Fagus, dans ses nombreux articles de critique artistique, n'a pas consacré beaucoup de lignes à Vincent Van Gogh. Mais, entre 1899 et 1902 dans la Revue Blanche, il l'évoque à quelques reprises, et toujours en des termes excessivement admiratifs. C'est le « sublime Van Gogh », « ce saint et ce martyr ». Il s'y montre particulièrement sensible à la lumière d'or de ses peintures : « l'accablant ensoleillement, irretrouvé, du vertigineux Van Gogh », « la flamboyante moisson de Van Gogh », « son soleil vertigineux », « ce soleil tellement de cuivre et d'or en feu ». Enfin, cette phrase magnifique : « L'inouï Van Gogh, ce Rimbaud tombant comme un météore, l'arracha [la couleur], lui, toute saignante, à toute la nature, à la lumière, au soleil même, s'en pétrit une langue inconnue pour exprimer la vie universelle et identique. »

Deux livres de Florence de Mèredieu, récemment parus aux éditions Blusson, offrent une lecture très originale de l'oeuvre de Van Gogh.
Dans le premier, Van Gogh. L'argent, l'or, le cuivre, la couleur, l'auteur, s'intéressant aux rapports de l'artiste à l'argent, nous donne au final un portrait de Van Gogh bien plus subtil, que celui, habituel et souvent simpliste, du fou et du maudit. Ainsi commence-t-elle par resituer le peintre non seulement dans le contexte historique d'un marché de l'art qui épouse le capitalisme naissant (voir, sur le sujet, le livre de Jean-Joseph Goux paru également chez Blusson), mais aussi dans son histoire familiale : Vincent est issu d'une famille de marchands d'art et de « tireurs d'or », lui-même fut un temps marchand d'art dans la maison familiale Goupil que son frère Théo, lui, ne quitta pas. Florence de Mèredieu, qui s'est plongée, pour cette étude, dans la correspondance parue en 2009 chez Actes Sud (6 volumes) nous montre à quel point Vincent était lucide sur le marché de l'art et savait parler son langage, surtout dans la relation avec son frère, qui l'entretient (lui achète ses tubes de peintures, ses toiles), avec lequel il passe un contrat moral qui est aussi un véritable contrat commercial (à la demande de Vincent), agrémenté d'un vocabulaire boursier : Van Gogh, qui sait pertinemment qu'il est pour l'instant invendable, est persuadé d'une gloire à venir, que ses toiles prendront une grande valeur et qu'en accumulant les peintures, il constitue un capital. Ce contrat étant motivé par le sentiment de dette qu'éprouve Vincent vis-à-vis de son frère, Florence de Mèredieu étudie la symbolique de « cette grande énigme du don et du contre-don », aux implications également spirituelles et religieuses.
« La rançon (positive) de la dette existe néanmoins : c'est la production d'une peinture solaire, d'une peinture riche et de riche. La quintessence de l'or. Le capital de Van Gogh, la richesse de son oeuvre résident tout entiers dans la couleur. Et dans cette transmutation qu'il opère de pigments ordinaires (et en tubes) en une explosion solaire. Son oeuvre, son Grand Oeuvre, représente le symbole et le paradigme de la « richesse ». Or. Argent. Cuivre. Couleur portée à son paroxysme. » : ainsi le jaune d'or, brillant, se répand dans ses toiles, le soleil divin louis d'or, mais aussi l'argent, le bronze et ce cuivre qui, comme l'or, contient toutes les couleurs, et une richesse de tons, véritable « science polychrome ». Van Gogh est autant orfèvre qu'alchimiste : l'auteur le montre aussi bien en commentant plusieurs toiles singulières qu'à la lumière d'Artaud et Lévi-Strauss, et, de manière fort passionnante dans la dernière partie « Le Christ rémunérateur » qui montre que Van Gogh s'inscrit dans une longue tradition religieuse, que sa démarche est toute spirituelle, celle d'un ascète, « ouvrier du Christ », qui a aussi une dette vis-à-vis de Dieu et qui « entretient la fournaise de la création de manière à faire remonter au jour cet or souterrain, ce trésor qui habite et la nature et la réalité ».

 

 

Je me souviens de la première fois que j'entendis (parler de) Florence de Méredieu, dont le nom alors me fit rire car il était question d'Artaud et que je le trouvais donc très approprié, bienheureux. C'était, en 1995, lors d'une retransmission sur France Culture d'une table-ronde intitulée « L'Affaire Artaud » : une universitaire exprimait, de manière très pertinente et véhémente, ses critiques de la retranscription par Paule Thévenin des manuscrits d'Artaud. Cette intervention m'avait alors empli d'enthousiasme, non seulement à cause de ce souci de vérité n'ayant pas peur de la polémique et qui donnait un ton si particulier de la part d'une universitaire, mais aussi parce qu'alors je lisais les Cahiers de Rodez publiés par Gallimard et que j'avais de sérieux doutes sur ce qui m'était donné à lire. Par la suite, je me rendis compte qu'elle était à ce point atypique et drôle pour oser titrer un livre Antonin Artaud, Les Couilles de l'Ange. Depuis, il y eut sa magistrale biographie d'Artaud parue chez Fayard en 2006, et… L'Affaire Artaud, journal ethnographique (Fayard, 2009), qu'il faut absolument lire et d'autant plus si on aime s'étonner des pratiques abjectes de certains intellectuels et si on aime rire.

Cet humour ravageur, nous le retrouvons dans ce livre au titre improbable : " l'être de l'étant " de la tatane de Van Gogh dans lequel Florence de Mèredieu s'intéresse au « phagocytage d'un tableau par ce qu'il est convenu d'appeler la « critique » (celle-ci fut-elle savante et d'ordre « philosophique ») », ce célèbre tableau de Van Gogh « Les Souliers » ou « Bottines noires » (1886). L'analyse se présente sous la forme d'une tragicomédie en deux actes, encadrée par un prologue et un épilogue. Les personnages : le professeur Heidegger, le Grand Gourou Derrida – que l'on a plaisir à retrouver après son grand rôle de décomposition dans L'Affaire Artaud -, l'historien Meyer Schapiro, Van Gogh bien sûr et ses godasses. Le décor est changeant, et toujours d'une grande force symbolique. J'apprécie particulièrement celui dans lequel Derrida fait son entrée fracassante : « Plusieurs cadres vides. Des cadres de tableaux, imbriqués les uns dans les autres à la manière d'une mise en abîme. – Le centre, au départ, est vide. Ce centre se meuble et se remplit peu à peu d'une foule d'images et de tableaux. – En fin de parcours, le centre de la scène est encombrée d'un amoncellement de cadres. »
On rit et on se lamente dans les « broussailles derridiennes », les « boursouflure de la glose », les « chemins qui n'arrivent nulle part » de Heidegger, on souffle un peu avec le « discours infiniment plus humble des historiens », celui de Schapiro, et avec les développements de Florence de Mèredieu qui arrive, elle, à nous parler de Van Gogh et de son oeuvre, bien mieux que le philosophe « entourloupeur » et « illusionniste ». Au passage on savoure une remarquable analyse sociologique et critique des souliers de ces grands philosophes.

— Le site des éditions Blusson
— Le blog de Florence de Mèredieu
— Deux critiques de Thierry Savatier : « Tout l'or de Van Gogh » et « Les godillots de Van Gogh »