Conte paru dans La Plume n°352 de décembre 1903 (pp. 661-662).

 

CONTE DE NOËL

 

 

Pour la jeune Mademoiselle Yvonne Périn.

 

 

ISTOIRE DU PETIT GARÇON QUE SA MÈRE LUI AVAIT DONNÉ UN SOU POUR FAIRE SA COMMISSION ET QU'IL A PERDU UN SOU ET QU'UN MONSIEUR LUI A DONNÉ UN SOU ET QU'IL A RETROUVÉ SON SOU ET QU'IL A RENDU SON SOU AU MONSIEUR ET QUE LE MONSIEUR LUI A DIT QUE C'ÉTAIT BIEN.

 

     — Voilà c'est qu'il y avait un petit garçon que sa petite mère lui avait dit : Mon petit garçon voilà un sou descends donc en bas m'acheter chez la petite fruitière au coin un sou de beurre dans du papier tu ne rapporteras pas de monnaie.
     Et que le petit garçon il est descendu en bas pour faire la commission à sa mère. Et voilà il a fait sauter son sou dans sa main et qu'alors son sou il a tombé par terre et qu'il n'y a pas eu moyen de le retrouver.
     Et alors il s'est mis à pleurer le petit garçon parce qu'il n'avait plus de sou pour faire sa commission, et que sa petite mère ne serait pas contente parce qu'il n'avait pas fait sa commission.
     Et alors il a passé un monsieur avec une grosse chaîne en or sur son ventre. Et que le monsieur lui a dit comme cela :
     — Pourquoi pleures-tu mon petit garçon ?
     Et alors le petit garçon lui a dit : Je pleure parce que j'ai perdu le sou à ma maman pour acheter du beurre qu'il lui a dit.
     Et alors le monsieur lui a dit comme cela :
     — Ne pleure plus mon petit garçon je vais te donner un sou pour faire la commission à ta mère.
     Et que le monsieur lui a donné un sou et que le petit garçon lui a dit merci et il a été bien content et il a été acheter son beurre chez la fruitière et en s'en allant il a retrouvé son sou.
     Alors il a vu que le monsieur il était toujours là alors il lui a dit :
     Monsieur, je vous rends votre sou car je viens de le retrouver.
     Et que le monsieur qu'il avait une belle chaîne sur son ventre lui a dit :
     C'est très bien mon petit garçon, tu vois, il faut toujours être honnête c'est le moyen de devenir riche.
     Et que le monsieur il a remis le sou dans sa poche.
     Et voilà.
     (Inutile d'ajouter, puisque c'est un Conte de Noël, que le vieux monsieur n'était autre que Dieu le Père, lequel remplaçait le Petit Jésus, chassé de France par l'affreux monsieur Combes).

 

FAGUS

 

Emile Combes (1835-1921), homme politique, Président du Conseil sous la IIIe République, célèbre pour sa politique de laïcisation qui aboutira à la Loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ainsi, en cette fin d'année 1903, il annonce que l'enseignement sera interdit aux congrégations religieuses. Cette politique, de celui qu'on appelle ironiquement « le petit père Combes », est souvent caricaturée comme celle d'un simple « bouffeur de curés ». Il faut dire qu'en 1902-1903, les décrets de fermetures de congrégations, auxquels les religieux, avec un sentiment de persécution, tentèrent de résister, aboutirent à des expulsions, quelquefois violentes, les forçant à s'exiler.

Yvonne Périn (1898?-1959), à qui est dédié le conte, était la fille de Georges Périn (1873-1922), poète symboliste, prosélyte du vers libre, romancier. Fagus lui consacra, à sa mort, un article touchant.
Sa mère, Cécile Périn (1877-1959) était également poète.
Yvonne Périn se mariera avec Georges Jamati (1894-1954), poète, auteur dramatique, passionné d'histoire du théâtre, fondateur en 1919, avec son frère Paul, de Rythme et Synthèse, revue consacrée à la poésie et à la pensée de René Ghil.
Fagus a aussi dédié un poème à la jeune Yvonne Périn : « Scherzando » dans Jeunes Fleurs (Editions de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, 1906). Dans le même recueil se trouve une pièce dédiée à Cécile Périn.