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Nous découvrons enfin l'unique article de Fagus paru dans L'Aurore — « où j'eusse pu faire mon chemin, n'eût été mon irréconciliable incompréhension des choses » (lettre de Fagus à Léon Deffoux, 21 janvier 1929). On le trouve en page 2 du numéro du 27 août 1898. Le voici :

 

INSTANTANÉS

 

L'autre matin, je voyais un brave homme extraire de l'engin où elles s'étaient prises, trois souris, et, le plus tranquillement du monde, les suspendre l'une après l'autre au-dessus d'un feu de charbon de bois, à seule fin de les griller vives, en douceur : les voisins suivaient la scène avec beaucoup d'intérêt.
Il me revint alors que, des siècles durant — jusqu'à la Révolution, ma foi ! — le suprême plaisir du peuple de Paris fut, à la Saint-Jean, de voir à petit feu, rôtir une douzaine de pauvres chats.
Ce régal primait, paraît-il, les cuissons d'hérétiques et de sorcières ; la mise au pot de faux-monnayeurs condamnés à mijoter dans l'huile bouillante et les folichonnes convulsions de pendus. Nous fûmes toujours des dilettantes et des gourmets… La frénésie des Romains, des Anglais, des Espagnols pour les batailles de coqs, de cailles, de taureaux et de boxeurs, le Français délicat ne la partage pas : les passions violentes ne sont pas son fait.
Les soudards anglais rudoyant bourreaux et prêtres, dans leur impatience de voir livrer aux flammes Jehanne la bonne Pucelle — leur ennemie après tout ! — lui font horreur. Et si, par certaine nuit de carnaval, des étudiants en « vadrouille » vont, place de la Roquette, aggraver de chansons badines le supplice de Vaillant, ce n'est pas qu'ils applaudissent à la guillotinade, oh! non, mais il faut bien se distraire. Tout est là.
Partez de cet état d'âme et vous comprendrez que, pour beaucoup encore parmi les « braves gens », le cas de Dreyfus ne puisse justifier la formidable levée de conscience qui se prépare, et les passionne moins que la grillade de trois souris. Ils veulent vivre à l'aise, digérer en paix, sans avoir à s'insurger contre quoi que ce soit, fût-ce la plus grande iniquité du siècle. Pourquoi leur faites-vous violence ?
N'est-ce pas pain bénit, s'ils hurlent à vos chausses comme chiens à la lune ?

 

FAGUS

 

 

Il est nécessaire d'accompagner l'article de cette explication de Fagus, extraite de sa lettre à Paul Léautaud du 19 mai 1927 :

 

Vaughan, camarade de proscription de mon père, me réclama un ou deux Paysage parisien, par semaine. Avec quelle fièvre ciselé-je le premier ! Mais voilà-t-il pas qu'une fois paru… Il vous eût plu : je décrivais la façon dont de braves gens brûlent vifs les rats qu'ils ont soutirés aux ratières. Seulement, Vaughan avait agrémenté mon croqueton d'un « chapeau » et une « queue » se rapportant à l'Affaire. C'était idiot. Naïf, je fis de la rouspétance. Vaughan me répondit : « Mon petit, nous sommes payés pour tout rapporter à l'Affaire ! (Pauvre innocent : tel mois, il ne le fut guère !) — Mais, lui répliquai-je, je voudrais bien voir si Mirbeau… — Mon petit, Mirbeau y passe comme les camarades. — Ah !!
Hein ? étais-je jeune ? Je l'étais à ce point que ce premier article demeura unique, et… et… et que je me refusai à percevoir la pistole qui me revenait ! Et, si j'ai toujours conservé une affection quasi filiale à Vaughan, je cessai peu à peu de hanter un milieu qui me décevait de plus en plus. Fourneau ! si j'étais resté, j'aurais depuis longtemps mon fromage, à l'instar des autres martyrs.

 


 

Fils du Champenois et de la Mancelle
Brabançon d'oeil bleu, Gaulois de poil blond
Conçu dans Paris, natif de Bruxelle

(Rue de Moineaux, 9, près le Grand Sablon…)

Fagus

Il est intéressant de considérer les personnes qui se trouvaient autour du berceau de Fagus. L'acte de naissance ci-dessus montre, à côté de celle du père, la signature des deux témoins de l'événement : Ernest Vaughan et Victor Cyrille.

Nous aurons l'occasion de revenir sur Ernest Vaughan, camarade de proscription du père Faillet, et que Fagus fréquentera plus tard dans les bureaux de L'Aurore.

Mais qui était Victor Cyrille ? Ce jeune communard avait été, pour sa participation au soulèvement du 31 octobre 1870, jugé « coupable d'attentat ayant pour but d'exciter à la guerre civile » et condamné à mort.
La Commune l'envoie ensuite à Lyon où il se fait connaître, en mai 1871, pour deux affiches, signées de son nom, qui firent scandale : une proclamation « A l'Armée » et un appel « A la Province française ». Cette dernière commence ainsi :

Français,
Paris, l'astre de la terre est en feu !
Les hommes, les femmes, les enfants y sont égorgés.
Que faire ?
Resterons-nous ébahis devant ce spectacle ?
Non.
C'est à nous que le devoir incombe d'arrêter ces flots de sang et d'amener l'ère de la rénovation sociale.
Citoyens,
Toute révolution qui n'a pas pour but d'améliorer le sort de la classe travailleuse, qui est la plus nombreuse, la plus pauvre et la plus honnête, est un crime qui remplace un autre crime.
AUX ARMES, CITOYENS !!! [...]

Elle se termine par ces mots terribles : "Si vous ne répondez pas à l'appel vous n'êtes que des eunuques ou des pourris ».

Le Petit Journal Lyonnais (13 juin 1871) s'intéresse à lui et livre ce portrait qui nous le montre comme un original :

Victor Cyrille est brun, de figure sympathique et d'allure élégante ; il porte admirablement la botte molle, et c'est à cette circonstance qu'il doit sa nomination de chef d'un des bataillons parisiens.
C'était tout au commencement du siège, le premier, celui des Prussiens ; de toutes parts la défense s'organisait, et la garde nationale, formée en bataillons, procédait à l'élection de ses chefs.
La scène se passait généralement dans une salle de bal du quartier, et l'orchestre se trouvait, pour la circonstance, transformée en tribune, où chaque candidat venait faire sa profession de foi. Victor Cyrille monte à son tour, il est botté de chamois, éperonne, et tient à la main une cravache à pomme d'or. Après avoir donné un tour à sa belle chevelure noire : "Citoyens ! s'écrie Cyrille, j'ai vingt deux ans, je suis plein d'ardeur et de patriotisme, et surtout je monte bien à cheval. Nommez-moi, et vous aurez à la tête du bataillon un chef qui lui fera honneur. Tenez, ajouta-t-il en manière de péroraison, venez voir mon cheval !"
Il descend, la foule le suit ; à la porte il enfourche un magnifique alezan et donne, séance tenante, à ses électeurs, le spectacle d'une haute école des plus pittoresques.
Il fut nommé !
Mais… l'alezan appartenait à une de nos grandes écuries, et Cyrille, qui l'avait emprunté pour la circonstance, oublia de le rendre ; et, ma foi, comme on n'était pas encore sous le régime communal, notre chef de bataillon dut rendre ses galons. Là ne devait pas se terminer cependant sa carrière militaire. Incorporé comme simple garde dans la 1re compagnie du 207e bataillon de marche, il partit pour le plateau d'Avron.
Lorsque vint son tour de faction, il jugea prudent de se débarrasser de son fusil et de se livrer à une gymnastique des moins patriotiques. Le lendemain, on retrouva l'arme abandonnée ; mais il a fallu les derniers événements de Lyon pour qu'on put remettre la main sur Victor Cyrille, il était sans doute écrit qu'il serait militaire quand même, puisque le gouvernement va lui faire les honneurs d'un conseil de guerre.

On le retrouve, fin décembre 1871, hôte de Bakounine à Locarno.
En 1872, il est délégué de la section française de l'A.I.T. (Association Internationale des Travailleurs) à Bruxelles, où il fréquente donc Eugène Faillet et Ernest Vaughan.
En juillet 1872, il est condamné à mort par contumace par le 6e conseil de guerre de Versailles.
En avril 1873, il est finalement arrêté en Italie mais n'est pas livré à la France : « Le gouvernement italien l'a fait reconduire par la gendarmerie jusque sur le territoire suisse, et lui a signifié un arrêté d'expulsion avec ordre de ne plus remettre les pieds en Italie. » (Le Journal de Lyon, 5 mai 1873).

Nous ne savons ce qu'il est devenu par la suite.