Enquête de La Plume en octobre 1902 :

 

ENQUÊTE SUR ÉMILE ZOLA

 

Que pensez-vous d’Émile Zola comme écrivain et comme homme ?


 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Symbolisme souverain et fait pour terrifier, dans la fin de ces lumières du commun des hommes ! Ottfried Muller frappé d’insolation après qu’il eut nié les divinités solaires ; Beethoven se dressant ses deux poings brandis contre ce ciel où éclate le prodige d’un orage en plein hiver ; Goethe appelant la lumière ; Zola en fait-divers mourant ; Zola qui expire asphyxié comme le rat qui ronge une conduite de gaz ! — Un rat, un rat ! crie le lamentable Hamlet, lamentable comme nous tous, et qui va mourir en pauvre rat percé par la broche empoisonnée de ce cuisinier sinistre et farceur, le destin ; Hamlet, bedonnant Hamlet, celui que décrit Shakespeare avec tant d’amour qu’on sent que c’était lui-même et nous tous, et qui meurt d’avoir compris que tout l’univers aussi est infecté, et de l’avoir crié : « Quelque chose est pourri en Danemark ! » Pauvre rat gigantesque, pauvre Hamlet ; Zola aussi cria : « Toute cette humanité est pourrie ! » Et le voyez-vous allongé de son long sur ce parquet ciré qui miroite, en chemise, jambes nues, inerte au milieu des vomissures et des déjections ? Grotesque et terrifiant ! Mort en refaisant le geste de toute sa vie ; il a pétri, mâché, repétri toute l’ordure qui nous submerge, toute l’ordure qui nous suffoque, toute l’ordure que nous sommes ; cette ordure, il a contraint à l’avouer notre hypocrisie anémique, et à nous la faire trouver belle en faisant d’elle ruisseler la toute-puissante vie ; et il est tombé en cherchant à ouvrir la fenêtre..