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Événement dans les études fagusiennes : vient de paraître le double numéro 2-3 des Cahiers Francis Jammes, qui accueille un dossier, de près de quarante pages, consacré aux relations Fagus-Francis Jammes. Il comprend :

– une introduction signée Grégory Haleux, « Le Cygne et le Hérisson », présentant Fagus et ses rapports à Francis Jammes ;
– un ensemble de dix lettres inédites et annotées de Fagus à Francis Jammes ;
– plusieurs articles et un poème de Fagus dédiés à Francis Jammes.

De quoi apprécier en Fagus un rare poète, ami sincère, lecteur passionné, commentateur érudit et spirituel, épistolier de haute truculence.

 

Ce numéro très riche (et bellement illustré) permet également de découvrir Francis Jammes à travers de nombreux autres contemporains : Henri de Régnier, André Gide, Paul Léautaud, André Lafon, Robert Desnos, Benjamin Fondane, Florian-Parmentier, Paul Claudel, … (voir le sommaire ci-dessous)
On peut le commander auprès de l'Association Francis Jammes :
ass.fjammes[at]wanadoo.fr [Réf. : Cahiers Francis Jammes, n° 2-3, octobre 2014, 254 pp., 20 €]

 

(cliquer pour agrandir)

 

 

Parmi les 50 lettres de Fagus que firent paraître au Divan (n°189, octobre-novembre 1934) Henri Martineau et Léon Deffoux, l'une (nous la reproduisons en fin de cet article) était adressée à un poète au nom exotique qui ne nous disait rien.
C'est ainsi que, nous mettant à la recherche de Jean-Joseph Rabearivelo (1903-1937), poète malgache d'expression française, nous pûmes lire, grâce à une réédition récente, ses deux recueils majeurs. Et quelle fut notre surprise, outre la beauté de cette poésie, de découvrir que l'un de ces livres, Traduit de la nuit (Cahiers de Barbarie, 1935) était dédié en partie à Fagus :

IN MEMORIAM

FAGUS, Marcel ORMOY
et Robert-Jules ALLAIN,

Interrogateurs désormais
d'une nuit qui ne peut se traduire
que par l'étonnement et l'angoisse
de notre douleur

J.-J. R.

Notre propre étonnement ne s'arrêta pas là et grandit à la lecture du livre que Robert Boudry consacra à son ami : Jean-Joseph Rabearivelo et la mort (Présence africaine, 1958). Ainsi : « [Rabearivelo] se prétend « martien » comme Verhaeren et Fagus. Apprenant la mort de ce dernier, il sait qu'il mourra comme eux de mort violente » (p.51) et, plus stupéfiant, Boudry raconte comment Rabearivelo, lors de la Fête des Trépassés, rend hommage à sa fille Voahangy (morte 8 jours avant Fagus…) : « en associant à son souvenir une grande photographie de Fagus » (p.55)…

Nous en étions là, regrettant de ne pouvoir lire les Calepins bleus (le journal que tenait Rabearivelo) — dans lesquels puise Boudry pour mieux comprendre le suicide de son ami — quand nous apprîmes qu'une édition de ce journal était en cours. C'est chose faite depuis le mois dernier et il faut parler de cette publication que nous n'hésitons pas à qualifier d'événement littéraire.

Cette édition est l'aboutissement à la fois d'une entreprise initiée en 1991 (qui mobilisa, durant plus de quinze ans, des chercheurs malgaches, allemands et français) et d'un grand projet — commencé en 2008 sous l'égide du laboratoire CNRS-ITEM et de l'Agence Universitaire de la Francophonie — de sauvegarde et valorisation des manuscrits de Rabearivelo. Le résultat est un massif volume — à l'édition duquel sont associées Présence Africaine et les éditions malgaches Tsipika — de plus de 1200 pages, constituant le premier tome des Oeuvres complètes de Jean-Joseph Rabearivelo et regroupant son journal (plus de 1000 pages à lui tout seul), quelques lettres et un ensemble aphoristique. L'ensemble représente un travail scientifique impressionnant — avec introductions, chronologie, notes abondantes, dictionnaires des noms de personnes, glossaire, index — coordonné par Serge Meitinger, Liliane Ramarosoa et Claire Riffard.

Sur la première page de ces Calepins bleus — que Rabearivelo nomme aussi Pithagoricques, en référence à Rabelais, ou Témoins secrets —, composés de quatre tomes reliés faisant suite à cinq autres détruits par son auteur, ce dernier note le 5 janvier 1933 qu'il vient de se « réchauffer devant les feuillets brûlés du cinquième volume. Celui-ci échappera-t-il à ce sort cendreux ? ». Ainsi, sommes-nous d'emblée en présence d'une personnalité passionnée, pleine de fureur. Rabearivelo, qui fait sans cesse référence à Baudelaire et Casanova, est un intellectuel hypersensible, terriblement orgueilleux, libertin, opiomane, dégoûté par la grossièreté de ses contemporains avec lesquels il est impitoyable. On comprend mieux, à lire aujourd'hui ces cahiers connus depuis sa mort tragique, pourquoi il aura fallu aussi longtemps pour les voir publiés, et l'on saisit mieux le commentaire de Robert Boudry en 1958 : « ce journal ne saurait être publié in-extenso car il met en cause des personnages vivants et pas toujours à leur avantage, qu'il s'agisse d'Européens ou de Malgaches. »
Rabearivelo était un grand poète qui voulut « chanter malgache en français » et sut, par-delà les mers, attirer l'attention de nombreux confrères de la métropole (ses poèmes furent publiés dans des revues telles que les Cahiers du Sud, le Divan, le Mercure de France, les Nouvelles Littéraires, …). Dans ses Calepins bleus, il parle, avec une érudition exceptionnelle et dans un style admirable, de la vie littéraire malgache, de ses projets poétiques et romanesques, de ses lectures boulimiques. Des Parnassiens aux Symbolistes, Baudelaire, Nerval, Laforgue, Verlaine, Mallarmé et bien d'autres, mais aussi Goethe, Rilke, Blake, Rousseau, Gongora et de nombreux contemporains avec qui il pouvait d'ailleurs correspondre, dont André Gide, Valery Larbaud, Fagus…
Le plus impressionnant chez Rabearivelo est sa manière de mettre constamment en écho avec ses lectures les événements de sa vie, des plus anodins aux plus tragiques, comme la mort de sa petite fille de trois ans, Voahangy, dont il ne se consolera jamais, ou son suicide, qu'il met en scène également dans son journal, écrivant jusqu'à la dernière seconde. Le début du poème qu'il écrit à cette occasion peut faire penser aux Spectres de Fagus :

A l'âge de Guérin, à l'âge de Deubel,
un peu plus vieux que toi, Rimbaud anté-néant,
parce que cette vie est pour nous trop rebelle
et parce que l'abeille a tari tout pollen ; [...]

Journal intime et littéraire, les Calepins bleus sont également un document historique sur le milieu culturel colonial des années 30, l'une des causes, sans doute la principale, du suicide de Rabearivelo qui, poète officiel et glorieux, n'en était pas moins incompris et maudit, et qui subissait l'indigénat avec un sentiment d'humilitation. Lui-même se sentait déchiré entre la coutume malgache mérina et la culture française et vivait malaisément cette dualité.

 

 

Venons-en à Fagus et à sa présence dans ces Calepins bleus.
La première évocation importante de Fagus concerne sa mort, que Rabearivelo apprend le 21 décembre 1933 (pp.306-307) :

Lu en sursautant la nouvelle de la mort du bon Fagus.
Ce grand poëte digne du Moyen Âge et qui, au reste, s'était toujours plaint, spirituellement parlant, de son exil en nos temps sans foi et sans art, fut frappé, un soir de novembre, par un camion, dans cette rue Visconti d'où il m'avait bien souvent écrit et où, mouettes ou hirondelles des mers et terres australes, mes lettres pour lui venaient assez régulièrement s'engouffrer…
On le transporta immédiatement dans un Hôpital. Le lendemain, il n'était plus.
Je me rappelle tant de choses, non sans amertume…
Mais je songe surtout amèrement à cette triste évidence que, mort une semaine à peine après Voahangy, Fagus n'aura pas été touché par le faire-part !
Il est vrai que, si l'on en croit l'ardente foi chrétienne du Poëte, tous deux ils se voient, en ce moment, au Paradis du Père.
Voahangy l'aura attendu à l'orée d'une prairie sans fin et lui aura tendu ses menottes roses. A moins que, n'étant en somme qu'une « fragile voyageuse » (comme je me le chante depuis son grand départ), ma fille n'ait été rejointe en chemin par Fagus. Celui-ci l'aurait alors prise dans ses bras et l'aurait aidée à franchir le désert sidéral.
Pauvre Fagus ! Heureux Fagus plutôt — pour nous autres qui mourons maintenant de ne pas mourir ! Quelle ressource nous reste-t-il contre notre double malheur, sinon celle de moduler ce sixain inédit que tu nous envoyas à propos, précisément, de la naissance de Celle dont tu n'auras pas appris la mort et que tu auras rencontrée pour la première fois sur les rives de la Survie :

Toute fleur, si belle soit-elle,
N'est en soi qu'une seule fleur ;
Se veuille autre fleur sa jumelle,
Ce n'est encore que frère et sœur.
Mais qu'une troisième s'y mêle,
C'est tout un bouquet.

J'y veux ajouter celle de me souvenir de ta généreuse amitié, laquelle m'a valu tant d'amples pages sur cette passion pour nous essentielle — vitale — la Poësie et le culte des Maîtres — et où reviennent souvent les noms de Théroulde et de Taillefer, de Dante et de Shakespeare et des Français, Baudelaire et Verlaine.
Peut-être aussi, peut-être, celle (qui est plus égoïste) de savoir à moi, et d'y puiser, tant d'enseignements donnés par l'un des plus hauts esprits de ce temps. Et celle de me reporter sans cesse, après la redécouverte d'un quelconque de tes livres, aux premières pages fleuries de l'arabesque de ton écriture…

Cet extrait de son journal dut paraître dans la presse, comme il le laisse entendre le 4 octobre 1936 (p.1041)

En mettant de l'ordre dans mes vieux papiers, j'ai retrouvé tout à l'heure un exemplaire du journal où parut mon fragment de journal à propos de Fagus-Voahangy.

Rabearivelo revient plusieurs fois sur cette mort accidentelle, que Fagus avait souvent préfigurée. Le poète malgache lui-même en fait un signe. Ainsi, le 10 janvier 1934 (p.336) :

Ainsi mon grand ami médiéval avait toujours prévu qu'il mourrait « écrasé »…
— Prémonition, a pu déjà murmurer un autre chroniqueur.
Étrange, tout cela — et donnant à réfléchir. À moi surtout que l'étude de mon étoile — moins qu'une obscure prescience dont je m'émeus — rend chaque jour plus sûr de finir de la même façon.
Nous aurions été trois, en ce siècle…
Verhaeren, Fagus et Bear…
Je ne parle naturellement que de ceux que j'aime — de ceux-là jusqu'à la hauteur de qui il me faudrait encore me hausser pour mériter leur mort.
Ou bien je devrais alors me contenter d'une croix à la Saint André !
62 ans, Fagus.
Moi aussi, j'ai la certitude d'être arraché à mes chers livres, aux rares hommes et à tant de paysages secrets que j'aime ici — aux environs de cet âge.
Un soir de juin — ou aux toutes premières heures. Cela dit si la comédie devait finir en terre malgache (en une saison équivalente pour les pays d'ailleurs), dans tous les cas, puissent mes amis me trouver, sur mon lit de mort, aussi intact que le savant ermite de la rue Visconti ! Ils verraient cet homme qui a tant souffert, tel qu'en lui-même l'éternité ne l'aurait pas changé. [...]

Le 21 janvier 1934 (p.356) :

Les notes sur Fagus continuent dans journaux et revues. Ai particulièrement remarqué celle de Pierre Lièvre qui est publiée sous la rubrique : Mon Carnet d'Adresses.
Beaucoup d'érudition — et l'étonnant est que, sous tout cela, la Poësie ne soit point noyée ! Il est vrai qu'en dehors du grand talent de Lièvre, il y a encore ceci : l'homme évoqué et l'atmosphère où ses mânes sont placées, sont déjà, à eux tous seuls, déjà bien poétiques.
La rue Visconti ne vit-elle pas mourir Racine et travailler Balzac ? Et Fagus devait encore y être « roué » !
… J'ai écrit ce matin à Léon Deffoux pour lui signaler les lettres que le poëte m'avait envoyées. C'était dans l'ordre. Ce qui l'est moins et que je n'arrive pas à m'expliquer — bien qu'obscurément je la trouve logique et tout à fait de circonstance — c'est cette obsession qui me possède depuis quelques jours d'un beau poëme où se trouve ce vers miraculeux de Fagus :
Ô Marie-Antoinette ! ô reine entre les reines !

Le 20 avril 1936 (p.1028), il se compare encore à ces poètes aimés morts violemment :

Cela me confirme mon horoscope. Comme quoi j'aurai, moi aussi, une mort violente. Comme Verhaeren. Comme Fagus. Mais, mon Dieu, quel monstre de la vie moderne me brisera, — et ma tête, et ma bouche, ne serait-elle épargnée ?!

Le 25 mars 1934, parlant d'une photographie de sa fille, il évoque un livre sur Arthur Rimbaud posé non loin, puis, par associations, Paul Verlaine et Eugène Carrière qui va lui rappeler Fagus (p.433) :

Il [un portrait de Verlaine] est, si j'ai bonne mémoire, d'Eugène Carrière. De ce grand portraitiste à ressusciter dont Fagus, dans le dernier article qu'il ait écrit, rappelle un mot terriblement actuel : « Je ne sais ce qu'est l'inspiration, mais je sais ce qu'est le travail. »
… J'ai nommé Fagus à propos de Voahangy : ce n'aura pas été la première fois, et c'est justice — le grand poëte mort une semaine après ma fille, n'en avait-il pas chanté la naissance ?

Le souvenir de sa fille sera plus d'une fois associé à celui de Fagus. Ainsi, en ce jour de la fête des morts de 1934 (p.647) :

La flamme est là, droite et pure, près de ma table exiguë.
Elle veille sur le souvenir de ma fille comme sur celui du pauvre grand Ormoy figurée par une minuscule photo dédicacée. Sur celui de Fagus aussi, représenté par sa correspondance que Léon Deffoux m'a renvoyée à temps, et par le Divan de mai 1925.

La mise en scène se reproduira l'année suivante, à la même période, mais cette fois-ci avec une photographie de Fagus (p.946) :

Deux cierges veillaient la mémoire de mes chers morts : sous l'agrandissement de Voahangy dans son cadre offert par Paula. À droite, un autre sous-vitre de cet ange. À gauche, une belle photo de Fagus.

Il s'agit certainement de cette photographie dont il avait parlé le 8 mars 1935 (p.785) :

Reçu une admirable photo de Fagus.
Mon Dieu ! Un homme fait pour ne pas être mort, pour ne pas mourir…
Mais aussi bien il n'est pas mort, quoi qu'on dise, quoi qu'on croie — et quoi que dise et croie l'effarante, l'évidente réalité !
Or quoi ? Les poëtes de la qualité de mon ami ne meurent pas : leur chant charme la Vie et enchante la Mort.

Plusieurs autres passages montrent la grande affection que Rabearivelo portait à Fagus :

Le 12 janvier 1935 (p.731), employant une orthographe spéciale, il fait allusion à des « muphles (pour plaire à l'ombre du grand Fagus). »

Le 16 septembre 1935 (pp.903-904), il évoque ses lectures :

Ai pu aussi refaire un peu de Novalis, de Blake et de Poe…
Si l'on ne fait rien, mon Dieu, au moins l'on a (l'on perpètre) beaucoup de choses…
Mais pouvoir refaire, d'affilée, tout Fagus : quel rêve !

Le 5 février 1936 (p.1000), des vers de Fagus le hantent :

Me rappelle avoir plus de six fois murmuré des vers de Shakespeare et de Fagus tandis que, fervemment, je poussais, je poussais. Marchais, marchais.
Drôle d'effet, alors, et de sensation. Quelque chose de nouveau. Vraiment.

Enfin il évoque, le 15 mai 1934 (pp.500-501), un grand projet d'édition des lettres de Fagus  :

La lettre à Deffoux présentait un paquet de correspondances de Fagus. Je n'avais pas tout retrouvé. Je n'ai donc envoyé qu'une partie de ce que j'avais reçu du grand poëte en l'honneur de qui, et c'est justice, on prépare une édition monumentale de son œuvre épistolaire.
Quels précieux enseignements les générations à venir ne tireront-elles pas de ces grandes pages écrites presque toutes à cheval, mais traitant divinement et avec une rare érudition des choses de l'Esprit !
Ces pages démontreront dans tous les cas que l'homme réputé pour sa timidité que fut Fagus aura compté parmi les plus universels de son temps. Peut-être de là sortira-t-il une nouvelle psychologie de l'homme de lettres, et peut-être plus d'un cherchera-t-il à distinguer entre deux tempéraments forts différents l'un de l'autre mais que la paresse des gens se plaît à confondre. Je veux parler de la misanthropie née du mépris des sots et de l'autre — qui est congénitale et qui est plus rare qu'on ne croit chez ceux qui, par définition (nature ou formation), ne sont faits que pour cueillir des roses (comme disait délicieusement Banville — ou Gautier : les deux Théo que je n'ai pas bien pratiqués me déroutent plus d'une fois).
Telle lettre de Rachilde à Yvette Guilbert — à propos précisément du caractère rétif de mon grand ami — m'incite à l'affirmer. Telle autre de Fagus lui-même à la diva ou à la gentilhomme de lettres aussi. Le locataire de la rue Visconti m'y apparaît comme un homme éminemment sensible — mais seulement à la Beauté ou à ce qui est susceptible de la provoquer.
Un homme, en somme, qui ne vivait que pour son Art et qui mettait une barrière entre lui et le monde vain.
Et cela me rappelle aussi Tailhade — qui figure, du reste, près de Fagus dans Mes Lettres d'amour.
Fauve sur les boulevards ou dans ses écrits, ombre furtive partout — comme l'un et l'autre, dans l'intimité et à qui a gagné leur cœur, deviennent pire qu'un chat pour la caresse et que le feu pour l'ardeur !
Maniaque si l'on veut — mais qui ne l'est pas à sa façon ? Bien divin est celui qui ne l'est que pour nous enchanter !

Ce projet n'aboutit, à la fin de cette année 1934, qu'à l'édition de 50 lettres de Fagus dans la revue Le Divan. Espérons qu'un jour un semblable volume puisse voir le jour. Encore en 1952, Henri Martineau affirmait : « Si cette vaste correspondance était quelque jour recueillie et publiée on aurait là, avec le Journal de Paul Léautaud, un des plus curieux documents qui se puissent imaginer et des plus suggestifs sur un temps aujourd'hui révolu ». Mais il ajoutait : « Quel trésor, je le répète, que l'ensemble des lettres écrites par Fagus s'il était possible de les rassembler ! Mais qui se soucie du passé, qui se soucie de Fagus ? Quel éditeur assez imprudent l'éditerait aujourd'hui qu'Edgar Malfère qui publia ses trois volumes de vers l'a rejoint sous les panais, suivant l'expression de Tristan Corbière, autre poète maudit ? ». (« Souvenirs de Fagus », in Le Divan n°284, octobre-décembre 1952, pp.517-518).

Heureusement, nous pouvons déjà nous consoler avec cette promesse des éditeurs présents de Rabearivelo : « Les lettres adressées à JJR [...] feront l'objet d'une publication postérieure sur un support numérique ».

Et voici la lettre de Fagus à Rabearivelo reproduite dans le n°189 de la revue Le Divan (octobre-novembre 1934, pp.298-300) :

janvier 1929

Confrère Rabéarivelo,

Bonjour et bonne année.
Quand vous atteindra cette lettre, vous aurez sans doute eu déjà la joie de connaître que notre ami Philippe Chabaneix a emporté le prix Moréas.
J'ai pris bien longtemps pour vous remercier de l'envoi de votre nouveau recueil Volumes. C'est que j'avais traîné plusieurs mois à l'hôpital, pour une broncho-pneumonie qui faillit bien avoir raison de moi.
Mon opinion demeure mieux que jamais celle que je crois bien vous avoir exposée après la lecture de vos Sylves. Vous possédez de plus en plus parfaitement votre technique. Presque trop parfaitement. Je m'explique. Vous avez, et très fructueusement, étudié tous les meilleurs de nos maîtres. L'écueil que j'appréhende pour vous serait à présent la virtuosité, redoutable à l'individualité. Vous semblez vous adonner définitivement aux mètres et aux formes classiques, où vous excellez : l'Interlude rythmique, par exemple, que vous dédiez à André Fontainas, inaugure une manière de sonnet par trois quatrains qu'un distique résout, tout à fait intéressante, et appelée peut-être à de l'avenir. Et je n'ai nul préjugé pour ou contre telle ou telle forme, les pratiquant toutes. Mais, par exemple, Chabaneix : puisque je viens de rappeler son nom, tout fidèle qu'il soit aux mètres officiels, spécialement à l'alexandrin, les tourne de façon si originale que son vers ne ressemble à aucun autre. C'est d'ailleurs un traditionnel, car cet élégiaque vient, au jugement commun, d'André Chénier et Gérard de Nerval (aussi bien, personne ne jaillit-il d'une trappe). André Chénier, par le génie et l'ascendance, a l'âme toute grecque et athénienne : alors que votre en quelque sorte compatriote Leconte de l'Isle pastiche, comme l'athénien Moréas pastichait quand il faisait moyen-âge ; mais le fils de Soti Lomaka, même en le plus pur français, chantait encore selon sa langue maternelle. De même, l'émouvant des vers de Gérard de Nerval (et de sa prose) est que, sans les pasticher, il renouvelle les antiques chansons populaires de son Île-de-France.
Vous voyez, Confrère, où je veux en venir ?
La finale des Sylves :

Vous reverrai-je un jour, sous l'herbe, ô tombes oubliées ?…

(encore un coup, toute forme m'indiffère) rejoint mieux mon cœur que la toute parfaite suite de Stances à Pierre Camo :

Du signe de vieillir, du signe de la mort…

Qu'est-ce donc que je rêve pour vous ?
Vous sortez d'une noble race à qui les destins furent contraires. Vous avez eu par contre, et ceux de votre île, le bonheur ainsi d'échapper à la férocité hypocrite des anglicans Anglais. Ceux qu'a favorisés le sort des armes vous apportèrent le plus bel et noble des idiomes après le latin et le grec, et vous en usez avec maîtrise. Aussi bien, avant la catastrophe de 1789, plus d'un Anglais ou Allemand élisait la langue française parce qu'elle exprimait mieux leur pensée que leur langue maternelle. Ainsi, sans parler des Romains écrivant en grec, les plus éminents des Latins, Lucrèce, Virgile, chantaient leurs fastes nationales même, tout pleins des enseignements helléniques.
J'ai lu avec émotion ce terce, dans Volumes :

… Quant à moi, fils des Rois d'une époque abolie,
reposant au rebord d'un tombeau qu'on oublie,
je chante d'une voix qui n'est pas de mes morts !…

Si vous chantiez de cette voix-là, nul ne vous entendrait même peut-être vos congénères par le sang ! Le grand Mistral, non seulement le comprenaient les Provençaux mais, au prix de fort peu d'études, Espagnols, Catalans, Portugais, Italiens, Roumains et Français. Et c'est en Français que jadis il lançait aux Roumains ces strophes enflammées :

… Sœurs de race latine aux superbes blasons,
Échangeant des regards où brille le génie,
Elles jettent ces mots sous la voûte infinie,
Ces mots qui vont remplir les vastes horizons :
Salut : France, Italie, Espagne et Roumanie !

Elles mirent alors les Allemands dans la même rage où tomberaient les pirates des mers et leurs léopards à la gueule sanguinolente, si, nouveau Mistral, sur tous ces tombeaux épars de tous nos morts de part et d'autre, morts réconciliés, vous chantiez, d'une voix intégralement vôtre, puisqu'elle serait la voix d'eux tous, chanteriez les gloires désormais unies, de la terre de France et de la terre d'Imérina !

Confraternellement vôtre,

FAGUS

 

 

En attendant la publication, en 2011, du deuxième tome des Oeuvres complètes de Ravearivelo — devant réunir l'oeuvre poétique, romanesque, dramaturgique et critique — nous pouvons nous reporter à ses deux recueils majeurs Presque-Songes et Traduit de la Nuit, réédités récemment par Sepia et Tsipika.

Liens sur l'homme et l'oeuvre :
Un site sur le poète, créé par Olga Helisoa.
Une présentation du poète, par Claire Riffard.
une autre présentation, par Mamy Rakotomanga.
Dossier Rabearivelo (PDF, revue Culture Sud n°164, pp.94-106).
Biographie et anthologie.
« L'arbre du coeur et de la nuit », par Serge Meitinger.
« A l'épreuve de l'étranger », une présentation du poète par Serge Meitinger.
« J.-J. Rabearivelo « connu presque universellement » », par Claude Razanajao.
« Rabearivelo ou la mise en récit du deuil », par Nivoelisoa Galibert.

Lire Rabearivelo :
— Le premier tome de ses Oeuvres complètes (CNRS-Présence africaine).
Traduit de la Nuit et Presque-Songes (co-édition Tsipika-Sépia).
— La Bibliothèque Malgache Electronique propose six recueils de Rabearivelo en format DOC ou PDF.

Sur le grand projet Rabearivelo du CNRS-ITEM :
« Sauvegarde et valorisation des manuscrits malgaches : Le cas de Jean-Joseph Rabearivelo » (61 pages en PDF)

Articles sur le premier tome des Oeuvres complètes :
« Interférences de Rabearivelo », par Laurent Margantin.
sur Cultures Sud, un article de Dominique Ranaivoson.
sur Africultures, un article de Dominique Ranaivoson.