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Enquête du Mercure de France en novembre 1903 :

 

QUELQUES OPINIONS SUR PAUL GAUGUIN

 

Monsieur,
La mort de Paul Gauguin, un peu oublié depuis quelques années dans le lointain exil où il avait fui notre civilisation, rappelle à l’attention de tous son nom et son œuvre.
Il appartient à notre revue d’offrir à l’opinion les moyens d’apprécier justement, définitivement, un artiste discuté avec passion, comme fut celui-ci.
Ce sont les éléments de cette certitude que nous demandons à un petit nombre de personnes bien placées pour nous répondre.
Voulez-vous avoir la bonté de résumer en une page au plus ce que vous pensez de Paul Gauguin : de son talent, de sa doctrine, de son œuvre, de son influence, de son attitude ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Ce surgeon maudit des vieilles races étouffées harassa ses sèves à se débattre contre notre civilisation pour se dépêtrer d’elle, et se débattre contre lui-même pour s’y acclimater, usa toute sa vie à chercher dans les ténèbres et la nature et sa nature. Il retrouva à la fin la voie vers ses dieux authentiques : il eut le temps encore, il eut le temps tout juste de leur bâtir et se bâtir un temple, puis expira, épuisé, sur le seuil. Nous faisons allusion à ses derniers ouvrages connus ; une sérénité comme virginale, une aisance angélique les habite : ce sont vraiment les noces élyséennes d’Hercule avec Hébé.
Tout son œuvre antérieur, si indiciblement triste, représente le même Hercule peinant et saignant, si Puvis de Chavannes est Apollon. Les deux noms invinciblement s’appellent par une pareille sublimité d’harmonie atteinte au moyen des gestes les plus étonnamment, les plus providentiellement contradictoires. Puvis résume vingt siècles de culture ; Gauguin ne vient de personne, de Cézanne non plus que de nul autre ; Gauguin est un antédiluvien ramené à la lumière ; Gauguin est le barbare somptueux, véhément, tumultueux et sourd, avec quelque chose du sauvage et de l’enfant, et tout l’incurable désespoir des races condamnées. Têtu, fier, inquiet, volontaire plutôt que dominateur, il épanouit le primitif, le natif, dans toute sa rauque beauté. Mais en cage ; raison sans doute de son empire : par son œuvre, par sa vie, il fut un exemple et un enseignement. Sa peinture image dans l’individu humain une architecture mouvante qui trouve et son moteur dans quelque conscience obscurément surhumaine, et sa ramification décorative dans une nature torrentiellement vierge. Vers l’harmonie primaire elle fit rebrousser chemin aux yeux exténués d’art : c’est bien Hercule, celui qui déplace les montagnes barrant un autre monde. Ne parlons pas de doctrine, ne disons pas : il fomenta une école, quand des artistes qui le hantèrent aucun (de ceux du moins qui font voir un talent) n’a de sa manière absolument rien gardé. Il n’a pas fait de disciples ; directement, si non par contre-coup, pour toute une génération il a été le précurseur, le révélateur, le libérateur ; il a fait des tempéraments.

 

FAGUS

Plagiat. – Voleur ! cela, je l'écrivis avant lui ! – Et moi aussi ! – Et moi ! et moi ! et moi !
– Indigents ! avant moi, oui : vous tous, et combien d'autres encore ! mais après moi, personne : vous le découvrîtes, je l'ai inventé.
(Fagus, Aphorismes, 1908, pp.21-22)

Récemment, Bruno Leclercq nous rappelait sur Livrenblog un épisode amusant : un plagiat de Rimbaud par Jean Lorrain en 1895. En lisant l'article original de Jean Lorrain, il nous a semblé que son plagiat n'était pas des plus classiques : l'emprunt se fait dans un autre registre (nous ne sommes pas dans le poème en prose type Illuminations) et Jean Lorrain agit en monteur, coupant dans plusieurs poèmes, faisant un choix, qui comme le dit bien Bruno Leclercq « sert le texte de Lorrain et s'y intègre parfaitement. » Ainsi, plus que du simple démarquage, le texte de Lorrain nous apparaît plutôt comme un hommage à Rimbaud, même caché, et comme un jeu, une expérimentation qui n'est pas sans nous rappeler ce qu'avait pu faire Blaise Cendrars à partir du Mystérieux Docteur Cornélius de Gustave Le Rouge : l'appropriation se fait re-création ; comme le dit Francis Lacassin, « Kodak appartient autant à Cendrars qu'à Le Rouge ; autant à celui qui a fourni la matière qu'à celui qui l'a façonnée. » (Francis Lacassin, Passagers clandestins, tome 1. 10-18, 1979, p.331). Voire une mystification visant le scandale ? Après tout, qui était ce faux Paul Verlaine qui révéla la supercherie ? Si l'on est tenté de plagier, on peut certainement l'être de pratiquer le faux ; cette duplicité perverse irait très bien à Jean Lorrain.

Tout ceci nous rappelle l'article de Fagus intitulé « Un plagiat éhonté », paru initialement dans les Belles-Lettres du 1er septembre 1921 et inclus dans Pas perdus (Le Divan, 1926). Il a pour origine les accusations de plagiat dont, injustement, eut à souffrir Pierre Benoit, notamment avec son roman L'Atlantide comparé à celui de Henry Rider Haggard, She. Les « pièges à loups » dont parle Fagus en début d'article désignent (c'est ainsi que Pierre Benoit les appelait) les emprunts à Hugo ou Racine dont il parsema ses romans afin de s'amuser des critiques accusateurs de plagiat. Quant à l'histoire entre Willy et Ernest-Charles, allez voir le Mercure de France n°243 du 1er août 1907 (pp. 533-538), c'est très amusant !

 

UN PLAGIAT ÉHONTÉ

 

Je ne saurais approuver, en dépit du divertissement qu'y prend tout honnête écrivain, approuver sans réserves le procédé de Pierre Benoît. Ses « pièges à loups » à l'usage des critiques et – je dis, moi : attrape-nigauds – n'atteindront jamais, d'abord, la mystification supérieure que le bon Willy, pareillement accusé, servit à Ernest-Charles, naguère. J'eusse plaidé coupable, carrément : – Parfaitement, je suis « un type dans le genre de » Molière, Shakspeare, et autres, et qui prend son bien où il le trouve. Ce seul qui importe est de savoir s'en servir, à l'exemple du Père Éternel lui-même, selon Père Hugo son confrère :

Car Dieu de l'araignée avait fait le soleil.

Par l'unique virgule qu'il ajoute, – qu'il ne peut s'empêcher d'ajouter – par la place seule où il l'insère, le créateur recrée ce qu'il a pris : il le doue d'un sens.
Certain chroniqueur bien parisien (René Wachthauser) accusa Han Ryner d'avoir chipé dans la Physique de l'Amour de Remy de Gourmont l'épisode relatif aux fiançailles de la taupe. En effet. Seulement, Gourmont l'avait lui-même extrait d'un traité de zoologie, à l'appui de la thèse psychologique qu'il soutenait. Et Han Ryner en voulait déduire un thème moral d'un ordre, et sur un plan complètement différents. Han Ryner eut la candeur de se défendre ; de quoi Gourmont s'amusa beaucoup, j'espère. Car, combien Gourmont a, joyeusement, plagié Fabre !
Cela est tout à l'opposé du démarquage, lequel constitue le seul vrai plagiat, et dont Gourmont signalait cet exemple illustre : Jules Michelet découpant et insérant tout cru dans L'Oiseau une page de Buffon, qui passait alors pour oublié.
Sur quoi, je m'ose mettre en scène, sans modestie ni fatuité, persuadé que telles confessions, dont je ne sais quel ridicule respect humain nous éloigne, seraient très utiles, de toutes façons. Et qu'un tel procédé soit suivi, surtout par de moins infimes, est ce que je souhaite de tout cœur.
D'un mien ouvrage poétique, il a été dit du mal et du bien. Mais le seul reproche à lui épargné, est le manque d'originalité (c'est La Danse macabre). Or, je n'ai cessé, pour sa confection, de piller, consciemment, consciencieusement, effrontément. Le thème sort évidemment de Dante, et du charnier des Innocents. Aux textes religieux, j'ai pris, traduisant, paraphrasant, tout ou partie : dans la Genèse, le Pater, le Magnificat, les Litanies de la Vierge, l'hymne des SS. Innocents, le Dies Irae, l'Ave maris Stella, le Cantique de Fénelon, etc., etc… Aux chansons populaires ou rondes enfantines : Entrez dans la danse, J'ai des pommes à vendre, Voici le mois de mai, Magali, le Furet, Nicolas, je vais me pendre, Saute la jolie blonde… etc., etc., etc., plus ou moins remaniées.
Sur un pied danse… vient des Djinns de Hugo (et d'un passage de Rimbaud). Toute armée… toute nue, de Hugo (L'Homme qui rit). C'est l'amour qui mène le monde, d'un antique vaudeville ; Mon cœur soupire, des Noces de Figaro ; Psit, psit, beau masque, du don Juan de Lorenzo da Ponte. Tel vers invoquant Dante, du Tu duca, tu signore, et tu maestro, par quoi Dante invoque Virgile. La vie est un rêve est de Caldéron ; L'Homme est le rêve d'une ombre, de Pindare ; Amour, tyran des dieux et des hommes, d'Euripide. Elle a vécu, Myrto…, d'André Chénier ; Même quand nos cœurs sont broyés, de Burger (Ballade de Lénore). Le sonnet Servants du Dieu d'amour, pastiche un sonnet de la Vita Nuova de Dante. Le Je ne veux pas de mon Don Juan fut pris à Baudelaire, comme le Quinze ans, ô Roméo, à Musset. Ici, j'insère six vers de Vigny ; là, quatre de Molière, que j'attribue fraternellement à La Fontaine. Plus loin, un couplet d'une vieille chanson de café-concert, une ronde fameuse de corps de garde, et une autre illustre à l'École de Médecine. Autre part, don Quichotte (D'amour feraient mourir, Madame, vos beaux yeux…) fait à M. Jourdain faire de la poésie sans le savoir…
Et voici Les neiges d'antan de mon maître Villon, et le Je ne veux plus aimer… de mon maître Verlaine, et, plus loin, deux poètes peu connus du XVIIe siècle, que, nouveau Pierre Benoît, je vous laisse le plaisir de retrouver (1).
Ce ventre qui digère m'est fourni par E. de Goncourt, décrivant l'Hercule Farnèse.
Et je te vis, et je fus perdu, etc… Que me criblent les boucs, viennent de celui-là que Mossieu de Pavlovski qualifie de vide et d'artificiel.
Masques, voici les masques… : voici aussi Molière (et peut-être Verlaine).
Passe un grand squelette… qui bat du tambour. Voir le Faust de Marlowe.
Les toxiques bus… jamais plus… inutile d'insister.
Ah ! et le… Apprends-moi des mots sales, de ma jeune mariée ? Une légende d'Hermann Paul. Comme le : C'est si laid un homme, de ma jeune tribade : une légende de Forain. – J'en ai verdi déjà des hommes, est un mot de Thérésa. J'ai du di, j'ai du bon, etc., je l'ai cueilli dans les Égarements de Mine, par Willy.
Le Linus vient de La Bible de l'Humanité, de Michelet, comme la bacchanale

– Par la ville à la fois que la trompe en folie

traduit un poème érotique latin de Catulle… oui, Catulle Mendès (Lœtius dum sonat in urbe cornu…).
À présent, confrontez ces textes :

Pleurs de la Francesca, et ton rire, Ophélie

à

Bois de la Frazona (Vigny)… et ton rire, ô Kléber (Hugo).

Ma vie s'écoule à flots brûlants : ici Charlot s'amuse – sur les paroles de la Marche funèbre de Chopin (Symbole, que me veux-tu ?)… À bas, Catin. C'est dans Othello. – Le corbillard de cristal est dans Rimbaud (2) ; Lucifer-Passepartout, c'est celui du Tour du monde en 80 jours, tel que je le vis jouer au Châtelet, voici 35 ans.
Et l'apostrophe au Sphinx a été dictée par Flaubert.
Et que c'est loin d'être tout ! Mais je crains d'abuser.
Pourtant, comment me retenir de monter en broche un de mes cambriolages les mieux réussis (dans Frère Tranquille). Humez ce fragment :

Sous ce front qui gronde
J'écoute marcher
Un géant qui jongle
Avec des rochers
.

Ne décrit-il pas au suprême un début d'aliénation mentale, ou tout au moins, de céphalalgie ? Eh bien, Messieurs, les deux superbes vers soulignés sont transcrits mot à mot de la description – en prose – d'une éruption de l'Etna, par mon bon maître Alexandre Dumas père.
Inutile de dire, n'est-ce pas ? que tant et de si consciencieuses manœuvres restèrent insoupçonnées de mes plus astucieux aristarques. Je commençais à désespérer, quand on m'exhiba un article de Clarté, où M. Noël Garnier me taxait de plagiat. Enfin, sauvé ! Hélas, mon Dieu, il se bornait, l'ingénu, à m'accuser de chiper au Latin mystique de Gourmont certaine « hymne » de Prudence que, meilleur chrétien (– Hou ! hou ! la calotte !), il aurait lue dans son paroissien. N'importe, l'intention y était : je le remerciai comme de juste, l'assurant que dès qu'il produirait un bon vers, je lui ferais l'amitié de me l'annexer. Concluons. Si, selon qu'a promulgué Monselet,

On n'a jamais été grand chose
Tant qu'on n'a pas été boeuf gras,

on n'est rien en littérature tant qu'on n'a pas été : diffamateur comme Louis Dumur, ou plagiaire comme Pierre Benoit : ou moi-même, ou pornographe… mais ceci, je me l'attribue exclusivement, tant que Baudelaire sera mort.

(1) Pour aider : « Ah, que j'eus de plaisir à la voir toute nue. » Quant à l'autre… cherchez dans les Marges (dame, si je vous dis tout).
(2) Et souvenir du conte Blanche-Neige, ravivé par le cinéma.

 

Mais ces explications n'empêchèrent pas Fagus de, recevoir d'un certain Paul Cochet, des accusations de plagiat, avec cette lettre parue dans le Mercure de France n°664 du 15 février 1926 :

 

Un certain Charles Baudelaire a écrit une poésie intitulée les Petites Vieilles, dédiée à Victor Hugo, et publiée dans le volume intitulé les Fleurs du Mal. Pourquoi, diable, M. Fagus qui, dans les Nocturnes parisiens, recopie à peu de choses près les trois premiers vers de ce poème ne les met-il pas en italique ? Cela fait mauvais effet. Voici ces trois vers.

Dans les plis sinueux des vieilles capitales
Où tout, même l'horreur, tourne à l'enchantement,
Je suis, obéissant à mes humeurs fatales…

Baudelaire avait écrit :

… Tourne aux enchantements,
Je guette… .

De même le premier vers de Complainte est de Verlaine.

A vingt ans, un trouble nouveau
Sous le nom d'amoureuses flammes
M'a fait trouver belles les femmes
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Qu'après cela, d'autres vers de ces différents morceaux m'aient paru déjà lus, la seule suggestion peut bien être mise en cause, et peut-être ai-je tort de vouloir généraliser, mais quand même je me méfie, et ne désespère pas, en relisant Baudelaire, Verlaine ou d'autres, de retrouver du… Fagus.

Avouerais-je même qu'en lisant Complainte une chanson de café-concert m'est revenue. Elle disait :

Je suis venu
Au monde, tout nu
Avec une fleur virginale.

M. Fagus a probablement jugé bon de supprimer la fleur virginale. Serait-ce pour ne pas se compromettre ?
Veuillez recevoir, etc.

Paul Cochet

 

Suivant immédiatement cette lettre dans le même numéro du Mercure, coïncidence (ou bien Léautaud l'avait-il alerté ?), une réponse de Fagus :

 

Du plagiat considéré comme source d'inspiration poétique.

À M. l'abbé Bremond.

Le Mercure de France du 1er décembre exhibait des vers signés Fagus. Valent ce que valent. Comme il les réceptionnait (sic), M. Paul Léautaud me rétorqua : « J'en vois trois fort beaux dans l'ensemble. » La bonne rosse songeait seulement à l'auteur des Petites Vieilles. – Quatre, répliquai-je avec sévérité, lui posant le doigt sur le vers de Verlaine. Et devant mon honorable détracteur, ma justification voudra être ceci.
En ces heures mêmes, les presses gémissent. Sur deux opuscules miens, en instance de parution. L'un, Clavecin, « à la Cité des Livres », 27, rue Saint-Sulpice : courez-y. MM. Francis Carco et Jean Longnon piquèrent dans le fouillis de mille piécettes miennes. Se plaçant au seul point de vue littéraire et « objectif », ces gens de goût choisirent celles qui leur apparurent les meilleures. Elles l'étaient, elles le sont. Eh bien, la Canzonette des sept sœurs est la traduction libre d'une canzonette de Gabriel d'Annunzio. Une autre, le Chèvrefeuille (un petit chef-d'œuvre, je ne saurais vous le cacher plus longtemps) dérive souterrainement de l'illustre lai de Marie de France. Ah ! on trouve encore là certain Noël breton, qui épouse, à la mode de Bretagne, la complainte de la reine Anne et ses sabots.
Et ceci n'est rien. Dans le même temps, de jumelles presses gémissent (la plaisante allitération !) sur Pas perdus, qu'édite incessamment l'ami Martineau (au Divan, 27, rue Bonaparte : volez-y). C'est un recueil d'articles de naguère. L'un, Un plagiat éhonté, fut commis à Belles-Lettres, comme de méchants garçons prétendaient turlupiner Pierre Benoit, que d'ailleurs je ne connais de mic ni de mac. Seulement, je déteste les mauvaises plaisanteries. J'y démontrais, pièces en mains, que mes vastes poèmes, tels la Danse Macabre ou Frère Tranquille, sourdaient de telles et telles sources précises.
Mais ceci n'est rien. Pardon. Un unique exemple. Décrivant les affres d'un candidat à la démence, je lui faisais, en cadence, vers-librifier :

… Tout sombre, tout sombre,
Sous ce front qui gronde
J'écoute marcher
Un géant qui jongle
Avec des rochers !…

Hé ? quelle tempête, sous quel crâne, cet Encelade jongleur ? Or donc, ne cherchez mie, ces deux superbes vers me furent, sans qu'il s'en doutât, fournis par le père Dumas… mais en prose, et lui, décrivant l'éruption nocturne d'un Etna ou d'un Stromboli : (On croirait voir un géant qui jongle avec des rochers.)
Et ceci n'est toujours rien. M. l'abbé Mollière, compatriote de ma feue mère et de S.E. Mgr Dubois, me recommandait l'autre année à la Vierge et aux saintes. Il m'adressait reliques des sœurs Thérèse, Bernadette et Mélanie. Je courus à N.-D. de Paris (Mgr Dubois est précisément son archevêque). Et me vins jeter aux pieds de N.-D. de Bonne Garde, effigiée par Girardon. Sitôt sortant, je crayonnai une pièce où chacun devra bien saluer l'inspiration. Comme l'y dut saluer ce mécréant d'Elie Richard, qui me surprit griffonnant sur le parapet du pont d'Arcole. Le Directeur des Images de Paris gîte en effet rue du Cloître-Notre-Dame. La pièce lui plut si fort et lui sembla si belle, qu'il prétendit nonobstant la publier d'autor. Seulement, le non moins mécréant Directeur des Marges, conquis par cette beauté, se l'était annexée déjà ! Or, cette prière, qui forme ballade, veuillez en humer le couplet liminaire (1).

Reine des cieux, régente terrienne,
Empérière aux infernaux palus,
Je meurs de soif au bord de la fontaine
D'où pleut le sang de mon Seigneur Jésus.
Que fus-je ici que ce trouble Fagus,
Qui peut valut, mais souffert a ses peines.
Accorde-lui de joindre tes élus :
Je meurs de soif au bord de la fontaine…

Quoi cela prouve-t-il ? Que je suis un type dans le genre de Shakespeare, ou Molière. Simplement.

Fagus
Poète médiéval, mais cynique.

(1) Par contre, l'un des deux florilèges invente un distique racinien comme n'en osa jamais Racine de son vivant. Et qu'il me dicta en rêve, à titre de voisin.

 

Si Fagus se situe bien dans cette tradition ancienne de l'emprunt en littérature, qu'illustrent bien Molière et Shakespeare (et qu'oublient les critiques censeurs obnubilés par le plagiat) il nous semble aussi, par l'excès et la variété de ces collages, annoncer ce qu'on a pu appeler la « littérature citationnelle », dont Georges Perec fut le maître, ainsi que certaines pratiques intertextuelles postmodernes, telles, par exemple, celles que théorisa Raymond Federman, sous le terme playgiarism, ou plajeu.

Homme du moyen âge, Fagus n'en était pas moins de son temps et pouvait écrire, signant « poète plagiaire et pornographe », le 23 novembre 1921 à Francis Picabia, alors accusé de plagiat pour avoir présenté au Salon d'Automne une toile composée à partir d'un schéma de mécanique :

Monsieur, vous avez excellemment exprimé : « Si l'œuvre d'autrui traduit mon rêve, son œuvre est mienne. » Votre tableau le vérifie : la main que vous ajoutez au schéma de mécanique le transforme aussitôt en fleur.

 

Pour introduire Fagus en ce blog à lui consacré, voici un portrait signé John Charpentier et paru dans le Mercure de France n°784 du 15 février 1931 (pp.93-95).

 

FAGUS

 

Le propos de Charles Morice sur Sagesse : « c’est une cathédrale dessinée, construite, décorée avec des mots », on l’a repris pour l’appliquer, avec plus de justesse encore, à l’œuvre de M. Fagus, et il est vrai que, tandis que Verlaine n’a été catholique que dans un seul livre, M. Fagus l’est toujours, quoi qu’il écrive.
Ce « fils du Champenois et de la Mancelle » appartient au Moyen Age. Il ne rouvre la porte sur cette époque, comme le pauvre Lélian, il ne la ferme, non plus, comme Villon. Il est le contemporain des « logeurs du bon Dieu », et c’est à la gloire du Père qu’il compose ses amples poèmes qu’il faut envisager dans leur ensemble pour en dégager toute la signification, et pour en sentir toute la beauté.
Timide débutant de lettres, je l’ai entrevu, naguère, au temps où, à côté de Paul-Napoléon Roinard, il présidait un groupe qui fit moins de bruit que les Bousingots, et qui s’intitulait « Ceux de Belleville », si j’ai bonne mémoire. Mais je n’ai pas oublié, sous le béret, et par-dessus la longue pèlerine à capuchon, son visage aux yeux bleus, à la fois candide et plein de malice, auréolé d’une courte barbe blonde, et qui était celui d’un imaigier du XIIe ou du XIIIe siècle.
M. Fagus conçoit la poésie de la même façon que les auteurs des « Bestiaires » et des « Miroirs du Monde », pour l’instruction et, surtout, pour l’édification des hommes.
Il n’incorpore pas, à proprement parler, des éléments divers à sa vaste synthèse. Son effusion, qui procède d’une pensée très simple ou d’une compréhension suprarationnelle du problème de la destinée, s’exalte de la rencontre avec la vie, et l’interprète selon la loi de l’universel amour.
Sur le thème de la vanité des passions et de la fragilité de notre enveloppe corporelle, il a brodé les variations les plus pathétiques avec une audace dont on ne trouve l’équivalent que dans les scènes du Jugement dernier de nos vieux tailleurs de pierres.

D’avance et sans regret j’adresse à toutes choses
L’adieu du naufragé qui sombre sans effort.
Coule, radeau d’un jour, tombez, senteur des roses,
Mourez, mon bloc charnel qui déjà sent la mort…

Ce lyrique très pur ne recule, en effet, devant aucune laideur, et sait même trouver des accents brûlants pour traduire les joies sensuelles. Aussi bien, loin qu’il les répudie, ces joies, elles lui sont, dans le mariage, un objet de magnification. Il voit en l’épouse l’être par qui « l’énigme se révèle », et compare son cœur à une hostie. Avec quelle suavité il la célèbre, avec quelle ferveur il la prie, au milieu des élans de son inspiration, tour à tour violente et ironique !
Inférieur à M. Paul Claudel, en puissance et en logique, il l’emporte, en revanche, sur lui par la spontanéité ou le naturel. Il se garde comme de la peste de la préciosité, et ce n’est jamais que par négligence qu’il pèche. Les puristes pourraient relever des incorrections dans les paroles de ses chants, si la musique en est toujours expressive.
Il y a du théologien en M. Claudel. Il y aurait plutôt du frère prêcheur en M. Fagus, qui, du reste, a placé son œuvre sous l’argument de la célèbre devise dominicaine : Stat Crux dum volvitur orbis.
Profondément humain, M. Fagus ne s’empare pas de l’intelligence, mais il enveloppe l’âme d’un grand souffle d’émotion.
Notez qu’aux rares heures où sa transe mystique fait trêve, c’est-à-dire où il oublie qu’il est poète, et poète chrétien, M. Fagus sait témoigner d’une rare finesse. Non seulement il goguenarde, alors, à la manière des auteurs de fabliaux, mais il énonce les propositions les plus sages. Car il a des idées, si ces idées sont surtout des principes, et il aime à batailler pour elles, ou pour eux. Ne l’a-t-on pas vu s’en prendre, un jour, à feu Paul Souday qui devait assez bien figurer le diable à ses yeux ?
J’aime la sincérité de sa foi, si savoureusement archaïque, et qu’il ne fait rien pour accommoder au goût actuel. Son ingénuité se trahit jusque dans les infractions qu’il a commises en avouant son admiration pour Zola, puis pour Shakespeare. Les belles pécheresses l’ignorent ; et je doute qu’il soit en odeur de sainteté dans les milieux où l’on consacre la réputation des écrivains catholiques. Mais je ne serais pas surpris si son œuvre abordait heureusement « aux époques lointaines ».

 

Et l'on ne saurait ne pas accompagner ce portrait de cet extrait du Journal littéraire de Paul Léautaud (tome II, pp.686-687) :

John Charpentier, dans ses Figures, a fait un Fagus (Mercure 15 février). Hier à midi, je croise Fagus rue de Buci. Il m’aborde : « Dites donc, qui est-ce, ce John Charpentier ? » Je lui ai répondu : « Ah ! non, il ne faut pas nous la faire » – et je l’ai laissé là sur le trottoir. Fagus lit le Mercure depuis longtemps. Il me parle souvent de ceci ou de cela qu’il a lu dans un numéro ou un autre. Et il voudrait me faire croire qu’il ne sait pas qui est John Charpentier ? Roublard, faux roublard !