Entries tagged with “Paul Léautaud


 

Nous découvrons enfin l'unique article de Fagus paru dans L'Aurore — « où j'eusse pu faire mon chemin, n'eût été mon irréconciliable incompréhension des choses » (lettre de Fagus à Léon Deffoux, 21 janvier 1929). On le trouve en page 2 du numéro du 27 août 1898. Le voici :

 

INSTANTANÉS

 

L'autre matin, je voyais un brave homme extraire de l'engin où elles s'étaient prises, trois souris, et, le plus tranquillement du monde, les suspendre l'une après l'autre au-dessus d'un feu de charbon de bois, à seule fin de les griller vives, en douceur : les voisins suivaient la scène avec beaucoup d'intérêt.
Il me revint alors que, des siècles durant — jusqu'à la Révolution, ma foi ! — le suprême plaisir du peuple de Paris fut, à la Saint-Jean, de voir à petit feu, rôtir une douzaine de pauvres chats.
Ce régal primait, paraît-il, les cuissons d'hérétiques et de sorcières ; la mise au pot de faux-monnayeurs condamnés à mijoter dans l'huile bouillante et les folichonnes convulsions de pendus. Nous fûmes toujours des dilettantes et des gourmets… La frénésie des Romains, des Anglais, des Espagnols pour les batailles de coqs, de cailles, de taureaux et de boxeurs, le Français délicat ne la partage pas : les passions violentes ne sont pas son fait.
Les soudards anglais rudoyant bourreaux et prêtres, dans leur impatience de voir livrer aux flammes Jehanne la bonne Pucelle — leur ennemie après tout ! — lui font horreur. Et si, par certaine nuit de carnaval, des étudiants en « vadrouille » vont, place de la Roquette, aggraver de chansons badines le supplice de Vaillant, ce n'est pas qu'ils applaudissent à la guillotinade, oh! non, mais il faut bien se distraire. Tout est là.
Partez de cet état d'âme et vous comprendrez que, pour beaucoup encore parmi les « braves gens », le cas de Dreyfus ne puisse justifier la formidable levée de conscience qui se prépare, et les passionne moins que la grillade de trois souris. Ils veulent vivre à l'aise, digérer en paix, sans avoir à s'insurger contre quoi que ce soit, fût-ce la plus grande iniquité du siècle. Pourquoi leur faites-vous violence ?
N'est-ce pas pain bénit, s'ils hurlent à vos chausses comme chiens à la lune ?

 

FAGUS

 

 

Il est nécessaire d'accompagner l'article de cette explication de Fagus, extraite de sa lettre à Paul Léautaud du 19 mai 1927 :

 

Vaughan, camarade de proscription de mon père, me réclama un ou deux Paysage parisien, par semaine. Avec quelle fièvre ciselé-je le premier ! Mais voilà-t-il pas qu'une fois paru… Il vous eût plu : je décrivais la façon dont de braves gens brûlent vifs les rats qu'ils ont soutirés aux ratières. Seulement, Vaughan avait agrémenté mon croqueton d'un « chapeau » et une « queue » se rapportant à l'Affaire. C'était idiot. Naïf, je fis de la rouspétance. Vaughan me répondit : « Mon petit, nous sommes payés pour tout rapporter à l'Affaire ! (Pauvre innocent : tel mois, il ne le fut guère !) — Mais, lui répliquai-je, je voudrais bien voir si Mirbeau… — Mon petit, Mirbeau y passe comme les camarades. — Ah !!
Hein ? étais-je jeune ? Je l'étais à ce point que ce premier article demeura unique, et… et… et que je me refusai à percevoir la pistole qui me revenait ! Et, si j'ai toujours conservé une affection quasi filiale à Vaughan, je cessai peu à peu de hanter un milieu qui me décevait de plus en plus. Fourneau ! si j'étais resté, j'aurais depuis longtemps mon fromage, à l'instar des autres martyrs.

 

 

Que Mikaël Lugan, maître, entre autres qualités, dans les études saint-pol-roussines et la bibliographie des petites revues, soit ici remercié d'avoir glané pour nous, dans un numéro du quotidien L'Intransigeant, celui du 1er juin 1914, cette mention de Fagus :

 

 

Précisons, avant de commenter, que l'information parut dans la rubrique d'échos littéraires de l'Intransigeant intitulée « Boîte aux lettres » et signée du pseudonyme collectif « Les Treize », parmi lesquels on comptait André Billy, Fernand Divoire, Ernest Gaubert, Jean Pellerin, Guillaume Apollinaire … et dont le nombre s'approchait plus certainement de la trentaine. Fagus lui-même l'alimenta plusieurs fois. En mai-juin 1914, les résultats d'une enquête sur les animaux des littérateurs y furent publiés sous le titre « Leurs amis ». Elle était ainsi présentée dans le numéro du 7 mai :

 

Est-ce que les historiens ne seront pas contents, plus tard, de connaître par leurs prénoms les chiens, chats, oiseaux qui eurent l'amitié de nos grands hommes de lettres ? Est-ce que, de ces noms simples ou littéraires, ils ne sauront pas tirer toute une psychologie, une classification des écrivains en « chiens » et en « chats » et des remarques sur le temps et les moeurs ? Travaillons donc avec soin et renseignons avec exactitude.

 

Nous sommes d'autant plus content que la réponse de Fagus nous apprend bien plus que sa façon de nommer les gentils compagnons.
Car si nous savions que la réelle rencontre de Fagus et Paul Léautaud se fit début août 1913 autour d'un chien, nous n'en connaissions pas les circonstances exactes. Il nous a donc suffi, grâce à l'extrait trouvé par Mikaël Lugan, de consulter les numéros de l'Intransigeant de cette période pour découvrir l'annonce, à la date du 6 août 1913 :

 

 

26, rue de Condé, c'était l'adresse du Mercure de France, où Paul Léautaud était secrétaire de rédaction depuis 1908. Comme nous le prouve la lettre ci-dessous, Fagus répondit à l'annonce le jour même de sa parution, par un courrier qu'il dut déposer au concierge puisque Paul Léautaud eut le temps d'y répondre ce même jour (Paul Léautaud, Correspondance (1878-1928), tome 1, 10-18, 2001. pp.413-414) :

 

Paris le 6 août 1913

Cher Monsieur,

Quel regret me donne votre lettre, et surtout parce que c'est vous. J'ai depuis longtemps une grande sympathie pour vous, pour ce que vous écrivez. Elle s'est augmentée aujourd'hui de vous voir ainsi vous intéresser à un malheureux vieux chien et être tout prêt à le cueillir. Il m'arrive, hélas ! un dur mécompte, le premier depuis que je m'occupe de recueillir et de placer, et de sauver des laboratoires de vivisection, les animaux errants, chiens et chats. Après avoir retiré ce chien de l'eau, je l'avais mis en garde chez un vétérinaire, comme je fais souvent, et voilà que tantôt, en m'y rendant, j'ai appris qu'un sous-ordre l'avait maladroitement laissé échapper. Avec moi, ce chien ne disait rien, se montrait très caressant, me suivait partout. Là-bas, à l'attache, au milieu du bruit de la forge, il n'a eu sans doute qu'une idée : ficher le camp. Je vais demain jeudi à la Fourrière. J'espère bien l'y trouver, et dans ce cas, je le retirerai. Ce ne sera (je mets un jour, car peut-être me le donnera-t-on de suite) qu'une question de jours, par obéissance au règlement. Patientez donc, je vous prie, jusqu'aux prochaines nouvelles que je vous donnerai. Je pense bien retrouver mon protégé, mais dans le cas contraire, et si décidément vous avez besoin d'un chien, confiez-moi le soin de vous en fournir un autre, grand ou petit à votre choix. Les malheureux recueillis et dans l'attente d'un bon maître sont, hélas ! nombreux. Vous n'aurez pas à vous déranger, pas le moindre souci à prendre. Le chien sera mené chez vous, muni d'un collier en règle, et c'est encore moi qui vous dirai merci.
Très cordialement à vous.

P. LEAUTAUD.

 

Finalement, le chien sauvé de la noyade ne fut pas retrouvé mais Paul Léautaud, comme promis, en dénicha (ce n'est pas vraiment le mot) un autre et fit le déplacement jusqu'à Verrières-le-Buisson, où Fagus habitait alors. Extrait de son Journal littéraire à la date du 9 août 1913. Mercure de France, tome 1. pp.878-879 :

 

Aujourd’hui, tout de suite après déjeuner, je suis allé à la Mairie de la rue de la Banque montrer à Fagus le chien trouvé hier rue de l’Ancienne-Comédie. Il l’a accepté, et nous avons convenu que je le mènerais moi-même chez lui, à Verrières-le-Buisson. Je suis parti avec le chien au Bon Marché pour acheter un collier, ensuite à la recherche d’un graveur pour en graver la plaque. Une pose chez le concierge du 28 de la rue de Condé, retour de la Fourrière pour le grand chien noir qui n’y est toujours pas. Puis achat de chocolat pour les enfants de Fagus, de rognures pour le dîner du chien, et nous avons pris le train pour Massy-Verrières. Là, vingt minutes à pied et nous sommes arrivés chez Fagus, à la Boulie. Accueil cordial au possible par Madame et les deux fils Fagus, l’un à demeure au lit, coxalgique. Fagus arrive à sept heures et demie. Nous bavardons encore un moment. Puis un fils Fagus descend au jardin avec le chien, et je me sauve, accompagné à la gare par Fagus, à travers un sentier de vraie campagne. Meilleure journée, celle-ci, quoique bien fatigante. […] Je ne regrette rien. Je suis bien trop heureux d’avoir pu placer cette bête perdue. Brave chien ! Sa tête sur mes genoux, affectueux et confiant, pendant tout le trajet en chemin de fer ! Si obéissant, pendant le chemin de la gare chez Fagus.

 

Est-ce un hasard si, une semaine plus tard, dans le n°388 du 16 août 1913, paraissait au Mercure de France la première salve des « Paysages parisiens » de Fagus (5 pages) ?

Répondons enfin aux voeux des Treize de l'Intransigeant et commentons les noms des animaux de Fagus :
Mascotte, Pelotte-de-velours, voilà les « noms simples ». Tom Pouce est à la fois simple et littéraire, c'est le personnage de P.J. Stahl, l'univers de l'enfance ; même chose pour Porthos : on sait que Fagus était friand de littérature populaire et particulièrement d'Alexandre Dumas. Le chat Murr, c'est bien sûr celui, qui savait lire et écrire, d'E.TA. Hoffmann. Noir-Diable est peut-être aussi une réminiscence de l'enfance puisque c'est ainsi que dans le folklore wallon on nomme le diable : nwère diale.
Ajoutons un autre nom : Miss Sultane, chatte à laquelle Fagus, dans ses dernières années, était très attaché.
Nous apprenons enfin que Fagus possédait un hérisson et ceci est particulièrement troublant puisque presque toute son oeuvre sera éditée dans les années 20, par l'éditeur Edgar Malfère, à l'enseigne de la « Bibliothèque du hérisson » dont les ouvrages étaient ornés de l'image que nous reproduisons en frontispice de ce billet. Son petit nom est bien mystérieux : Jabuti. D'où vient-il ? Des légendes d'Amazonie ! où il désigne un autre animal à déplacement très lent : la tortue, qui dans certains contes brésiliens symboliserait la ruse et la résistance. Nous n'avons aucune idée des sources de Fagus… Et pourquoi le poète appelait-il également son hérisson Louis XII ? Parce que ce roi, surnommé le « Père du peuple », avait pour emblème… le porc-épic.
Fagus alla jusqu'à s'identifier à l'animal, signant « Hérisson sanguinolent » ou parlant de lui comme du « hérisson Fagus ».

Troisième partie de la deuxième livraison de la chronique « Quiquengrogne », parue dans Les Marges n°158 d'août 1927.

 

Vieillis-je ? je ne crois même plus à la Légion d’Honneur. J’ai pourtant loué cela que les sots qualifient hochets de la vanité [1]. Après Pascal et La Bruyère. Ils nous isolent de la canaille, même alors que la canaille en est pomponnée. Bref, la croix par exemple, ou bien nous l’honorons, ou bien elle nous déshonore. Au banquet fêtant un élu de la promotion Ronsard mais qui le méritait, je me surpris à regretter de ne m’être trouvé son frère d’armes, bien que d’ailleurs je n’eusse rien sollicité. [2]
L’étoile des braves a ses mérites ; sur un autre plan que la croix de guerre (avec : attention, l’étoile du régiment ou de la brigade, et autant que possible le ruban des blessés ; la palme est « à enquerre » pour parler la langue du blason). L’humble médaille de sauvetage, Auguste Rodin, fort décoré, dont il souriait, m’en disait un soir à Meudon. C’est curieux, c’est la seule décoration dont nul ne se montre ambitieux ni fier. Et il souriait davantage. Il avait beaucoup d’esprit, mon bon maître Rodin de qui j’appris comment un tailleur de vers est un artisan pareil à un tailleur de pierre. Rodin estimait ses nombreux rubans, pour ce qu’ils lui conservaient le respect, dans le temps que par exemple son Balzac prit si fort figure d’indécence que c’est tout juste si le fameux article 330, illustré par Courteline, ne fut pas invoqué. Et puis, quand on en a beaucoup, c’est joli comme une collection de timbres-poste.
En quoi Rodin rejoignait-il, bien que paradoxalement, le peintre Degas. Ambroise Vollard, précieux biographe de lui, et de Cézanne, accompagnait un soir le vieux maître bougon, furieux qu’une fois de plus Roujon l’eût sollicité d’accepter la croix. Les voilà place Pigalle. Celle-ci, en ces temps heureux, comportait une fontaine : en place de ce monument Gavarni dont Gavarni pleure au Purgatoire. [3] Un monsieur important, il sortait évidemment de très bien dîner, arrosait surrérogatoirement l’onde pure et même à côté (je ne sais si je me fais bien comprendre). Et un frère-flic aposté là contre

Regardait le sillage et ne daignait rien voir.

Tout de même, vous avez raison, avoua Degas : cela sert à quelque chose.
— Le monsieur important était-il donc décoré ? — On ne peut rien vous cacher, petits coquins.
Hé bien, cela ne sert plus même à cela.
Une nuit, à l’heure peu indue de une heure du matin, M. Paul Souday [4] traversait la vaste place du Carrousel, illuminée et déserte. Un brelan de flics, en bourgeois s’il est permis d’honnêtement dire, lui sautèrent dessus et lui firent exhiber ses papiers civiques.
Par bonheur pour lui, cet excellent républicain ne voyage ni sans guide Boedecker ni sans carte d’électeur (N’imprima-t-il pas un jour : « Nous autres critiques nous sommes tous en carte » ? — mais ce n’était pas dans le Temps). Sinon eût-il été traîné chez lui, et sa pipelette requise d’attester de ses bonne vie et moeurs.
Or ce confrère « mal frère de moi », et de plusieurs autres, ne ressemble par rien à Verlaine, ni Chodruc-Duclos [5]. Il porte beau. Presqu’autant que son (et mon) voisin, M. Jean de Bonnefon [6]. Il portait aussi une corpulente serviette en maroquin, bourrée de livres (où les miens ne figuraient certainement point). Et portait enfin (chanson de Malbrough, que me veux-tu ?) le macaron rouge à pleine boutonnière, la mienne ne portant rien. Alors ? Je déclare le procédé infect et odieux, et trouve vilain que des confrères s’en soient rigolé. N’oublions point qu’à deux pas, sous les bosquets des Tuileries, certaines églogues de Virgile sont mises en tableaux très vivants, à l’usage notoirement de MM. les étrangers. Seulement frère flic se garde d’aller y voir, crainte de déranger des délinquants considérables.
On se demande même si frère flic ne l’a pas fait exprès, histoire de manifester son omnipotence. Car enfin, quand les amis des Marges sortaient vers la même heure du même café de la Régence, les rive-gauchiers traversaient cette même place. Tous de mise modeste, parfois bizarre, et nul d’eux enrubanné ni surtout macaronné. Aucun n’essuya de rencontre désobligeante.
Cette orde plaisanterie envers les gens honnêtes semble partir d’un dessein général. Récemment encore, un jeune journaliste que je connais, à l’extérieur coquettement sévère qui est l’uniforme de la corporation, se vit à pareille heure arquepincé par les mêmes « bourgeois » aux nippes rarement faites pour eux. Ils lui intimeront ce « Haut les Mains ! » privilège d’autres gentilshommes, jadis. Leur excuse cette fois serait que le journaliste portait son ruban de guerre : peut-être les gentilshommes se voulaient-ils revancher, leur régiment, comme celui des gendarmes, n’ayant généralement approché le front qu’à des distances géographiques.
Ceci me remémore qu’aux temps où Paul Léautaud coiffait chapeau haut de forme, où Francis Carco préparait une édifiante première communion, où moi-même préparais mon baluchon pour le 2e Chasseurs-à-pied (quand je le retrouvai pas mal d’années plus tard, le 2e était promu 42e, ce qui ne nous rajeunit ni les uns ni les autres) et tout cela signifie 1892 (c’est égal, voici une phrase dont verdirait de jalousie Marcel Proust : si vous vous y retrouvez, mais moi je m’y retrouve fort bien et c’est l’essentiel) je fréquentais au Lapin Vengeur, vis-à-vis le Lac Saint-Fargeau, donc épaulant les fortifs, caboulot, fort décent où chaque samedi soir s’égosillait un café-concert d’amateurs : et j’y produisis même, et jouai la saynette Gueux, de qui le succès me révéla ma vocation dramatique. (La phrase est finie, et, j’ose dire, à son honneur dût Maurice Boissard en verdir de jalousie : voir ci-dessus).
Deux, trois camarades et moi, tous issus de l’école communale voisine, reconduisions après, en tout bien tout honneur autant de demoiselles du quartier, honnêtement munies de leurs appendices paterno-maternels,

Car ceci se passait en des temps très anciens.

Une minuit nous nous divertîmes, Durollet et moi (je crois qu’il est resté à la guerre) à nous entrepoursuivre le long de ce boulevard Sérurier, boulevard stratégique, et qui devait faire décor dans l’Équipe de Carco, déjà nommé.
Deux flics en patrouille me happèrent. Je leur, nous leur expliquâmes notre cas : et comme les nymphes du susdit Virgile, ils se contentèrent de rire. Autres temps, autres moeurs.
Remontons le cours, donc, des temps. Un Communard, mon père, m’a narré comme au 4 septembre le peuple-roi commença par envoyer les sergents de ville au Canal Saint-Martin. Comment ces malheureux eussent-ils pu défendre ? Au moyen de leurs coupe-choux ?
Quand, en 1826, M. de Rambuteau, bienfaiteur d’autre part de l’humanité souffrante, réorganisa la police il lui avait attribué pantalon et gilet bleu céleste avec habit à la française bleu-marine ; coiffure, un bicorne ; arme, une canne à pomme d’ivoire : littéralement l’équipement et vêture de nos « commissaires des morts ». Au cas de bagarres, c’était la Garde Nationale qui instrumentait. Et s’agit-il d’arrestation duriuscule, et alors seulement, entraient en scène les « en bourgeois » avec leurs cannes « à la Constitution ». Père Hugo, canonnant d’injures himalayennes l’opération de police du 2 décembre, se tait sur la police :

Les sbires les frappaient… de paroles bourrues.

donc ne frappaient-ils qu’en paroles. C’est bien pourquoi le 4 septembre les jeta à l’eau, et qu’ils s’y laissèrent jeter, à peu près en façon de ces pauvres invalides qui cent ans en çà se figuraient garder la Bastille. À présent, casse-tête et rigolo à remontoir font officiellement partie de l’uniforme à Frère Flic.

Ah, le Progrès !

 

PHILATÉLIE

 

Les gazettes ont relaté en son temps comment j’avais arraché au suicide un dystique plongeur, dans un bar de la rue de Buci (1). Mais j’avais omis un détail peut-être précieux pour la science. Ce coléoptère est un animal très féroce. Linné le qualifie pittoresquement de Tigre des Eaux (Tigrum fluvialis, sic). Il représente en effet pour nos paisibles cours d’eau l’équivalent du carabe ou plus exactement du calosome sycophante. Par bonheur, ses élytres soudés lui interdisent le vol : sinon il serait terrible. Le mien m’avait cruellement mordu au pouce. Aussi, quand, le lendemain matin j’allais le restituer, à quelque bassin tranquille, l’introduisis-je dans un cornet de papier. Seulement, afin qu’il se tint en repos, avais-je choisi une page de M. Auguste Dorchain (de l’Académie française moins le quart). Quand je parvins au bassin du square du chevet de la cathédrale de Notre-Dame de Paris, il était plongé dans une léthargie si profonde qu’elle me donna des craintes pour sa vie. Alors, selon la méthode homéopathique, je lus à ce dytique les oeuvres complètes de mon ami Vincent Muselli : un distique. L’effet fut immédiat : la noble bête s’étira, frétilla. Malheureusement, la dose n’était pas assez puissante. J’ajoutai donc un quatrain de Philippe Chabaneix : il réouvrit ses beaux yeux, et me mordit derechef. Il était sauvé ! Pour parfaire la cure, j’eus l’idée d’y joindre quelque peu de Tristan Derême. Alors, ô phénomène, ô stupeur ! voici que le dytique décolla ses élytres, et s’envola comme un hanneton ! Je vous jure que je n’invente rien. Par malheur là passait une hirondelle, laquelle goba lâchement l’infortuné au passage. Ce qui fait que nul ne peut échapper à sa destinée.
Il s’entend que je ne veux ici qu’exprimer mon estime pour mes amis. Estime égale pour tous. Ainsi le lecteur, selon ses goûts, n’aura qu’à intervertir l’ordre des facteurs. Peu importe, puisque l’art est la région des égaux, selon que l’a promulgué le père (Victor Égaux… oh, pardon !).

(1). Nouvelles littéraires, Communication de l'anti-vivisectionniste bien connu Maurice Boissard, lauréat de la Société protectrice des Animaux et de l'Académie (prix Montyon), officier de l'Instruction publique, dignitaire de plusieurs ordres étranger.[7]

 

Notes :

[1] « hochets de la vanité » : expression dont se servit, le 2 juin 1848 à l'Assemblée Nationale, Clément Thomas (1809-1871), général de la Garde Nationale, pour désigner la Légion d'Honneur. Responsable de massacres en juin 1848, il sera fusillé le 18 mars 1871.

[2] « Promotion Ronsard » : au cours de l'année 1924, il fut décidé, à l'occasion du quatrième centenaire de la naissance de Ronsard d'accorder, pour le monde des lettres et des arts, un certain nombre de nominations et de promotions dans l'ordre de la Légion d'honneur : un grand officier, six commandeurs, dix-huit officiers et quarante-huit chevaliers. Les candidatures arrivant par centaines, la Promotion ne fut officielle que fin janvier 1925.
L'élu dont parle ici Fagus est très certainement son ami Tristan Klingsor, nommé chevalier. Parmi les autres décorés, citons : Georges de Porto-Riche, grand-officier ; Edmond Haraucourt, Henri de Régnier, Joseph Bédier, commandeurs ; la Comtesse de Noailles, Saint-Georges de Bouhélier, Paul Fort, Maurice Magre, Léo Larguier, Jean de Bonnefon, Gaston de Pawlowski, officiers ; Mme Catulle Mendès, Louis Le Cardonnel, Raoul Ponchon, Jules Romains, Jean Royère, Henri Longnon, chevaliers.

[3] La statue du caricaturiste Gavarni (1804-1866), signée Denys Puech et Henri Guillaume, ne se trouve pas Place Pigalle, mais Place Saint-Georges.
Paul Léautaud s'est amusé à relever l'erreur de son ami : « Je vais faire une surprise à Fagus. Je l'ai fait mettre au Sottisier pour le prochain numéro. Dans des pages qu'il a publiées dans le dernier numéro des Marges (15 août), il place le Monument Gavarni remplaçant le bassin de la place Pigalle, quand c'est le bassin de la place Saint-Georges. Lui, un vieux Parisien ! Je le lui ai dit hier soir, en le rencontrant : « Je vous ai fait une petite surprise, dans le prochain numéro du Mercure », mais je ne lui ai pas dit quoi. » (Paul Léautaud, Journal littéraire, 17 août 1927. Mercure de France, tome 1, p.1995). Et, en effet, le passage fautif de Fagus parut dans la rubrique « Le Sottisier universel » du Mercure de France (n° 701, 1er septembre 1927, p.512).
Léautaud partageait l'opinion de Fagus sur le monument. Ainsi écrit-il dans son Journal, à la date du 17 décembre 1904 : « J'ai vu le hideux monument à Gavarni, avec quoi on a abîmé la charmante vieille fontaine de la place Saint-Georges. » Le sujet semble avoir de l'importance pour lui à cette époque « J'écris un article sur le monument à Gavarni, avec lequel on vient d'abîmer la place Saint-Georges, le substituant au bassin où j'allais si souvent, quand j'étais enfant, faire marcher un petit bateau. Je le porte à Périvier. » (cet article, s'il fut achevé, semble n'avoir jamais paru). Il évoque encore la statue quarante-six plus tard dans ses entretiens radiophoniques : « Et puis, j'allais jouer aussi place Saint-Georges. Il n'y avait pas encore la statue de Gavarni, mais un bassin où je m'amusais avec un petit bateau. » (Entretiens avec Robert Mallet. Mercure de France, 1988. p.16).
Dans l'enquête des Marges de 1919 sur « le monument le plus laid de Paris », Pierre Lièvre évoque « le Gavarni qui encombre la place Saint-Georges » et Jacques Morland affirme : « La statue élevée au centre de la place Saint-Georges est plus gênante : il est difficile de ne pas la regarder quand on monte la rue Saint-Georges et il est irritant d'assister au supplice de ce pauvre Gavarni désespéré de ne pouvoir sortir ses jambes du gros mirliton où elles se trouvent probablement renfermées. Comme on regrette la vieille fontaine qui s'élevait jadis au même endroit ! ».

 

 

[4] Paul Souday (1869-1929), critique littéraire au Temps de 1912 à 1929. « Tout le peuple lettré attendait, commentait son article. Le mercredi était jour d'anxiété pour plusieurs. Cinq colonnes terribles parfois s'abattaient sur un livre. On doutait si le silence total eût été plus pénible. » (Paul Valéry, « Souvenir de Paul Souday » in Le Temps, 8 juillet 1929)
Fagus et Paul Souday ne pouvaient pas s'entendre : l'un était épris de moyen âge et monarchiste ; l'autre adorait le Romantisme et était républicain. Ainsi Paul Souday — qui, selon André Chaumeix, « s'enflamm[ait] aisément quand on touch[ait] aux hommes notoires de la troisième république » (in Le Gaulois, « Entretiens littéraires — Renan », 10 mars 1923) – s'énerve-t-il en lisant la réponse de Fagus à l'enquête des Marges sur le XIXe siècle : « Fagus traite Chateaubriand de « Narcisse-Néron », Lamartine de « cygne à cervelle de rossignol », Michelet de « vieille fille à passions », Renan de « sous-Michelet », Anatole France de « Renan sadique », Victor Hugo de « Jupiter-Medrano », de « Tartuffe-Père éternel », et de « dadais épique, mais pratique ». Jamais les romantiques n'ont parlé sur ce ton des classiques du dix-septième. M. Fagus, voulant, on ne sait pourquoi, faire grâce à Stendhal, déclare qu'il n'est pas du dix-neuvième siècle, parce qu'il a dit : « Je serai compris en 1880. ». Dans quel siècle l'an 1880 est-il logé par M. Fagus ? » (« L'Enquête sur le XIXe siècle », in Le Temps, 22 mai 1922).
Il eut, en 1925-1926, une querelle — dans laquelle Fagus intervint — avec l'abbé Bremond, à propos de la « poésie pure ».
Fagus se moquait souvent de lui dans ses articles et ses lettres. À propos de l'une d'entre elles, Léautaud écrit : « Une chose touchante, c'est la sorte de regret qu'il montre à propos de Souday : « Ce pauvre Souday, qui ne m'a jamais rien fait ! » ».
Nous n'avons pas trouvé à quel fait divers fait référence l'anecdote de Fagus, qu'il évoque également dans une lettre à Henri Béraud du 24 août 1924 : parlant de la rosette, il s'exclame « voyez comme elle a porté malheur à Paul Souday ! » (50 lettres de Fagus. Le Divan, octobre-novembre 1934 p.262 et Lettres de Fagus à Henri Béraud, Du Lérot, 1994. p.18).

 

 

[5] Chodruc-Duclos (1774 ou 1775-1842) : excentrique connu comme « l'homme aux haillons et à la longue barbe ». On peut lire son histoire dans Charles Yriarte, Les Célébrités de la rue (Dupray de la Mahérie, 1864. pp.33-62).

 

 

[6] Jean de Bonnefon (1867-1928) : écrivain et journaliste, polémiste, catholique et anticlérical, original qui frappait d'abord par sa stature très imposante et sa recherches vestimentaire. « Voici M. Jean de Bonnefon. Ses yeux bleus sont ceux d'une jolie fille du Rouergue, sa cravate est de satin rose et ses cheveux gris paraissent blonds, tant ils frisent gracieusement. C'est le dandy de la rue de Seine. » (André Billy, « Tableau de la rue de Seine » in Les Soirées de Paris n°15, août 1913. p.101).  Robert Desnos fut son secrétaire et gérant de sa maison d'édition.
Fagus (12, rue Visconti) et Jean de Bonnefon (34, rue de Seine) habitaient à moins de 100 m l'un de l'autre.

 

 

[7] Ce texte, « Philatélie » continue donc une fable que raconta Fagus dans la lettre du 2 juin 1924 à Paul Léautaud (in Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. pp.30-33), que ce dernier cita en juin 1925 dans les Nouvelles littéraires. Voici la fable :

 

L'autre soir, comme je me rendais boire mon demi-setier au tonneau du coin de la rue Grégoire-de-Tours : vous voyez d'ici ? j'avise, cheminant sur le trottoir, un diptyque plongeur ! Les traités d'entomologie impriment « dytique », ce qui ne veut rien dire, le diptyque (ainsi dénommé pour ses élytres en volets), qualifié aussi « hanneton d'eau », et tigre fluviatile par les pêcheurs, pour ce qu'il leur boulotte leurs asticots, prend ses ébats dans les eaux claires, modérément courantes. Il y fait mille tours, nonobstant sa corpulence, avec les gerris, les gyrins ou tourniquets, les hydromètres ou araignées d'eau, ses compères ; mais méprise si fort la rèpe cendrée ou punaise d'eau qui se tapit dans la vase, qu'il dédaigne de la croquer, crainte d'entérite.
Que faisait celui-ci en ces lieux fameux seulement parce que Triboulet-Quasimodo y tint l'échelle pour le rapt de sa fille, sous prétexte que, sans qu'il s'en fût aperçu (sic !) ce maraud de Marot lui avait adapté un bandeau sur les yeux et les oreilles !! Bref, mon diptyque plongeur plongea dans le Bar du Familistère, lui, cet hydropathe, et je pense, aux fins de se suicider soi-même. Déjà, les gens, le traitant de cafard (c'est eux qui l'avaient, le kaffar !), le voulaient écrabouiller. Sourd au respect humain et n'écoutant que mon courage, je le sauvai d'une mort ignominieuse. Pour ma récompense, il me mordit cruellement : comme un homme.
Si j'avais pratiqué l'héroïcité des vertus chrétiennes, je l'eusse ramené au lac de Verrières. Mais je ne suis pas encore un saint François d'Assise, ni même un Francis Jammes. Je me contentai de le conduire chez moi : je lui procurai une cuvette d'eau fraîche où il dormit confortablement.
Le lendemain matin, j'essayai de lui procurer quelque mouche (musca domestica) pour son petit déjeuner. Insuffisamment domestiquées, celles dont je jouis se refusèrent à comprendre que la charité chrétienne leur commandait de sacrifier leur vie à celle de leur frère diptyque.
J'insérai donc celui-ci dans une bouteille d'eau : en verre vert, afin de lui rappeler les herbages de son enfance. Je remontai le cours de la Seine. Au Vert-Galant, rien à tenter : les petits enfants, les becquants, l'eussent livré à un trépas affreux. Au petit bras du fleuve, le courant demeure malgré tout trop impétueux : c'était la noyade. Enfin parvînmes-nous au chevet de Notre-Dame, refugium peccatorum. Là s'élève, proche le triste buste de Goldoni, un monument gothique, pur style XIIIe selon Viollet-le-Duc, avec deux vasques superposées au pied. Olympiade VIIIe, tu me favorisas ! Je visai le cristal liquide, et d'un diptyque lancé d'une main sûre,
Je fis au cristal clair une large blessure.
Et voilà.
Et je pense que cela vaut bien l'hospitalisation d'un clebs ou deux !
Votre

JEAN GALÉAS DE VISCONTI-FAGUS

 

 

Bien après les deux articles consacrés à Léon Bloy en 1902-1903, Fagus exprima à diverses reprises une véritable aversion pour « le Mendiant ingrat ». Le sommet en est atteint avec sa « Lettre à l'ectoplasme de feu Léon Bloy », parue dans le Divan n°150 de juin 1929 (pp.269-270), que vous pouvez lire ci-dessous.
Quelques mois avant, dans une autre de ses fameuses lettres qu'il faisait régulièrement paraître dans le Divan, Fagus avait déjà incriminé « l'oeuvre abominable, exaltée par tous les mécréants, du malheureux qui se proclamait seul apôtre de la loi, étrange apôtre, flagellant de ses frères, prônateur, au prix d'un sacrilège jeu de mots, du Salut par les Juifs, mélange de fiel et de vinaigre coulé dans les plaies mêmes du Christ à travers les plaies des plus endoloris de ses enfants, du malheureux s'inventant pour cri de guerre atroce : Le Mendiant ingrat ! » (« Lettre à l'abbé Mollière », Le Divan n°145, janvier 1929).
Suite à cette saillie, Paul Léautaud apprit à Fagus « que les Cahiers Léon Bloy, relevant le dernier Divan où je disais son fait à Léon Bloy, épiloguaient que quand j'avais écrit cela, j'étais indubitablement schlass, selon mon ordinaire (Chacun sait que le Mendiant ingrat ne buvait que de l'eau… sale : pour se conformer à St Labre). J'étais heureux : ma légende s'étoffe. Je leur répliquerai, à l'occase, mais du diantre si je commets la sottise de les démentir sur ce point. » (lettre à André Billy du 13 février 1929)
La lettre à Léon Bloy fut annoncée quelques semaines avant par « le Directeur du Divan » (mais on suppose qu'il s'agit de Fagus) : « Fagus avait, au Divan de janvier, sévèrement apprécié Léon Bloy. Depuis, le Mendiant ingrat montait chaque nuit lui tirer les pieds. Fagus, terrifié, obtint de l'obligeance du Mercure de France ses principaux ouvrages, dont il écrivit un éloge dithyrambique, l'adressant par T.S.F. à « Léon Bloy, au séjour des Bienheureux ». Il lui fut répondu par des S.O.S réitérés, émanés on ne sait d'où. » (Le Divan n°147, mars 1929. pp.108-109).

 

LETTRE À L’ECTOPLASME
DE FEU LÉON BLOY

BOURGEOIS DE BOURG-LA-REINE

 

Dona ei requiem, Domine !

 

    Seigneur, priait le maréchal Bassompierre, mes ennemis je m’en charge : sauve-moi de mes amis ! Vos amis prirent feu sur quelques sévérités anodines : la charité m’enjoint de répondre à vous. — Où, hélas ? Non au Paradis, certes, où les âmes béates frissonnent de l’éternelle sérénité,

Justes comme un nombre juste, lumière et danse,
Par delà les fureurs et les transports humains…

    Enfer ? horreur : nécessairement avant tout l’exil de Dieu, le capitaine Hatteras au pôle désertique : le suprême froid, la suprême nuit, le suprême silence : la folie, et pas le droit de devenir fou ! Et pour l’Éternité ! Comment même se figurer cela ? et cela même n’est encore rien !
— Vous mijotez donc au Purgatoire : comme moi ce soir, ou dans une heure. Que ceci soit donc d’abord une prière pour votre pauvre bougresse d’âme.
    Votre vocation date de votre adolescence, ainsi celle de saint François d’Assise. Ce n’est pas exactement le Christ qui vous apparut, mais des comédiens ambulants : incontinent bombardâtes-vous leur directeur d’un drame, apostillé de cette oraison jaculatoire : Jouez-le, cela fera tant plaisir à maman ! Ce ne rend que plus émouvant votre ultérieure invective à François Coppée : — Donnez-lui donc deux sous puisqu’il aime sa mère (1) ! Infâme bourgeois, le directeur ne marcha pas ! De ce jour, ce bourgeois-né : vous, exécra les bourgeois.
    Vous participâtes à la guerre de 70, pataugeâtes dans la boue froide. D’autres aussi ; ils en extrayirent de lugubres procès-verbaux. Vous en sortîtes Sueur de sang : si intempestivement grandiloque que cela communique l’envie autant de rire que de pleurer… sur vous : d’Esparbès chez le bistro. Aussi bien, rêviez-vous les palmes non du martyre, mais de la renommée, telle la dispensent et monnayent les journaux. Hélas, tout était pris, tout encombré. Un poète, lui, se réinvente chaque fois l’univers.
    Mais le prosateur, et qui n’a pas d’imagination, ne voit que cet épiderme : lui ? Il se rachètera par le naturel, la modeste bonhomie, la véracité dans le constat ou la confession : ainsi, votre fils spirituel Léautaud. Mais vous, vous n’aviez rien à dire, et persuadé d’autant plus de votre génie, vindicatif contre tous ces frères glorieux qui vous volaient la gloire, orgueilleux, rancuneux et jusques à l’envie, tel votre maître et compatriote Vallès, cul-terreux déraciné comme lui, ou votre autre concitoyen Poil-de-Carotte, et tel le Satan baudelairien « à qui l’on a fait tort » ? À la fois qu’un style, vous vous fabriquâtes une attitude. Le réalisme naturaliste, scientificard et mécréant prospérait : vous prîtes son contre-pied, conservant sa trivialité, d’ailleurs. À l’âcreté hargneuse de Vallès vous ajoutâtes le gueuloir à Flaubert, l’emphase à Barbey d’Aurevilly, la véhémence prophétique à Hello, son rocailleux à Cladel, sa familiarité à Veuillot, bref, vous adaptant des ailerons mécaniques.
    L’attitude, elle, fut celle, non du catholique tout court, comme Drumont ou Coppée, mais du « catholique exaspéré ». Nécessairement contre vos frères en N.-S., plus tous vos confrères. Plus cet autre frère, le Bourgeois, qui trahissait son devoir : de vous entretenir. Et, autant que ces bourgeois de Naturalistes qui osaient gagner de l’argent, contre les Symbolistes qui le méprisaient, purs fils de saint François.
    Votre oeuvre, plus copieuse que considérable, aura été votre autobiographie au jour-le-jour, à la petite semaine, « Journal » du « mendiant ingrat », finalement retiré des affaires en votre villa de Bourg-la-Reine, ainsi votre voisin André Theuriet de l’Académie. Autobiographie romancée, magnifiée, sublimée, héroïsée, poursuivie avec la ponctualité de l’épicier pour son livre de caisse, de la cuisinière répertoriant sa danse de l’anse du panier. Un mien proche ami, me souvient-il, vous transcrivit sa juste admiration pour la Femme pauvre. Huit jours après, calligramme d’excuses : — Je ne pus vous remercier plus tôt, faute de 3 sous pour affranchir… L’ami comprit, trop : y fût-il allé de sa thune, il bénéficiait devant la postérité, d’un lot d’injures bien tassées, kif-kif Paul Bourget ou Zola. À quoi tient la gloire !
    Deux appendices furent deux légitimes réussites : le Désespéré (2), la Femme pauvre, presque un chef-d’oeuvre ; tel à votre maître Vallès la rage de demeurer un médiocre inocula, dans le Réfractaire, une manière de génie.
    Vous prétendîtes vous surhausser, confrère, jusqu’à Ezéchiel, ou le saint homme Job sur son fumier. — On se souvient comme la France Juive ayant épouvanté Israël, Israël sonda Villiers de l’Isle-Adam, lequel répliqua : — Le prix est fixé depuis 1900 ans : 30 deniers. Vous ne pouviez, vous, ne pas exécrer le paladin catholique Drumont : vous composâtes le Salut par les Juifs ; Rothschild, qui était assez rat, vous tendit vingt et quelques deniers : vous le traitâtes de voleur. Hélas : et plus même la ressource de vous naturaliser antisémite !
    Puis, l’Âme de Napoléon. « L’histoire de N. est certainement la plus ignorée de toutes les histoires… » avant moi : Dieu m’a commis pour révéler en lui « le Préfigurateur de CELUI qui doit venir et qui n’est peut-être pas bien loin. » Sur quoi un indescriptible bafouillage d’ignorant convulsionnaire vaniteux. Ç’avait été « préfiguré » par la révélation du Révélateur du Globe : Christophe Colomb, avec l’annonciation aux peuples de vos futures béatifications.
    Puis, les Dernières Colonnes de l’Église. Ce « pamphlet » ouvre sur une engueulade à Léon XIII qui venait de mourir, et plus loin cette humble déclaration :
    « Je suis le plus catholique des hommes, bien humblement soumis aux décrets de l’Église, quels que soient les mufles ou les sacripants qui portent à leur doigt indigne l’anneau de saint Pierre. S’il y a sur le triste globe un seul catholique, c’est moi. »
    Parmi les autres frères en N.-S. que vous suppliciez à la chinoise figurent Coppée et Huysmans, dont nul n’ignore l’héroïcité des atroces trépas ; mais au passage vous qualifiez Bossuet : « l’homicide du Discours sur l’Histoire universelle. »
    L’Exégèse des Lieux communs (3). Le moraliste des Épilogues eût sorti du sujet une brochure, souriante et caustique, ou bien quelque compendium philosophique. Ici, laborieux pensum de bureaucrate. Bouvard et Pécuchet ? pas même : M. Prudhomme à Pathmos. Il semble d’ailleurs que vous n’ayez vu d’abord qu’une grosse farce à épater, exaspérer le Bourgeois votre frère. Mais quoi : attrapé le procédé, il n’y a qu’à poursuivre : Clément Vautel ; le commerçant avisé de l’Invendable étire ses 310 vérités premières ou proverbes en 530 pp. : 2 vol. L’unique agrément de cette interminable lugubre scie est que le bourgeois de Bourg-la-Reine s’y confesse le plus bourgeois de tous.
    Et voilà à quoi se ramène votre pile de bouquins, extase des pauvres gens prenant le grandiloque pour le grandiose, le plaqué pour le plein bois, le boursouflé pour les foudres du lyrisme ; jubilation pour tous les ennemis de la religion.
    Pour ne pas même reposer puissant et solitaire, à la façon de MM. de Vigny et de Chateaubriand, si supérieurs en génie, mais autant rapetissés par l’orgueil vaniteux ! Vous provignâtes des petits, et qui vous surpassent, confrère, et valent mieux que vous. Notre confrère Georges Anquetil : je l’estime, ce capitaine d’aventures qui fait oraison. Je sors de lire, édité par Figuière, son Reliquaire de la mort, si édifiant que je travaille à en rimer certain Frère Tranquille à Elseneur, qui lui sera dédié, et où, en préface, je justifieraisa guerre de course. « Guitariste » le nomme-t-on ? Eh bien, et vous confrère ? Victrix causa diis placuit
    Et Léautaud, qui abhorre le lyrisme du point-et-virgule, tel vous celui des adverbes. Mais arbore en épigraphe à son Passe-Temps : « les bons ouvrages ne se vendent pas », réplique à votre titre : L’Invendable. En vue de la vente, lui aussi. — Ne vous impatientez donc pas en votre villégiature purgative d’outre-monde : moi qui prie pour vous trois, je prie spécialement pour vous, qui en éprouvez les plus immédiat besoin. Parce, Domine !

Votre frère en N.-S.,

FAGUS.

 

(1) Elle n’était même pas de vous.
(2) Quel titre ! Satan, Caïn et Judas sont les seuls désespérés mais, ne signâtes-vous pas, un jour, Caïn Marchenoir ?
(3) Je tiens ces divers ouvrages de la gracieuseté du Mercure de France.

 

 

Relevons encore quelques propos acerbes de Fagus sur Léon Bloy :

Dans une lettre à Jean de Gourmont, en laquelle il se moque amicalement de Paul Léautaud, il compare celui-ci au « Mendiant ingrat » : « Au lieu que tant d'autres, Léon Bloy ou Mirbeau, pour ne citer aucun nom, furent au moins aussi vils, mais cauteleusement et se donnant les gants d'être de grands coeurs. » (in Mercure de France n°645, mai 1925. p.860).
Découvrant cette lettre, Léautaud aura la même réaction que les Cahiers Léon Bloy plus haut évoqués : « Dumur m'a donné ce matin à lire la lettre de Fagus. C'est de la folie. A un endroit, il me traite d'un des trois meilleurs prosateurs d'aujourd'hui, et à un autre il me trouve plus vif, ou autant, que Mirbeau et que Bloy. Il a encore dû écrire cela étant saoul. J'ai dit à Dumur, comme hier, qu'il peut publier s'il le veut. Le plus curieux, c'est que les gens croiront que je suis mal avec Fagus, alors que nous sommes très bien ensemble. » (Journal de Léautaud, 17 avril 1925)
Fagus réitérera la comparaison deux ans plus tard : « Bref, nous apprenons que vous possédez toutes les vertus que Léon Bloy honnissait, — tout en les pratiquant du reste à sa façon, qui fut fructueuse. Les vertus bourgeoises, que vous honnissez de même.» (Fagus, Lettres à Paul Léautaud, La Connaissance, 1928. p.59)

Dans l'une de ses chroniques, il dit s'être « demandé si la conversion de Huysmans avait été vraiment sincère et non littéraire, ébranlé que je restais par les horreurs vomies par le « Mendiant Ingrat » ? Ah, ce Léon Bloy, faux grand écrivain, faux bonhomme, faux pauvre, faux chrétien ! » (« Quiquengrogne », Les Marges, juillet 1927).
Quelques semaines avant sa mort, il ironise encore sur l'érection d' « une chapelle à Léon Bloy, pour le prochain jour de sa béatification ». (« Quiquengrogne », Les Marges, octobre 1933).

 

Pour introduire Fagus en ce blog à lui consacré, voici un portrait signé John Charpentier et paru dans le Mercure de France n°784 du 15 février 1931 (pp.93-95).

 

FAGUS

 

Le propos de Charles Morice sur Sagesse : « c’est une cathédrale dessinée, construite, décorée avec des mots », on l’a repris pour l’appliquer, avec plus de justesse encore, à l’œuvre de M. Fagus, et il est vrai que, tandis que Verlaine n’a été catholique que dans un seul livre, M. Fagus l’est toujours, quoi qu’il écrive.
Ce « fils du Champenois et de la Mancelle » appartient au Moyen Age. Il ne rouvre la porte sur cette époque, comme le pauvre Lélian, il ne la ferme, non plus, comme Villon. Il est le contemporain des « logeurs du bon Dieu », et c’est à la gloire du Père qu’il compose ses amples poèmes qu’il faut envisager dans leur ensemble pour en dégager toute la signification, et pour en sentir toute la beauté.
Timide débutant de lettres, je l’ai entrevu, naguère, au temps où, à côté de Paul-Napoléon Roinard, il présidait un groupe qui fit moins de bruit que les Bousingots, et qui s’intitulait « Ceux de Belleville », si j’ai bonne mémoire. Mais je n’ai pas oublié, sous le béret, et par-dessus la longue pèlerine à capuchon, son visage aux yeux bleus, à la fois candide et plein de malice, auréolé d’une courte barbe blonde, et qui était celui d’un imaigier du XIIe ou du XIIIe siècle.
M. Fagus conçoit la poésie de la même façon que les auteurs des « Bestiaires » et des « Miroirs du Monde », pour l’instruction et, surtout, pour l’édification des hommes.
Il n’incorpore pas, à proprement parler, des éléments divers à sa vaste synthèse. Son effusion, qui procède d’une pensée très simple ou d’une compréhension suprarationnelle du problème de la destinée, s’exalte de la rencontre avec la vie, et l’interprète selon la loi de l’universel amour.
Sur le thème de la vanité des passions et de la fragilité de notre enveloppe corporelle, il a brodé les variations les plus pathétiques avec une audace dont on ne trouve l’équivalent que dans les scènes du Jugement dernier de nos vieux tailleurs de pierres.

D’avance et sans regret j’adresse à toutes choses
L’adieu du naufragé qui sombre sans effort.
Coule, radeau d’un jour, tombez, senteur des roses,
Mourez, mon bloc charnel qui déjà sent la mort…

Ce lyrique très pur ne recule, en effet, devant aucune laideur, et sait même trouver des accents brûlants pour traduire les joies sensuelles. Aussi bien, loin qu’il les répudie, ces joies, elles lui sont, dans le mariage, un objet de magnification. Il voit en l’épouse l’être par qui « l’énigme se révèle », et compare son cœur à une hostie. Avec quelle suavité il la célèbre, avec quelle ferveur il la prie, au milieu des élans de son inspiration, tour à tour violente et ironique !
Inférieur à M. Paul Claudel, en puissance et en logique, il l’emporte, en revanche, sur lui par la spontanéité ou le naturel. Il se garde comme de la peste de la préciosité, et ce n’est jamais que par négligence qu’il pèche. Les puristes pourraient relever des incorrections dans les paroles de ses chants, si la musique en est toujours expressive.
Il y a du théologien en M. Claudel. Il y aurait plutôt du frère prêcheur en M. Fagus, qui, du reste, a placé son œuvre sous l’argument de la célèbre devise dominicaine : Stat Crux dum volvitur orbis.
Profondément humain, M. Fagus ne s’empare pas de l’intelligence, mais il enveloppe l’âme d’un grand souffle d’émotion.
Notez qu’aux rares heures où sa transe mystique fait trêve, c’est-à-dire où il oublie qu’il est poète, et poète chrétien, M. Fagus sait témoigner d’une rare finesse. Non seulement il goguenarde, alors, à la manière des auteurs de fabliaux, mais il énonce les propositions les plus sages. Car il a des idées, si ces idées sont surtout des principes, et il aime à batailler pour elles, ou pour eux. Ne l’a-t-on pas vu s’en prendre, un jour, à feu Paul Souday qui devait assez bien figurer le diable à ses yeux ?
J’aime la sincérité de sa foi, si savoureusement archaïque, et qu’il ne fait rien pour accommoder au goût actuel. Son ingénuité se trahit jusque dans les infractions qu’il a commises en avouant son admiration pour Zola, puis pour Shakespeare. Les belles pécheresses l’ignorent ; et je doute qu’il soit en odeur de sainteté dans les milieux où l’on consacre la réputation des écrivains catholiques. Mais je ne serais pas surpris si son œuvre abordait heureusement « aux époques lointaines ».

 

Et l'on ne saurait ne pas accompagner ce portrait de cet extrait du Journal littéraire de Paul Léautaud (tome II, pp.686-687) :

John Charpentier, dans ses Figures, a fait un Fagus (Mercure 15 février). Hier à midi, je croise Fagus rue de Buci. Il m’aborde : « Dites donc, qui est-ce, ce John Charpentier ? » Je lui ai répondu : « Ah ! non, il ne faut pas nous la faire » – et je l’ai laissé là sur le trottoir. Fagus lit le Mercure depuis longtemps. Il me parle souvent de ceci ou de cela qu’il a lu dans un numéro ou un autre. Et il voudrait me faire croire qu’il ne sait pas qui est John Charpentier ? Roublard, faux roublard !