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Enquête du Festin d'Esope, la revue de Guillaume Apollinaire, en février 1904 :

 

ENQUÊTE SUR L'ORCHESTRE

 

Il y a quelque temps, nous avions pensé qu’il serait intéressant d’adresser aux musiciens, aux littérateurs compétents et à tous ceux qu’intéresse le développement de la musique, le questionnaire suivant :

1° Que pensez-vous des transformations subies par l’orchestre depuis deux cents ans ?
2° Quelle a été l’influence de l’évolution de l’orchestre sur l’art musical ?
3° Pensez-vous que la composition actuelle de l’orchestre se modifiera bientôt ?
4° Quelle a été l’influence de l’orchestre sur la littérature ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Depuis deux cents ans ? Hélas toute notre orchestration moderne est en puissance chez Rameau, plus précise même que chez Glück, son continuateur et spoliateur un peu. Cela se proclame aujourd’hui enfin avec tant d’enthousiasme que nous ressentirions quelque pudeur à faire chorus pour une assertion prenant figure de paradoxe à la mode, si nous-même ne l’avions émise quelque dix ans en çà, dans un travail auquel acquiescèrent seuls Willy, homme alors acerbe et chevelu, et Alfred Ernst. Les concerts de la Scola, les écrits de quelques critiques hardis, tels Jean Marnold au Mercure, attestent que c’est mieux qu’un paradoxe (il suffisait d’ouvrir Platée, Dardanus, voire Castor et Pollux : mais il était naguère encore de mauvais goût de le soutenir). Que cela prouve-t-il ? Que les maîtres ne doivent rien qu’à eux, que chacun d’eux se refait sa technique et se réinvente l’art, voilà tout.
Maintenant, que « l’évolution » de l’orchestre ait influé sur l’art musical ou sur la littérature ? nullement, et c’est impossible : elle est effet et non cause. L’extinction des écoles de chant, le délire du bel canto, l’invasion du piano avec le style qu’il provoque et celle, par suite, du virtuose ou vocal ou instrumental, déformèrent l’harmonieuse tragédie ou comédie lyrique en ce double monstre : ici l’orchestre-guitare, là le chanteur-instrument d’orchestre. Mais ces causes mêmes issuaient d’une plus profonde : l’invasion de la démocratie, c’est-à-dire de la vulgarité, le besoin d’émotions brutales. Cela dura tout le XIXe siècle, cela persiste. Ceci au théâtre : mais il a tout envahi ; depuis Beethoven, la musique de chambre végète misérablement, et nous en oserions dire autant de celle de concert, où Mendelssohn joua un aussi néfaste rôle que Meyerbeer à la scène. Le mauvais goût romantique introduisit mille préoccupations dramatiques, littéraires, pittoresques, absolument déplacées. Une des gloires de Franck et des siens sera de nous avoir rendus à la musique musicale.
La composition de l’orchestre se modifiera-t-elle ? Dès lors, oui ; comment ? il paraît au moins audacieux de le préciser ; on peut du moins présumer dans quel sens et prévoir cette scission : l’orchestre des musiciens, et celui du vulgaire, lequel plus que jamais énamouré des mélodramatiques sonorités des flasques cuivres à piston, par exemple, par l’autre éliminés (autant que faire se peut), les corroborera volontiers avec les orgues de Gavioli et le phonographe.
Dans tous les cas, encore un coup, pas d’influence sur la littérature non plus que sur l’« art » : un état d’esprit général. Tandis que les musiciens romantiques se départaient de la musique, à peu près aucun écrivain de ce démocrate romantisme, aucun artiste, sauf Delacroix, et ne l’aima, ni même ne la comprit. Cela est un signe. Au contraire, les écrivains « symbolistes », depuis Baudelaire, et les artistes (Rodin, Fantin-Latour, Odilon Redon, etc…) sentent musicalement. Mais il est élémentaire que ce ne leur vint pas d’écouter des sonates.
…A présent, si vous instituiez une enquête « sur l’Inutilité des enquêtes » et leur tyrannie ? Et les revues n’agiraient-elles pas sagement, et honnêtement, en abandonnant cet exaspérant jeu de société aux journaux amoureux de procurer de « la copie » gratis ?

 

FAGUS

 


Wagner, par A. Gill in L'Eclipse n°65, 18 avril 1869

 

Quand Fagus publie ses premiers recueils poétiques en 1898, il commence également une carrière de critique artistique et littéraire. Mais on sait moins que sa première apparition remonte en fait à 1892 et relève de la critique musicale : Fagus n'a que vingt ans quand paraît, dans la Plume de Gaston Deschamps (n°82, décembre 1892), son premier article, signé de son vrai nom — Georges Faillet. Il est intitulé « Les Protestants de la musique » et a pour sujet le wagnérisme. 
Comme nous l'apprend la « Lettre à Willy » de 1929 [« Cher parrain [...] Votre reconnaissant filleul »], c'est l'auteur des Claudines qui introduisit Fagus à la Plume : Fagus exprima aussitôt sa reconnaissance en dédiant son article « à Willy ». Cette entrée dans le monde des Lettres fut aussitôt interrompue par son service militaire et l'on ne retrouvera sa signature, changée, qu'en 1898.
Pour accompagner cet article, voici ce que Henri Strentz, qui fréquentait Fagus à cette époque, disait de ses rapports à Wagner :

« Beethoven, Wagner, Berlioz étaient ses dieux, et il se serait privé de nourriture pour aller saluer au diable Vauvert le vol de l'archange Mozart. Toutefois, son admiration avait des limites et ne l'empêchait pas de s'esclaffer aux lourdeurs du maître de Bayreuth, ainsi qu'à maints passages de la Symphonie fantastique confinant trop à la littérature. Aucune faute de goût ne trouvait grâce devant lui. [...] Wagner, surtout, était l'objet de sa critique impitoyable ; sans cesse, il cherchait les défauts de l'armure du géant ; et, quand il les avait trouvés, il se délivrait par quelques chants d'alouette de l'envoûtement du musicien allemand. »

(Henri Strentz, « Fagus et la musique ». Le Divan n°109, mai 1925, pp.219-226)

 

LES PROTESTANTS DE LA MUSIQUE

 

A Willy.

 

     La France se meurt de protestantisme. On dirait d'une atmosphère malsaine qui s'infiltre en nous — qui obscurcit le génie de la nation.
Le dogme n'a rien à voir, ici : bien moins une religion que la manière d'être d'un peuple, le Protestantisme est l'incarnation de l'esprit des races du Nord — anglicanes ou saxonnes — et l'expression de leur antagonisme avec les races latines, méridionales. Nullement dû à l'influence de la Réforme, c'est lui, au contraire, qui transforma celle-ci, et de ce qu'elle était à son début : une émancipation de l'esprit — la fit ce qu'elle est : une réaction obstinée.
     C'est un mélange de raideur intolérante, issue de la prétention de détenir, malgré tout, toute vérité — de byzantinisme étroit, conséquence même de cette prétention — de lourdeur nébuleuse et glacée, fille du climat.

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     Le Wagnérisme est une forme de cet esprit.
     Ceci non du fait de Wagner lui-même, qui constamment proclama l'absolue indépendance de l'art, et jamais n'entendit être le pontife d'une école. La cause en réside à la fois dans son œuvre et dans le caractère français.
     L'œuvre wagnérien tire et de son caractère profondément germanique, et de sa sublimité même, quelque chose d'absolu, de définitif, tel qu'on ne le peut discuter, et qu'il faut l'admettre ou le rejeter sans réserve.
     Il s'impose tout d'une pièce, tyranniquement, réclame une admiration intolérante et sans partage. Demain, surgirait-il l'œuvre la plus évidemment géniale, les Wagnériens ne pourraient ni l'admettre, ni même admettre la possibilité de son existence. L'avenir est clos pour eux. Les plus tolérants veulent bien concéder qu'en France « l'œuvre d'art de l'avenir » doive différer de la conception wagnérienne, mais dans les détails extérieurs seulement, et sous la condition qu'elle en adopte l'esprit : — nos musiciens ne seront point tenus, par exemple de ressasser les légendes scandinaves, pourvu qu'ils exhument nos vieux romans de chevalerie. (Voyez Catulle Mendès et Alfre Ernst).
     C'est tout le rigorisme protestant. — Et tout son byzantinisme : les commentateurs discutent gravement la genèse de tel leit-motiv, ainsi que des anglicans une phrase de la Bible. Est-ce le « motif de la Nature » qui engendra le « motif de l'angoisse des Dieux » ou celui « de l'épieu » ? et de quelle manière ?… on découvre un « motif du regard de Tristan », un « motif de l'impétuosité de Siegfried ».
Toutes ces prodigieuses oeuvres sont transformées en charades.

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     Puis le caractère français.
     Chez nous, en Art comme en Politique, on a besoin de sentir la poigne d'un maître. Cela évite le souci des initiatives et des responsabilités ; permet les lignes de conduite toutes tracées, les opinions toutes faites, toutes mâchées.
     En musique nous avons niaisement discuté Gluck, Mozart, Rossini, Beethoven ; et quand ils réussirent à l'imposer par la force de leur génie, nous en avons fait des demi-dieux.
     Il était donc naturel, il était fatal que l'aventure se renouvelât à l'égard de Wagner, et que l'ayant conspué tout d'abord, on se servit de son nom pour barrer l'avenir.
     Cela n'empêchera pas le premier tempérament musical assez puissamment organisé de renverser le temple de cette dernière idole — de sortir l'art de l'ornière où s'enlise le wagnérisme et de le pousser en avant. — Mais ne sera-t-il pas trop tard ? le mouvement wagnérien est d'autant plus redoutable que son caractère rétrograde, réactionnaire, est masqué sous des apparences d'émancipation, de rénovation. — Ne serons-nous pas déjà complètement prostestantisés, morts à l'avenir ?

Georges FAILLET

 


in John Grand-Carteret, Richard Wagner en caricatures.
Larousse, 1892.