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Enquête de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, en juillet 1906 :

 

ENQUÊTE SUR LES TENDANCES DE LA LITTÉRATURE

 

Quelle est, selon vous l’expression la plus juste des aspirations littéraires contemporaines, et sous quelle forme doit-elle se manifester : vers libre ou classique, poésie ou prose, théâtre, poème ou roman ?

Êtes-vous pour l’art de la construction, des lignes sobres et des paroles essentielles, ou pour l’art de l’anecdote lyrique, intuitive, chargée d’images, d’inversions et d’adjectifs ?

Est-ce la raison qui doit bâtir le portique clair et aéré de l’art moderne, ou est-ce la passion qui fera surgir la cathédrale de rêve, d’encens et de pénombre ?

Êtes-vous pour l’art de la lumière et de la précision distribuées avec science, ou pour l’art de la pénombre et de la mélopée, créé par la mystique intuitive ?

Le renouveau occidental doit-il naître par la raison ou par la mystique ?

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Tout élan est plus ou moins mystique, et ceux mêmes que la raison semble pousser. Le culte de la Raison est d’ailleurs inculte comme les autres et ni plus ni moins raisonnable ; il peut même se faire cléricalisme, et c’est ce que nous voyons à cette heure.

Mais comme lui façonne un glaive de géant ;
Car le reste n’est pas, car le reste est néant,
Car l’art sans rage aux reins, c’est morne apostasie
Entends ce seul avis, il semble insane, que :
L’unique arcane pour fleurir en Poésie,
C’est se sentir Poète, et le reste un beau jeu !


Pour bâtir portique ou cathédrale, pour élancer un mouvement : pour se mouvoir enfin, il faut pareillement la foi et se poussant jusqu’au mysticisme ; qui suppute le pour et le contre, qui raisonne, les reconnaît égaux, et s’abstient.
Et, cathédrale ou parthénon, vers libre ou bien contraint, tout se vaut qui est beau, et rien n’est beau que ce qui prend figure de temple.
Foi et loyauté est la devise nécessaire de tout ouvrier digne de ce nom, quelle que soit l’œuvre..

 

FAGUS

 

Les réponses étaient accompagnées  « chacune d’une page significative de vers ou de prose ». Celle de Fagus :

 

PRINCIPES (1)

À P.-N. Roinard.


Il me semble pourtant que j’oublie quelque chose.
Quoi, je ne sais pas dire, et pourtant je sens bien,
Ce recueil-là n’est pas complet ! quelle donc chose
Lui peut manquer pour être bien, tout à fait bien ?

Malheureux, tu n’as point promulgué la technique !
Voilà l’âpre hiatus ! le voilà le souci
Qui ce cœur dévastait ! Seulement, de technique,
Il faut donc l’avouer, je n’eus jamais souci.

Il urge cependant que je m’en découvre une,
Tant de héros, jamais n’ayant produit rien plus
N’en sont héros que plus ! je vais en bâtir une,
Fais-lui, Lecteur, accueil : quoi te faut-il de plus ?

TECHNIQUE

Tu veux naître Poète ? eh donc, baise ta plume,
Tes brosses, ton burin, ton ébauchoir ; écris,
Ou peins, vers blancs, vers carrés, proses ; sois tout gris
Ou tout resplendissant ; mastique de la brume

Ou travaille l’azur ; mais que ton cerveau fume
D’un intérieur feu, cher amour ! aux esprits
Peignés songe, ou bien sois un ange malappris,
Comme l’enfant Siegfried bête et Dieu, fends l’enclume.

 

(1) Extrait de Jeunes Fleurs, recueil qu’en ce moment édite La Revue Littéraire de Paris et de Champagne.

 

Enquête de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne, en mai 1905 :

 

ENQUÊTE UNIVERSELLE SUR L'ADOPTION DU LATIN

COMME LANGUE INTERNATIONALE

 

Jean-René Aubert, directeur de la revue, envoya ce questionnaire aux « personnalités les plus autorisées du monde humaniste, quelques-uns de nos plus notoires contemporains et aux meilleurs d’entre les jeunes qui me soient connus déjà »  :

 

Monsieur,

Grâce au développement de l’internationalisme qui semble devoir caractériser les temps prochains, le problème — posé depuis le XVIe siècle — d’une langue universelle sollicite à nouveau et plus que jamais les esprits du monde entier. Aussi, dans le but de le résoudre enfin, permettez-moi, Monsieur, de soumettre à votre haute compétence les questions qui suivent :

Quel est votre avis sur la question du latin langue universelle ?
Est-il possible d’établir une prononciation uniforme du latin ?
Quels seraient les moyens à employer pour faire adopter la langue latine comme instrument de communication entre les peuples civilisés ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur, etc.

 

RÉPONSE DE FAGUS :

 

Votre seconde question résoud la première : la langue universelle sera possible le jour où prononceront de même tous les hommes. — Aussi peut-être fut-il une fois une telle langue : à l’âge de pierre ; nous y redescendons, c’est pourquoi on resonge à elle. Tout ce qui s’élève se différencie. — Le noble Latin d’ailleurs serait excellent, il saurait tout exprimer ; le plastique Français vaudrait mieux encore : il est le Latin même continuement remodelé par tous les gosiers d’Europe.
Mais de par justement cette régression qu’un tel désir signifie, la langue universelle représentera quelque hideux sabir, confluent informe de tous ces sabirs que peu à peu deviennent tous idiomes, le français en tête.

 

FAGUS

 


 

Il nous faut signaler la naissance d'un nouveau blog – qui devrait s'avérer très intéressant pour les études fagusiennes et plus largement pour ceux que passionne la vie littéraire de son époque – consacré aux petites revues parues entre 1880 et nos jours. Derrière cette fort belle initiative, tout simplement titrée Les Petites Revues, se trouve le saint-pol-roussin SPiRitus dont l'aide nous fut déjà fort appréciable pour compléter notre bibliographie de Fagus. D'ailleurs, le premier billet de ce blog nous permet d'ajouter à l'oeuvre de Fagus en revues sa collaboration à cette petite revue que fut Les Trois Roses. Merci, SPiRitus !

Profitons-en pour remercier également Zeb, de Livrenblog, qui outre nous avertir de ses rencontres de Fagus en ses multiples lectures, fait également un beau travail de présentation des petites revues de la période symboliste.

Comment ne pas saisir l'occasion de rappeler que Fagus lui-même se fit l'écho des petites revues ? Notamment en tenant la rubrique « Revue des revues » de la Revue Littéraire de Paris et de Champagne durant toute l'année 1905. Citons un extrait de sa conclusion, en janvier 1906, à cette expérience :

 

PHILOSOPHIE DES REVUES

 

A J. René Aubert.

 

Une revue est un cerveau en travail, cerveau collectif – comme le journal est un bas-ventre – cerveau plus ou moins complet, parcelle du cerveau national. D'un pays parleur et penseur : le nôtre, on peut dire qu'il est deux : la France qui ne lit que le journal et la France qui lit les revues. Parcourir les revues renseigne tôt sur le composé et l'état de l'élite française. Les revues ont remplacé les Salons ; de même les ouvriers de chacune réciproquement s'influencent, de même elles entre elles, à leur insu. Le livre édifie bien moins, figurant un résultat, quelque chose de définitif, d'arrêté, de pétrifié : et non une matière en mouvement.

– Au début de l'an passé, nous eûmes l'honneur que nous fût confié de chroniquer sur les revues. Nous les eûmes toutes, tâche rarement plaisante, fréquemment tournée en pensum calamiteux, et de toutes parlâmes sans considération autre que satisfaire à l'honnêteté – avouons-le sans honte – d'un fonctionnaire consciencieux ; comme à celle d'un confrère chaleureux et loyal aussi. Telle minutie était donc nécessaire ; un cuisant remords nous eût touché à omettre de signaler, fût-ce le plus douteux parmi ceux qui autorisent l'espoir ; celui-là est peut-être justement le seul qui le réalisera. Le risque d'avoir parfois mécontenté, ou qui pis ennuyé, se supporte avec infiniment plus d'aisance. Monsieur René Aubert se montra là un directeur admirable, qui sans souci aucun de ce qu'un euphémisme poli dénomme « préoccupations matérielles ou morales, question de personnes, etc. » ouvrit tout vaste sa revue non pas à nous, en somme, mais à tous les écrivains, débutants ou notoires, à tous les périodiques confrères, à toutes ces tentatives dont nous avons discouru. Un désintéressement si rare vaut qu'on le salue. La vérité nous force à le dire, il ne semble pas qu'il ait été fréquemment payé de retour : la jalousie règne parfois dans les Lettres…

Cette minutie était nécessaire encore pour ce qu'elle nous valut de recueillir en courant plusieurs observations assez pêle-mêlées forcément, mais que nous tenterons de ramasser, afin d'en tirer, si possible, des conclusions.

Conclusion est le mot. Notre intention en effet est de nous arrêter là. Pourquoi se répéter sans cesse ? D'autant que notre opinion d'aujourd'hui, pièces vues, coïncide celle d'il y a un an. Nous débutions alors sur ces mots : « Les lettres françaises dorment le sommeil paisible qui une fois par siècle se les soumet. Au Parlement, quand il ne reste plus le sou pour les plus urgents besoins, le Ministre, pompeux, prononce : Messieurs, notre budget sera un budget d'attente et de recueillement. La littérature aussi se recueille. La littérature jeune surtout. » Tant de feuillets ingérés nous vérifient notre préjugé. Ce nous est flatteur ; pourtant, très fort préfèrerions-nous avoir méjugé.

[...]

La revue, la revue vivante, et qui transpose littérairement les conversations, dissertations, discussions des salons d'antan, avec la fièvre moderne en plus, et le souci de durée que confère par soi la chose écrite, date donc de l'explosion symboliste. Les jeunes d'alors, repoussés des journaux, des éditeurs, mis à la porte par les Parnassiens arrivés, se firent eux-mêmes éditeurs, se créèrent eux-mêmes un public : eux-mêmes. Cinq, six débutants assemblaient des ressources prises souvent sur le nécessaire de leur subsistance, et cela durait ce que cela durait ; la littérature ne représentait pas encore un placement de père de famille, ni un moyen d'atteindre des sinécures. Plus d'un connut la misère réelle ; plusieurs moururent même de misère, Jean Lombard, Villiers de l'Isle-Adam, Laforgue, Samain même on peut dire. On rencontre encore sur les quais, où les collectionneurs les raflent, qui agissent en gens avisés, ces cahiers de toutes couleurs, de tous formats, d'une intransigeance délicieuse, d'un touchant appétit de beauté : Lutèce, Le Chat Noir ; la fameuse Vogue, de Fénéon, Laforgue, Rimbaud, Gustave Kahn, Mallarmé, Verlaine ; Les Taches d'Encre, de Barrès ; Le Scapin, de Mallarmé ; Les Entretiens politiques et littéraires, de Viellé-Griffin et Fénéon ; La Revue indépendante, d'Edouard Dujardin ; Le Décadent, d'Anatole Baju ; La Revue symboliste ; Les Ecrits pour l'Art, de René Ghil ; Les Essais d'Art libre, de Roinard et Gourmont ; La Balle ; La Pléïade, de Gourmont et Vallette, qui devint Le Mercure de France ; L'Initiation ; La Plume ; La Revue blanche ; Pan ; Le Saint Graal, d'Emmanuel Signoret ; La Syrinx ; L'Ermitage, de Henri Mazel ; l'Album des Légendes ; L'Hémicycle ; L'Hermine ; La Conque ; L'idée Libre ; La Revue Naturiste… Feuilletez-les : quoique vous pensiez de cette littérature, pas un des pamphlets littéraires par quoi elle s'exprime, pas un qui n'intéresse et n'émeuve par le désintéressement hautain, par l'universel et farouche appétit de la Beauté. Les bibliophiles sont gens avisés de les rafler : ils recueillent les éléments d'une anthologie qui ne connaît pas sa pareille.

[...]