Je est un autre, Je a bu son Verre comme un apôtre

Rédigé par Grégory Haleux - 07 novembre 2014

 

 

 

 

 

En attendant de lire l'ouvrage d'Eddie Breuil, Du Nouveau chez Rimbaud, qui, avant même que quiconque l'ait consulté, irrite déjà (voir à ce sujet le réjouissant billet de notre ami le Tenancier), je me suis plongé, histoire de me remettre dans le bain des Illuminations, dans les premiers numéros de Parade sauvage, revue d'études rimbaldiennes. C'est du sérieux, mais... on n'y manque pas de matière à rire ! Lire certains de ces exégètes rimbaldiens qui pratiquent l'hallucination simpliste ou baroque donne une bonne mesure du mythe que constituent la vie et l'oeuvre de Rimbaud et de ce que celle-ci, sacrée, est comparable, selon le mot de Breton, à une oeuvre maya.

 

Parmi tous ces articles, l'un m'a particulièrement troublé, le délire interprétatif y étant poussé si loin que je me suis demandé si ce n'était pas un canular... Il est signé Claude Zissmann - docteur en médecine, psychiatre, auteur de deux petits ouvrages dont l'un est intitulé - tiens, tiens ! - Ce que révèle le manuscrit des Illuminations (Le Bossu Bitor, 1991)... Cet article, « Un brelan de maudits », est paru dans Parade Sauvage n°11 en décembre 1994, rendons lui hommage - et, par lui, à tous les rimbaldiens enfiévrés - car, comme le dit le poète, « on n'est pas sérieux quand on n'a pas tous les jours vingt ans ».

 

Le propos est de montrer, ainsi que l'annonce l'auteur en ouverture, que « jamais, dans l'histoire de la création littéraire, rencontre ne s'est avérée aussi féconde que celle d'un trio d'homosexuels, Rimbaud, Verlaine et Nouveau, qui, dans leur oeuvre concertante, ont, par l'effet d'une géniale alchimie, caché leur inavouables amours »... Programme aussi édifiant que terrifiant... Mais dans le détail, il s'agit surtout de montrer que l'oeuvre de Nouveau procèderait essentiellement - le mythe impose cette idée - de Rimbaud (et de Verlaine), qu'elle ne ferait que s'inspirer de la poésie du Voyant, l'imiter, la pasticher, la citer, y renvoyer d'une façon ou d'une autre, et ne parlerait, la plupart du temps, que de Rimbaud.

 

Je ne nie pas que Nouveau ait pu, surtout en ses débuts, imiter, s'inspirer de telle ou telle pièce de ses camarades, quelquefois reprendre une image - non plus qu'à l'inverse Rimbaud en ait fait autant, ce qui n'est jamais suggéré dans l'article (sauf une fois : le « trouble nouveau », dans « Vies (II) », non seulement est repris à Verlaine, mais en plus c'est Nouveau !) -, mais les nombreux exemples commentés que nous offrent Zissmann relèvent, à mon sens, de la fantaisie et de la sornette. Ainsi, le vers « Blotti dans un parfum de lessive rieuse »  - ce vers que Breton donna en illustration de la « merveileuse rosée verbale » de Nouveau - n'existerait pas sans la phrase de Rimbaud « Je vois longtemps la mélancolique lessive d'or du couchant »... ; si Nouveau écrit « Noirs alchimistes, verts sorciers », ce serait parce que Rimbaud, quelque part, parle de « noire alchimie » et, ailleurs, associe l'alchimie à la couleur verte..., etc.

 

Zissmann voit plus que ces rapprochements - excessifs ou vraisemblables : il perce le mystère, à croire que la fréquentation de l'oeuvre de Rimbaud donne à certains le don de Voyance. Il ne se limite pas à comprendre que tel ou tel poème « s'inspire manifestement » de tel autre, mais il sait voir qu'il fait « secrètement allusion » à ceci ou cela, ce qu'il « cache », la « vraie signification ». Ainsi, de Nouveau, « La Dompteuse » « cache, sous ce camouflage, une histoire réelle, celle de la liaison de Rimbaud, la dompteuse, et de Verlaine, le vieux lion » ; « Cadenette » « cache, sous une affabulation communarde, l'histoire de sa liaison avec Verlaine », Cadenette étant Verlaine... ; le poème en prose « Notes parisiennes » - dont j'apprends, dans le récent Dictionnaire Rimbaud, qu'il précède sans doute les Illuminations, « pastiche cocassement » les Illuminations, « cache une évocation fantaisiste des étapes de la vie de Rimbaud »...

 

Le comble est atteint par son interprétation de « La Chanson du Troubadour », daté de 1903. Voici d'abord le poème :

 

 

 

LA CHANSON DU TROUBADOUR

 

I

 

Sous la loi d'Esclarmonde
Ranger la terre et l'onde
Me ferait grand honneur !
Mais d'embrasser Glycère
Un bonheur si vulgaire
Ne m'est pas un bonheur !

 

II

 

De trouver sans meringue
Une rime à Béringue
Ne serait sans valeur !
Mais, n'ayant ni sou ni maille
D'avoir quelque marmaille
Me serait grand malheur !

 

Fait à Aix
15 Avril 1903
(aux portes de l'Eglise du St-Esprit !)


 

 

 

Commentaire de Zissmann : « Traduit en clair, ce poème, en effet, dit ceci : Il serait grandement profitable à ma réputation d'être le chevalier d'une noble dame ! Mais coucher avec une courtisane ne fait pas mon bonheur. J'apprécierais fort d'être l'amant de Rimbaud ! Mais je tiendrais pour un grand malheur de me retrouver sans un sou vaillant à la tête de quelque marmaille. » Parce que, voyez-vous, Béringue, c'est forcément Rimbaud... Ce poème, donc, « livre le secret des amours réelles et fictives du nostalgique auteur des Valentines ». Prodigieux, n'est-ce pas ?

 

Le délire critique atteint de hauts sommets au sujet de ces Valentines. Rappelons que la plupart des pièces de ce recueil - auquel travailla Nouveau vers 1885 mais qui ne fut publié que posthumement - furent inspirées par une certaine Valentine Renault, présentée par Nouveau comme une jeune normande. Certains ont douté de l'existence de cette jeune femme dont on ne sait rien d'autre que ce qu'en dit Nouveau - mais, une simple recherche (c'est magique aujourd'hui) et j'ai peut-être trouvé une piste probante : dans le Journal Officiel de la République Française, je remarque l'existence d'une Valentine-Albertine Renault, née le 19 juin 1869 à Sanvic (Seine-Inférieure), demeurant en 1932 au Havre... Cette Valentine était donc du Havre (Sanvic lui est aujourd'hui rattaché) comme celle de Germain Nouveau qui écrivait, s'adressant à Valentine : « Le Havre a votre amour, et d'une ; / Son port, et de deux ; qu'il soit fier ! » (in « Marseille »).

 

Zissmann, plus que douter de cette Valentine, est persuadé qu'elle cache... Rimbaud, bien sûr... et que sur les cinquante-deux poèmes du recueil, la moitié se rapporte à... Rimbaud... Sa lecture du premier poème du recueil, « La Rencontre », est d'un haut comique. D'après lui, le poème raconte la première rencontre de Nouveau et de Rimbaud en novembre 1873. Peu importe que la scène du poème se passe en été - « Nouveau nous induit en erreur » et c'est peut-être l'été de la Saint-Martin... Le dernier vers, « Juin, quatre-vingt cinq, minuit... presque », ne peut être alors celui de la rencontre, et c'est bien sûr sa date de composition ! L'exégète ne prend pas la peine d'expliquer pourquoi Rimbaud dans le poème porte une robe à fleurs, car cela va de soi : c'est qu'il est souvent travesti en poésie. Qui est la Clémence que Valentine-Arthur a emmenée avec elle ? C'est, toujours selon Zissmann, le peintre Jean-Louis Forain dont notre lecteur voyant est persuadé qu'il a présenté Rimbaud à Nouveau. Le « Verre » de l'avant-dernier vers, « désigne secrètement Rimbaud »... Vous avez saisi ?

 

Et j'en viens à ce qui m'importe - tout ce qui précède n'était qu'un prétexte :

 

Zissmann ne parle pas, c'est bien dommage, d'un poème de Valentines. Pourtant, il est intitulé « Le Verre », il ne peut donc, lui aussi, que « désigner secrètement Rimbaud ». Le voici :

 

LE VERRE

 

Madame, on m’a dit l’autre jour
Que j’imitais… qui donc ? devine ;
Que j’imitais Musset : le tour
N’en est pas nouveau, j’imagine.

 

Musset a répondu pour nous :
« C’est imiter quelqu’un, que diantre !
Écrit-il, que planter des choux
En terre… ou des enfants… en ventre. »

 

Et craquez, corsets de satin !
Quant à moi, s’il me faut tout dire,
J’imite quelqu’un, c’est certain,
Quelqu’un du poétique empire.

 

Je m’élance sur son chemin
Avec la foi bénédictine ;
Cherchez dans tout le genre humain.
Eh ! bien… c’est elle Valentine.

 

On ne peut copier son air,
Ses propos et son moindre geste,
Mais son cœur ! mais son esprit fier !
Je peux attendre pour le reste.

 

Ça me conduira qui sait où ?
Je crois être elle, ma parole !
Au lieu de dire : je suis fou,
L’autre jour j’ai dit : je suis folle !

 

Ma personnalité, ma foi !
S’est envolée, et ceci même,
Mes vers sont d’elle et non de moi,
Si toutefois elle les aime ;

 

Ce serait par trop hasardeux
Que de mettre tout un volume
Sur son dos, si nous sommes deux,
Je suis seul à tenir la plume !

 

Oh ! bien seul ! ne confondons pas,
Je suis parfaitement le maître ;
Car des fautes ou de faux pas
Elle ne saurait en commettre.

 

Vous voyez, c’est bien différent
De ce que racontait l’histoire.
Ah ! Si son verre était moins grand,
J’aurais voulu peut-être y boire…

 

Il est bien grand, en vérité !
Ne croyez pas que je badine ;
Je boirai donc à sa santé,
Dans le Verre de Valentine.


 

 

 

Voyez-vous où je veux en venir ? où en est venu Zissmann sans le dire ?

 

Mes vers sont d'elle et non de moi. Ce serait par trop hasardeux que de mettre tout un volume sur son dos : si nous sommes deux, je suis seul à tenir la plume ! Vous voyez, c'est bien différent de ce que racontait l'histoire !

Classé dans : Lectures - Mots clés : Arthur Rimbaud, Germain Nouveau, Illuminations, Parade Sauvage, Claude Zissmann

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