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Triling, par Florence Trocmé

Le titre, ce Triling qui sonne à l’oreille comme une interrogation, un appel à déchiffrer, pourrait faire songer à la couverture de ce disque des Pink Floyd[1], où l’on voit un prisme diffractant un rai de lumière, lumière entrante blanche, lumière sortante, multicolore et comme mobile.

Cette évocation permet d’ancrer l’approche du travail très singulier de Jean-René Lassalle à la fois dans l’univers de l’écrit, mais aussi dans ceux de la musique et  de l’art cinétique. Musique[2], langage, forme. 

Le livre, très bien réalisé par l’éditeur Cynthia 3000 est de format haut et étroit et se présente comme un portfolio. Il se déplie en trois volets et abrite une série de 9 ″Triling″ et une ″coda″. Chaque ″Triling″ se présente comme un feuillet 21 x 29,7 cm, plié en trois dans le sens de la hauteur, révélant trois textes, le premier en français, le second en anglais, le troisième en allemand.

S’agit-il donc d’une banale édition trilingue ? On en est très loin ! Car si trois langues sont bien en présence, les trois textes sont dus au même auteur, Jean-René Lassalle, qui ne pratique pas une traduction simultanée d’un premier texte écrit dans la langue 1 et transcrit tel quel dans les langues 2 et 3. Il y a un jeu intense de circulation, de boucles, de rétroactions. L’auteur, dans son existence comme dans son histoire, est pris dans le réseau de trois langues : « speaking english while learning German in Berlin, later writing again in French while thinking in German. Les trois langues flottent dans la tête et la langue maternelle devient étrangère : ent/verfremdetemutter sprache (no speaker is perfect)[3]. Situation éminemment contemporaine, sort partagé pour le meilleur et le pire par tant et tant de migrants et dont il est heureux que la poésie rende compte. 

« Chaque poème ″trilingue″ existe sous une forme à trois facettes, reliées entre elles par des processus d’autotraduction qui recherchent la métamorphose poétique. [...] Un modèle du poème ″Triling″ pourrait être un hologramme mouvant en trois dimensions dont la forme évolue dans le temps ou selon qu’on le regarde d’une facette à l’autre ». L’auteur explique que « parlant modérément trois langues » il a pris la décision de s’autotraduire et d’augmenter consciemment à chaque passage de traduction, les transformations morphologiques, syntaxiques, sémantiques, rythmiques ». Un travail qui se situe à la croisée de « la traduction expérimentale, de l’autotraduction et du multilinguisme ». Passionnant aussi en ce sens qu’il s’inscrit dans divers courants poétiques, historiques ou contemporains dont Jean-René Lassalle est bien au fait (lire la très intéressante postface qu’il a choisi de publier sur le site de l’éditeur et non pas dans le livre pour laisser plus de place à une forme de mystère dans sa démarche).

Ce processus de composition, labile, mouvant, hologrammatique, aboutit à un beau questionnement à la fois sur les langues et sur la langue, sur ce qui la/les fait bouger, les engendre, les pollue ou les contamine, les squattérise ou les parasite, les enrichit ou les déforme. Méditation sur certaines recherches à la fois formelles mais surtout de sens dans une forme d’exploration presqu’aléatoire de la langue qui renouvelle les dispositifs souvent éculés de la métaphore. C’est aussi une réflexion sur la forme, qui acquière ici, vraie gageure, un caractère mobile. Il y a quelque chose de cinétique dans ces poèmes. Leur processus de composition, en feed-back et en cycle générateur, induit un mouvement panoramique zoomé. Il y a circulation. Matériellement. L’œil lit différemment, en va et vient, d’un panneau l’autre (comme dans un triptyque peint…), confronte, balaie, compare, s’interroge, cherche le même et le variant, tente le repérage, ausculte la page qui devient ainsi une autre scène. On imagine une possible lecture à hautes voix, en trio, très légèrement décalées ou au contraire totalement superposées, brouillant en apparence le sens et les sens.

Le sens, mis à mal mais pas nié. Ce qui est nié c’est le sens unique, l’autisme, le protectionnisme, au profit de la libre circulation (espace Schengen des langues ?), sans radar ni contrôles. Circulez, il y a beaucoup à voir. Il est préférable bien sûr d’avoir une notion des trois langues en question, mais ce n’est pas une condition sine qua non.Il ne s’agit pas ici de savoir si le texte est « beau » ou pas, mais bien de percevoir les enjeux de ce travail-là. Non pas un tour de Babel mais plutôt une façon inédite, novatrice, excitante de prendre à bras le corps maintes questions sur ce qu’est la langue, ce qu’elle fait, ce qu’elle nous fait, ce que l’on peut en faire, ce qu’on peut lui faire.

Cette poésie a la qualité des meilleures poésies expérimentales, de subsumer et de préfigurer de nombreuses composantes des arts poétiques.

 

 

[1] The Dark Side of the moon (1973),
[2] « La musique, ce serait la pensée-musique dans les mots de la poésie. Le groupe berlinois auquel je participais, Das Synthetische Mischgewebe, construisait ses instruments et distordait les sons, cela a influencé mon idée de la musique. Je n’étais pas aussi musicien qu’eux, et je me consacrais aux textes mais je les écrivais comme eux composaient leur musique, en expérimentant. Aussi dans la musique m’intéressent l’idéal de consolation abstraite qu’elle peut atteindre, ou sa participation au rythme du monde : les pulsions rythmiques ou harmoniques de base permettant le départ, l’exploration et le retour des lignes musicales de solo : chez Ravi Shankar, John Coltrane, Captain Beefheart, ou chez certains improvisateurs actuels. Ensuite, bien que je ne puisse lire les partitions, des constructions complexes m’influencent instinctivement, comme les structures de fugues chez Bach, l’atonalité lyrique d’Alban Berg ou l’expressivité déconstruite et reconstruite chez Sofia Goubaïdoulina. Dans Triling par exemple, il y a au départ d’un côté la musicalité de chacune des 3 langues français, anglais, allemand (avec leurs sons et intonations spécifiques), et les rythmes différents de leurs syntaxes. Il y a aussi les processus de transformation par traduction métamorphosante qui éloignent les 3 facettes au sein d’une matrice invisible. En plus des sortes de ponts comme les 3 italiques marquent des refrains qui rapprochent les facettes. Pour terminer ce cycle dans lequel les 3 facettes unilingues de chaque poème ne se mélangent pas et restent en relations de son et sens, la coda finale mêle les 3 langues dans le même texte et la typographie s’inverse (les refrains perdent leur italique, qui passe au corps du texte). » (Courriel du 8 février 2009)
[3] « Pendant que j’apprenais l’allemand à Berlin, je parlais et écrivais en anglais pour un groupe d’artistes underground. Ensuite j’ai essayé d’écrire en allemand pendant que je parlais allemand. Puis insatisfait j’ai recommencé à écrire en français, et après 20 ans en Allemagne je me suis aperçu qu’à certains moments j’avais l’impression de parler français comme si c’était une langue étrangère. C’était à la fois déstabilisant (perte, parfois, de la langue « maternelle » liée à la perception et l’installation équilibrée dans un milieu) et intéressant (possibilité d’observer la langue du dehors, de la manipuler plus facilement, de changer de bases culturelles) » (courriel du 8 février 2009)

 

 Lire l'article de Florence Trocmé en son Poezibao .

Dernière mise à jour : ( 19-05-2009 )
 
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