmentée aujourd'hui de vous voir ainsi vous intéresser à un malheureux vieux chien et être tout prêt à le cueillir. Il m'arrive, hélas ! un dur mécompte, le premier depuis que je m'occupe de recueillir et de placer, et de sauver des laboratoires de vivisection, les animaux errants, chiens et chats. Après avoir retiré ce chien de l'eau, je l'avais mis en garde chez un vétérinaire, comme je fais souvent, et voilà que tantôt, en m'y rendant, j'ai appris qu'un sous-ordre l'avait maladroitement laissé échapper. Avec moi, ce chien ne disait rien, se montrait très caressant, me suivait partout. Là-bas, à l'attache, au milieu du bruit de la forge, il n'a eu sans doute qu'une idée : ficher le camp. Je vais demain jeudi à la Fourrière. J'espère bien l'y trouver, et dans ce cas, je le retirerai. Ce ne sera (je mets un jour, car peut-être me le donnera-t-on de suite) qu'une question de jours, par obéissance au règlement. Patientez donc, je vous prie, jusqu'aux prochaines nouvelles que je vous donnerai. Je pense bien retrouver mon protégé, mais dans le cas contraire, et si décidément vous avez besoin d'un chien, confiez-moi le soin de vous en fournir un autre, grand ou petit à votre choix. Les malheureux recueillis et dans l'attente d'un bon maître sont, hélas ! nombreux. Vous n'aurez pas à vous déranger, pas le moindre souci à prendre. Le chien sera mené chez vous, muni d'un collier en règle, et c'est encore moi qui vous dirai merci.
Très cordialement à vous.

P. LEAUTAUD.

 

Finalement, le chien sauvé de la noyade ne fut pas retrouvé mais Paul Léautaud, comme promis, en dénicha (ce n'est pas vraiment le mot) un autre et fit le déplacement jusqu'à Verrières-le-Buisson, où Fagus habitait alors. Extrait de son Journal littéraire à la date du 9 août 1913. Mercure de France, tome 1. pp.878-879 :

 

Aujourd’hui, tout de suite après déjeuner, je suis allé à la Mairie de la rue de la Banque montrer à Fagus le chien trouvé hier rue de l’Ancienne-Comédie. Il l’a accepté, et nous avons convenu que je le mènerais moi-même chez lui, à Verrières-le-Buisson. Je suis parti avec le chien au Bon Marché pour acheter un collier, ensuite à la recherche d’un graveur pour en graver la plaque. Une pose chez le concierge du 28 de la rue de Condé, retour de la Fourrière pour le grand chien noir qui n’y est toujours pas. Puis achat de chocolat pour les enfants de Fagus, de rognures pour le dîner du chien, et nous avons pris le train pour Massy-Verrières. Là, vingt minutes à pied et nous sommes arrivés chez Fagus, à la Boulie. Accueil cordial au possible par Madame et les deux fils Fagus, l’un à demeure au lit, coxalgique. Fagus arrive à sept heures et demie. Nous bavardons encore un moment. Puis un fils Fagus descend au jardin avec le chien, et je me sauve, accompagné à la gare par Fagus, à travers un sentier de vraie campagne. Meilleure journée, celle-ci, quoique bien fatigante. […] Je ne regrette rien. Je suis bien trop heureux d’avoir pu placer cette bête perdue. Brave chien ! Sa tête sur mes genoux, affectueux et confiant, pendant tout le trajet en chemin de fer ! Si obéissant, pendant le chemin de la gare chez Fagus.

 

Est-ce un hasard si, une semaine plus tard, dans le n°388 du 16 août 1913, paraissait au Mercure de France la première salve des « Paysages parisiens » de Fagus (5 pages) ?

Répondons enfin aux voeux des Treize de l'Intransigeant et commentons les noms des animaux de Fagus :
Mascotte, Pelotte-de-velours, voilà les « noms simples ». Tom Pouce est à la fois simple et littéraire, c'est le personnage de P.J. Stahl, l'univers de l'enfance ; même chose pour Porthos : on sait que Fagus était friand de littérature populaire et particulièrement d'Alexandre Dumas. Le chat Murr, c'est bien sûr celui, qui savait lire et écrire, d'E.TA. Hoffmann. Noir-Diable est peut-être aussi une réminiscence de l'enfance puisque c'est ainsi que dans le folklore wallon on nomme le diable : nwère diale.
Ajoutons un autre nom : Miss Sultane, chatte à laquelle Fagus, dans ses dernières années, était très attaché.
Nous apprenons enfin que Fagus possédait un hérisson et ceci est particulièrement troublant puisque presque toute son oeuvre sera éditée dans les années 20, par l'éditeur Edgar Malfère, à l'enseigne de la « Bibliothèque du hérisson » dont les ouvrages étaient ornés de l'image que nous reproduisons en frontispice de ce billet. Son petit nom est bien mystérieux : Jabuti. D'où vient-il ? Des légendes d'Amazonie ! où il désigne un autre animal à déplacement très lent : la tortue, qui dans certains contes brésiliens symboliserait la ruse et la résistance. Nous n'avons aucune idée des sources de Fagus… Et pourquoi le poète appelait-il également son hérisson Louis XII ? Parce que ce roi, surnommé le « Père du peuple », avait pour emblème… le porc-épic.
Fagus alla jusqu'à s'identifier à l'animal, signant « Hérisson sanguinolent » ou parlant de lui comme du « hérisson Fagus ».

 

 

« Il n'est pas fréquent qu'une collection d'art contemporain survive pendant un siècle dans la demeure où elle a vu le jour. Tel est pourtant le cas de la collection rassemblée à Winterthour par l'ophtalmologue Arthur Hahnloser et son épouse Hedy Hahnloser-Bühler, éprise d'art et de culture. C'est en 1905, avec l'acquisition d'oeuvres de jeunes artistes suisses que tout commence. A cette époque, collectionner l'art contemporain ne s'inscrit dans aucune tradition, mais les Hahnloser sont des passionnés en quête des formes d'expression artistique de leur temps. »

Ainsi commence l'imposant catalogue, publié à la Bibliothèque des Arts, faisant suite à l'exposition « Van Gogh, Bonnard, Vallotton… La collection Arthur et Hedy Hahnloser » qui s'est tenue récemment à la Fondation de l'Hermitage. C'est souligner d'emblée la singularité de cette collection qui ne s'arrête pas là : l'histoire de la collection, qui réunit un ensemble unique de Nabis et de Fauves, constitue une véritable aventure, passionnée et obsessionnelle, élaborée grâce à des relations d'amitié peu communes entre artistes et collectionneurs.
Ambroise Vollard lui-même, l'excentrique marchand au flair infaillible, remarqua l'originalité de cette collection, s'exclamant après avoir visité en 1916 le domaine des Hahnloser :

« Quelle collection de Bonnard j'ai vue là ! Et les Renoir ! Et les Matisse ! Et les Roussel ! Et les Vuillard ! Enfin, tout notre art moderne. » (Ambroise Vollard, Souvenirs d'un marchand de tableaux, Albin Michel, 1937. pp.382-383).

 

 

Si tout commence, pour les Hahnloser, en 1905, avec l'acquisition de premières oeuvres d'artistes suisses, c'est en 1907-1908 que s'opère un grand tournant, grâce à la rencontre de Giovanni Giacometti. Celui-ci, en effet, leur vend un autoportrait, « leur premier tableau de la nouvelle peinture », mais surtout leur parle de Paul Cézanne, ce qui suscite en eux le profond désir de voir cette peinture qui a révolutionné le monde de l'art. Aussi font-il le voyage à Paris et découvrent-ils l'art contemporain en visitant le Salon des Indépendants, de nombreuses galeries dont celles de Bernheim-Jeune et d'Ambroise Vollard et l'atelier de Félix Vallotton où ils achètent leur première oeuvre de l'artiste. Vallotton séjourne dès 1908 chez les Hahnloser, dans leur villa Flora (qui est depuis 1995 ouverte au public), et devient un ami et un conseiller très avisé qui va même jusqu'à faire l'acquisition, pour eux, d'oeuvres de Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Kerr-Xavier Roussel…
Jusqu'en 1936, les époux Hahnloser, toujours plus passionnés d'art moderne, firent régulièrement des visites dans les galeries et ateliers parisiens et reçurent, à la villa Flora, leurs amis artistes. Au final, une incroyable collection de près de 300 oeuvres.

Le catalogue, richement et bellement illustré, est conçu avec originalité : après une introduction en quatre parties faisant l'historique de la collection à travers la biographie du couple et l'histoire des lieux, chaque artiste est présenté dans un chapitre à part montrant, notamment grâce aux lettres inédites échangées avec les collectionneurs, des relations d'amitié très étroites : Giovanni Giacometti, Ferdinand Hodler, Félix Vallotton, Henri Manguin, Pierre-Auguste Renoir, Pierre Bonnard, Edouard Vuillard, Kerr-Xavier Roussel, Albert Marquet, Georges Rouault, Odilon Redon, Henri Matisse, Aristide Maillol. Trois chapitres sont également consacrés aux « grands précurseurs » présents dans la collection : Vincent Van Gogh et Paul Gauguin, Paul Cézanne, Honoré Daumier et Henri de Toulouse-Lautrec.

 

 

– présentation du catalogue sur le site de la Bibliothèque des Arts
– le dossier de presse pour l'exposition par la Fondation de l'Hermitage [pdf]
Articles sur l'exposition :
par Michèle Laird, sur swissinfo.ch
par Elisabeth Itti, sur son blog Une dilettante

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