Cher Michel Ohl,

Rédigé par Grégory Haleux - 20 octobre 2014 20:33

 

 

 

 

 

Cher Michel Ohl, je m'apprêtais à vous écrire, avec le cachet de la poste faisant foi, pour vous remercier et vous conter deux anecdotes de courrier non délivré, et là-dessus j'apprends votre mort. Merde à Laure et à la prochaine.

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Hale bas le clin-foc !… Serre le cacatois !

Rédigé par Grégory Haleux - 16 octobre 2014 20:08

 

 

 

 

 

Le Tenancier se moque gentiment d'un « poème patriotard » d'un certain Eugène Le Mouël, dans un billet où il évoque aussi François Coppée (1)
A la lecture de ce poème édifiant, je me suis d'ailleurs souvenu d'un poème de Coppée, pas tant pour le style mais parce qu'il est aussi question d'un naufrage et qu'il est également agrémenté de termes spécifiques à la navigation. Il vaut qu'on le reproduise et qu'on le lise :

 

 

 

LE NAUFRAGÉ

 

 

À Constant Coquelin.

 

 

Devant le cabaret qui domine la rade,
Maître Jean Goëllo, le rude camarade,
Le vieux gabier manchot du bras droit, le marin
Qu’un boulet amputa le jour de Navarin,
La pipe aux dents, buvant son grog par intervalles,
Conte, les soirs d’été, ses histoires navales
Aux pilotins du port attablés avec lui.

 

« Oui, mes enfants, voilà soixante ans aujourd’hui,
Leur dit-il, que je suis entré dans la marine
Et que j’ai pris la mer sur la Belle-Honorine,
Un trois-mâts éreinté, pourri, tout au plus bon
À brûler, qui faisait voile pour le Gabon,
Avec le vent arrière et la brise bien faite.
J’avais grandi, pieds nus, à pêcher la crevette
Avec un vieux — mon oncle, à ce qu’on prétendait, -
Qui rentrait tous les soirs ivre et qui me battait.
Tout enfant, j’ai beaucoup pâti, je puis le dire ;
Mais, une fois à bord, ce fut encor bien pire,
Et c’est là que j’appris à souffrir sans crier.
Primo : notre navire était un négrier,
Et, dès qu’on fut au large, on ne tint plus secrète
L’intention d’aller là-bas faire la traite.
Le capitaine était toujours rond comme un œuf
Et menait l’équipage à coups de nerf de bœuf.
Tous retombaient sur moi; — la chose est naturelle,
Un mousse ! — Je vivais au milieu d’une grêle
De coups ; à chaque pas sur le pont, je tremblais,
Et je levais le bras pour parer les soufflets.
Ah! nul n’avait pitié de moi. C’était bien rude ;
Mais dans les temps d’alors, on avait l’habitude
D’assommer un enfant pour en faire un marin ;
Et je ne pleurais plus tant j’avais de chagrin.
Enfin j’aurais fini par crever de misère,
Quand je fus consolé par un ami sincère.
Dieu — nous y croyons tous ; en mer, il le faut bien ! -
Chez ces hommes méchants avait mis un bon chien.
Traité comme moi-même, il vivait dans les transes,
Et nous fûmes bientôt de vieilles connaissances.
C’était un terre-neuve, et Black était son nom ;
Noir, avec des yeux d’or ; et ce doux compagnon,
Dès lors ne me quitta guère plus que mon ombre.
Et par les belles nuits aux étoiles sans nombre,
Quand il ne restait plus que les hommes de quart,
Accroupi sur le pont avec Black à l’écart,
Dans un recoin formé d’une demi-douzaine
De ballots arrimés près du mât de misaine,
Et mes deux bras passés au cou du brave chien,
Je déchargeais mon cœur en pleurant près du sien.
Oui, je pleurais, bercé par le bateau qui tangue,
Tandis qu’il me léchait avec sa grosse langue.

 

Mon pauvre Black ! Allez ! je songe à lui souvent.

 

Nous avions eu d’abord bonne mer et bon vent ;
Mais, un jour qu’il faisait une chaleur atroce,
Notre vieux capitaine — une bête féroce,
C’est vrai, mais bon marin, on ne peut le nier ! -
Fit une étrange moue et dit au timonier :

 

« Vois donc ce grain là-bas… La drôle de visite !… »

 

L’autre répond : « Il est bien noir et vient bien vite !

 

— Holà ! hé ! tu vas voir comment je le reçois…
Hale bas le clin-foc !… Serre le catacois ! »

 

Bah ! c’était la tempête ; et toujours trop de toile !
On serre les huniers, on cargue la grand’voile ;
Enfin le loup de mer prend ses précautions.
Mais le navire était trop vieux, et nous dansions,
Mes enfants, que le diable en aurait pris les armes.
On travaillait, malgré l’orage et ses vacarmes ;
Mais quand on eut de l’eau plein la cale, il fallut
S’occuper promptement des moyens de salut.
Harassés, aveuglés, trempés comme une soupe,
Pour la mettre à la mer nous parions la chaloupe,
Quand tout à coup, et sans nous demander conseil,
Voilà le pont qui crève avec un bruit pareil
Au fracas d’un vaisseau qui lâche sa bordée.
Nous coulions.

 

On ne peut pas se faire une idée
De l’émoi que vous cause un de ces plongeons-là.

 

Moi, pendant la minute où le bateau coula
En tournant sur lui-même avec un air stupide,
Je revis mon passé dans un éclair rapide ;
Oui, tout, notre vieux port, ses mâts et son clocher,
Et la plage où j’allais, pieds nus, sur le rocher,
Et le sable semé de méduses vermeilles…

 

Brusquement, l’eau m’emplit la bouche et les oreilles.
Je n’aurais pas été longtemps à patauger
Et j’allais m’engloutir, ne sachant pas nager,
Lorsque Black me saisit au collet par la gueule.
Justement la chaloupe avait surnagé seule ;
Elle était près de nous ; le chien, d’un brave effort,
Me pousse jusque-là ; j’en empoigne le bord
Et je saute dedans avec la bonne bête !
Quant à notre trois-mâts, l’effroyable tempête
N’en avait épargné que le mousse et son chien,
Dans ce canot sans mâts, sans avirons, sans rien !
Quoique gamin, j’avais le cœur plein de courage ;
Mais, deux heures après, quand se calma l’orage,
Je compris, en songeant à mon sort froidement,
Qu’à moins de rencontrer en mer un bâtiment,
Je ne parviendrais pas à regagner la terre.
J’étais seul sur le vaste océan solitaire,
Et nous n’étions sauvés de la noyade enfin,
Mon pauvre Black et moi, que pour mourir de faim !
Pas un biscuit, pas un bidon dans la cambuse,
Comme sur le fameux radeau de la Méduse !…
Mais, abrégeons. Les bons récits sont les plus courts.
Pendant trois longues nuits et pendant trois longs jours
Notre canot flotta, balancé par la lame.
La faim grondante au ventre et l’angoisse dans l’âme,
Et perdant chaque jour l’espoir du lendemain,
Assis près de mon chien qui me léchait la main,
Sous le soleil torride ou sous la froide étoile,
J’attendis donc, sans voir apparaître une voile
À l’horizon fermant sur moi son cercle bleu.

 

Donc, le troisième jour, j’avais la gorge en feu
Et la fièvre, lorsque tout à coup je remarque
Que Black se rencognait dans un coin de la barque,
Qu’il avait l’air tout chose, et que son œil, si bon
D’ordinaire et si doux, luisait comme un charbon.

 

« Allons, mon vieux, lui dis-je, ici ! Qu’on te caresse ! »

 

Pas du tout. Il me lance un regard de détresse.
Je m’avance ; il recule et gronde entre ses dents,
Tenant toujours fixés sur moi ses yeux ardents,
Et veut happer ma main, que, d’instinct, je retire ;
Et je me demandais : « Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Lorsque avec le frisson de la petite mort,
Je vois Black qui saisit le bordage et le mord,
En laissant sur le bois couler un flot de bave ;
Et je devinai tout !… Sur notre atroce épave,
Le chien, pas plus que moi, n’avait bu ni mangé !
Et voilà maintenant qu’il était enragé !
Oui, celui qui m’avait sauvé du grand naufrage,
Mon chien, mon matelot, mon frère, avait la rage !
Avez-vous bien compris ? Voyez-vous le tableau ?
Cette barque perdue entre le ciel et l’eau,
Et, dedans, cet enfant, seul devant cette bête,
Avec le grand soleil tropical sur la tête,
Blanc de peur et tapi dans un coin du bateau.

 

Je cherchai dans ma poche et j’ouvris mon couteau,
Car, machinalement, chacun défend sa vie.
Il était temps. Cédant à son horrible envie,
L’animal furieux sur moi s’était jeté.
D’un brusque mouvement du corps je l’évitai,
Je le pris par la nuque, et, le sentant se tordre
Et tâcher de tourner la tête pour me mordre,
Je pus le terrasser enfin sous mon genou ;
Puis, tandis qu’il roulait ses pauvres yeux de fou,
Et que sous moi ses flancs ronflaient comme une forge,
Je lui plongeai trois fois mon couteau dans la gorge…
J’avais tué mon seul et mon premier ami !

 

Comment je fus trouvé plus tard, mort à demi,
Et tout couvert du sang que vomit le cadavre,
Par les hommes d’un brick qui retournait au Havre,
Qu’importe ?

 

Depuis lors, j’ai bien souvent tué.
En guerre, n’est-ce pas ? on s’est habitué.
Je fus du peloton, un jour, à la Barbade,
Qui devait fusiller mon meilleur camarade ;
Et cela ne m’a pas donné le cauchemar.
Sous le contre-amiral Magon, à Trafalgar,
Ma hache a bien coupé, pendant les abordages,
Plus de dix mains d’Anglais s’accrochant aux cordages ;
Je n’y pense jamais, pas plus qu’au peloton.
A Plymouth, j’ai plongé, pour m’enfuir du ponton,
Mon poignard dans le dos à deux factionnaires,
Et sans m’en repentir jamais, mille tonnerres !
Mais, d’avoir évoqué ce souvenir ancien,
De vous avoir conté le meurtre de mon chien,
Je ne dormirai pas de la nuit, et pour cause…

 

Garçon, un second grog !… Et parlons d’autre chose !… »

 

 

Je ne connaîtrais pas ce poème (2) si je n'avais lu, par hasard, un article du Mercure de France de 1899, où l'on démontre que Coppée y a "plagié" Alexandre Dumas ! Ainsi commence l'article, signé R. de Bury alias Remy de Gourmont :

 

 

 

Le Bulletin de la Presse (d'après un autre journal qu'il ne nomme pas) signale quelques vers de M. Coppée dont la fabrication est assez curieuse. Il a versifié, en conservant presque intactes des demi-phrases entières, un passage du roman de Dumas, Monte-Christo. L'auteur de l'article, M. Léon Dormoy, parle à ce propos de démarquage, de piraterie. C'est bien gros pour si peu de chose et ce n'est pas juste. La vérité c'est que M. Coppée s'est livré là à un exercice de rhétorique, assez vulgaire mais parfaitement autorisé par la tradition. Victor Hugo lui-même a maintes fois utilisé ainsi ses lectures ; plus d'une page de prose où il daigna trouver un vers tout fait lui devra ainsi d'avoir survécu, au moins à l'état de note, quand le romantisme entrera dans la série des « Grands Écrivains ». Telle pièce admirable de la Légende des siècles n'est que la mise en vers d'une analyse, par Paulin Pâris, d'un des poèmes du cycle de Charlemagne. C'est une idée d'ignorant que le thème d'une œuvre littéraire doive être inventé et inventés aussi tous les détails qui peuvent concourir à mettre l'œuvre au point. Il y a dans la Tempête de Shakespeare des passages littéralement pris de Montaigne, qui lui-même les avait traduits de Plutarque, et la moitié de ses tragédies sont des arrangements d'œuvres antérieures. Tout cela n'a aucune importance. Ce n'est intéressant que comme procédé de composition.

 

 

Ci-dessous, je reproduis les pages du Comte de Monte-Christo concernées, où je signale en surlignant les passages repris et en marge les phrases correspondantes du poème.

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout cela paraît tout de même bien curieux. Oserai-je dire — excessif avec joie et à contre-pied de Gourmont — que Coppée, plus moderne qu'il n'en a l'air, n'est pas si loin de Lautréamont, et qu'il annonce la méthode Kodak de Cendrars ? qu'il invente le Coppée collé ? ou bien que les cutupeurs et autres plajoueurs tout en n'inventant rien affadissent l'art de Coppée ?
Laissons plutôt Remy de Gourmont conclure :

 

 

 

Y a-t-il vraiment plagiat ? Y a-t-il plagiat quand le passage original est écrit moitié en termes techniques, moitié en clichés ? Je crois que M. Coppée aurait dû s'abstenir et faire mieux. Le « loup de mer » commande de singulières manœuvres et tout cela est un peu sommaire. Il n'est pas bien surprenant qu'il y ait « toujours trop de toile » sur un bateau chassé par la tempête où on n'a amené que le clin-foc et le cacatois ; généralement le vent se charge d'enlever ces voiles avant toute manœuvre ; on ne porte le cacatois et le perroquet que par très beau temps. Ensuite, pour avoir un mât de cacatois, ce bateau était donc un navire de premier rang ? Les petits navires qui font naufrage dans les vers de M. Coppée ne doivent même pas avoir de perroquet. Ils sont très jolis et très amusants les termes de marine, mais il ne faut pas s'en servir, dès qu'on ne peut les situer sur un navire. Carguer et serrer ne sont pas synonymes ; on peut cependant savoir gré à M. Coppée de n'avoir pas, comme tel poète récent, confondu carguer et larguer.

Et dire qu'on a signalé ce petit travail de M. Coppée dans les termes les plus violents ; on l'accuse d'avoir volé à la fois à Dumas « l'idée, la description, le mouvement de la scène, l'enchaînement des faits, l'agencement et l'ordre des mots qui font image ». Tout cela pour des vers comme :

Hale-bas le clin-foc ! Serre le cacatois !

Et l'on ajoute : « Ainsi le démarquage est la muse inspiratrice de François Coppée. Comme probité littéraire, c'est plutôt faible. Décidément M. Coppée ne souffre pas d'une hypertrophie de conscience. » Ce qui revient à dire : « Coppée ne pense pas comme moi sur l'Affaire ; donc c'est un coquin. » À défaut du Naufragé, on eût trouvé un autre prétexte.

 

 

(1) Coppée, avec qui on est toujours injuste, quoi qu'on dise (me renseignant sur ce Le Mouël, j'apprends — tiens, tiens — que, comme Coppée, il a fréquenté les Hydropathes et le Chat Noir) : qui d'autre eut le mérite d'inspirer Rimbaud, Verlaine, Cros, Nouveau, Allais, Courteline, Cami ? Ne trouvez-vous pas cela pas si ridicule ?
(2) Extrait du tome III de ses Poésies chez Alphonse Lemerre, pp. 169-177. Il est daté de 1874.

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Faits redînant de censure

Rédigé par Grégory Haleux - 21 août 2014 12:28

 

 

28 janvier 1915.

 

 

 

31 janvier 1915.

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étroite intime 24 : Kathe

Rédigé par Grégory Haleux - 14 août 2014 12:17

 

 

étroite intime 24 : Kathe
Aquarelle et encre de Chine. 21 x 14,8 cm.

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Leo Frenssen, candidat de la "Technocratie"

Rédigé par Grégory Haleux - 12 août 2014 19:35

 

Après Ferdinand Lop, nous découvrons dans la presse ancienne un autre candidat excentrique.
Voici comment était présenté, dans Match n° 41 du 13 avril 1939, Leo Frenssen :

 

 

 

 

CET HOMME VIENT D'ÊTRE ÉLU DÉPUTÉ D'ANVERS

 

 

 

 

Arrêté comme fou à Bruxelles il y a quelques mois, Leo Frenssen vient de prendre une éclatante revanche. Il a été élu député d'Anvers aux élections générales qui ont eu lieu il y a quelques jours en Belgique après la dissolution.

 

 

 

 

Fervent apôtre de la culture physique, il soutient qu'une des sources du bonheur du peuple est la gymnastique. Prêchant d'exemple, il ne dédaignait pas, au cours de ses tournées électorales, d'abandonner son tricycle pour sauter à la corde en pleine rue.

 

 

 

 

Malgré ses cinquante-huit ans Léo Frenssen s'astreint tous les matins à un entraînement sévère. Barre fixe, trapèze, « Technocratie » et culture physique.

 

 

 

 

Mais ce qui lui a valu les suffrages de 11.000 électeurs, c'est un plan qu'il a conçu pour le bonheur du monde : l'édification de villes géantes d'un diamètre de 100 kilomètres. Exposant ce plan à un meeting électoral, Frenssen s'aperçut soudain que la carte était à l'envers. « Qu'importe, s'écria-t-il, l'idée est à l'endroit ! »

 

 

 

 

Le « Précurseur », comme il se nomme, a posé un appareil à douche de son invention dans sa cour. Il ne faut pas le prier beaucoup pour qu'il l'essaye devant ses visiteurs.

 

 

En se renseignant un peu sur le personnage — il est aujourd'hui bien oublié et la littérature le concernant, essentiellement en néerlandais, est très succincte — on s'aperçoit que le reportage de Match contient quelques erreurs et que Léo Frenssen, s'il fut bien un candidat excentrique, n'avait pas que des idées fantaisistes. Les informations qui suivent sont reprises, pour l'essentiel, à Lieven Saerens qui consacre à Leo Frenssen plusieurs pages de son ouvrage Etrangers dans la cité — Anvers et ses Juifs (1880-1944), éditions Labor, 2005.

 

Leo Frenssen est né, de parents aubergistes, en 1880 dans le Limbourg.
D'abord forgeron, il travaille ensuite à la compagnie Bell Telephone. A Anvers, il devient membre de la ligue socialiste de gymnastique et du syndicat des métallos. Licencié en 1911 à cause de ses activités syndicales, il est embauché à la Canadia Pacific Railway. La grande guerre le voit émigrer à Londres, où il est un « orateur populaire » au Speakers Corner de Hyde Park alors même qu'il ne parle quasiment pas anglais. Après la guerre, il revient à Anvers et adhére au groupe internationaliste Clarté, puis au KP (Kommunistische Partij, Parti Communiste). C'est sous cette bannière qu'il se fait candidat aux élections parlementaires et communales de 1925 et 1926. Fin 1928, il est devenu trotskyste. Il se représente aux élections communales de 1932 pour le KP duquel il est mis à la porte quelques mois plus tard. Il est alors rédacteur en chef et gérant d'un nouveau journal, Het Nieuwe Rusland, l'organe des « Amis de l'Union Soviétique ». En 1934, il crée la revue internationaliste et pacifiste Wereldorde, organe des « Pionniers de l'Ordre mondial » où il défend l'idée qu'en travaillant trois mois par an l'humanité aurait largement de quoi vivre dans l'opulence.
La journée du 18 août 1935 marque un tournant dans la carrière de Leo Frenssen. Ce jour-là, il se trouve à Bruxelles, avec une pancarte qu'il a peinte, pour réclamer le jour « où tous les hommes seront concrètement solidaires et où nul ne sera débarqué de la société ». Alors qu'il est suivi par la foule amusée, il est arrêté et, après un long interrogatoire, confié à la section des fous de l'hôpital Brugman où il restera neuf jours. C'est grâce à une campagne de presse du journal De Dag qu'il est libéré. De retour à Anvers, où il est devenu très populaire, il reprend ses activités politiques. En 1936, alors qu'il participe au pélerinage de l'Yser, il est molesté par des nationalistes flamands d'extrême-droite.
En 1937, il crée un nouveau journal, De Voorlichter (L'Informateur), qui, sous la devise « Peuples de tous les pays, organisez-vous », affirme être le porte-parole belge des Technokraten voor de Wereldorde (les Technocrates pour l'Ordre mondial), un mouvement « utopiste » et anticapitaliste né en 1918 aux Etats-Unis qui plaidait notamment pour l'instauration de l'espéranto comme langue mondiale, la suppression des armées et des frontières et une répartition équitable des matières premières. Frenssen prétend que si la « technique » est correctement utilisée et que les moyens de production sont mis au service de la communauté, l'« ère de la paix », l'« âge d'or », le « siècle de la lumière » seraient en vue. En un mot, on assisterait alors à l'avénement de l' « Empire mondial de la Technocratie » placé sous la direction de « scientifiques », qui procurerait à chaque famille un revenu moyen annuel de 300 000 francs au moins « avec neuf mois de vacances pour trois mois seulement de travail ».

 

 

 

 

 

Dans cet « Empire mondial », chaque être vivant aurait la belle vie, « qu'il soit homme ou animal ». Il n'y existeraient ni classes ni conditions sociales, et la femme aurait les mêmes droits et les mêmes devoirs que l'homme. La tolérance, la « fraternité entre les peuples » figurent parmi les leitmotiv du mouvement. Le logo du journal De Voorlichter indique à chaque fois : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'il vous advienne. Vers l'ordre mondial, pas par la violence mais par la technique. » Il n'y a place, dans cet « Empire », ni pour le fascisme, ni pour l'antisémitisme, ni pour quelque forme de « haine raciale » que ce soit.
Ainsi, dès 1937, Leo Frenssen mène un combat contre l'antisémitisme qui, selon lui, est surtout la conséquence de la « concurrence », des « calculs personnels » et de l' « ignorance » — source de toutes les « erreurs humaines » ; d'après lui toujours, la faute en incombe surtout au capitalisme, un système qui « porte en lui la guerre comme la nuée l'orage » et qui ne peut se maintenir qu'en cultivant la division, les conflits internes, l'oppression et les massacres. On le voit notamment défiler en pleine rue avec un panneau sur lequel on peut lire : « Qui est le plus dangereux : le Juif ou l'antisémite ? » Il prône un retour à l'Allemagne de Goethe et de Schiller, et retrace l'histoire de l'antisémitisme à travers les âges.
En 1938, il se présente aux élections communales pour le Technocratische Beweging (mouvement technocrate) mais, cette fois, il décide de faire figurer sur sa liste une série d'autres candidats. Pour cela, il lance dans son journal De Voorlichter, un appel « On demande des candidats ». Les personnes intéressées peuvent se présenter à lui, mais elles doivent se rendre compte à l'avance qu'il serait « prudent et sévère » dans ses choix, car il n'a pas « l'intention de laisser saboter ou gâcher par avance sa cause ».
Son programme met l'accent sur l'enseignement, les soins de santé et les finances mais on y retrouve certains thèmes de prédilection de Frenssen comme l'enseignement de l'espéranto dans les écoles et la revendication d'une « totale liberté de parole en plein air dans les parcs et sur les places ». Même si le thème de la tolérance ne constitue pas un point particulier du programme, Frenssen a, semble-t-il, parcouru les quartiers de la ville sur son inséparable triporteur, orné de slogans contre l'antisémitisme.
Il intègre à son programme le projet de l'architecte et urbaniste anversois Julien Schillemans d'un complexe mondial de villes linéaires de 100 kilomètres, de 35 millions d'habitants, avec des immeubles résidentiels de 20 étages et de 25 kilomètres de long...
Le résultat de ces élections est inattendu : la liste de Leo Frenssen, en recueillant plus de 22.000 voix, obtient 6 des 43 sièges à pourvoir. Voici comment, quelques jours plus tard, en France, on relate l'événement (Le Matin, 19 octobre 1938) :

 

 

 

 

Anvers, 18 octobre. — Par téléphone. — Au lendemain des élections communales, qui donnaient ce dimanche dernier des conseils municipaux tout neufs à la Belgique, Anvers se réveille avec un collège échevinal de 43 membres dont un prophète.
Prophète, si l'on retient les prédictions qu'il fait de l’avènement d'un monde meilleur — ou pour le moins un apôtre puisque les 22.000 voix qu'il a recueillies entonnent avec lui l'hymne à la panacée que le miraculeux nous offre sous ce nom pourtant barbare de « technocratie ».
Au rebours de toute logique, avant d'exposer cette théorie dans ce qu'elle a d'hermétique, ce qui n'a point empêché cependant un étourdissant succès populaire, il convient d'en faire connaître les premiers résultats tangibles.
En bref, les voici : un petit revendeur de café, possédant, en tout et pour tout, un triporteur qui est à la fois son magasin et son matériel de livraison, vient, au bout de quelques semaines de campagne électorale — sans comité, sans ressources, sans parti — de réunir dans la compétition un nombre de voix qui atteint à la moitié de celles que comptent les deux plus puissants groupements politiques belges : le socialiste et le catholique.

 

Une belle arrivée



Tout seul sur son triporteur, il distance de deux longueurs et demie les rexistes, écrase les communistes, enlève, à l'ébahissement de tous, six sièges sur les 43 du conseil, démolit la majorité d'hier et met en position délicate M. Huysmans, bourgmestre d'Anvers, en même temps que président de la chambre des représentants belges.
De la petite maison de la rue du Sable, jusqu'à cet hôtel de ville où il entre en triomphateur, nous avons pourchassé par les rues d'Anvers M. Léo Frenssen, auteur inattendu de cette incroyable galéjade.
Et nous voici face au prophète. Une tête de Tolstoï sur un accoutrement de coureur cycliste. De longs cheveux rejetés en arrière, qu'ont à peine clairsemés 58 années des plus bizarres aventures. Une large barbe, par place argentée, mais surtout une bonne, une brave figure de la « technocratie » brille dans l'honnêteté.

 

Théorie hermétique

 

C'était bien le moment de demander à M. Frenssen quelques éclaircissements sur ses théories. Il nous les a expliquées en long et en large, mais nous devons avouer, à notre honte, que nous n'y avons absolument rien compris. Heureusement pour nous, il y a des précédents hautement honorables.
C'est ainsi qu'au cours de l'exposition de Bruxelles, toujours sur son triporteur, M. Frenssen imagina de promener un plan gigantesque sur lequel il exposait schématiquement ce qu'est la technocratie. Arrêté par les policemen et conduit au commissariat, M. Frenssen s'efforça d'initier aux vertus politiques et sociales un commissaire qui demeura aussi hermétique que nous-mêmes.
Qui a raison : du commissaire ou des 22.000 électeurs anversois ?
Si c'est la loi du nombre condamnons ce haut fonctionnaire de la police.
Gageons cependant que, même débitée du haut d'un triporteur à toute épreuve, cette philosophie transcendantale du système n'a pas été la seule cause de son succès. La technocratie nous semble, en effet, ne pas solliciter seulement les spéculations de l'esprit, mais, pour tout dire, fait un appel vigoureux, chez l'homme, à la paresse.
M. Frenssen le déclare :
— Quand tous les hommes seront éduqués, le capitalisme disparaîtra ; dès lors, tout le monde travaillera très peu et aura un revenu de millionnaire.

 

Un triporteur et un petit journal

 

Et quelle campagne électorale ! M. Frenssen n'a fait qu'un seul meeting. Par contre, tous les jours, il enfourchait son triporteur. Il allait par la ville, livrant son café, enveloppé dans son petit journal, dont il personnifiait à lui seul la rédaction, l'administration et les services de vente.
M. Frenssen donc allait par les rues, juché sur son triporteur, s'arrêtant au bord du trottoir et donnant lecture des passages les plus remarquables de sa feuille en échange de quelque monnaie.
Il prêchait ainsi la « technocratie » jusqu'au moment où un agent, paternellement sans doute, mais fort du règlement, disait à l'apôtre candidat :
— Frenssen, le temps est venu de vous en aller.
Quelques coups de pédales au triporteur et le prophète recommençait à cent mètres plus loin.
Ses journées tenaient à la fois du critérium cycliste et du marathon de l'éloquence. Pas d'affiches, pas de réunions ; comme moyen de propagande rien d'autre que ce pauvre journal, et puis peut-être aussi cette extraordinaire silhouette d'un Tolstoï ressuscité en coureur cycliste.
Il a d'abord dit :
— Je ne veux plus de partis, car les partis sont un obstacle au progrès du peuple.
Les foules désabusées, à ces mots, ont prêté l'oreille :
— Je mènerai une propagande franche contre la guerre.
Il y a 14.000 électeurs féminins à Anvers. A ces mots également leurs entrailles maternelles ont tressailli.
Six sièges ! A vrai dire, M. Frenssen aurait préféré se présenter seul. Il a fait, pour sa liste, appel aux « intellectuels courageux ». Naturellement, des intellectuels ça ne comprend rien à la « technocratie » : personne n'a bougé.
— Alors, nous a-t-il dit, j'ai pris au hasard dans la rue les premiers venus. Il y en a que je connais à peine de vue ! Je les formerai à la « technocratie ». Ils sont jeunes, ce ne sont point de vieux politiciens rusés. Si par aventure ils n'étaient point honnêtes, je les jetterais au mépris de la population.
On comprend mieux maintenant pourquoi M. Frenssen ne veut pas fonder un parti. L'élu de dimanche nous l'a affirmé avec force : il restera le même. Il continuera à bord de son triporteur de livrer son petit journal et son café.
Sans doute son contact étroit et quotidien avec l'électeur a ses inconvénients :
— On me demandera des places. Ce que je pourrai faire honnêtement, je le ferai. Je ne peux dès maintenant apporter un poulet rôti à tout le monde.
Cet entretien s'est terminé sur une note sentimentale. M. Frenssen nous parlait de sa femme et de son fils, que tous deux il adore. Evoquant l'éducation qu'il a donnée à ce grand garçon d'aujourd'hui 26 ans, il ajoutait avec bonhommie :
— Dans ce pays près de la mer et rempli de canaux, j'ai pensé que mon premier devoir était de lui apprendre à nager !
Espérons, monsieur Frenssen, que ce n'est point là aussi cette préparation à la vie politique qu'enseigne la « technocratie »..

 

 

En 1939, Leo Frenssen, qui dirige une nouvelle revue, De Technokraat (Le Technocrate), est élu membre du Parlement où, bizarrement, on ne l'entend jamais.
Le 10 mai 1940, des milliers de civils, considérés comme dangereux pour la sécurité publique, sont arrêtés et déportés en France par le gouvernement belge : c'est la tragédie des « trains fantômes ». La majorité de ces déportés sont des Juifs mais il y a aussi des opposants politiques, tels que Leo Frenssen qu'on interne dans le camp du Vernet d'Ariège. Après la capitulation de la France, seuls les prisonniers de nationalité belge sont libérés par la Wehrmacht. A sa sortie, Léo Frenssen tente en vain de faire libérer ses co-détenus juifs.

Suspendu du conseil municipal d'Anvers, il erre en France et s'occupe principalement de la culture de la pomme de terre, ce qui lui vaut même un prix. Le journal De Dag rapporte en juin 1941 un avertissement de Frenssen sur le fléau des doryphores du Colorado, avertissement très spirituel puisque dans la presse de résistance de la région d'Anvers, "doryphores du Colorado" est synonyme de... "collaborateurs".
Leo Frenssen meurt en juillet 1946.

 

 

 

 

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